CHAPITRE XIII
Convocation du ooiirilc. — Les catiioliques libéraux y applaudissent en espérant une œuvre d'apaisement. — Les bulles d'indiction ne parlaient pas de l'infaillibilité ponlilicalc. — Comment la question fut soulevée. — Raisons qui faisaient désirer la délinition par les uns et la faisaient redouter des autres. — Les adversaires de la définition, loin d'être tous gallicans, étaient pour la plupart d'anciens ultramontains — Un quoi l'ultramonlaiiisme avait cliaiiyé d'esprit de()uis 1S30 et 18V0. — Ce qui inquiétait plusieurs de ses premiers fauteurs.
Les partis r<^li<ji(nix ne sont ni plus clairvoyants ni plus reconnaissants que les partis politiques. Les services rendus à la royauté pontificale par Mgr Dupanloup et ses amis ne devaient pas leur fitire pardonner leur attitude au concile du l'atican. Leur opposition à la proclamation de rinfaillibilité papale est, pour beaucoup de fidèles, demeurée à leur front une tache indélébile. Les laïques, qui avaient fait de Tinfaillibilité du Souverain Pontife leur cause personnelle, devaient faire un crime aux évéques d'avoir osé se pro-
DOiicer quand on les interrogeait, de n'avoir pas craint, sous les voûtes de Saint-Pierre , de porter à l'ambon une parole libre, comme si les conciles n'étaient réunis que pour se taire ou saluer de leur docile j)lacet toutes les propositions émanées des congrégations romaines.
Les partisans de la définition eussent voulu qu'elle lut prononcée sans discussion, par acclamation ; ils n'ont jamais pardonné à ceux qui ont fait échouer ce plan. Dès 1867, lors de la réunion des évêques pour le dix-huitième centenaire de saint Pierre, certains prélats se demandaient si le véritable but de cette convocation n'était pas la promulgation de l'infailbbilité pontificale. Plusieurs appréhendaient que les exaltés ne voulussent profiter de la présence à Rome de tant d'évoqués pour faire proclamer à l'improviste la nouvelle définition dogmatique ' . La plupari s'en montraient éloignés ; ils désiraient que, si la définition devait avoir lieu, ce fût avec des formes solennelles, en concile.
La réunion d'un concile était depuis longtemps l'un des vœux du Pape, qui en toutes choses aimait à faire grand. 11 s'en était ouvert, dès 1864, à une séance d'une congrégation romaine , et
' Voyez les leUres de l'éièquc de Grenoble et de l'évèque de Maycncc : l'abbé Lagrangk, t. III, p. 48-49.
l'église et le libéralisme. 2-27
plus tard, en 18<35, dans une lettre coiiridentielle adressée à trente-six évèqiies, dont celui d'Orléans ; mais, s'il avait en vue l'infaillibilité, Pic IX le taisait. On a généralement oublié, parmi les catholiques comme parmi les hétérodoxes, que la nouvelle définition dogmatique, qui semble avoir été l'unique résultat et le principal but du dernier concile, ne figurait même point dans ce qu'on en pourrait appeler le programme officiel. A s'en rapporter aux bulles d'indiction , il n'y devait être question que de la discipline du clergé régulier et séculier, de l'amendement des mœurs, de l'éducation de la jeunesse, de la paix universelle, et, d'une manière générale, des moyens de remédier aux maux de l'Kglise et de la société.
Aussi, loin de s'ellrayer de la réunion d'un concile œcuménique , les catholiques libéraux étaient-ils plutôt disposés à s'en leliciter, nonseulement connne d'une preuve de vitalité religieuse, mais parce qu'à leurs yeux un concile était « la substitution de l'Kglise à un parti ' n ,
' c II est temps, disait i'évèquo d'Orléans dans sa seconde lettre sur le concile, qu'entre l'Eylise et les peuples chrétiens tous les malentendus cessent. L'obscurité, l'incerlitude, la conlusion pèsent trop douloureusement sur les âmes sincères et autorisent trop les calomnies et les liostilités contre
C'est pourquoi ils en espéraient une œuvre de pacification. MgrDupanloupfut, après un instant d'hésitation, des premiers et des plus ardents à y applaudir. Il avait, en 1867, été de ceux qui décidèrent la majorité des cinq cents évêques réunis à Rome à demander, dans leur adresse au Pape, la convocation du concile. Il la désirait si vivement, qu'un peu plus tard il pressait Pie IX de publier les bulles d'indiction, et lui adressait en 1868 une note sur les périls de trop longs délais ,
Si l'infaillibilité a été introduite au concile, si du moins elle a été mise en discussion avant même que les évéques fussent rassemblés, c'est que la question fut soulevée par la presse religieuse, laquelle n'admettait point qu'elle ne fût pas posée et résolue. Lors donc que, laïques ou ecclésiastiques, des catholiques s'opposaient à la définition, demandant qu'elle ne fût pas portée au concile, loin d'aller contre les désirs avoués du Saint-Siège, ils se renfermaient strictement dans les bulles pontificales et ne combattaient
l'Église. C'est pour cela que le Pape a voulu un concile. » Mgr Darboy, archevêque de Paris; Mgr Ginouilbac, évêque de Grenoble, exprimaient des senliments analogues. — Le Correspondant (10 octobre 1869) s'attachait également à écarter les appréliensions.
que des journaux dont Topinioii ne pouvait avoir force de loi dans PEylise ' .
La controverse soulevée à ce propos par le journalisme a;}itait déjà tout le monde catholique, que les adversaires de la définition j)()uvaient encore se llaller de ne pas se mettre eu travers des vœux du Vatican. Les lettres d'un des prélats les plus éclairés de Rome, alors archevêque de Thessalonique, depuis secrétaire d'Ktat de Léon XIII, après avoir parla<|é avec lui les voix du conclave de 1878, Myr Franchi, perincltaient de croire que la prudence l'emporterait autour du Saint-Père^. De presque tous les points de l'Rurope, d'i^llema^jne et d'Autriche-Honjjrie en particulier, Tépiscopat agissait dans le sens de la modération. Les évèques allemands, réunis
' Le concile était déjà rassemblé que Mf^r Dupaolonp pouvait encore dire du Pape : « Il n'a pas posé la question; elle n'est pas le but du concile ; elle n'est pas dans le projjramrne. s Réponse à Mgr Deschainps. L'un des chefs des infaillibilistes, le cardinal Manniny, a non moins insisté sur ce point. Voyez par exemple le Xineteenth Centitry, avril et mai 1877.
- « Je puis, écrivait à MyrDupanloup Myr Franchi, le 15 octobre 1869, vous confier une chose très-imporlante. Tout le monde commence à se convaincre des daiijjers que nous ont faits (sic) ceux qui se disent nos amis. Dans ma dernière audience, j'ai trouvé le Saint-Père parlait dans toutes les appréciations et dans toutes les questions, et j'ai une immense confiance que le concile sera l'œuvre de pacification que nous voulous pour ramener la société, non pour l'éloigner davantage. 1 (L'abbé Lagraxge, t. III, p. 138.)
à Fulda, avaient adressé au Vatican un mémoire où ils déclaraient unanimement que dans l'état actuel des esprits, ils considéreraient comme un malheur qu'une question aussi délicate fût introduite au concile. Us y laissaient entendre en même temps qu'il importait à l'Eglise de ne donner aucun aliment aux défiances des peuples et des gouvernements. Ce mémoire avait fait impression à Rome. Pour triompher des hésitations du Vatican et des répu<{nances des évèques les plus en vue par la situation et le talent, les infaillibilistes de la presse recoururent à un procédé inouï en pareille matière, mais conforme à l'esprit de la démocratie sacerdotale, sur laquelle ils semblaient vouloir édifier une sorte de césarisme théocratique. Ils imaginèrent un immense pétitionnement, « une sorte de plébiscite en matière de dogme « dans les colonnes de V Univers. L'Eglise enseignée, disait Mgr Dupanloup, prétendait dicter d'avance ses décisions à l'Eglise enseignante. Le bas clergé et la laïcité s'immisçaient indirectement au concile, et leur voix, multipliée par les échos de la presse, menaçait d'y couvrir la voix des évcques. Il semblait que la place autrefois laissée dans ces assises de l'Eglise aux princes catholiques eut été usurpée par le journalisme, et que, à l'instar des empereurs ou des rois du
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passe, ce nouveau souverain se crùl Je droit d'y l'aire prévaloir ses volontés.
L n des traits les plus singuliers de ces querelles ecclésiastiques , c'est qu'en réalité les deux camps adverses étaient d'accord sur le fond de la ([uestion. Leur dissentiment ne portait que sur la conduite à tenir au concile. Tandis que les uns proclamaient la nécessité de reconnaître olKiciellemeut l'infaillibilité pontificale, les autres eu contestaient l'opportunité '. Ceux qu'on appelait les libéraux, en Frauce du moins, étaient ])our la plupart aussi romains, aussi ultramontains, au sens propre du mot, que leurs adversaires^. Ils avaient en toute occasion non moins amoureusement proclamé l'autorité du Saint-Siège. Cela, sauf de rares exceptions, était vrai de ceux qu'on nonnnail les derniers «jallicans, des élèves de Saiut-Sulpice, tels que Mgr Dupanloup, lequel avait passé .sa thèse de docteur en théologie à Rome et précisément sur la question de l'iu-
' Aussi di'sij^nail-on ces derniers à Home sous le nom d'nntiopporfiinistes vt d' iiiopporfiinis/cs. Il est à remarquer que le terme d'opportuniste, appelé depuis à faire fortune dans noire lanyue politique, a été ainsi emprunté aux dénominations des partis tliéoloyiques durant le concile.
' M;[r Maret, évèque in partiùus de Sura et doyen de la Sorbonne, était presque le seul défenseur des traditions (jallicaaes. Aucun éièque, pas même Mgr Darboy, ne s'était rallié aux couclusioas de son livre à ce sujet.
faillibilité. Cela l'était plus manifestement encore des anciens amis de La Mennais, tels que Moutalembert et Lacordaire. Une des choses qu'ils avaient le plus reprochées à la légitimité, c'était son alliance avec le gallicanisme ' . Dans les fameuses libertés de l'église gallicane, ils n'avaient jamais vu que des servitudes vis-à-vis du pouvoir civil. Le gallicanisme, avec son faux air de césaro-papisme, avait révolté leur jeunesse par son zèle pour le pouvoir absolu des rois. Ils ne lui avaient pas pardonné l'esprit de servilité visà-vis du trône, dont, à tort peut-être, ils accusaient l'ancien clergé. Les doctrines romaines, les maximes politiques de saint Thomas, de Bellarmin, de Suarez, de Mariaua même leur avaient, non sans raison, paru singulièrement plus libérales, plus démocratiques, plus modernes, en un mot, que cellcsdeBossuetetdenos vieux gallicans, fauteurs du droit divin des rois ^.
1 V^oycz, par exemple, LACORDAinE, Lettres à madame Sivetchinc. juillet 1839.
- Il est vrai qu'à sonder les intenlions, les docteurs ultramonlaius, et spécialement les Jésuites espagnols, tels que Suarez et Mariana, l'apologiste du tyrannicide, semblent avoir été moins soucieux de relever les droits du peuple que d'abaisser le pouvoir des rois, afin de rehausser d'aulant la puissance ecclésiastique. (Voyez, par exemple, M. Ad. Fraxck, Réformateurs et publicistes de l'Europe au dix-huitième siècle, p. 42 et 80.)
Ils s'étaient imaginé qu'en cherchant son point d'appui à Rome, l'Eglise do France se montrerait à la fois plus indépendante vis-à-vis du pouvoir et plus amie des libertés publiques. Ils s'en étaient fiés à la vieille distinction de l'ordre spirituel et de l'ordre temporel, distinction scrupuleusement maintenue par les anciens théologiens romains, anxieux de prouver que l'exaltation du pouvoir central dans l'Kglise n'entraînait pas la diminution des libertés publiques dans la société laïque. C'était compter sans les passions et la secrète logique de l'ultramontanisme, qui, oublieux de ses anciens docteurs, devait perdre de vue leurs théories sur l'origine du pouvoir civil et les droits de la communauté, pour appliquer à la société civile et à l'État les mêmes procédés et les mêmes maximes qu'à la société religieuse. On l'a remarqué avant nous, le journalisme catholique, <i rattachant à l'ullramontanisme une conduite politique que jusquelà il n'avait pas paru impliquer, lavait associé à la complaisance envers les pouvoirs héréditaires et absolus ' n . C'était justement le contraire de ce qu'avait rêvé, vers 1830, l'école ultramontaine de VAvenîr^ pour laquelle la plus haute
' Emile Ollivier, CEglise et l'Etal au concile du Vatican, t. I, p. 303.
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personnification de la papauté, c'étaient les grands pontifes du moyen âge, luttant avec les communes libres contre l'absolutisme des empereurs '. Si l'ancien gallicanisme avait dégoûté les âmes fières par sa platitude vis-à-vis des princes, le nouvel ultramontanisme leur avait offert, sous le second empire, un spectacle non moins répugnant. Ne l'avait-on pas vu, comme s'en indignait encore Lacordaire à ses derniers jours, déshonorer l'Eglise en saluant César d'une acclamation qui aurait excité le mépris de Tibère ' ?
Au point de vue religieux même, dans la sphère où l'obéissance leur paraissait une vertu, et l'humilité une noblesse, les premiers promoteurs de r ultramontanisme en France avaient, ainsi qu'il arrive souvent, été bientôt distancés dans la voie qu'ils avaient ouverte. Après avoir, sous Louis-Philippe, devancé la plus grande
' K Le gallicanisme, écrivait La Mcnnais lui-même après sa rébellion, nous ciioquait à raison de l'esprit de servilité qui lui est inhérent. Frappés de l'esprit opposé qui resplendit dans la grande ère où les papes défendirent si énergicpiement, contre la force brutale des empereurs, les droits sacrés de l'intelligence, les droits des peuples et de l'humanité, nous crûmes que ce glorieux passé pouvait renaître. » La Mkxnais, OEiivres complètes, édit. de 1836-37, préface du tome X.
^ l.cltve du 13 avril 1861 : le Père Lacordaire, par Mo.v-
TAI.EMBSRT, p. 257.
LEGI.ISE ET LE I.I lîE U A l.I SM E. -235
partie du clorgé dans rexallalion do la rliairo roinainc, ils s\'fai(Mil trouves dépassés par les adorations et les adulations exeessives des ultras de rultraniontanisuie. Montalenihert, dont c'était la propre histoire; qui, ui<»ins de dix ans plus tôt, appelait le gallicanisme la plus redoutable et la |)Ius invétérée de nos erreurs; (|ui se félicitait de voir les articles de 1G82 abandonnés de tout le ch'rgé, et les idées du Pope de J. de Maistre devenues des lieux communs pour la jeunesse catliolicpie ' ; Montalembert notait avec tristesse, dès 1801 ou I8(>2, cette rapide évolution, u Le |)rètre, disait-il de son ami Lacordaire, qui inquiétait le clergé gallican de 1830 par ses sympathies ultramontaines, a assez vécu pour avoir pu protester contre les extravagances de nos contemporains d'aujourd'hui *. «
' Des intérêts catholiques au dix-neucième siècle, cli. ir et VI.
' Le Père Lacordaire , par Montaleubkrt, t. II. Il est, du rpsto, il noter qu'à l'époque même où il se félicitait du discrédit des ({allicans, l'ultrarnuntaaisme de Montalembert n'allait pas jusqu'à érijjer la papauté en une sorte d'autocratie religieuse. » Selon les doctrines ultramontaines, écrivait-il, les seules vraies, suivant moi, le Pape est le monarque de l'Kjjlise ; mais ce n'est pas un nionar(|ue absolu. > [Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle, idem.) Avec de pareilles vues, on comprend qu'irrité par les exagérations de ses anciens amis, .Montalembert, malade et aigri, soit allé un jour jusqu'à traiter ce nouvel ullramontanisme d'idolâtrie. Il ne faisait, du
On a dit que les catholiques libéraux s'étaient vengés du SijUabus sur l'infaillibilité, qu'anciens champions des doctrines ultraniontaines, ils avaient déserté au gallicanisme par représailles'. De pareilles imputations sont démenties parleur langage avant l'apparition du SyUahus. Il n'est, du reste, aucun besoin d'y recourir pour expliquer leur attitude à l'époque du concile. Des hommes, dont la répulsion pour le gallicanisme avait été parfois poussée jusqu'à l'injustice envers l'ancien clergé, s'étaient, grâce au mouvement des esprits autour d'eux, retrouvés un jour gallicans par comparaison. C'est là une aventure i'réqucnte dans l'histoire des partis, religieux ou politiques; ils tendent presque toujours à renchérir sur leurs propres doctrines, et tôt ou tard traitent les esprits modérés en suspects ou eu renégats. Plus d'un des catholiques qui avaient naguère amoureusement couvé les tendances ultraniontaines en était de cette façon revenu à ce que Lacordaire appelle quelque part " le gal-
rcste, que répéter une expression de Mgr Siboiir, lequel lui avait écrit dès le 10 septembre 1853 : « La nouvelle école ultramonlaine nous mène à une double idolâtrie : idolâtrie du pouvoir temporel et idolâtrie du pouvoir spirituel. »
' Ainsi s'exprime un ouvrage fort répandu dans le clergé, le Manrèze du prêtre, par le l'ère Caussettk, t. 1, 2« édition.
* Lettre à Montalembert, citée, si je ne me trompe, dans le livre de ce dernier : le Père Lacordaire.
licaaisiiie insliuctif, gallicauisme éternel qui fait redouter tout j)Ouvoir sans limites et qui, par là même, est Topposé du nouvel ultramontanisme, lequel prétend courber' la société civile, aussi bien que la société religieuse, sous le joug d'un despotisme ()mnipf)lent.
Dans la controverse qui précéda et acc()nq)a- -gna le concile, les partisans de la définition de Tinfaillibililé ne se firent pas faute d'évoquer contre leurs adversaires ce spectre du gallicanisme afin de susciter contre eux les ombrages de Roïue. C'était de leur part, du reste, une vieille tactique qu'ils avaient, comme bien d'autres cboses, empruulée à La Mennais et à V Avenir. En fait, le gallicanisme était morl, la plupart des évoques qu'on flétrissait de cette marque n'avaient jamais été gallicans. Presque tous croyaient , non moins que les infaillibilistes les plus bruyants , à l'infaillibilité du Pape, ils l'avaient assez prouvé lors de la proclamation de rimmaculée Conception par Pie IX, et depuis, dans les adresses rédigées ou signées par eux, lors des réunions de l'épiscopat pour la canonisation des martyrs japonais ou le centenaire de saint Pierre. S'ils s'effrayaient de la promulgation ofiîcielle d'un dogme auquel ils adhéraient personnellement, c'était pour l'et-
•238 LES CATHOLIQUES LIBÉllALX.
fet que pouvait produire au dehors un pareil dogme et pour l'usage que certains catholiques en prétendaient faire. Ils sentaient que cette définition était indirectement dirigée contre eux, et contre leurs idées les plus chères j qu'aux yeux de ses plus ardents promoteurs, c'était moins un moyen de pacification dans l'Eglise qu'une arme de guerre contre la société moderne. On se flattait, parmi les ultras, que l'éclat ainsi rehaussé de la tiare se réfléchirait tout autour d'elle, au delà même de la sphère dogmatique. Selon le mot d'un ecclésiastique français, on voulait déclarer le Pape infaillihle dans les matières de foi, pour le faire croire infaillihle dans les autres ^ .
Ce qui faisait redouter des uns la nouvelle définition, c'était précisément ce qui la ftiisait souhaiter de leurs adversaires. Tandis que, avec un des prélats les plus éclairés de l'Europe ", les uns croyaient que, de notre temps, à notre
' 1 L'iafaillibilité doctrinale officielle, ex cathedra, pour la foi et les mœurs, ne leur suffit pas, a écrit d'eux M. Km'le OUivier ; il leur faut une infaillibilité absolue, incoaditioiinollc, illimitée, universelle; une iafaillibilité inspirée, individuoUe, scientifique, politique, gouvernementale, i {L'Eglise et l'Etat au concile du Vatican, t. I, p. 449.)
' Myr de Ketteler, évèque de Alayence, lettre à Myr J)ii— panloup, eu 1869 : l'abbé Lagraxge, t. III, p. 49.
époque scepliqiic, rM<{lise iie pouvait rieu «ja- <j[uer à accroître le nombre de ses clo'jines; qu'en face (les assauts de riiupiété et devaul la sape du rationalisme contemporain, elle avait tout intérêt à ne pas étendre les lignes qu'elle avait à défendre, les autres, raillant comme indi«j[nes de l'Eglise ces préoccupations d'iiumaine j)rudence, se complaisaient à humilier rorjjucilleuse raison du siècle sous le joug d'un dogme de plus, et en apparence du plus provoquant de tons les dogmes. Au scepticisme et à l'incrédulité modernes, se plaignant d'être enfermés par le catholicisme dans un champ trop étroit, ils se faisaient gloire de répondre en resserrant le cercle des croyances obligatoires et rétrécissant le domaine abandonnéà la libre raison.
De même au point de vue politique. Pendant que les uns s'effrayaient de voir accentuer le contraste entre l'organisation intérieure de la société religieuse et celle de la société civile, inquiets de voir la première concentrer tous les pouvoirs eu une seule main, laire découler toute autorité d'une seule source, d'une seule bouche, alors que de toutes parts la société civile tend de plus en plus à faire dériver le pouvoir de la libre volonté des gouvernés, les autres se félicitaient de cette opposition, de
240 LES CATHOLIQUES LIlîÉUALX.
cette marche en sens inverse, espérant qu'entre deux sociétés animées d'un esprit aussi différent et cheminant à l'encoutre l'une de l'autre, l'antagonisme serait inévitable, le conflit certain, le choc prochain'. Ce conflit que les premiers appréhendaient, les derniers, joyeux de l'affronter, l'appelaient de leurs vœux, se flattant d'en voir sortir le réveil des catholiques et le triomphe de l'Église, Ah>rs que V Univers, persuadé que l'Eglise avait toute la société à reconstruire, entrevoyait dansl'avenir, après un nouveau déluge envoyé par la miséricorde de Dieu, une confédération des peuples présidée par le Pape, « un peuple saint comme il y avait eu un saint empire ^ » , Mgr Dupanloup et ses amis craignaient querinfaillibilifc, et avec elle lesc/iema : De Ecclesia, ne fissent que provoquer les gouverne-
' Les ultras se flattaient de voir le concile saiiclionner et renforcer le Stjllabus. Un article de la Cii-iltà caltolica du 6 février 1809, immédiatement rc|)rodiiit par VUnicers, constatait le désir des catholiques français, que les doctrines du Syllabus fussent promulguées de nouveau avec les développements nécessaires pour supprimer tout malentendu. Mgr Pie, évèquc de Poitiers, disait à son cler;jé : « La grande œuvre du concile sera d'opposer une barrière doctrinale à l'erreur dominante, au mal dominant du siècle, la sécularisation de tout l'ordre social, le naturalisme politique, i Abbé Mavxard, Mgr Dupanloup et son historien, p. 180.
'^ Univers du 11 juillet 1868, article de Louis V euillot.
l'église et le libéralisme. -iil
ments à rompre avec le Saint-Sicfje, éloigner les peuples de l'Eglise, fournir une objection de plus aux rationalistes, dresser entre Rome et les Églises séparées une nouvelle et plus haute barrière.
11 semblait (pi'il y eût alors pour le Saint- Siège des raisons de prudence particulières. Le l'atican avait d'autant plus de ména;[enuMît à garder qu'il ne régnait à Rome qu'à l'abri du drapeau tricolore, et qu'en blessant les gouvernements et l'opinion publique, il s'exposaità faire retirer nos troupes ou à en rendre le maintien plus malaisé'. C'était là, pour les partisans de la modération, un argument qu'ils ne pouvaient se dispenser de faire valoir. Ou les accusa de vouloir exercer une pression du dehors ; on alla jusqu'à les soupçonner de trahir la cause de l'indépendance pontiGcale, dont ils avaient été les plus vaillants soldats. Tel est, du reste, l'aveuglement de l'esprit départi, telle était l'espèce d'illuminisme, prédominant dans certains cercles, qu'à Rome les zelantl regardaient la définition de l'infaillibilité comme une sauvegarde
' 1 Ils conseillent de dëGoirrinraillibililé, écrivait à Mgr Dupanloup, le 9 juillet 1869, le cardinal-archevêque de Cliambéry. On blessera l'Empereur, et il retirera ses troupes de Rome. 1
du pouvoir temporel, se figurant qu'une fois proclamé infaillible, le Pape imposerait davantage à la révolution et trouverait, dans les nations ou les princes catholiques, déplus ardents défenseurs.
CHAPHRI-: XIV
Réunion du concile. — Ce qui assurait la défaite de la minorité. — l'ne seule chose, l'intervention des États, lùt pu empêcher la définition de l'iiifaiHibilité. — Attitude du gouvernement français. — Deux courants dans le cabinet. — Triomphe des partisans de la non-intervention. — Comment la définition finit par être votée à la presque unanimité.
En se niellant en travers du torrciil impétueux qui emportait TEfflise, Ira adversaires de la définition sacrifiaient leur popidarité dans le clerjjé et parmi les masses catlioliqtics ', car, en religion non m<>ins qu'en politique, la faveur des partis va presque toujours aux opinions les plus tranchées et aux thèses les plus outrées. Les conseils de la prudence sont taxés de lâcheté ou de fîiiblesse ; les hommes qui osent les donner s'offrent à la suspicion et aux calomnies
' « J'ai brisé celte popularité telle quelle et l'ai sacrifiée à ce que je crois plus que jamais un grand devoir », disait Mgr Dupanloup dans sa Réponse à Mgr Deschamps.
de ceux mêmes dont ils servent la cause. Les prélats opposés à la définition n'échappèrent pas à cctle loi commune. On leur fit voir que les haines religieuses et les rancunes théologiques ne sont ni les moins violentes, ni les moins soupçonneuses, ni les moins tenaces'. Mais, pour la plupart d'entre eux, le chagrin le plus cuisant, ce fut de conlrister le cœur d'un pontife qu'ils aimaient et vénéraient par-dessus tout, de paraître faire acte d'opposition à un père persécuté dont leur piété filiale eût voulu adoucir les amertumes. Toute leur conduite au concile devait se ressentir de ce qu'avait de douloureux et de pénible un pareil rôle ". Contraints de combatlre un pouvoir qu'ils étaient les premiers à révérer, embarrassés dans leurs scrupules, paralysés par leur amoureuse dévotion au Saint-Siège, ils lullaient pour ainsi dire à genoux, se proslernaiil a])rès chaque essai de résistance.
1 A Romo, certains infaillibilislcs étaient allés jusqu'à surnommer cote Scélérate le clicmin qui conduisait de la villa Grazioli, où habitait Mgr Dupanloup, au V^atican. — Voyez l'abbé May.vard, p. 269.
2 llgr Dupanloup s'en ouvrait à Pie IX lui-même dans une lettre coufidentiellc se terminant par ces mots : » Opposé en apparence, mais en réalité plus que jamais dévoué i celui des successeurs de saint Pierre qui aura été pour moi le plus vénéré elle plus aimé des pontifes, n (Lagraxge, t. III, p. 179-81.)
Liio somblahlo opposition était (ravancc coiidaimu'e à la timidité, aux reculs, aux hésitations, aux petites mesures, aux voies détournées et couséquemment à la défaite. Ouekpie parti qu'elle prît, qu'elle luttât de pic^d terme, offrant le combat aux adversaires, ou qu'elle évitât la bataille, se contentant de lé^jères escarmouclies, cherchant à ;{a;]ner du temps et à retarder rengagement final, <'He était non-seulement certaine d'être battue, mais assurée de voir ses procédés et ses motifs aussi durement appréciés de ses adversaires. Et, de fait, parmi les infaillibilistes comme parmi les incrédules, on lui a presque également reproché ses résistances et ses timidités, son indépendance et sa résignation.
.'\ueune tactique n'eût pu arrêter le triomphe des infaillibilistes. Une fois posée au concile, la question était sûre d'être tranchée dans le sens de l'affirmative, et elle avait été trop agitée dans le public pour n'être pas posée au concile. Après des siècles de lente élaboration et de patiente propagande, l'heure de la proclamation définitive de l'infaillibilité papale avait enfin sonné dans l'Eglise. L'erreur des opposants fut d'avoir espéré l'empêcher , de s'être un instant fait illusion. A Trente déjà, trois siècles plus tôt,
riiifaillibilité personnelle du Pape aurait été érigée en dogme, à la face du protestantisme, sans l'opposition des gouvernements. Depuis le dernier grand concile, depuis la révolution surtout, qui, en France et ailleurs, avait relâché les liens du pouvoir temporel et de l'aristocratie épiscopale, le prestige du siège apostolique et l'ascendant des doctrines romaines n'avaient fait que croître. Dans les pays, comme la France, qui avaient le plus longtemps répugné aux prétentions pontificales, la majorité du clergé et des catholiques militants avait fini par y être peu à peu conquise. La révolution, qui semblait devoir ébranler jusqu'en leurs fondements les bases de l'Église, — la révolution, qui allait bientôt et si aisément renverser le trône temporel de la papauté, — avait, par une de ces réactions de tout temps communes, par un de ces contre-courants si fréquents dans l'histoire, tourné à l'exaltation de la chaire de Saint-Pierre et provoqué par contre-coup un nouvel ultramontanisme, plus agressif et plus intempérant, autrement impatient et téméraire que celui des Bellarmin et des Liguori. La reconnaissance de l'infaillibilité pontificale était, du reste, le couronnement naturel de tout l'édifice catholique, le dernier mol d'une centralisation
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religieuse que tous les bouleversements coutemporaius et toutes les découvertes modernes n'ont fait que rendre plus étroite et plus facile. C'était le terme lo<]ique auquel aboutissait toute l'histoire de l'Éjjlisi' cl de la papauté depuis les siècles oii, sous les pieds de la Rome impériale, dédai;{neusement i<jnorante des obscurs pontifes (|ui devaient succéder aux Césars, la main anonyme d'un peintre des catacombes, faisant de Pierre le nouveau Moïse, le chef du jX'uple de Dieu, donnait au frère d'Aaron les traits traditionnels du pécheur de Galilée et, à côté de la symbolique figure de Moïse qui frapj)e le rocher d'Horeb, écrivait Petrus, comme pour bien indiquer (jue toute grâce vient par Pierre et ses successeurs.
Dans un concile réuni, en 1869, à Rome, à l'ombre du palais pontifical, sous les voûtes de la basilique élevée à la gloire du prince des apôtres; dans un concile en majorité composé de prélats italiens, grossi de nombreux vicaires apostoliques et d'évêques in partibus dépendant directement du Vatican et de la Propagande; avec le mode de recrutement actuel de l'épiscopat, pour la plus grande partie nommé en dehors de rtltat, uniquement par le Saint-Siège, les doctrines romaines, repoussées ou tenues en
échec par des conciles tout autrement constitués ou rassembles sous des influences différentes, étaient manifestement assurées de triompher. A Rome, selon l'expression de l'archevêque de Matines, Mgr Deschamps, la définition de l'infaillibilité était dans l'air. Ses adversaires avaient beau avoir pour eux le prestige des grands sièges épiscopaux, la science des hommes et des choses, l'appui moral des gouvernements, la vive éloquence latine des Haynald et des Strossmayer, et l'autorité de ces grands évêques dont un historien du concile nous a donné de si vivants portraits , leur cause , dès qu'elle était portée à Saint-Pierre, était perdue d'avance.
Une seule chose eût pu prévenir leur défaite: l'intervention des puissances civiles. La plupart le sentaient. C'est pour cela qu'en cette occasion, les catholiques d'ordinaire les plus enclins à se réclamer uniquement de la liberté, les évêques les plus défiants de toute protection séculaire se montrèrent les plus favorables à l'action des puissances, non qu'ils voulussent à leur tour recourir au bras séculier, comme l'insinuaient les panégyristes avoués de l'inquisition, mais parce que l'intervention des gouvernements ne pouvait s'exercer que dans le sens de la modération, et qu'elle était conforme à toutes les tradi-
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tions, les puissances et les princes ayant, de Nicée à Trente, toujours été représentés aux grandes assises de l'Eglise. L'iulervenlion directe des gouvernements, aucun des Pères du concile ne semble néanmoins l'avoir formellement invocpiée, bien que quelques-uns, tels que l'archevrcjne de Paris, Mgr Darboy, «le conseiller eeclesiaslique de Xapoléon III ;' , aient plus d'une ibis réclamé l'aide morale du gouverneuuMit français'. Malgré son antipathie pour le régime impérial, MgrDupanloup avait lui-même, avant de j.arlir pour Home, fait une visite aux Tuileries.
A ne consulter que leur intérêt bien entendu, l'intérêt de leurs bonnes relations, l'Kglise et l'Etat eussent eu tout profit à laisser la salle conciliaire ouverte aux représentants allitrés des sociétés laïques ; mais le sentiment public et les mœurs nouvelles y répugnaient de part et d'autre. Xi la cour de Rome, ni la majorité du concile, ni les gouvernements, ni les partis politiques, n'y étaient disposés. Lu seul Etat, et de troi.sième ordre, la Uavière, en manifesta le désir par l'organe du prince Hohenlohe, et entama des négociations dans ce sens. Aussi Pie IX s'était-il
* Parliculièremcnt dans sa lettre du 29 janvier 1870.
abstenu d'adresser, selon l'usage, aux souverains catholiques l'invitation de se faire représenter au concile, bien qu'à tout événement il eût d'abord fait préparer à Saint-Pierre une place pour leurs « orateurs « '. L'absence des représentants du pouvoir laïque devait remplir de joie les promoteurs de la définition. U Univers en triomphait bruyamment d'avance. L'organe des ultras n'y voyait pas seulement, ce qui est conforme aux faits, un signe de la séparation, aux trois quarts effectuée, de l'Eglise et de l'Etat, il y voyait la consommation de la rupture entre la société moderne et l'Eglise, le prélude de l'abrogation des concordats, et il osait s'en féliciter, déclarant en langage fatidique qu'au temps des alliances allait, pour l'Eglise, succéder l'ère des conquêtes^.
Le cabinet français, auquel la présence de nos soldats à Rome donnait en cette question une influence et une responsabilité particulières,
' Le molif mis officiellement cri avant par le Vatican et le cardinal Antonelli pour ne pas inviter les souverains catholiques, c'était la situation du roi Victor-Emmanuel vis-à-vis du Saint-Siège. UUnicers en avait donné une autre raison en demandant quelle place pouvaient avoir, dans un concile catholique, dos représentants de l'État, < c'est-à-dire d'une chose qui n'est plus dans l'Kglise » .
- Article du 11 juillet 1868.
était, à cet égard, inégalcineut partagé. Le ministre des affaires étrangères, M, Daru, inclinait à l'intervention. Catlioliqiio, lié de longue date avec Montalcnibeii, il croyait de l'inlérèl de l'Etat d'arrêter la définition de l'infaillibilité et de soutenir la minorité du concile. Craignant que les exagérations des ultras ne contraignissent le pouvoir à des mesures de défense, il préférait, connue chrétien et comme homme d'Etat, la politique de prévention à celle de répression. Le chef du cabinet, au contraire, M. Emile OUivier, avec la majorité de ses collègues, tenait pour la politique de « respectueuse abstention •' . Estimant le pouvoir civil sulÏÏsamnient armé contre tout empiétement de l'autorité ecclésiastique, il considérait l'infaillibilité comme une affaire intérieure de l'Eglise, où les Etats n'avaient rien à démêler.
On n'en pouvait dire autant de toutes les questions politico-ecclésiastiques qui, d'après les bulles d'indiction, devaient être soulevées à Rome : les tendances de la majorité des Pères laissaient craindre qu'elles ne fussent tranchées d'une façon peu conforme aux droits de l'Etat. Aussi les partisans de l'intervention revinrent-ils à la charge lors de la divulgation, par une indiscrétion de la presse allemande, du schéma :
De Ecclesia ' . Ce schéma, dont les canons reproduisaient en plein dix-neuvième siècle la théorie du pouvoir indirect du spirituel sur le temporel, de la papauté sur les couronnes, était si manifestement contraire au droit public moderne que toutes les chancelleries s'en étaient émues, \otre ministre des affaires étrangères, désireux de prévenir les conflits qu'il voyait s'amasser, trouvait là un nouveau motif d'intervention. 11 eût voulu envoyer au concile un ambassadeur spécial ; son choix môme, affirme-t-on, était déjà fait dans la personne de M. le duc de Broglie. Tel n'était pas l'avis de M. OlUvier, soutenu par la majorité des ministres, à laquelle rEmpercur se rallia après ses habituelles irrésolutions. Comme terme moyen, le cabinet des Tuileries se décida à faire remettre au Saint-Père un mémorandum appuyé parles autres puissances, mais dépourvu de toute sanction , et ce mémorandum « agenouillé » , selon l'expression du chef du cabinet, le gouvernement impérial le laissa bientôt, lors de la retraite de AI. Daru, a s'évaporer en vain manifeste^ ?> .
1 Celte publication, sans doute calculée pour remuer l'opinion, fut le fait de YAllgemeine Zeitunq, alors Gazette d'Aitgslourg, qui soutenait les vues de l'épiscopat allemand, tout entier opposé à la définition.
' Emile Ollivif.r, l'Eglise et l'Etat au concile du Vatican, t. II, p. 227 et 2 VI.
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Avec M. Daru, provisoirement remplacé aux affaires étrangères par M. Em. Ollivier, les partisans de Tinlervention perdirent leur dernier appui.
La cour de Rome, après avoir décliné les représentations des puissances, finit du reste par calmer leurs inquiétudes eu retirant ce malencontreux schéma : De Ecclesia, soit pour Tanjcnder, soit pour gagner du temj)S. On n'en laissa venir au concile que ce qui touchait le Pape ; mais dans cette partie on inséra, contrairement au projet primitif, l'infaillibilité pontificale. Près de quatre cents évêques avaient, dès leur arrivée, demandé dans un postulatum l'introduction de cette question, se fondant sur ce qu'en ce moment même elle soulei'ait trop de controverses pour n'être pas définitivement tranchée. La minorité française et allemande eut beau présenter im conlre-postulatum. Pie IX, une lois rassuré sur les projets d'intervention des gouvernements, introduisit la question, et, dès qu'il s'y fut résolu, il se jeta de sa personne dans la lutte avec sa fougue habituelle, envoyant des brefs aux journaux et aux prêtres qui défendaient la suprématie pontificale, recevant des députations d'infaillibilistes, blâmant et à l'occasion tançant durement les évêques ou les cardinaux qui se
permettaient de s'opposer à la promulgation d'un dogme, que, sans attendre la décision du concile, il avait solennellement affirme en proclamant de son autorité l'Immaculée Conception à la face d'une assistance d'évcques. Cette fois, Pie IX n'épargna rien pour le triomphe défîuitif des prérogatives du suprême magistère qu'il vénérait en sa propre perso une.
Les adversaires de la définition eussent voulu qu'à l'exemple de Trente, aucune résolution, en matière dogmatique du moins, ne fût prise qu'à l'unanimité morale, sinon à l'unanimité absolue. A cette prétention, le Vatican, qui, malgré les précédents, avait seul dressé les règlements du concile, répondit en édictant que toutes les décisions seraient prises à iTi sinq)le majorité. Plus de cent évêques protestèrent en vain contre cet article d'un règlement qui avait déjà soulevé leurs stériles réclamations, sans oser revendiquer le droit de statuer eux-mêmes, ainsi que les Pères de Trente, sur l'ordre et les conditions de leurs travaux. La session s'avançant et les chaleurs de l'été menaçant de suspendre le concile avant que l'infaillibilité fût venue en discussion, les légats pontificaux, en dépit des représentations d'un grand nombre de Pères des deux partis, intervertirent l'ordre du jour de
rassemblée, renversant Tordre logique et Iraditiounel des cauons sur les droits de TÉglise, sans s'arrêter à robjeclion qu'avant d'aborder l'infaillibilKé pontificale, il eût élé bon de dénnir en quelles matières l'Eglise elle-même est infaillible. La question venue enfin au concile, les débats, déjà fort longs, il est vrai, furent écourtés, et ainsi le dernier espoir enlevé à l'opposition, réduite pour toute tactique à ne rien attendre que d'une prorogation.
La majorité, ardente, impatiente de délais, obtint des chefs de la minorité, de Mgr Haynald notannncut, qu'ils renonçassent à la parole. Cette concession, traitée au premier moment de trahison par l'évêque d'Orléans, n'était pas du goût de tous. Quelques-uns, Algr Dupanloup entre autres, eussent voulu maintenir leur droit à la parole ; l'attitude de l'assemblée les contraignit à se résigner également au silence. On accusait déjà l'opposition de s'être entendue pour prolonger indéfiniment la discussion en la faisant reprendre tour à tour par chacun de ses membres.
Des évêques dans un concile ne pouvaient, .comme des Irlandais à la Chambre des Communes, s'exposer volontairement au re])roche d'obstruction. Ils préférèrent se taire. Aussi vit-
on, en une seule séance, i/ingt-deux orateurs de la minorité renoncer successivement à monter à l'ambon. Ce spectacle se renouvela deux jours de suite. A l'appel des secrétaires : Dominvs episcopiis *** accédai ad amhonem, les évêques ne se levaient plus. Enfin, le 13 juillet, la définition était votée en congrégation, autrement dit en comité secret, par 451 voix sur 601 votants; 88 Pères avaient répondu Nonplacet ; ()2 n'avaient donné qu'un oui conditionnel (P/flcetjuxta modum).
Quelques jours après avait lieu, en séance publique, le scrutin définitif sous les yeux mêmes du Souverain Pontife, qui avait enfin attaché à la tiare cette couronne si longtemps contestée. La minorité, sentant toute résistance inutile, s'était résolue à ne pas affliger Pie IX en renouvelant publiquement ses votes dissidents à la face du Saint-Père. Qu'elle l'ait fait ou non de propos délibéré, le dogme récemment inscrit au Credo catholique a, de cette façon, comme elle le réclamait d'avance, obtenu du concile la presque unanimité. Deux voix seulement contre 533, la majorité ayant grossi d'un scrutin à l'autre, s'obstinèrent à la négative. Les chefs de l'opposition avaient quitté Rome la veille, après avoir inutilement envoyé une ambassade au Pape pour tenter
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de Aiire atténuer les termes de la définition ' .
Cette sorte de retraite au moment déeisiflenr aété aussi sévèrement reprochée que l'avaient été leur persistance à se mettre en travers de l'opinion dominante et leurs efforts pour faire échouer ou ajourner rinlaillibililé. Il serait assurément facile de relever chez la miiioritc' j)liis d'une inconséquence, de signaler chez elle des alternatives de décision et de découragement, de résistance et de reculade; mais un concile n'est pas une assemblée politique, oii des partis sans foi commune, séparés par des haines invétérées, se font un devoir de rester jusqu'au bout hdèles à leurs principes ou à leurs passious.
Des éuèques, délibérant la mitre au front, dans une basilique, sous les yeux du Père commun des fidèles et sous les ailes invisibles de l'Esprit-Saint, que tous sentaient planer au-dessus d'eux; des évéques, également dévoués à l'Église et au Saint-Siège, redoutant par-dessus tout le scandale des discordes intestines en face de l'impiété aux aguets, résignés d'avance pour
' 11 ne faut pas oublier, Ju resle, que malgré sa défaile, la minorité avait déjà obtenu, dans la définition même qu'elle combattait, certaines modifications de forme qui n'étaient pas sans importance. — Voyez l'abbé Lagraxgk, t. 111, p. 183, et M. Emile Oi.mvier, t. 11, p. 363-367.
le maintien de l'unilé à toutes les défaites et les humiliations, mettant leur vertu et leur honneur à se soumettre, ne pouvaient combattre en irréconciliables, avec les révoltes de la chair et l'orgueil de l'esprit, un dogme dont le triomphe paraissait de jour en jour plus assuré, auquel croyaient, pour la plupart, ses adversaires mêmes, et que tous étaient d'avance résolus à accepter du concile'. Ce qui devait triompher au Vatican, ce n'était pas seulement la papauté élevée définitivement sur la tcte de l'épiscopat, c'était, grâce à la soumission de tous les Pères (pas un évéque, dans toute la catholicité, n'a repoussé les constitutions du concile), l'unité, la cohésion de l'Kglise, rendue plus frappante par l'ardeur de ses controverses, j)rivilége unique et force incomparal)lc en un temps où toutes les inQuences traditionnelles semblent en train de se dissoudre,
' « D'avance j'adlière , je suis soumis et je suis heureux trailiiérer, joyeux de me soumettre i , s'écriait, avant île partir pour Home, M<;r Diipanloup dans une de ses Ictlrci pastorales.