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lui est pas permis de se jouer ainsi de Dieu et des hommes ; aussi n'a-t-elle jamais tenu un pareil langage, quoique des écrivains enthousiastes de libéralisme aient osé le tenir en son nom.
Mais si vous proclamez que vous voulez rétablir l'ancien régime, vous effrayerez tout le monde, et vous ferez chasser l'Église de partout ? Eh bien, abordons franchement cette objection, qui est la véritable cause du catholicisme libéral. Au fond, il n'a pas d'autre raison d’être que le respect humain et la modicité de la foi. D'abord, nous ne voulons pas du tout ramener l'ancien régime qui n'avait pas autant révolutionné sans doute le droit chrétien que les temps modernes l'ont fait, mais qui l'avait déformé et réformé à plaisir. Nous ne prétendons pas plus imposer une forme de gouvernement qu'une autre. Toutes sont bonnes, quoique plus ou moins utiles , parce que toutes peuvent étre imprégnées de l'esprit chrétien et qu'elles l'ont été en effet. Nous ne prétendons ressusciter que l'esprit chrétien, et l'esprit chrétien, c'est la concorde du sacerdoce et de l'empire. — Mais on acceptera notre alliance et on nous donnera la servitude? Eh bien, vous réclamerez contre la servitude et vous proposerez l'alliance. Saint Hilaire n'a pas fait autre chose dans sa longue carriére militante. — Mais on ne vous écoutera - pas, et le siècle passera son chemin, dédaigneux de votre alliance, dédaigneux méme de votre servitude ? Eh bien, vous précherez au siècle le droit chrétien, et si la société ne doit pas s'engloutir dans un cataclysme, elle vous écoutera beaucoup plus que ses dédains affectés ne le feraient croire. Au fond, on a besoin de vous. Après les
orgies politiques qui sont toujours possibles, il faut réorganiser la propriété ; or, la propriété est un mystére aussi incompréhensible au libre-examen que n'importe quel mystère du Symbole de Nicée. L'homme d'État le plus habile a voulu expliquer la propriété, et sa démonstration se compose de puérilités évidentes. Il n'y a que deux manières de faire croire à la propriété, la manière paienne qui est l’abrutissement de l'esclavage : et la manière chrétienne qui est l'explication de notre catéchisme. Il faudra bien revenirà celle-ci. — Peut-étre, mais on se contentera du protestantisme? N'oubliez pas qu'il n'y a un protestantisme que parce qu'il existe un catholicisme. Supprimez le catholicisme, le protestantisme succombe. Voilà pourquoi les protestants éclairés font des livres en faveur du pape et donnent à l'archevéque de New-York des millions pour le denier de saint Pierre. — Mais comment persuader les hommes de ce siècle qu'il faut introduire la religion catholique dans la loi? Aussi facilement et aussi diffieillement qu'on leur persuade qu'il faut croire à l'Incarnation du Verbe, à la chasteté dans le mariage, et à l'enfer éternel. C'est toujours saint Paul devant Festus, discutant de Fide et de justitia, de castitate et de tremendo judicio ! |
Mais faut-il donc rétablir l’Inquisition comme on accuse l'Église d'en avoir l'intention, ce que nous avions toujours regardé comme une calomnie ridicule, et s'il faut rétablir l'Inquisition, comment ne pas voir que les schismatiques russes, les protestants de la moitié de l'Europe et les révolutionnaires de l'autre moitié vont nous prévenir, et établir contre nous un comité de salut public ? —
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La réponse est beaucoup plus facile qu'on ne le croit. L'Église ne pourrait pas rétablir l'Inquisition, ni rien qui y ressemble sans se contredire. L'Église regarde l'Inquisition comme l'apogée de la civilisation chrétienne, comme le fruit naturel des époques de foi et de catholicisme national, et d'un autre cóté, l'Église ne cesse de se plaindre des temps mauvais auxquels nous sommes réservés, du puits de l'abtme d’où s'élève une épaisse fumée qui voile toute lumière et qui empêche toute respiration spirituelle. L'Église ne peut donc pas songer à l'Inquisition, quoiqu'elle en garde et vénère le principe comme le plus grand acte de foi que les nations puissent faire à la royauté de Jésus-Christ. L'Église ne peut pas jeter cette perle de son droit canon devant les animaux immondes du matérialisme, du scepticisme, de l'indifférentisme, du panthéisme. Elle ne l’a pas fait et elle ne le fera pas. Quand Pie VI s'opiniátrait devant le Directoire dans son refus d'abolir le tribunal de l'Inquisition, et qu'il répondait aux citoyens Garreau et Salicetti qu'on pouvait lui prendre la liberté et la vie plutót que de le faire céder sur ce point, croit-on qu'il avait envie de se servir de ce saint tribunal, dont les évêques de l'OÓmbrie viennent de répéter les louanges en présence des commissaires piémontais qui en ont fermé les audiences désormais si bénignes ? Nullement; Pie VI avant et aprés cette déclaration a montré vingt fois qu'il ne voulait faire appel qu'à des moyens de douceur, et tenter s'il n'y aurait pas dans le cœur de ses bourreaux et de ses transfuges quelque reste de honte et de repentir. Il n'a pas même appliqué toutes les peines spirituelles dont les foudres n'étaient pas
éteintes dans ses mains. Loménie de Brienne, Talleyrand, aucun des grands apostats de 1791 n'a été excommunié, et vous voudriez que des temps qui n'étaient plus dignes de l'excommunication dénoncée, fussent encore assez chrétiens pour mériter l'honneur de l'Inquisition !
Si l'on connaissait de la science méme la plus légére les rouages de l’Inquisition, on apprendrait que l'Inquisition est aux antipodes de la Terreur, qui est l'inquisition de Satan. Quand les pouvoirs temporels qui se confient dans leur sagesse pour gouverner le peuple, voient surgir un flot de mécontentement supérieur à tous les moyens répressifs des tribunaux, de l'argent, de la police et de l'armée, les digues sociales se rompent, et le torrent révolutionnaire se répand sur la société. Dans ce gáchis, il suffit d'un petit nombre d'hommes avides et pervers ' pour exploiter les passions de la masse, et organiser contre les bons un comité de salut public. Mais l'Inquisition chrétienne suppose la patrie dans son état le plus calme et le plus florissant , le clergé dans toute l'activité de son zèle, dans toute la vigueur de son autorité, dans la lumière de la science, dans l'ascendant de la sainteté ; elle suppose le pouvoir temporel si dépourvu de préjugés et de jalousie que la concorde des deux puissances fonctionne avec une harmonie presque céleste ; elle suppose enfin que les foules attachent à la religion une importance suprême, que la dislocation de la foi leur paraît un plus grand fléau que la disette et la peste; elle suppose, en un mot, que tout le monde est inquisiteur avec les inquisiteurs. Le suffrage universel est fort à la mode aujourd'hui. Qu'on le sache, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais
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d'Inquisition qu'elle ne soit votée par le suffrage universel. L'Empire en France a été voté par une unanimité qui fera l'admiration de l'histoire; cependant nous osons dire qu'un suffrage universel en fait d'Inquisition , qui laisserait à cótó de lui une minorité semblable à celle qui a voté contre l'Empire, rendrait l'Inquisition impossible au lieu de lui donner une installation triomphante. C'est donc une puérilité de craindre l’Inquisition. Il n'y a pas un épouvantail plus digne d'un enfant, bien qu'il effraye encore de grandes personnes, puisqu'on en évoque si souvent le fantôme. Il faut que tout le monde veuille l'Inquisition pour que l'Inquisition soit. Par conséquent, personne ne peut s'en plaindre, sauf quelques centaines de dissidents sur trente millions de nationaux.
Le chancelier de l'Hópital, parlant de l'Inquisition d'Espagne en plein parlement français, déclara résolument qu'elle avait garanti la péninsule du protestantisme, au prix de quarante-quatre supplices par le feu, dont la plupart avaient été précédés de la strangulation, et cela, dans un laps de cinquante ans. Qu'on compare cette économie de sang avec ce que les guerres de religion nous ont coûté; qu'on compare avec ce que nous coûte, chaque année, d’après M. Blanc, l'affaiblissement de la foi se manifestant sous une seule forme : le suicide! Il y a maintenant en France une coupe réglée annuelle de 3,050 individus qui réclament la mort comme un bienfait, aprés avoir goüté au fruit défendu du libre-examen. Or, le suicide était inconnu du temps de l'Inquisition.
Nous savons bien qu'on peut dire que la répression de la guerre sourde, faite à la nationalité espagnole par les
races juive et mauresque, a coûté bien plus de vies humaines que l'anéantissement du protestantisme. C'est vrai ; on doit évaluer les supplices des Marranos et des Morisques sur le Quemadéro, d’après les auteurs les plus certains, car l'élévation du chiffre les flatte, comme preuve du danger auquel la race castillane a su échapper, à 4,000. Et nous, combien avons-nous tué d'Arabes, et combien les Arabes nous ont-ils tué de braves soldats en Algérie? Et aujourd'hui, combien une question d'organisation du travail des nègres fait-elle périr de monde dans les États- Unis, dont le Père Lacordaire faisait un si pompeux éloge à l'Académie, au moment même où les événements allaient le démentir ? C'est qu'en effet, quand les idées de l'homme n'ont pas une gravitation centripète d'unité, combinée avec une gravitation centrifuge de liberté; quand il n'y a pas une autorité supérieure à l'homme qui lui dise : Si tu touches à cette science, tu périras; et de cette autre: Tu peux toucher à celle-là, elle a été livrée à tes disputes, les idées se divisant sur les points nécessaires à la stabilité sociale, un péril d'anarchie se déclare que l'instinct de la conservation commande de réprimer. Mais comme on manque d'un symbole commun pour s'entendre, la querelle ne peut plus se terminer dans le champ clos des idées. A la place de la force du droit, il faut invoquer le droit dela force, ce droit qui envahit toutes les relations sociales sous différentes formes, et qui menace de devenir la derniére raison des dissensions humaines. Mais la guerre, substituée aux discussions pacifiques et à l'action légitime des tribunaux, c'est le sang prodigué outre mesure, sous le nom de chair
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àcanon;c'est une dépopulation incalculableopérée par des armes dont la précision constate plus que tout le reste le progrés de l'industrie. Nous en sommes là; jamais, depuis que le monde existe, on n'a tant fabriqué d'engins de guerre, et jamais les moyens n'ont été mieux concentrós pour faire une boucherie internationale dont la prévision seule fait frémir.
On ne manquera pas de dire qu'au moyen áge dont nous préconisons les principes d'union entre les deux pouvoirs, il y avait aussi des guerres qui ensanglantaient le sol, sans préjudice des tribunaux de l'Inquisition. Mais il ne suffit pas d'alléguer des faits, il faut encore en décomposer les raisons. Les guerres du moyen âge, sauf les croisades contre l'hérésie que nous pouvons avouer, n'étaient pas des guerres de principes, et sous ce rapport elles n'entratnaient pas plus d'inimitiés et d'obstacles à l'établissement d'une civilisation éclatante que des colères passagéres entre gens grossiers. Il est certain que les natures du moyen áge n'avaient pas eu le temps d'étre spiritualisées par la longue et lente action de l'Église. Les barbares du Nord lui étaient arrivés en foule, avec le mérite de la foi; mais avant d'infuser dans le sang impétueux de ces générations sauvages et dans les mœurs brutales de ces nouveaux néophytes, les formes du bien et du beau dont ils acceptaient le principe, il fallait des siècles de culture dans les jardins d'acclimatation de l'Europe méridionale. Ces siécles allaient aboutir à l'épanouissement d'une incomparable civilisation, quand la renaissance des formes païennes vint faire décrier l’œuvre de six cents ans de patience et de charité. Cette malheureuse Renaissance
précède d'un siècle l'éruption volcanique de la Réforme, qui devait mutiler l'oeuvre de l'Église dans la moitié de ‘l’Europe, et préparer les voies au tremblement de terre de la Révolution qui a tout englouti.
C'est un tort dans lequel tombent tous les historiens irréfléchis, et oà en trouver qui ne le soient pas? d'accuser le moyen áge de manquer de propreté, de salubrité, de police, d'administration, d'industrie à bon marché, de machines à vapeur et de chemins de fer. En voulant lui imposer subitement ce genre de bienfaits que l'Église n'ignorait pas, du reste, puisqu'elle les avait connus sous la civilisation romaine, le clergé n'aurait pas tenu compte de deux faits qui devaient néanmoins diriger son expérience. D'aburd les barbares colonisés en Europe, n'en étaient pas immédiatement capables , et ensuite ils n'en avaient pas besoin, parce que si leur corps s'était développé aux dépens de l'esprit, il avait aussi des forces physiques qui rendaient fort inutiles lès raffinements de notre luxe politique, économique et domestique. En second lieu, leur donner tant de parties accessoires de l'éducation, avant d’avoir implanté le principal dans leur conscience , c'eüt été faire des enfants terribles et les armer pour une destruction universelle, au lieu de les façonner pour une discipline modéle. Nous faisons en petit, en Algérie, un essai que nous prenons au rebours del'influence du clergé au moyen áge. Là aussi, nous avons affaire à des races noires ou basanées, qu'on peut comparer aux multitudes qui émigrèrent du Nord et de l'Est de l'Europe sur le sol gallo-romain. Il nous semble qu'on peut déjà supputer combien il faudra de siècles pour faire des Français avec
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des Arabes; et quand nous aurons fait des Français qui ne seront plus Arabes et qui ne seront pas chrétiens, on verra à quoi servent l'alignement des rues, les formalités bureaucratiques, les fusils de précision et les chemins de fer.
Si l'on fait des objections à l'action du elergé sur les sociétés du moyen âge, on ne manque pas non plus de reproches à lui adresser sur la manière dont il élève les sociétés modernes, qui ne se sont pas encore émancipées de sa tutelle. Mais les uns ne soutiennent pas plus que les autres un examen non superficiel. Combien de fois n'a-t-on pas répété que l'Italie et l'Espagne, il n'y a pas plus d'un demi-siécle, n'avaient ni chemins, ni armée, ni usines, ni fabriques, mais beaucoup de mendiants, beaucoup de moines, de religieuses, d'indulgences et de pèlerinages ?
On voit que nous n'avons peur d'aucun détail grotesque, et que nous portons volontiers le débat sur le terrain où l'on croit la défaite de l'Église incontestable : celui des deux péninsules pendant la première moitié du xix* siècle. Elles étaient, sans contredit, dans une situation trés-peu satisfaisante. Mais à qui la faute? Commencons notre examen par l'état du clergé. On n'y trouve pas, dites-vous, les grandes figures qui l'illustrérent à d'autres époques. Vous en concluez que c'était une caste sacerdotale épuisée. Nous en concluons, nous, que la mauvaise éducation, les doctrines bátardes, l'influence cosmopolite avaient laissé pourrir dans le cœur des jeunes gens bien nés, les germes de vocation lévitique que Dieu y avait déposés; et nous accusons le monde profane, plutót que l'Église, de l'insuffisance du clergé en face des
grands problèmes sociaux que la Révolution lui donnait à résoudre. Car il faut partir de ce point culminant, ne l'oublions pas, que la religion catholique est la vérité par excellence, et qu'on ne peut juger de ses effets, qu'autant que la société civilea commencé par lui verser les tributs qu'elle lui doit. Si tous ceux qui étaient prédestinés au sanctuaire y étaient entrés, l'action générale du clergé se serait modifiée et accrue, et le résultat civilisateur eüt atteint un degré dont nous nous faisons à peine uneidée. Or, la différence entre ce produit idéal et le total réel des services rendus par le clergé aux peuples méridionaux, retombe évidemment à la charge du monde profane. | Cependant, comme l'Église a des promesses indépendantes de la perversité de l'homme, elle a toujours pourvu d'une maniére suffisante, disons mieux, généreuse, à la propagation de la vérité évangélique par l'enseignement, à la diffusion de la grâce par les-sacrements, et à la multiplication de la charité par le dévouement de ses membres. Tous ceux qui ont écrit sur l'économie politique sans prévention, et qui ont dressé des statistiques sérieuses, à l'effet de comparer les nations du Nord avec les peuples du Sud, sous le rapport du bien-étre et de la dignité humaine, se sont empressés de le reconnaître. Maisil faut le reconnaître à notre tour, cela ne suffisait pas. Les services habituels du clergé, cette rente ordinaire de science et de vertu qu'il paie à la patrie, en échange des priviléges qu'elle lui confère, et auxquels il a droit, ne pouvaient mettre les classes riches à l'abri des tentations rationalistes que le génie dela Révolution leur apportait de tous
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les rivages de l'Europe. De grands hommes et de grands saints ne se révélérent pas en assez grand nombre pour prendre latéte d'une croisade spirituelle, dignedese mesurer avec toutes les objections que le philosophisme vulgarisait, et pour tremper des caractéres virils, capables de donner à la résistance nationale une cohésion invincible.
Il est trés-vrai que, sous ce rapport, l'histoire de l'Italie et de l'Espagne, dans la première moitié du xix* siècle, nous apparaît moins féconde et moins bien partagée que l'histoire des mêmes contrées à la fin du xvr*. Les armées intellectuelles et morales que les deux péninsules catholiques mirent en ligne devant le Protestantisme, étaient évidemment supérieures aux milices qu'elles ont pu opposer à l'envahissement de la Révolution. Les princes, les magistrats, la société avaient cherché par tous les moyens imaginables à affadir le sel de la terre, et ils n'y avaient que trop réussi pour leur malheur. Mais précisément le siécle d'or, auquel le nótre reste jusqu'ici trop inférieur, est et demeurera jusqu'à la fin des temps comme une protestation ineffaçable de ce que peut le principe catholique pour régénérer le sacerdoce au sein de l'Église, pour garantir les populations des hérésies les plus fascinantes, et pour relever le caractére national à la hauteur des crises les plus terribles. Si les événements contemporains font moins d'honneur au clergé italien et espagnol, que le monde profane préléve, comme il est juste, la plus grande part de cette infériorité qu'il a voulue, et que ceux qui l'ont subie se hátent d'imiter leurs ancétres du grand siècle. Au milieu de ces défaillances, la religion catholique est à plaindre et jamais à blâmer. Elle n'a
refusé sa sève civilisatrice à aucune classe de citoyens, tandis que plusieurs classes de citoyens refusaient ses lumiéres et ses gráces, et couraient aprés des utopies.
Il nous reste à dresser l'inventaire de la société laïque dans cette faillite générale. C'est une manie du monde qui reproche continuellement à l’Église ses tendances et ses empiétements , d'oublier tout à coup son réquisitoire et de lui faire un erime de ne pas se méler de ce qui n'est pas dans ses attributions. Ainsi les hommes d'État, les généraux, les administrateurs, les orateurs parlementaires, les marins, les ingénieurs, les industriels, les mécaniciens, les financiers ont manqué, dit-on, en Italie et en Espagne, quand les peuples protestants en étaient pourvus en nombre surabondant ; et vite on s'en prend à l'Église ! Cependant il faudrait se souvenir que l'Église n'est pas obligée de tout faire, que si elle doit à la patrie sa part contributive des gloires nationales, d'autres rangs de la société ont aussi promis leur apport au maintien du pacte social, et que si les séculiers ont dans leurs attributions une spécialité que l'Église neleur a Jamais contestée , quoiqu'elle ait été obligée de les suppléer quelquefois, c'est surtout la spécialité des sciences polytechniques. La stérilité des peuples méridionaux sous ce rapport ne pourrait retourner en accusation contre elle, qu'autant qu'il serait prouvé que le clergé s'oppose au développement des sciences exactes , et qu'eiles sont incompatibles avec les prétentions de notre théologie. Or , c'est là une preuve qu'on ne fera jamais , parce que, sans remonter ici à la théorie, nous pouvons nous en tenir à l'histoire qui s'est chargée par avance de
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donner un démenti aux détracteurs du clergé. Les Italiens et les Espagnols de ce xvr° siècle, que Dieuadonné comme la dernière exposition universelle des mérites du catholicisme dans ses rapports avec le ciel et avec la terre, ces prétendus esclaves du despotismereligieuxet politique ont fourni dans toutes les branches de l'activité humaine, des hommes, des faits et des monuments qui n'ont pas encore été surpassés; et il est permis de dire que si les découvertes que nous possédons aujourd'hui, gráce à l'accumulation séculaire des observations dans les arts dont l'expérience est la base, que si ces découvertes avaient été entre les mains des marins, des généraux, des ingénieurs et des financiers qui servaient sous saint Pie V et sous Isabelle-la-Catholique, ces hommes gigantesques en eussent fait plus que nous n'en faisons, et que nous, limités à leurs moyens, nous en ferions cent fois moins qu'ils n'ont fait.
Qu'on cesse donc d'attribuer l'atrophie du génie polytechnique dans le Midi de l'Europe à l'ombre mortifère des églises et des cloîtres. Le clergé n'avait pas plus de motifs de voir de mauvais œil les sciences expérimentales hier qu'à l'époque à jamais regrettable dont le souvenir nous émeut. Mais hier, la foi était morte dans la société laïque, la jalousie entre elle et l'état ecclésiastique s'envenimait tous les jours; et plutót que de donner aux prétres un concours scientifique et industriel, plutót que de se livrer aux mille aptitudes civilisatrices que la Providence lui a réservées, la jeunesse italienne et espagnole, séduite par l'esprit révolutionnaire, préféra janguir dans les vices que le climat favorise, Elle concentra toute
son activité dans les antres des sociétés secrètes; mais cette patrie souterraine n'a besoin que d'une industrie et ne connaît qu'un art : le stylet. |
Quoi qu'il en soit, ces renégats de leur histoire nationale ne peuvent plus rien par leur exemple, la preuve avait été faite avant eux. Toutes les fonctions laïques que la civilisation réclame, peuvent vivre en bonne intelligence, peuvent étre bénies par le clergé. Il n'y a que leur application au mal, à l'erreur, àla corruption, que nous maudissions, et que tout le monde maudira un jour avec nous, mais trop tard, aprés la catastrophe.
Reprenons : l'Église peut satisfaire àux exigences les plus compliquées de la civilisation. Alors pourquoi voudrions-nous la parquer dans un coin de la terre qu'on lui céderait, pendant que la civilisation, émancipée de sa tutelle, s'élancerait sous la banniére, non plus de la croix, mais de la liberté? Doutons-nous donc de notre foi, ou avons-nous quelque respecthumain de cette vieille nourrice de l'humanité, au milieu des splendeurs contemporaines ? S'il n'y a en vous ni cette faiblesse d'esprit, ni cette faiblesse de cœur, pourquoi proposez-vous de juger les contestations pendantes entre l'Église et l'État, au tribunal de la liberté, au lieu de les soumettre à la magistrature du Christ? Pourquoi changer l'axe d'une polémique quia vaincu le monde depuis l'Apologétique du premier Tertullien jusqu'à l'Apologétique du second, quand ni l'un ni l'autre n'avaient encore manqué à l’ohédience du génie, et que l'abbé de la Mennais écrivait sa dernière défense traditionnelle du christianisme, sous ce titre: Du progrès de la révolution et de la guerre contre l'Église?
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Que vous est-il revenu de cette profane devise, de ce cri de guerre inconnu des ancêtres, que vous avez été prendre sur la téte du fils de Francklin béni par Voltaire, pour l'inscrire sur votre écusson : Dieu et la liberté? Vous avez été désavoué par le Pape providentiel que Dieu avait placé sur le Saint-Siége, à l'heure de votre téméraire entreprise, au début de votre nouveau plan de campagne. Depuis ce temps, il est vrai, vous avez mitigé votre erreur, vous en avez fait des moitiés, des quarts, des fractions, dont il est aussi difficile de suivre les nuances, que de reconnaitre jusqu'à leur dernière limite les races de sang mêlé. Mais si vous avez réussi à faire trop de partisans sous cette forme anodine, si vous avez méme surpris le zèle de quelques prélats, engagés au milieu de difficultés humainement insurmontables, vous n'avez jamais pu obtenir le mot de Rome, sans lequel aucune cause n'est finie, malgré la faveur que les circonstances vous prétaient, malgré l'éclat de vos services, malgré la renommée de vos talents. Aujourd'hui, le coup est éventé, les traditions sont remises en lumiére. Tentez autant d'explorations qu'il vous plaira à la découverte d'un passage praticable à vos opinions, entre la vieille orthodoxie qu'elles heurtent et le naturalisme qu'elles cótoient, les Décisions du Saint-Siége apostolique, relatives à la Révolution française vous suivront partout, et partout elles dresseront devant vos pas, un obstacle infranchissable.
Revenez vous poser sur le rail de nos Pères et de nos Docteurs. La carrière, croyons-nous, sera plus large pour votre éloquence ct plus glorieuse pour votre foi, quand, au lieu de plaider qu'une thèse n'est pas libérale, vous
plaiderez à meilleur droit qu'elle n'est pas chrétienne, c'est-à-dire qu'elle n'est pas vraie, qu'elle n'est pas bonne, qu'elle n'est pas belle, qu'elle suspend le progrés humanitaire, tel que Dieu l'entend, et qu'elle nuit à la civilisation surnaturelle, la seule que Dieu bénisse!
Les principes de 89 et la doctrine catholique
Il a paru derniérement un ouvrage important par son sujet, plus important encore par son auteur. Un professeur de grand séminaire a voulu prouver la conformité des principes de 89 avec la doctrine catholique. Nous avons lu avec attention cette brochure, et malgré l'habileté du théologien, peut-être même à cause de son habileté trop habile, il nous reste des objections. Nous lui demandons la permission de les exposer. |
Disons d'abord en quoi nous sommes d'accord. Qu'il soit permis d'accepter les principes de 89 comme autant
d'articles du droit positif français, de leur promettre obéissance et de préter serment à la Constitution dont ils forment l'avant-propos, aucun doute sur ce point. Les décisions émanées du Saint-Siége, la conduite des Évéques, la pratique d'une foule de fonctionnaires chrétiens qui aimeraient mieux perdre leur place et leur tête que de signer un serment du Test, prouvent surabondamment qu'il est licite de s'engager à observer les principes de 89. Mais peut-on exiger davantage des catholiques, « exiger que l'état social oü s'exercent les principes de 89 soit admiré par eux comme l'idéal dela perfection? Refuser la liberté à ceux qui se contentent d'une soumission parfaite et sincére, pour les punir de ne pas aller jusqu'au superlatif de l'admiration, n'est-ce pas injuste et absurde? N'est-ce pas méme une violation de la liberté de penser, de la liberté de conscience, qui font partie, nous le prouverons, des principes de 89? » Cependant c'est à cette apologie théorique, à cette thése métaphysique, à cette foi dogmatique que prétend nous conduire M. le professeur. Nous refusons de le suivre jusqu'à plus ample informé, et par cette résistance nous ne croyons blesser ni le clergé frangais, ni le peuple auquel il dispense la vraie doctrine.
M. le professeur fait remarquer que « sur cinquante mille prétres, nous sommes quarante-cinq mille enfants de laboureurs et d'ouvriers, et que nous n'avons besoin de personne qui nous apprenne à connaitre le peuple, à l'aimer, à vivre au milieu de lui et à nous dévouer pour lui. » Nous ne contestons pas cette statistique, mais elle ne fait rien à la cause. Nous sommes les amis les plus
précieux du peuple, non par notre naissance, mais par notre régénération dans le baptême et dans le sacerdoce. Notre-Seigneur Jésus-Christ, celui qui a eu la plus incomparable miséricorde pour les masses prolétaires, parce qu'elles erraient sans pasteur avant lui, était du sang de la première dynastie du monde; et les saints que nous admirons de près et que nous imitons de loin, étaient presque tous gentilshommes , comme notre bréviaire le fait remarquer à chacune de ses légendes. Laissons donc les castes, qui sont toutes égales devant Dieu, si elles ne l'ont pas toujours été devant la loi, et surtout ne flattons pas les unes aux dépens des autres; nous comparerons plus exactement les théories de 89 avec la doctrine catholique. Si les passions politiques doivent se taire quelque part ici-bas, c'est bien au fond d'un grand séminaire.
M. le professeur prétend que « les principes de 89 ont été enseignés par les théologiens catholiques, avant ceux qui les prónent comme s'ils en étaient les révélateurs, et que le probléme de l'accord entre l'autorité et la liberté, du progrés dans l'ordre, et le respect de tous les droits, peut étre résolu par la doctrine chrétienne, conformément aux principes bien entendus de 89. Saint Thomas, Bellarmin, Suarez , loin de déclarer que l'Eglise ne peut subsister, garder ses conditions essentielles de vie au sein d'une société fondée sur ces principes, nous assurent au contraire qu'elle peut y respirer et se mouvoir sans antagonisme. » C'est superbe. Voyons les preuves, pesons les arguments. — D'abord, le préambule de la Déclaration :
« Les représentants du peuple frangais, constitués en assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme. »
M. le professeur reprend : « On attribue dans ce préambule les malheurs publics et la corruption des gouvernements à des causes qui sont, au fond, l'injustice ou la source de l'injustice. Tout ce qui lése la notion d'un droit ou en empéche l'exercice légitime, tout ce qui détermine l'oubli des devoirs entre les citoyens, contribue à mettre la société dans un état de souffrance. Or, cette doctrine n'a rien de contraire à la foi catholique et ne saurait donner lieu à aucune contestation sous le rapport de l'orthodoxie. Elle est résumée par ces paroles des Livres saints : Justitia elevat gentem ; miseros autem facit populos peccatum. »
N'y a-t-il pas quelque complaisance démocratique dans ce commentaire ? Certainement tout ce qui lèse la notion d'un droit ou en empêche l'exercice légitime contribue à mettre la société dans un état de souffrance. Mais la question, en 89, n'était pas là. Il s'agissait de savoir si l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les skuLEks causes des malheurs publies, et la Déclaration a répondu d'une maniére affirmative , contradictoirement à la doctrine de saint Thomas, Bellarmin et Suarez, qui enseignent qu'une cause bien plus efficace de la corruption des gouvernements git dans l'oubli ou le mépris des
droits de Dieu. Parmi les commentateurs de la sainte Écriture , M. le professeur n’en rencontrera pas un seul qui applique au seul mépris des droits de l'homme le Proverbe sacré qu'il cite. Ils entendent tous par Justitia la vertu qui fait le juste, vertu qui comprend autant et plus la pratique des droits de Dieu que celle des droits de l'homme, et par peccatum les péchés qui se commettent contre Dieu avant ceux qui se commettent contre le prochain. Nous n'avons pas consulté l'acte de naissance de ces commentateurs, mais nous sommes persuadés que dans le nombre on trouverait des fils de laboureurs et d'artisans.
L'admiration de M. le professeur pour le préambule de la Déclaration poursuit en ces termes : « L'Assemblée reconnait et déclare des droits, mais elle ne les erée pas. Elle les déclare en présence de l'Étre supréme et sous ses auspices. Dieu est donc appelé comme témoin, parce qu'il est l'auteur de la nature dont la Déclaration exprime les droits, et parce qu'il est lui-méme, conséquemment, l'auteur et la source du droit. Sa présence enfin ne peut étre invoquée sans qu'on place en lui l'idée de la sanction du droit ; autrement elle serait inutile. Il nous est donc permis de dire que la France de 89 ne voulait pas que la loi fût athée, elle ne croyait pas qu'elle dût ni qu'elle pût l'étre. On concevait qu'elle n'invoquát pas tel culte, telle religion en particulier, mais on la rattachait à l'idée de Dieu, prise plus ou moins dans l'ordre naturel et comme premier principe de la raison. Cette doctrine est confirmée par la religion catholique. Elle répond à cette parole des saintes Écritures : « Les rois règnent
par moi, et c'est par moi que les législateurs ordonnent ce qui est juste. » |
Que M. le professeur nous permette de le dire, il n'est pas difficile. La nation trés-chrétienne passait tous ses actes, depuis quatorze siècles, en présence de Jésus- Christ et sous ses auspices. L'Assemblée Nationale de 89 y substitue l'Étre suprême et il trouve cela tout simple. Elle fait déchoir la France de saint Remy et de saint Hilaire, de Charlemagne et de saint Louis, la France baptisée, surnaturelle, croisée, au Dieu de Robespierre et de la Nature, à l'Étre suprême, et il trouve que cette doctrine est confirmée par la religion catholique ! L'Assemblée sépare ce que la Trés-Sainte Trinité a uni, la race franque et la royauté du Christ; elle prétend nous ôter, comme peuple, un caractère indélébile, celui du baptéme et de la chevalerie chrétienne, et il ne s'aperçoit pas de cette apostasie ? Il est satisfait, l'Étre supréme et l'immortalité de l’âme nous restent. Son calme nous surpasse. L'air qu'il respire au fond d'un séminaire est-il donc chargé à ce point des miasmes du siécle, et ces miasmes exercent-ils une telle puissance anesthésique? Aurait-il oublié cette déclaration de saint Jacques: Religio munda.... immaculatum se custodire ab hoc saeculo?
On congoit, dit-il, que la France de 89 n'invoquát pas tel culte, telle religion en particulier. Vous concevez cela, vous? Nos péres s'étaient donc bien mal trouvés de la religion chrétienne, puisque vous concevez si tranquillement que la nation lui ait donné son libelle de répudiation, sous forme de Déclaration des droits? Ah!
que votre bonhomie nous consterne bien plus que les imprécations des impies et les diatribes des rationalistes contre l'Église !
Mais êtes-vous bien sûr que les constituants de 89 ne . voulaient pas que la loi füt athée, parce qu'ils mettaient leur Déclaration sous les auspices de l'Étre supréme? Pour nous cette conséquence est bien hasardée. Les Constituants se plagaient pour leur compte personnel sous les auspices de l'Étre suprême, c’est vrai; mais ils n'y plaçaient pas légalement leurs commettants. Ils concevaient parfaitement bien que le citoyen frangais n'invoquát pas tel culte en particulier, pas méme le déisme. Ils n'entendaient pas priver le panthéiste et l'indifférentiste de son égalité devant la loi. D'où il suit qu'ils voulaient que la loi füt athée, puisqu'ils voulaient que la loi fit abstraction de Dieu sous toutes les formes oü il peut étre reconnu et adoré par l'homme. — Mais alors, direzvous, pourquoi se mettaient-ils eux-mémes en présence de l'Étre supréme? — Ils pouvaient croire que l'Étre supréme sanctionnait lui-méme l'athéisme par omission de la loi, comme étant une législation plus parfaite au milieu des hommes divisés par le libre examen , comme la législation la plus appropriée au progrés de la société moderne. |
Il n'est donc pas clair que la « Déclaration des droits de 17789 relie positivement à Dieu tout l'ordre de la société, » et, par conséquent, il nous paraît douteux que, de ce chef, « elle n'avance rien qui soit contraire à la doctrine chrétienne. » Mais quand méme elle rattacherait positivement à Dieu tout l'ordre de la société frangaise,
elle ne serait pas encore conforme à la doctrine chrétienne. Car cette doctrine enseigne que si ce lien avec le Dieu de la Nature suffit aux peuples qui n'ont pas recu la bonne nouvelle, il est complétement insuffisant pour les races qui portent sur le front le sceau de la régénération et le titre de Franc.
Maintenant, passons aux articles.
L'article 1** de la Déclaration porte que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » M. le professeur prouve trés-bien, par Suarez, que les hommes naissent libres , mais il ne prouve pas du tout qu'ils demeurent libres, en un mot, queleur liberté native soit un droit naturel, inaliénable et sacré. Aucun théologien n'a dit cela en traitant de la loi de nature. — Mais l'Evangile, en élevant la société humaine à la vie surnaturelle, n'a-t-il pas consacré la liberté de l'homme comme un droit imprescriptible? M. le professeur l'affirme et ne le prouve guére. « Dans l'ordre surnaturel, dit-il, nous n'avons qu'un méme pére qui est Dieu ; tous les hommes sont fréres et appelés au méme héritage. » C'est vrai ; mais ce que nous sommes aux yeux de Dieu, devient-il nécessairement un droit pour nous dans le régime politique et civil? « Il n'y a plus de Juifs ni de Grecs, s'écrie saint Paul ; il n'y a ni incirconcis ni circoncis , ni esclaves ni libres ; vous n'étes tous qu'un en Jésus-Christ. » Nous ferons la méme objection; il s'agit
ici du for ecclésiastique, et non du for civil. Au fait, s’il n’y a plus de Juifs et de Grecs aux yeux du christianisme, le christianisme ne permet-il pas qu'il reste des Juifs et des Grecs, des Frangais et des Espagnols, aux yeux des gouvernements temporels ? |
« Le christianisme a coupé l'esclavage par la racine. Il l'a détruit moralement dans tout ce qu'il a de contraire au droit naturel. Qu'on lise l'Epttre à Philémon, et l'on nous dira ensuite si Onésime était un esclave, selon la notion du droit païen. Il n'a d'esclave que le nom, comme dit saint Jean Chrysostome, et l'Eglise ne distingue point entre lui et son maître. »
Il y a dans ces assertions des idées mélées. Le christianisme a coupé l'esclavage par la racine; bien, mais là oü le christianisme n'a pas fait l'éducation du peuple, a-t-il prohibé l'esclavage comme oppesé à un droit inaliénable de l'homme? s'est-il déclaré abolitioniste? Il a détruit l'esclavage dans tout ce qu'il a de contraire au droit naturel; mais si votre thèse était vraie, le christianisme ne l'aurait pas détruit en partie; il l'aurait détruit totalement, car, suivant vous, c'est l'esclavage tout entier qui est contraire à un droit inaliénable. Cependant vous étes obligé d'insinuer que le christianisme a maintenu provisoirement l'esclavage dans tout ce qui n'était pas contraire au droit naturel. Or, ce qu'il en restait suffisait-il à violer le premier article de la Dé- claration? Sans aucun doute. Onésime, esclave suivant la notion du droit chrétien, ne pouvait ni changer de maitre, ni changer de place, ni disposer de son travail, ni acquérir; et quand son maitre était fâcheux,
saint Pierre lui disait qu'il ne lui devait pas moins l'obéissance.
Enfin, tout le monde sait bien que l'Eglise a laissé l'esclavage en Europe jusqu'à Alexandre IIT; que les saints affranchissaient successivement leurs esclaves, ce qui prouvait qu'ils en avaient gardé, et que leur liberté n'était pas un droit inaliénable aux yeux du christianisme. On peut faire des phrases et des citations qui semblent dire le contraire ; elles obtiendront méme uné certaine popularité, mais elles seront moins conformes à la doctrine catholique. Celle-ci ne craint pas de dire que l'homme peut étre esclave; qu'il faut une longue action du clergé pour qu'il mérite de ne plusl'étre, etque l'esclavage est l'état nécessaire de l'ordre social chez les peuples qui n'ont pas joui de la tutelle cléricale ou qui l'ont répudiée depuis longtemps.
M. le professeur confirme son commentaire du premier article par un paragraphe qui commence ainsi : « Nous aimons à croire que parmi les citoyens anoblis ou nobles par hérédité, il n'en est plus qui révent une noblesse naturelle ou résidant de quelque maniére dans le sang. » Il y a là quelques pasquinades qu'on paratt heureux d'avoir découvertes. Mettons que les races aristocratiques ne soient qu'un préjugé, pourvu que le bon sang « des laboureurs et des ouvriers, dont nous sommes les enfants, » n'ait jamais menti.
« Art. 2. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la sûreté et la résistance à l'oppression. »
M. le professeur enseigne sur la résistance à l'oppression, non la doctrine des gallicans et de Bossuet, mais celle des docteurs ultramontains, en quoi nous sommes complétement de son avis. Mais il est tombé en des confusions que nous allons essayer de mettre en ordre. — Un peuple voulant résister à l'oppression est dans l'une de ces trois conditions : ou c'est un peuple primitif vivant à l'état de nature, et n'ayant pour régler sa conduite que la loi naturelle, ou c'est un peuple organisé chrétiennement, ou c'est un peuple qui a passé par l'éducation chrétienne et qui est devenu libre-penseur. Si vous ne distinguez pas ces trois états, vous croirez établir une thése, et vous pataugerez dans un gáchis.
M. le professeur cite les théologiens du Moyen-Age et méme de la prétendue Renaissance, qui prennent chaudement le parti de la nation contre le tyran ; mais il ne dit pas qu'ils s'occupent d'un peuple à l'état primitif, et que leurs décisions de cas de conscience politiques sont faites uniquement pour lui. Cette omission le jette dans d'étranges perplexités. Poursuivi par des souvenirs sanglants, il voudrait donner comme deux théories contraires deux aphorismes qui néanmoins se ressemblent. La Déclaration de 89 sur le droit de résistance lui convient, mais la Déclaration de 93 lui paratt anarchique. Il croit y voir « cette doctrine délétére qui se cache aujourd'hui dans ces phrases mielleuses dont l'honnéte conservateur ne se défie point : un peuple a bien le droit de se défaire d'un gouvernement qui lui déplatt! » et il termine ainsi : « Les euphémismes à la mode que nous venons de signaler, ne font que dissimuler pour les
hommes peu clairvoyants le fameux principe de la Déclaration de 1793 : « Quand le Gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple le plus sacré et le plus indispensable des devoirs. » - Si M. le professeur veut bien y réfléchir, il verra que la Déclaration de 93 et celle de 89 sont les mêmes sous des termes différents. Quand le Gouvernement viole les droits du peuple, il ne contrarie pas ses fantaisies, il ne déplaît pas à un enfant mutin, il fait autre chose, il est tyran, et il mérite la résistance à l'oppression. Que dans ce cas l'insurrection soit le plus sacré des devoirs, cela résulte de ce que la résistance à l'oppression, suivant M. le professeur, « est avant tout un droit premier, naturel et imprescriptible. » Que chaque portion du peuple, méme chaque citoyen doive coopérer à la délivrance nationale, c'est encore la conséquence de l'association politique qui « doit assurer à chaque homme la liberté, la süreté et la résistance à l'oppression. » D'oà vient donc que M. leprofesseur qui « dit, aprés saint Thomas, selon l'esprit des principes de 89, maisen termes plus énergiques que ceux de la Déclaration : si le peuple a le droit de se pourvoir lui-méme d'un chef, il a aussi celui dele renverser ou deréfréner sa puissance, s'il abuse tyranniquement de l'autorité suprême » ; d’où vient donc qu'il fasse un si mauvais accueilà la Déclaration de 93, qui n'est aprés tout qu'un commentaire de cette doctrine? Le voici : Il a moins pensé à la doctrine en elle-méme qu'à ses interprètes. Les hommes de 89, placés « en présence et sous les auspices de l'Etre suprême, » ont gagné sa confiance.
Il dit volontiers avec eux : « Nous soumettons au jugement de la raison, lumiére de l'humanité, l'interprétation du pacte social ; » tandis que les gens de 93, chargés d'interpréter leur Déclaration, lui ont rappelé l'échafaud de Louis XVI et de Marie-Antoinette, et il a reculé. S'il croit naivement à la raison primitive du coq gaulois, le bonnet rouge lui rappelle cependant qu'il y a un libreexamen. Il était temps!
On rencontre encore dans le méme chapitre d'autres passages embrouillés par la méme négligence à distinguer les divers états d'une nation. Il cite la résistance à la tyrannie de Roboam; mais ici la raison juive était guidée par une interprétation théocratique ; la Ligue, mais là, le clergé et le Pape guidaient l'interprétation francaise d'aprés le pouvoir des clefs. Il cite enfin le cas de résistance à l'oppression, dans lequel « la raison publique aurait recours au Saint-Siége, que le droit public proclamerait arbitre. » Mais alors le Saint-Siége ne tiendrait son droit d'interprétation des cas de conscience politiques que d'un consentement européen trés-peu surnaturel, et encore moins inaliénable et imprescriptible ; que d'une consultation de Leibnitz et de Jean de Muller, ce qui n'est pas une grande garantie pour les peuples, que d'une conception canonico-historique de M. Gosselin, le Sulpicien, ce qui n'est pas une grande autorité parmi les publicistes catholiques.
Si M. le professeur veut voir clair dans ses investigations savantes , il faut qu'il distingue le peuple primitif du peuple chrétien et du peuple libre-penseur. Tous les auteurs qu'il cite ne se sont occupés que du premier,
d'oü il suit que l'application qu'il fait de leurs textes à un peuple chrétien, et surtout à un peuple libre-penseur, passe d'un genre à un autre, ce qui est, comme il l'apprend tous les jours à ses éléves, un des plus criants sophismes.
Quand un peuple primitif veut user du droit de résistance à l'oppression, il le peut, quoique « cette théorie souléve dans la pratique bien des difficultés et puisse donner lieu indirectement à des abus fort graves. Mais cela ne prouve pas qu'elle soit mal fondée. Tout autre système entraîne d'ailleurs des inconvénients plus graves encore. » Nous sommes d'accord avec M. le professeur sur ce premier point, tout en faisant observer qu'il est peu pratique, attendu qu'on ne rencontre plus guére de peuples primitifs que dans la théorie. |
Quand un peuple, organisé catholiquement, sent le besoin de résister à l'oppression, au lieu de consulter la raison naturelle sur ce droit, il consulte la raison de l'Eglise; et comme la raison de l'Eglise est plus clairvoyante que la raison naturelle, qu'elle est assistée de gráces supérieures, si le peuple ne se trouve déjà pas mal de tenter la résistance à la tyrannie sur les seuls indices dela raison primitive, à plus forte raison se trouvera-t-il bien d'entreprendre sa délivrance sous la direction de la raison ecclésiastique.
Quand un peuple est devenu libre-penseur, il ne peut plus qu'osciller entre le despotisme et l'anarchie, parce qu'il n'y a que deux fondements de l'ordre social, la raison primitive et la révélation chrétienne, et que le peuple libre-penseur a perverti l'une et l'autre. Las de despo-
tisme, il essaiera de l'anarchie, et las de l'anarchie, il essaiera du despotisme. Il changera de côté sur son grabat, mais il restera toujours infirme. S'il veut guérir, le première oppression à laquelle il doit résister est le libre-examen.
. Avant de finir sur les articles 4 et 2 de la Déclaration, consignons ici quelques réflexions détachées. M. le professeur propose aux peuples et aux rois deprendre le Saint- Siége pour arbitre de leurs différends, ce qui n'est guère conforme aux principes de 89, et il ajoute « qu'en dehors du catholicisme , aucun principe, aucune institution ne peut conjurer d'une manière générale le péril de tomber dans la révolution, en suivant le drapeau de la liberté. La société s'avance donc vers l'avenir avec des garanties beaucoup moins assurées de progrès dans la paix. » Cet arrangement est à coup sür trés conservateur. Cependant, si vous n'admettez pas que le Pape agisse dans l'exercice de ses fonctions et avec l'assistance de l'Esprit-Saint, qui leur est propre; si vous ne voyez dans le Pape qu'un arbitre humain, trés-vénérable encore à ce point de vue, vous ne pouvez nier que le Pape puisse abuser de son arbitrage comme un souverain ordinaire, sinon autant qu'un souverain ordinaire; et comme le droit de résistance à l'oppression est, d'aprés les principes de 89, qui sont les vótres, inhérent à toute association politique, il S'ensuit que, dans un cas qui n'est pas chimérique, un peuple devrait résister au Pape abusant de l'arbitrage à lui délégué volontairement. Voilà dans quel labyrinthe on s'enfonce, quand on se méle d'altérer la tradition pour lui donner un air plus présentable.
d'oü il suit que l'application qu'il fait de leurs textes à un peuple chrétien, et surtout à un peuple libre-penseur, passe d'un genre à un autre, ce qui est, comme il l'apprend tous les jours à ses éléves, un des plus criants sophismes.
Quand un peuple primitif veut user du droit de résistance à l'oppression, il le peut, quoique « cette théorie souléve dans la pratique bien des difficultés et puisse donner lieu indirectement à des abus fort graves. Mais cela ne prouve pas qu'elle soit mal fondée. Tout autre système entraîne d'ailleurs des inconvénients plus graves encore. » Nous sommes d'accord avec M. le professeur sur ce premier point, tout en faisant observer qu'il est peu pratique, attendu qu'on ne rencontre plus guére de peuples primitifs que dans la théorie. |
Quand un peuple, organisé catholiquement, sent le besoin de résister à l'oppression, au lieu de consulter la raison naturelle sur ce droit, il consulte la raison de l'Eglise; et comme la raison de l'Eglise est plus clairvoyante que la raison naturelle, qu'elle est assistée de gráces supérieures, si le peuple ne se trouve déjà pas mal de tenter la résistance à la tyrannie sur les seuls indices dela raison primitive, à plus forte raison se trouvera-t-il bien d'entreprendre sa délivrance sous la direction de la raison ecclésiastique.
Quand un peuple est devenu libre-penseur, il ne peut plus qu'osciller entre le despotisme et l'anarchie, parce qu'il n'y a que deux fondements de l'ordre social, la raison primitive et la révélation chrétienne, et que le peuple libre-penseur a perverti l'une et l'autre. Las de despo-
tisme, il essaiera de l'anarchie, et las de l'anarchie, il essaiera du despotisme. Il changera de côté sur son grabat, mais il restera toujours infirme. S'il veut guérir, le première oppression à laquelle il doit résister est le libre-examen.
Avant de finir sur les articles 1 et 2 de la Déclaration, consignons ici quelques réflexions détachées. M. le professeur propose aux peuples et aux rois deprendre le Saint- Siége pour arbitre de leurs différends, ce qui n'est guère conforme aux principes de 89, et il ajoute « qu'en dehors du catholicisme, aucun principe, aucune institution ne peut conjurer d'une maniére générale le péril de tomber dans la révolution, en suivant le drapeau de la liberté. La société s'avance donc vers l'avenir avec des garanties beaucoup moins assurées de progrés dans la paix. » Cet arrangement est à coup sür trés conservateur. Cependant, si vous n'admettez pas que le Pape agisse dans l'exercice de ses fonctions et avec l'assistance de l'Esprit-Saint, qui leur est propre; si vous ne voyez dans le Pape qu'un arbitre humain, trés-vénérable encore à ce point de vue, vous ne pouvez nier que le Pape puisse abuser de son arbitrage comme un souverain ordinaire, sinon autant qu'un souverain ordinaire; et comme le droit de résistance à l'oppression est, d'aprés les principes de 89, qui sont les vótres, inhérent à toute association politique, il s'ensuit que, dans un cas qui n'est pas chimérique, un peuple devrait résister au Pape abusant de l'arbitrage à lui délégué volontairement. Voilà dans quel labyrinthe on s'enfonce, quand on se méle d'altérer la tradition pour lui donner un air plus présentable.
Nous remarquerons enfin une derniére phrase : « Il faut se résigner à voir quelquefois Ia raison aux prises avec les difficultés nées des rapports si délicats et si compliqués entre l'autorité et la liberté, deux sœurs, mais jalouses et ombrageuses comme deux rivales. » M. le professeur a feuilleté bien des auteurs de théologie, et s'il ne les a pas toujours compris quand il fallait remonter aux idées générales pour les comprendre, il les a au moins étudiés avec patience. C'est incontestable. Nous aimerions à savoir si, dans ses immenses lectures, la tradition lui a une seule fois parlé de l'autorité et de la liberté comme de deux sœurs et de deux sœurs que Dieu avait faites pour être jalouses, ombrageuses et rivales. Il y a là une réminiscence déplorable des deux sœurs de M. Thiers, que Dieu a logées l'une dans le cœur et l'autre dans la tête de l'homme, et qui ne s'aiment jamais mieux qu'aprés un duel prolongé. Hélas ! le jargon parlementaire qui ne représente aucune idée juste, ce que l’Apôtre appelle les profanes nouveautés de paroles, entre donc aussi dans un grand séminaire ! Prenons garde, nous que le concordat a rappelés de la captivité de Babylone pour bátir le second Temple, de rapporter dans le sanctuaire un alliage de mots étrangers glissés dans la langue maternelle. Cette fameuse pondération de l'autorité et de la liberté est inconnue de toute l'antiquité chrétienne. L'Eglise ne connatt que trois degrés de l'ordre social : la justice naturelle, la jastice chrétienne et les conseils évangéliques. En possession de ces grandes vérités et des gráces qui les mettent en pratique, elle entend les assemblées politiques des
deux mondes qui discutent depuis un siécle sur l'équilibre précaire des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, en se rendant ce témoignage : J'ai mieux que cela pour assurer aux hommes la liberté!
L'article 3 de la Déclaration porte: « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. »
M. le professeur applaudit des deux mains. « En exposant le sentiment des théologiens sur les articles précédents, nous avons laissé prévoir que le troisième article sera parfaitement conforme à leur enseignement. » ll revient à la charge : « Il est donc certain que le troisiéme principe de 89 est conforme à l'enseignement des docteurs catholiques. Pour qu'on le voie plus clairement encore, nous mettrons en lumiére avec eux les conséquences qui découlent de ce principe. » |
Il nous en coüte de jeter del'eau froide sur cet enthousiasme ; mais nous devons le dire : il n'est pas assez réfléchi. M. le professeur qui parle à son aise de mettre en lumiére les conséquences qui dérivent de ce principe, les a-t-il entrevues lui-méme jusqu'au bout? Suivons ses pas trop confiants.
« Premièrement, tout pouvoir légitime vient de Dieu, mais par le peuple ; en second lieu, les peuples, obligés de choisir une forme de gouvernement, sont libres de
choisir celle qui leur convient ; et enfin la monarchie en général, et à plus forte raison aucune dynastie royale en particulier, n'est de droit divin proprement dit. » Jusqu'ici, c'est vrai pour les peuples primitifs.
« Loin de considérer la forme monarchique comme dérivant plutót que les autres des principes premiers, en matière de constitution politique, loin de lui reconnaître une supériorité intrinséque et absolue relativement aux autres formes de gouvernement, les théologiens ne lui trouvent que des avantages douteux ou contrebalancés par des inconvénients particuliers. Il est d'autres modes de gouverner suffisants, dit Suarez, bien que peut-étre moins parfaits. » Nous n'avons pas Suarez sous la main, mais nous sommes persuadés que M. le professeur a commis une inadvertance. ‘Au lieu de ranger la monarchie parmi les gouvernements suffisants, quoique peut-être . moins parfaits, nous parierions que Suarez a voulu désigner par ces gouvernements ceux qui ne sont pas la monarchie. En tout cas, nous nous faisons fort de trouver des théologiens nombreux et estimés qui placent la forme monarchique à la tête des formes de gouvernement.
« On ne saurait donc voir qu’une regrettable équivoque dans cette proposition de Bossuet : C’est Dieu qui fait les rois et qui établit les maisons régnantes. » Ne commettez pas d'équivoque à votre tour. Si Bossuet a voulu dire que Dieu choisissait les dynasties comme il a choisi celle de David, il a eu tort, ce qui n'est pas probable, puisque vous citez vous-même le passage où il dit : « Le pouvoir des rois ne vient pas tellement de Dieu, qu'il ne vienne aussi du consentement des peuples. » Mais si Bossuet a
voulu dire que la nation avait beau avoir le droit de choisir son prince, son droit resterait à l'état théorique, si elle ne rencontrait pas dans son sein un homme capable de règner, Bossuet a dit là une grande vérité. La nation est électeur, vous le répétez avec des airs patriotiques qui font plaisir à voir. Mais encore faut-il qu'il y ait un éligible. Or, c'est Dieu, et pas la nation du tout, qui fait les éligibles à la couronne. Ne vous récriez pas : « Sans doute Dieu fait les rois, mais il fait aussi bien les présidents de république. » Aussi bien, oui, mais pas aussi facilement. Croyez-en toute la tradition ; il dépense plus de puissance créatrice pour façonner de ses mains un Pépin, un Charlemagne, un Hugues Capet, que pour tenir allumée pendant quatre ans la veilleuse politique de M. Pierce ou de M. Lincoln.
« Ce serait une autre illusion de croire que la cérémonie du sacre confére aux monarques une autorité civile de droit divin. » M. le professeur fait un grand carnage de préjugés et d'illusions. Pourvu qu'il ne massacre pas du méme coup quelques vérités innocentes ! Nous allons voir. « Le sacre n’ajoyte rien à l'autorité des rois, n'en change pas la nature et n'en supprime pas la source immédiate, qui est la volonté du peuple. Il confère au pouvoir déjà constitué civilement une particuliére majesté par le sceau de la religion et la reconnaissance solennelle de l'Église ; il est une source de bénédiction pour le monarque ; il témoigne de l'union des deux puissances pour le bien commun ; mais loin d'effacer le principe de l'élection populaire, il le met en relief dans des rites d'une évidente signification. » Le sacre ne supprime pas .
la source de l'autorité des rois qui est la volonté du peuple, soit, mais à cause de cela le sacre n'ajoute-t-il rien à leur autorité? S'il n'est qu'une source de bénédiction pour le monarque, d'oà vient que des monarques qui passaient pour préférer la source d'autorité à la source de bénédiction, ont tout fait pour être sacrés ? Mais ne ditesvous pas vous-méme que le sacre confére au pouvoir une . particulière majesté par le sceau de la religion ; et vous croyez que cette particuliére majesté n'ajoute rien à l'autorité des rois? C'est une illusion de votre part, non moins fatale à la doctrine catholique que celles dont vous faites razzia. Nous y reviendrons. Mais nous avons d'autres notes à prendre dans ce méme chapitre.
- « Dans l'enfanee d'un peuple, dans une société naissante où la conscience politique est encore endermie, parce que le citoyen n'est pas eneore formé, le peuvoir peut bien étre absolu en fait ; mais cela ne préjuge rien en faveur du systéme qui l'établirait en principe, et qui donnerait ainsi au souverain des droits imprescriptibles sur la nation. C'est au contraire le devoir du souverain de se départir de cette omnigotence, lorsque la société, parvenue à un certain développement, se montre lasse de la tutelle et réclame, comme étant de son droit et de son intérêt, la participation à la vie politique, au menie-. ment de ses propres affaires. Le pouvoir qui résiste systématiquement, en s'appuyant sur un droit chimérique, à ces légitimes aspirations, s'expose à étre justement renversé.
« De méme, le pouvoir absolu peut exister en feit et transitoirement, quand il est, pour une soeiété déjà
mûre, mais bouleversée ou menacée, le seul remède ou le seu] préservatif contre l'anarchie. Alors il repose, non sur un droit personnel du souverain, mais sur la volonté ou le consentement présumé de la société, qui, avant tout, veut étre sauvée, et qui suspend, dans cette vue et pour un temps, l'exercice des droits dont elle ne saurait d'ailleurs se dépouiller en principe. Si le souverain, lorsque le péril est passé, abuse et prétend garder le pouvoir absolu ; s'il leurre indéfiniment la nation par de vains mots et des palliatifs menteurs; s'il la berce par des promesses qui , tournant en quelque sorte à l'ironie, n'ont d'autre effet que de rendre plus amére une situation dont rien ne démontre plus la nécessité, il ne peut s'en prendre qu'à lui de la sourde fermention qui mine insensiblement son trône, jusqu'à l'heure où l'explosion le fera VOLER EN ÉCLATS. »
On le voit, M. le professeur a des gráces libérales pareilles, hélas! à beaucoup d'autres. Ne parlons plus de droits impreseriptibles et inaliénables sur la nation, il est entendu que personne n'en a. Mais la nation qui a contracté avec un souverain n'a-t-elle pas pu convenir qu'il aurait la plénitude du pouvoir législatif et exécutif ? M. le professeur connaît-il des théologiens qui aient déclaré que ce pacte social était illicite et nul de plein droit? Et si ce pacte est légitime, qui empéche le souverain de conserver l'omnipotence à lui déléguée par la nation, tant que la nation ne peut pas lui reprocher d'en faire un usage tyrannique? Il est vrai que vous inventez une tyrannie nouvelle, qui consiste, pour un souverain, à ne pas vouloir se dépouiller de son pouvoir,
quand son peuple, parvenu à un certain développement, se montre las de sa tutelle et réclame la participation à la vie politique. Mais quel est le théologien qui a parlé d'une pareille tyrannie avant vous? Ne comprenez-vous pas que vous étes la dupe des journaux libres-penseurs, que vous lisez beaucoup trop, et que vous amalgamez d'une manière lamentable avec la tradition catholique? À quelle page de celle-ci avez-vous entendu parler de conscience politique endormie, de citoyen qui n'est pas formé? Est-ce la société catholique du Moyen-Age que vous croyez peindre avec ce pinceau protestant et rationaliste? Crovez-vous que les sujets de saint Louis, de saint Ferdinand, de saint Henri, avaient la conscience politique informe, et qu'ils ignoraient leur droit à la résistance contre un gouvernement prévaricateur ? Il est vrai qu'ils n'auraient jamais pensé à se montrer las de la tutelle de ces grands hommes, et qu'ils n'auraient jamais regardé comme étant de leur droit, encore moins de leur intérét, de les priver du maniement de leurs propres affaires. Voulez-vous faire allusion au Pape et au roi de Naples, quand vous parlez des souverains qui s'exposent à étre justement renversés, en résistant aux aspirations légitimes de leurs peuples, qui réclament la participation à la vie politique? Ne voyez-vous pas que vous, qui avez prouvé avec tant d'entrain que ni la monarchie, ni aucune dynastie ne sont de droit divin, vous créez un nouveau droit divin, le droit divin du régime parlementaire pour les peuples las de tutelle? Vous vous croyez envoyé pour précher ce nouveau droit divin aux vieilles dynasties, avec la sanction de l'explosion qui fera
voler leur trône en éclats, si elles ne veulent pas vous écouter.
L'explosion des légitimes aspirations du peuple, comprimées par une résistance systématique, fera voler le trône en éclats. Quelle image pittoresque ! On voit la mine creusée insensiblement sous le trône. Arrive l'heure où la machine infernale est mise en place par la sourde fermentation du peuple. L'indignation, rendue plus amère par une situation dont rien ne démontre plus la nécessité, allume l'étincelle, l'explosion retentit au loin, et l’œil aperçoit dans l’atmosphère embrasée les débris du trône qui volent en éclats. Bravo ! Monsieur le professeur de séminaire, un professeur de barricades n'aurait pas mieux dit.
Quand la poussière sera un peu retombée, nous demanderons quelques explications sur cette leçon de pyrotechnie révolutionnaire. Au commencement d'une nation , les hommes rassemblées par les circonstances, comme les premiers sujets de Romulus, doivent avoir grand besoin d'un reméde contre l'anarchie, et nous concevons qu'ils le demandent par un consentement réel ou présumé , au pouvoir absolu. Mais comment une société qui est sortie de l'enfance, dont la conscience politique est trés-éveillée, comment une société müre, en un mot, pour répéter l'heureuse expression de M. le professeur, peut-elle étre bouleversée à ce point qu'elle n'ait plus d'autre refuge contre l'anarchie que celui des peuples enfants, le pouvoir absolu ? Si elle est mûre, comment est-elle anarchique ? et si elle est anarchique, comment est-elle mûre ? Qu'une société pourrie se décompose en
anarchie, nous ne le comprenons que trop ; mais que le tempérament d'une société. n'accuse pas la vie et la santé avec toutes ses ressources, si cette société est müre, nous ne le comprenons plus. Ne serait-ce point que M. le professeur aurait confondu cette prétendue maturité des peuples modernes avec l'ére nouvelle qui est connue, dans la philosophie catholique de l'histoire, sous le nom d'invasion du libre-examen ? Quelle dangereuse méprise |
Enfin, M. le professeur peut-il offrir des garanties contre l'explosion qui fait voler le trône en éclats à tous les souverains qui, suivant ses conseils, céderaient leurs anciens droits aux légitimes aspirations des peuples mürs et las de tutelle? L'histoire n'étant pas précisément d'accord avec ses promesses, une bonne couverture, comme on dit au procès Mirès, serait bien nécessaire pour empêcher l'exécution.
Passons à une autre série d'objections. M. le professeur a prouvé tant bien que mal la première partie du troisiéme article de la Déclaration, mais il n'a pas dit un mot de la dernière partie de cet article; qui est ainsi congue : « Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'émane expressément de la nation. » Il nous semble que cette assertion constitutionnelle n'est pas trés facile à concilier avec la doctrine catholique, au moins à l'époque où la conscience politique des peuples dormant dans leur berceau, l’Église en avait profité pour s'unir avec l'État. En effet, à cette époque d'oubli, d'ignorance ou de mépris des droits de l'homme, qui sont les seules causes des malheurs publics, l'Église avait établi
au sein de chaque nation un for ecclésiastique qui existait encore naguère à Turin, avant la loi Siccardi, et l'autorité que les individus exerçaient à tous les degrés de cette juridiction, au lieu d'émaner expressément dela nation, émanait expressément de l'Église. Or, cette juridiction était trés - vaste; elle englobait les personnes et les propriétés ecclésiastiques, et tous les lieux sacrés ou pieux.
Mais quand même l'Église a été dépouillée de son for ecclésiastique, elle ne l'a pas toujours été simultanément de son action civile sur le sacrement de mariage. Turin en est encore un exemple. Chez les peuples en question, des tribunaux qui tiennent expressément leur autorité du Pape, décident de la validité civile du mariage. Or, la validité civile du mariage entraîne des conséquences énormes, propriétés, testaments, titres héréditaires et méme droits dynastiques. À Turin, à Madrid, à Vienne, le procès actuel de M"* Patterson serait porté devant une juridiction ecclésiastique et jugé d'aprés une législation qui n'émanerait pas du tout de la volonté nationale. Il faut que le mariage civil soit établi partout où l'on veut que l'article 3 de la Déclaration soit une vérité. On peut voir par ces observations quelle témérité a emporté la plume de M. le professeur quand il a osé écrire : « Il est donc certain que le troisième principe de 89 est conforme à l'enseignement des docteurs catholiques. »
Mais revenons, suivant notre promesse, à l'enseignement de l'Église sur le sacre des rois. Nous allons y découvrir bien d'autres incompatibilités avec l'article 3.
Nous établissons d'abord que les souverainetés sont
destinées par Jésus-Christ à s'unir à son Église. La tradition est pleine de cette doctrine et de ces exemples. On peut consulter à ce sujet la grande Encyclique de Grégoire XVI. Nous disons ensuite que l'Église est juge du mérite du candidat à la couronne que lui présente la nation. Elle peut l'accepter ou le refuser. Si le principe de l'élection populaire est mis en relief au sacre des rois par des rites d'une évidente signification, le principe de l'élection ecclésiastique n'y est pas moins éclatant. Le métropolitain interroge le prélat qui présente le roi à couronner : « Étes-vous sür qu'il soit digne et utile à cette dignité ? » — Le prélat répond : « Nous savons et nous croyons qu'il est digne et utile à l'Église de Dieu et au gouvernement de ce royaume. » Le métropolitain avertit ensuite l'élu royal des devoirs de la royauté, tels que l'Église les comprend ; il lui fait jurer deles remplir; et ces précautions prises, il lui accorde l'onction sainte, le premier des sacramentaux.
On peut tirer de cette auguste fonction une foule de conséquences. Nous nous bornons à mettre les suivantes sous les yeux de M. le professeur. Il nous paraît difficile de dire que le métropolitain, en admettant le roi au sacre, n'ait exercé sur sa personne qu'une autorité émanant de la nation. Il est évident qu'il a exercé aussi une autorité émanant de l'Église. Il nous paraît plus difficile encore de dire que la résistance à l'oppression provenant d'un souverain couronné par l'Église, est un droit inaliénable de la nation. En effet, ce droit est nécessairement sujet à légalisation de la part de l'Église. Car c'est elie qui non-seulement a stipulé pour le peuple, dans le contrat
constitutionnel, mais elle a stipulé pour elle-même, et quand le souverain s'est engagé par serment, son serment concernait l'Église autant et plus que la nation. Tous ces engagements sont solidaires. L'une des parties ne peut pas se dégager sans l'assentiment de l'autre, de celle qui a évidemment tenu le premier rang au contrat. Vous dites que votre souverain est devenu un tyran. C'est moi qui ai jugé s’il était digne de recevoir la couronne ; c'est moi qui jugerai s'il est digne de la perdre. Quel admirable tampon entre les passions despotiques et les passions anarchiques se choquant !
Mais alors l'Église a une suzeraineté universelle ? — Ne dites-vous pas qu'elle est seule de droit divin révélé sur la terre? — Cependant il nous semble qu'il y a un sens 4rés-légitime dans lequel on peut dire que les rois sacrés par elle sont de droit divin. Jésus-Christ n'a-t-il pas révélé que les rois étaient les vicaires de sa royauté, comme les pontifes sont les vicaires de son sacerdoce, quoique l'écoulement de la royauté divine ne se fasse pas par le méme canal? N'a-t-il pas révélé que son église devait s'allier avec la souveraineté temporelle; que les deux puissances devaient représenter l'union de l'áme et du corps? Et si l'Église, en conséquence de cette divine instruction, avait accepté une dynastie, l'avait sacrée, l'avait défendue et en avait été défendue pendant des siècles, vous croyez qu'on ne pourrait pas dire que le bandeau royal qu'elle a noué sur le front de cette race ici-bas, a été lió également dans les cieux ; que ce serait là une illusion ; que le sacre ne change pas la nature de la souveraineté vulgaire ; que c'est une pure bénédiction
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œcuméniques, avant qu'aucune assemblée politique délibérante eût paru en Europe; et si l'on remarque ces assemblées autour du berceau des monarchies qui succèdent à l'Empire romain, à qui en est-on redevable, si ce n'est aux Évéques? Ils consacrent leur influence à modeler sur la société religieuse la société civile, calquent sur les conciles les réunions parlementaires, oü ils initient les rois barbares et les seigneurs séculiers au régime représentatif, dont les États-Généraux et les assemblées constituantes ou législatives de notre époque ne sont que l'entier épanouissement. Si l'Église, dont le pouvoir législatif vient immédiatement de Dieu, et non du peuple, se gouverne par le systéme représentatif, comment donc ses docteurs le condamneraient-ils dans la société civile, oà le pouvoir vient de Dieu par le peuple? Qu'on lise la harangue du cardinal du Perron, représentant la Chambre ecclésiastique aux États-Gónéraux de 1614, date funèbre marquée sur le tombeau de notre ancienne liberté nationale, et l'on nous dira ensuite qui a trahi alors la cause des principes ressuscités en 89 ? Certes, ce n'est pas le clergé. »
M. le professeur nous enseigne ici plusieurs choses qu'il nous est impossible de croire sur sa parole. Selon lui, les Assemblées constituantes ou législatives de notre époque ne sont que l'entier épanouissement des assemblées politiques délibérantes auxquelles les Évêques avaient initié les peuples du Moyen-Age. Alors, comment expliquer que les Cortés ou les Champs-de-Mai aient été si profondément eatholiques, et que les réunions parlemeritaires modernes le soient $i peu? Nous
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« Si le clergé a été exempté de la juridiction séculière pour les causes civiles et criminelles, ce n'était point au profit du mal et pour arracher le coupable à la justice, c'était pour ménager à la fois l'honneur de la religion, qui pouvait parattre atteinte dans la personne méme de ses ministres, et les droits de la justice, qui, en effet, rendait ses arr&ts par d'autres bouches. Nous voulons hien supposer qu'aujourd'hui, grâce aux lumières et à.la
dignité de la magistrature, grâce à l'éducation plus avancée de la foule, la société ne perd rien à voir traîner un prêtre comme tout autre individu devant les tribunaux ordinaires ; nous supposons, si l'on veut, que l'avantage de l'égalité, absolument appliquée , compense pour la société l'inconvénient de voir le caractére saeré humilié dans la personne du prétre. »
Nous sommes heureux de voir M. le professeur justifier l'immunité ecclésiastique dans le passé. Mais en faisant cette apologie, il oublie que si l'immunité a été bonne en elle-méme à une date quelconque de l'histoire, il s'ensuit que l'égalité devant la loi n'est pas un droit inaliénable et imprescriptible des citoyens. C'est là cependant ce qu'il s'était engagé à prouver quand ila posé la thése de la parfaite concordance des principes de 89 et de la doctrine catholique. Quant à la supposition que la la société ne perd rien à voir tratner un prétre comme tout autre individu devant les tribunaux ordinaires, nous aurions désiré qu'au lieu d'une supposition gratuite, il nous donnát une supposition prouvée. Il est vrai qu'il essaie d'un simulacre de preuve, en disant que l'éducation religieuse de la foule est aujourd'hui plus avancée, sans doute parce que la société est mûre et que nous touchons à l'entier épanouissement du systéme représentatif; mais loin de lui prendre au comptant toutes ces assertions, nous l'avertissons positivement que nous les refusons comme de la fausse monnaie. Le compliment que M. le professeur adresse à la magistrature nouvelle aux dépens de la magistrature ancienne, rentre dans la manie des compliments, que nous croyons passée. Nous
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Voici un autre passage plus risqué encore : « Le clergé prétend-il que ses anciens priviléges et immunités, quoique fondés sur une exacte notion de la religion et de son importance sociale, doivent lui être rendus? Non. Ne les a-t-il pas sacrifiés la nuit du 4 août 1789, et le Concordat n'en a-t-il pas sanctionné le sacrifice? Qui. En provoquons-nous le retour ? Nullement. Donc le clergé, ici, est encore de son temps. » Si les immunités du clergé sont fondées sur une notion exacte de la religion, comment le clergé peut-il désirer que cette notion exacte de la religion soit méconnue ? Probablement parce que l'ignorance ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics, et que l'oubli des droits de la religion n'a pas d'importance pour la société. Est-il bien vrai de dire qu'en sacrifiant ses anciens priviléges, dans la nuit du 4 août, le clergé ait entendu sacrifier par là le for ecelésiastique, la législation du mariage et l'immunité de la clóture des couvents de femmes, cette immunité pour laquelle nos Évéques réclamaient encore il y a quelques années, à propos de l'inspection des écoles de filles? Si le Concordat a sanctionné tout ce sur quoi il s’est tà, si son silence équivaut partout à un sacrifice définitif, comment le clergé, sous la Restauration, a-t-il demandé et obtenu la reconnaissance de plusieurs siéges épiscopaux non relevés par le Concordat de 1804 ?
Il y a mieux : le Concordat ne dit pas un mot de l'état religieux, qui compose cependant l'une des trois sections de l'Église militante. Le clergé du premier Empire, de la Restauration, de la Révolution de Juillet, a-t-il pensé
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dire que les citoyens ne sont plus distingués entre eux par leur profession de foi. Mais, alors, comment justifier le Parlement anglais, qui, par un souvenir de l'ancienne religion, voulait au moins rester chrétien, et qui, par ce motif, a fermé si longtemps l'entrée de Westminster aux juifs? Comment faire une justification plus difficile, celle des Evéques autrichiens nommés à la Diète générale de l'Empire, qui viennent de solliciter l'Empereur de maintenir la Constitution antique du Tyrol, laquelle n'admet pas les protestants aux emplois publics, malgré leurs talents, et au droit de posséder le sol, malgré leurs écus? Comment justifier tous les Évéques du Tyrol, qui ont fait la méme pétition, et qui demandent en outre le maintien de leurs anciens priviléges, comme plus conformes à une exacte notion de la religion que l'article 6 ?
Enfin, N. S. P. le Pape Pie IX, sollicité de toutes parts de s'expliquer sur le progrés, les sociétés müres et lasses de tutelle, sur la civilisation moderne, en un mot, ignore ou oublie à ce point l'article 6, qu'il ose se plaindre de ce que, dans les Romagnes, la Révolution a admis les infidèles aux fonctions civiles ! Mais aussi quels malheurs publics n'ont pas fondu sur la Péninsule, et c'en est là sans doute la seule cause! M. le professeur veut-il espérer avec M. Ricasoli, qu'encore en Italie le Pape et «le clergé seront de leur temps, » et croirait-il qu'il ne manque au Vatican qu'une nuit du & août pour trouver la solution de la question romaine ? Si l'article 6 de la Déclaration renferme un droit naturel, inaliénable et sacré, il est conséquent.
Nous touchons au grand débat : la liberté religieuse. L'article 10 de la Déclaration s'exprime ainsi : « Nul ne doit àtre inquiété pour ses opinions méme religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » M. le professeur, avant de discuter au fond, a eu la fantaisie d'exercer sa subtilité sur la maniere dont on pourrait entendre l'article 10, et il est arrivé à des découvertes si divertissantes, que nous ne voulons pas en priver nos lecteurs. Ce dédommagement leur est bien dà de notre part, à nous qui avons retenu et qui retiendrons encore leur attention sur des études plus sérieuses que le stvle ordinaire d'un journal. M. le professeur a trouvé l'apologie du Saint-Office de I'Inquisition dans le texte qu'on vient de lire. Mais il fant eiter pour être cru :
« Si l'ordre public établi par la loi est celui qui régnait au Moyen-Age, on comprend que cette manifestation des opinions religieuses individuelles pourra étre, en vertu méme des principes de 89 , restreinte comme elle le fut dans ces temps-là. Que prétendait l'Inquisition, ou plutót, et pour parler plus ouvertement, que prétendirent les diverses inquisitions ? Imposer par la force ou par la terreur la foi catholique ? Jamais. C'eüt été absurde, parece que c'est impossible ; c'eüt été impie, parce que c’est contraire à l'esprit comme à la lettre de l'Évangile et à l'enseignement de l'Église. L'Église eût non seulement désavoué les rigueurs et les sanglants excès de ces
cours de justice, comme elle l'a fait en plus d'un cas, elle en eût condamné jusqu'au principe. Mais elles prétendirent, conformément à l'art. 10 de la Déclaration de 1789, arréter et punir «la manifestation des opinions religieuses, qui troublaient l'ordre public établi par la loi, » sur les fondements non-seulement de la religion naturelle, mais de la révélation chrétienne; elles protégèrent l'Église, la société catholique, contre ceux qui, aprés s'étre engagés envers elle, voulaient la ruiner impunément. Que nos adversaires y fassent attention ; ilsse sont fourvoyés. Qu'ils se hátent de condamner le principe de 89 sur la liberté religieuse, car illaisse place à la religion d'État, à l'intolérance; et il ne leur servirait de rien pour battre l'Église en brèche et faire pièce aux ultramontains. Il fournit même à ces derniers des armes contre les paladins de la prétendue société moderne. »
Cette interprétation est incontestablement très-singulière. Mais aux adeptes des principes de 89 comme aux catholiques réfléchis, elle ne paraîtra qu’une mauvaise plaisanterie. Supposez que la religion révélée est passée dans la loi civile, alors la loi civile regarderait comme un scandale de parler de la religion sous la dénomination d'opinions religieuses. La religion représente la partie la plus inamovible des idées humaines, et les opinions, la partie la plus flottante. Quand le due d'Orléans, à la veille de passer en Algérie, écrivit un testament oü l'on retrouve, à cóté de nobles sentiments, les tristes vestiges d'une éducation qui avait regu son entier épanouissement du soleil de Juillet, il eut soin de faire sentir cette gradation, mais retournée, en parlant à sa femme de ses
opinions religieuses et de sa fo? politique. Quand la religion est descendue à ce point dans une société, qu'elle n'est plus que des opinions religieuses, c'est que le temple est renversé, et qu'il n'en reste pas pierre sur pierre, et qu'il faut reprendre l'édifice en sous-cuvre par le plus bas fondement. Alors Portalis l'ancien écrit son livre: De l'importance des opinions religieuses.
M. le professeur peut donc tenir pour certain que Jamais un inquisiteur de la foi, ni un souverain dont le bras séculier appuyaitla sainte Inquisition, n'eussent parlé d'opinions religieuses, encore moins eussent-ils annoncé que nul ne pouvait étre inquiété à leur occasion. La phrase qui suit et que M. le professeur admire: «pourvu queleurs manifestations ne troublent pas l'ordre public, » n’eût rien changé à leur intolérance. En effet, il n'y a là qu'une restriction des manifestations, comme l’auteur a le soin mal avisé de le faire remarquer luiméme. Une restriction suppose que les manifestations subsistent, tandis que le Saint-Office ne restreignait pas seulemerit les manifestations des opinions religieuses, il les supprimait totalement. De maniére que l'article 10, entendu d'aprés le brevet d'invention de M. le professeur, devrait étre commenté de la sorte : Nul ne peut étre inquiété pour ses opinions religieuses, pourvu qu'il manifeste toujours celles que l'Église et l'État professent, et qu'il ne manifeste jamais les autres. Resterait donc la liberté des opinions religieuses ensevelies dans la conscience. Mais à quoi bon une déclaration solennelle pour constater cette liberté qui existe toujours sans déclarations et contre toute déclaration ? Si c'est une provoca-
tion gratuite à l'hérésie simple, comme dit le code inquisitorial qui appelle hérésie double l'hérésie manifestée, elle est odieuse et impie ; si c'est une puérilité de commentateur, elle peut faire sourire un instant, mais elle ne doit pas nous occuper davantage.
Nous avons vu M. le professeur aux antipodes de la question. Il faut aussi le montrer à cóté de la question.
« On nous objectera peut-étre que l'article 10, interprété selon l'esprit qui a dicté l'ensemble de la Déclaration, donne à penser que la société civile n'a pas besoin de se baser sur aucune religion révélée, et qu'elle peut atteindre sa.fin en ne s'appuyant que sur les vérités de l'ordre naturel, les seules en effet qui soient exprimées dans la Déclaration. .
« À cela, deux réponses : 1° Le préambule annonce que la Déclaration exposera les droits naturels de l’homme, mais non pas qu'elle contiendra précisément tout ce qui peut servir de fondement à la société, ni même tout ce qui lui est nécessaire comme principe essentiel de stabilité et de progrès. Aussi cette Déclaration, prise en elleméme et abstraction faite des circonstances qui l'ont accompagnée et suivie, ne s'oppose point à ce que la religion révélée soit introduite comme base de l’ordre politique par la loi. Elle serait en contradiction avec ellemême et avec la vérité, si elle présentait la révélation comme base sociale, en vertu du droit naturel; car la révélation, la grâce, ne fait point partie de la nature et ne lui était point due. Donc, la Déclaration n'avait pas à mentionner l'Église ou l'Évangile. Elle ne les rejette pas au moins dans le sens propre et naturel de ses
termes : cela suffit pour qu'elle ne blesse point notre foi. »
La Déclaration ne s'oppose point à ce que la loi introduise la révélation comme base de l'ordre politique. « Les principes de 89 ne proscrivent pas l'union étroite entre les deux puissances qui représentent l'autorité souveraine dans les deux sociétés, ils laissent place à la loi qui reconnattrait cette union en fait, et n'atteignent pas les doctrines qui la proclameraient bonne, sainte, et voulue de Dieu. » La Déclaration ne s'oppose point à l'introduction du Saint-Office; c'est la lubie de M. le professeur qui reparatt. N'en parlons plus que pour dire qu'elle nous rappelle l'air studieux, austère et dupe: de dom Gerle à l'Assemblée Nationale. La Déclaration serait en contradiction avec elle-méme si elle présentait la révélation comme base sociale en vertu du droit naturel. Ici, nous vous arrétons, Monsieur le professeur. Car, enfin, vous avez beau prendre « la Déclaration en elle-méme et abstraction faite des circonstances, » vous ne pouvez pas faire que la Déclaration ne soit écrite en français pour des Français. Eh bien, nous avons une grande nouvelle à vous apprendre, de laquelle vous paraissez aussi loin que du mariage de Lauzun! en 1789 comme en 1861, ou pour mieux dire, depuis quatorze siècles, les Français sont baptisés, et pour tout peuple baptisé la révélation est la base de l'ordre social, de droit naturel ; non parce que la gráce ferait partie de la nature, remarque prétentieuse qui est à cóté de la question, mais parce que la raison dit que moins Dieu était tenu à donner, plus on est tenu à recevoir, sous peine d'entendre et de mériter la plainte de saint
Jean : In propria venit, el sui eum non receperunt.
Et savez-vous qui nous a soufflé cet argument sur le droit naturel de la révélation à être la base de l'ordre social ? M. le professeur, dans le passage suivant sur le droit naturel de la liberté de l'Eglise : « La religion catholique est la seule religion véritable. Soit qu'on examine sa doctrine en elle-méme, soit qu'on l'envisage dans ses rapports avec l'intérét de la société , cette religion ne saurait étre que vraie et bonne, puisqu'elle est de Dieu. Elle a donc droit à la liberté de droit naturel. Il n'est pas juste de dire qu'on la tolére. Comme la religion catholique est de Dieu par.une institution positive, divine, elle a strictement droit à la liberté de droit divin comme de droit naturel. » Mais si la religion catholique a un droit naturel à la liberté par voie de conséquence, comment ne voyez-vous pas que, par la méme voie de conséquence, elle a un droit naturel à étre la base de l'ordre social ? Notre Seigneur n'a pas dit aux hommes : Voilà ma religion divine ; vous pouvez la prendre ou la laisser, mais pourvu que vous reconnaissiez sa liberté, la raison n'en demande pas davantage. Aussi, quand nous vous entendons dire que la Déclaration qui prétendait inaugurer en 89 le droit public des Frangais « n'avait pas à mentionner l'Eglise ou l'Evangile, » et qu'il suffit qu'elle ne les rejette pas formellement pour ne pas blesser notre foi, nous sommes frappés de stupeur en voyant l'étendue du mal qui nous dévore ; nous croyons cependant qu'il reste encore assez de sens chrétien dans notre patrie, pour qu'on puisse en appeler à lui de vos concessions et attendre avec confiance sa réponse.
« 2? Quand méme il faudrait induire de la Déclaration que les principes de droit naturel suffisent à l'organisation et au maintien de la société civile, nous ne serions pas obligés de considérer cette pièce comme entachée d'erreur ou comme hétérodoxe.
« Au livre de saint Thomas, de Hegimine principum, on lit bien que la religion doit être spécialement l'objet des sollicitudes du pouvoir ; mais il ne s'agit que de la religion en général, quelle qu'en soit la forme, pourvu qu'elle renferme les vérités de la religion naturelle, sans laquelle toute idée de devoir ou d'obligation morale serait logiquement détruite. C'est pourquoi saint Thomas donne en preuve la religion païenne aussi bien que celle des juifs, et invoque le témoignage des auteurs païens comme celui des écrivains sacrés. Il ne dit rien, d'ailleurs, de la nécessité d'exclure les fausses religions, comme emportant avec elles l'anéantissement de l'ordre social. Il reconnait avec saint Augustin que Dieu a donné aux Romains la durée, la puissance, l'empire du monde, à cause de leur patriotisme : propter zelum patrie ; de la justice ou de la sainteté de leurs lois : propter leges sanclissimas, quas tradiderunt , et de leur humanité comparée aux mours barbares : propter eorum civilem benevolentiam ; toutes qualités qui ne supposent pas nécessairement l'ordre surnaturel. »
À quoi bon tout ce fatras d'érudition? Avions-nous besoin de feuilleter saint Thomas pour apprendre cette banalité que la société civile est possible chez les peuples qui n'ont pas le bonheur de connaître Jésus-Christ ? Vous sortez de la question. Cherchez donc un texte de
saint Thomas qui dise « que les principes de droit naturel suffisent à l'organisation et au maintien de la société civile » chez les peuples baptisés. Vous ne le trouverez pas, parce que cette proposition est fausse. Quand l'ordre social déchoit de la hauteur de la révélation, il tombe audessous de la raison naturelle, dans un abtme. C'est cette chute dont vos complaisances révolutionnaires vous empéchent de vous rendre compte. Aussi nous nous inscrivonsen faux contre les conséquences que vous prétendez tirer des propositionssuivantes: « Le pouvoir civil n'est pas une émanation de la puissance ecclésiastique, et il a par lui-même l'autorité nécessaire pour faire des lois qui obligent en conscience. Cela est vrai aussi bien du pouvoir dans le monde paien, que du pouvoir au sein de la chrétenté. Il peut donc, se conformant à la droite raison, instituer les lois indispensables à la vie d'une nation. Les principes de 89 ne disent rien de plus, si tant est qu'ils aillent jusque-là. « Non, il n'est pas vrai que le pouvoir, au sein de la chrétienté, puisse instituer les lois indispensables à la vie d'une nation en se conformant à la droite raison, et en ne disant rien de plus. Quand un peuple est chrétien, ni le pouvoir, ni les sujets, ne peuvent faire qu'il ne le soit pas, et qu'il soit gouvernable par la seule raison.
« Les révolutionnaires ont odieusement abusé des principes de 89, quand ils ont dit : Tout ce qui n'est pas positivement renfermé dans ces principes est mauvais et doit étre aboli. Il aurait fallu dire : Ce qui est formellement contraire à ces principes est mal et ne saurait étre respecté. » Eh bien, nous acceptons la seconde proposi-
tion, qui paraît être si fort de votre goût, et nous allons vous donner un échantillon de ce qui est contraire aux principes de 89 dans le droit chrétien, sans revenir, bien entendu, sur nos allégations des articles précédents. La loi doit être égale pour tous, soit qu'elle protége, soit qu'elle punisse. Cependant, si vous étes juif, « au sein de la chrétienté, » et que votre enfant ait été baptisé zn artzculo mortis par une main bénie, le droit chrétien, au lieu de protéger votre intérieur de famille et vos droits paternels, verra briller le sceau rédempteur sur le front qui le porte comme un diamant d'un prix inestimable, le sang de Jésus-Christ, et il s'empressera del'enchásser dans l'or pur d'une éducation catholique. Le petit Mortara, pour lequel notre doux Pére et Pontife Pie IX a tant souffert persécution de la part d'une diplomatie qui s'obstinait à se placer au point de vue naturel « au sein de la chrétienté, » fera-t-il enfin entrer dans votre téte que le baptéme a créó une humanité nouvelle, et que toutes les lois de la raison qui ne s'ajustent pas à ce type supérieur, doivent étre sacrifiées à sa beauté?
En finissant, nous voudrions sortir du fourré d'arguments où M. le professeur nous a engagés, et donner à nos lecteurs une idée claire de l'article 40 de la Déclaration. Reproduisons-le d'abord : « Nul ne doit étre inquiété pour ses opinions méme religieuses, pourvü que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. » Cet article ne renferme pas seulement la tolérance des opinions religieuses, car la tolérance. est une échelle mobile, elle peut être allongée, raccourcie et réduite à zéro. Or, la Déclaration a pour but d'énoncer
Beam .
des droits sacrés et inaliénables. Quel est donc le droit inaliénable renfermé dans l'article 10? Evidemment la liberté de conscience. Mais comme 1a liberté de conscience n'existe pas sans la liberté des cultes, car une conscience qui ne peut s'exprimer dans son culte n'est pas une conscience libre, c'est une conscience esclave, la liberté des cultes est donc subsidiairement renfermée dans l'article 10. Mais un culte pourrait professer des dogmes destructifs de l'ordre public établi par la loi. C'est pourquoi l'article 10, conséquent à lui-méme, déclare que la liberté des cultes finit là où commence le droit de l'ordre public. Maintenant, que faut-il entendre par l'ordre public exprimé dans l'article 10? Evidemment encore l'ordre publie établi par la loi naturelle, . puisque la Déclaration se tient dans le cercle de la droite raison, tout le monde en convient et M. le professeur en est fier. Ainsi l'article 10 proclame la liberté de conscience et de culte comme un droit imprescriptible de l'homme, en tant qu'elle n'est pas contraire à l'ordre publie établi par la loi naturelle. Voilà, croyons-nous, une argumentation qui a le sens commun et qui conduit à un but précis. Nous verrons une autre fois si les catholiques qui peuvent et doivent obéir à l'article 10, peuvent aussi l'admirer en principe.
Notre controverse touche au but. Raison de plus pour citer largement M. le professeur : « Nos adversaires ne sont pas satisfaits, bien que nous
ayons admis, outre le principe de 89, les Chartes modernes avec la liberté des cultes. Ils objectent que ces Chartes ne représentent pas à nos yeux l'idéal d'une société parfaite, telle enfin qu'elle serait si nous la réalisions comme pleine expression de nos doctrines religieuses. Pour les catholiques, disent-ils, la liberté des cultes n'est pas un progrés, mais un mal nécessaire.
« À cette difficulté, nous pourrions répondre d'abord que tous les catholiques ne partagent pas le sentiment d'aprés lequel la liberté des cultes serait en soi chose regrettable, bonne seulement d'une bonté relative, à cause d'un état social où les esprits se trouvent divisés. Personne n'ignore que, parmi nous, plusieurs mettent sur le méme pied la liberté politique et la liberté religieuse, et considèrent comme répondant à un progrès vers la perfection sociale, la loi qui proclame la liberté des cultes. Suivant eux, cette liberté doit étre réglée, non d'aprés la vérité intrinsèque des religions, mais d’après le but direct et propre de la société civile. Or, disent-ils, le bien spirituel ici-bas et la félicité dans l'autre vie ne sont pas le but primitif et propre des sociétés civiles ; ce but, c'est le bien naturel, le bonheur temporel de la communauté et des individus, considérés comme membres de la communauté. Ce bonheur n'est pas dépendant de telle ou telle doctrine religieuse. Donc, l'autorité du souverain n'a pas à s'étendre sur la religion. Donc, il peut trés bien, en conscience, laisser les cultes libres.
« Les partisans de ce systéme ajoutent que la vérité triomphera par elle-méme, et plus glorieusement que si elle était secondée par la protection du pouvoir civil. La
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lutte au moven des armes spirituelles leur semble d'ailleurs la seule en harmonie avec l'esprit de l'Évangile comme avec l'esprit de notre époque. Conséquemment, c'est mieux que le souverain laisse en effet les cultes libres, puisqu'il est d'autre part dégagé de l'obligation d'unir spécialement le pouvoir à aucun.
« Nous ne prétendons pas ici attaquer ni défendre ce libéralisme. Seulement, nous dirons à nos adversaires : Ceux qui le professent ont-ils été expressément censurés, condamnés par l'Église ? Si, comme ils se le persuadent, ils ne l'ont pas été, vous n'étes pas fondés à reprocher en général aux catholiques l'opposition de leur doctrine avec la liberté »
En effet, personne n'ignore que parmi nous, plusieurs mettent sur le méme pied la liberté politique et la liberté religieuse. Comment l'ignorerait-on? Les partisans de « l'Église libre dans l'Etat libre » font tant de bruit et l'aiment tant, qu'il est bien difficile d'échapper à la promulgation de leur systéme depuis Dan jusqu'à Bersabée. — Admettons un moment, s'il le faut, que la liberté des cultes doit étre réglée suivant le but direct et propre de la société civile. Mais nous n'admettrons pas méme un moment que le bonheur temporel de la communauté ne dépende pas de telle ou telle doctrine religieuse. Personne n'ignore parmi nous combien les catholiques libéraux ont en honneur Montesquieu, et surtout son Esprit des Lois. Or il y a dans l'Esprit des Lois un passage sur les effets temporels du christianisme, qu'on ne peut plus citer, tant il est devenu lieu commun! Mais ceux pour qui les textes de Montesquieu ne seraient pas parole
d'Evangile, ne resteraient pas sans preuve sur l'influence du christianisme dans ses rapports avec l'ordre civil. Saint Paul a dit que la piété catholique n'a pas moins les promesses de cette vie que celles de la vie future. Ainsi, en réglant la liberté des cultes, non d’après la vérité intrinséque des religions, mais d'aprés le but direct de la société civile, le catholicisme aurait encore une part léonine, et les autres cultes devraient se contenter d'une servitude active, connue dans les procès de mur mitoyen sous le nom de jour de souffrance, qu'il faudrait décorer désormais du titre pompeux de droit de l'homme, naturel, inaliénable et sacré.
Mais est-il bien vrai que le bien spirituel ici-bas, et la félicité dans l'autre vie, ne soient pas le but primitif des sociétés civiles? Notre Seigneur n'aurait donc pas parlé aux nations, quand il a dit : « Cherchez d'abord le régne de Dieu, et le reste vous sera donné comme par surcroît. » S'il leur avait adressé sa parole bénie, il aurait probablement dit, d’après vous : « Cherchez d'abord le bien naturel et le bonheur temporel ; le royaume des cieux vous sera donné comme par surcrott. » Cette maniére de parler serait en effet la seule capable de mettre « en harmonie l'esprit de l'Evangile avec l'esprit de notre époque. » Mais notre époque est si singuliére, qu'elle n'était pas connue avant notre époque, et pendant les dix-huit siècles qui l'ont précédée, tous les catholiques ont cru que la société civile avait pour destination premiére l'union avec l'Eglise, que c'était là son unique nécessaire, et qu'une fois cette union consommée, tous les biens lui viendraient pareillement avec elle. Sans doute, dans
l'union de l'Eglise et de l'Etat, les fonctions de l'âme et du corps quils représentent, ne sont pas les mêmes ; mais, quelles qu'elles soient, elles sont toutes subordonnées à la nécessité de l'union, qui est la première condition de vie. L'Encvclique de Grégoire XVI, ce marteau des dissidents, est l'exposition magnifique de cette doctrine, et nous avons vu avec une rare satisfaction M. le prince de Broglie s'y ranger enfin, avec un bon sens bien digne de son talent, malgré le penchant de ses amitiés littéraires, dans sa lettre au Courrier du Dimanche, sur la suspension des traitements ecclésiastiques.
Ah ! certainement, si la vérité triomphait par elleméme et sans aucune protection du pouvoir civil, dans notre état de nature déchue, elle triompherait plus glorieusement, elle triompherait comme l'établissement du christianisme. Mais l'établissement du christianisme est le plus grand des miracles, et il est par trop romantique de monter un systéme religieux qui ne marche qu'à coup de miracles.
Comment, Monsieur le professeur, vous ne prétendez ni attaquer, ni défendre le libéralisme dogmatique, le libéralisme aimé pour lui-méme, l'art libéral pour l'art libéral ! Mais le libéralisme, dans cette crudité d'expression, n'est-ce pas l'abbé de La Mennais survivant à sa mort? C'est à vos adversaires du monde que vous irez demander, vous, professeur de séminaire, si les catholiques libéraux, tels que vous venez de les trahir, et tels qu'ils n'oseraient pas se montrer eux-mémes, sont condamnés par le Saint-Siége ? Mais c'est à vous d'apprendre à ceux du dehors quels sont les arréts de l'Eglise, et non
à vous de vous enquérir auprès d'eux sur les sentences qu'elle a portées. « Si, comme les catholiques libéraux se le persuadent, ils n'ont pas été condamnés, alors vous n'étes pas fondés à reprocher... » O naiveté ineffable du st! Si leur système n'est pas condamné, donc ils ont raison et vous avez tort! Merveilleux idem per idem | . Mais, au fait, comment le systéme des catholiques libéraux pourrait-il étre condamné ? ils se persuadent le contraire! Cette persuasion des accusés n'est-elle pas une preuve invincible? Par exemple, les jansénistes se persuadent qu'ils n'ont pas étó expressément censurés par l'Eglise : donc ils ne l'ont pas été. Vous voulez savoir si les cinq propositions sont dans Jansénius; c'est bien simple, adressez-vous à ses partisans. S'ils se persuadent le contraire, tenez pour certain que les cinq propositions n'y sont pas. O libéralisme catholique! ce sont là de tes COUDS..... sur la cervelle des professeurs!
M. le professeur, qui tient pour le principe de nonintervention, n'a voulu ni attaquer, ni défendre le libéralisme, condamné par l'Encyclique. Mais s'il est prudent, il reste trop honnéte pour ne pas avouer qu'il y a des catholiques d'une espéce différente. Voici en effet quelle est leur théorie :
« La religion catholique est la seule religion véritable, établie de Dieu, à l'exclusion de toutes celles que l'esprit humain peut inventer. Soit qu'on examine sa doctrine en elle-méme, soit qu'on l'envisage dans ses rapports avec l'intérêt de la société, cette religion ne saurait être que vraie et bonne, puisqu'elle est de Dieu. Elle a done droit à la liberté de droit naturel. Car on ne peut, sans iniquité,
vouloir anéantir ce qui est bon et vrai, et il n'est pas juste de dire qu'on le tolére; car on ne tolére que ce qui n'est pas entiérement vrai ou entiérement bien. De plus, comme la religion catholique est de Dieu par une institution positive, divine, elle a strictement droit à la liberté de droit divin comme de droit naturel ; car aucune puissance, aucune créature, ne peut, sans iniquité et sans impiété, s'opposer à Dieu. Tout ce qui se fait contre l'Eglise est donc nul de soi. On n'a donc jamais de droit contre son:droit, parce que le sien est absolu et éternel comme Dieu. Les autres religions étant nécessairement fausses, puisque la religion catholique est la seule vraie, ne peuvent avoir par elles-mémes, par leur nature, en vertu de la vérité et de la bonté considérées intrinséquement, un droit naturel ou divin à la liberté. Ce qu'elles renferment de bon et de vrai pourra suffire à les rendre compatibles avec le bon ordre civil et, par conséquent, tolérables; mais cette bonté, cette vérité partielle n'empécheront pas qu'elles ne soient fausses et en ellesmémes condamnées de Dieu. Or, l'erreur, le mal ne saurait étre le fondement d'un droit, puisque l'erreur, le mal est quelque chose de purement négatif. Donc les religions fausses, mauvaises, ne peuvent avoir par ellesmémes le droit à la liberté.
« Ceux qui raisonnent ainsi leur refusent-ils pour cela toute espéce de droits à la liberté? Refusent-ils par conséquent de reconnaitre la justice de nos lois sur cette matiére ? Encore une fois, non. Mais ils placent ailleurs le fondement du droit qu'ils attribuent aux fausses religions : ils le placent, selon la doctrine de saint Thomas,
dans l'intérét dela société civile, quand elle aurait trop à souffrir de l'abolition de ce droit; dans l'intérét de l'Eglise véritable, qui s'exposerait à fermer aux dissidents la voie du retour et à provoquer contre elle-méme des représailles redoutables, bien qu'injustes; ils le placent enfin dans la possession paisible et sans péril pour l'Etat de cette liberté méme, possession qui vaut titre et qui engendre une sorte de prescription. Le droit reconnu est réel, encore qu'il ne soit pas immortel de sa nature, et tout homme sage craindrait d'y attenter. Le catholique appellera en théorie cette liberté tolérance, de la part d'un Etat catholique, afin de mettre son langage d'accord avec ses principes; mais, en fait, il la respectera et respectera sincérement les lois qui la consacrent. On ne peut rien exiger de plus d'un bon citoyen. »
Il n'est personne, parmi noslecteurs, qui ne reconnaisse le sens commun, le sens catholique, et qui ne se reconnaisse lui-méme dans le miroir de ce passage. Mais comprend-on qu'on puisse si bien connaitre la vérité et l'exprimer d'une maniére convenable sans y adhérer, à l'exclusion de tous ses faux semblants? C’est le problème que M. le professeur nous donne à résoudre dans ses moments à peu prés irréprochables. Du reste, ces moments sont fugitifs. La suite va le montrer.
« Exiger que l'état social oü s'exerce la liberté des eultes soit admiré comme l'idéal de la perfection, sous ce rapport; refuser la liberté à ceux qui se contentent d'une soumission parfaite et sincére, pour les punir de ne pas aller jusqu'au superlatif de l'admiration, c'est injuste et absurde; c'est une violation dela liberté de
penser et de la liberté de conscience : violation qui devrait atteindre non-seulement des catholiques, mais des protestants, des juifs, des rationalistes, car chacun peut naturellement regarder comme plus parfait en soi l'état social où régnerait exclusivement ce qu'il croit être la vérité; où la nation comme les individus, le pouvoir comme les sujets, les lois et les institutions, rendraient hommage, d'un accord unanime, à la vérité et à la volonté divine. La plupart des catholiques jugent ainsi en faveur de leur religion, d'autant mieux qu'ils interprétent en ce sens et la conduite constante de l'Eglise dans ses rapports avec les puissances temporelles, et certains passages de l'Ecriture oà Dieu semble annoncer et recommander l'étroite union de l'Eglise et de l'Etat. C'est à l'Eglise, selon l'interprétation de la tradition chrétienne, que Dieu a dit, par exemple : Erunt Reges nutricii tui, et Regine nutrices tuc (Isaie, 69). Ce jugement théorique n'empéche pas qu'on sacrifie volontiers quelque chose de ses désirs pour la paix et le bien commun.
« Qu'on y réfléchisse, et l'on verra clairement que la liberté des cultes, comme nos adversaires l'entendent, ne peut étre admise par celui qui a une conviction religieuse queleonque. Leur systéme n'est logique qu'au point de vue de l'incertitude de toutes les religions, y compris le déisme. Si l'on ne croit à rien, on ne doit pas désirer le triomphe d'une doctrine plutót que d'une autre. Mais si l'on croit à quelque chose comme à une vérité certaine, on ne peut pas, sans contradiction, ne pas désirer le régne de la vérité aussi bien dans l'ordre social que dans la vie privée des citoyens. C'est donc le
scepticisme en religion qu'on prétendrait imposer comme résultant du droit naturel. Nous protestons, AU NOM DES PRINCIPES DE 89, contre une pareille extravagance. » Nous sommes obligés de recommencer nos animadversions. Il suffit donc, d’après M. le professeur, de respecter sincérement les lois qui consacrent la liberté des cultes, sans admirer l'état social dans lequel elle se déploie. Exiger davantage d'un bon citoyen serait injuste et absurde. Or, envisagée sous cet aspect, «la liberté des cultes n'est pas un progrés, mais un mal nécessaire.» Mais si l'on peut penser et parler ainsi de l'art. 10 de la Déclaration, qui empéche de penser et de parler avec la méme irrévérence des dix-sept articles dont se compose la Déclaration? Car nous supposons que les droits de l'homme ne sont pas moins exigeants que les droits de Dieu, et que qui offense l'un les offense tous à la fois. Il est certain que ceux qui «objectent que ces Déclarations et Chartes ne représentent pas à nos yeux l'idéal d'une société parfaite, telle enfin qu'elle serait si nous la réalisions comme pleine expression de nos doctrines religieuses, » il est certain que ces fanatiques ne nous pardonneront pas plus de ne pas admirer l'art. 10, qui est la clé de voüte de leur édifice révolutionnaire, que si nous n'admirions pas un seul des dix-sept articles sacramentels. Mais alors, pourquoi M. le professeur a-t-il fait son livre de la conformité des principes de 89 avec la doctrine catholique, s'il voulait abandonner cette conformité sur un seul point? Tout ou rien. Si vous prouvez que sur dix-sept Droits de l'Homme, il y en a dix-sept qui sont conformes aux droits de Dieu, vous avez rendu
un immense service aux amis de la religion, qui soupirent aprés « l'harmonie entre l'esprit de l'Evangile et l'esprit de notre époque. » Mais si, sur dix-sept articles, vous ne pouvez en justifier que seize, vous n'avez rien fait; vous avez méme défait, car vous avez rendu plus évidente l'incompatibilité d'humeur entre les principes de 89 et la doctrine catholique. Tout bon révolutionnaire se dira : un professeur si bien disposé n'a pas pu trouver le joint ; inutile de chercher aprés lui, c'est qu'il n'y en a pas. '
Quand M. le professeur nous parle des catholiques qui voudraient voir le pouvoir comme les sujets, les lois et les mœurs rendant un hommage unanime à notre sainte religion, il nous édifie. Mais quand il ajoute que certains catholiques interprétent en ce sens la conduite constante de l'Eglise, la tradition doctrinale et l'Ecriture sainte, comme s'il s'agissait d'une opinion libre, il nous scandalise. Combien lui faut-il donc de lieux théologiques pour constater ce qui appartient à la foi chrétienne, si la parole de Dieu, la perpétuité de l'enseignement et de la pratique de l'Eglise ne suffisent pas, surtout quand cet ensemble de preuves est couronné par les Encycliques du Saint-Siége?
Il commet une inconséquence d'une autre espèce dans son argumentation contre les partisans révolutionnaires de la liberté des cultes. Suivant lui, leur système n’est logique qu'au point de vue de l'incertitude de toutes les religions, y compris le déisme. Erreur de sa part. « Si l'on croit à quelque chose comme à une vérité certaine, on ne peut pas, sans contradiction, ne pas désirer le
ràgne dela vérité, aussi bien dans l'ordre social que dans la vie privée des citoyens. » Il est trop tard, Monsieur le professeur, pour faire valoir cet argument contre vos adversaires du dehors. Vous oubliez ce que vous avez dit en parlant de ces catholiques libéraux pur sang que vous « n'osez niattaquer, ni défendre. » Les révolutionnaires rétorqueront ainsi vos magnifiques paroles : Non, nous ne sommes pas sceptiques. Nous détestons les prétres, les scribes et les pharisiens ; mais nous avons une religion, la religion du Christ, le premier des démocrates. Nous désirons que le culte magonnique régne aussi bien dans l'ordre social que dans la vie privée des citoyens; mais nous avons horreur des moyens coércitifs et de tout ce qui rappelle l'Inquisition. Nous ne voulons, pour faire triompher notre religion dans la nation comme dans les individus, dans les chefs comme dans les subordonnés, dans les lois comme dans les mours, que l'expansion de la vérité, libre de ses rayons au milieu des superstitions, libres elles-mémes de leurs ombres. Notre vérité ne triompherait pas si glorieusement si elle était secondée par la protection du pouvoir civil. La lutte au moyen des armes spirituelles est d'ailleurs la seule en harmonie avec l'esprit de l'Evangile et l'esprit de notre époque. En un mot, nous avons une religion; vous nous calomniez quand vous nous accusez de n'en avoir pas; mais nous voulons fonder son régne public et privé sur laliberté, qui seule est digne d'elle, sur un plébiscite unanime incessamment renouvelé, comme le mariage, sur une ratification d'amour de toutes les heures. Vous n'avez «voulu ni attaquer ni défendre » ce systéme
quand il s'agissait des catholiques libéraux. Pourquoi venez-vous l'attaquer quand il s'agit des libéraux révolutionnaires ?
Voilà un pourquoi qui met M. le professeur à quia. - Nous l'y laisserons. Nous ne pousserons pas plus loin l'examen de son livre, en lui appliquant à lui-méme les mots qui terminent son chapitre sur l'article 10 : « Ce que nous avons dit doit suffire aux hommes sérieux et de bonne foi; pour les autres, nous n'en dirions jamais assez. »
Cependant, nous ne devons pas finir sans avertir nos lecteurs de la bonne foi de M. le professeur. Il ne repousse pas la vérité, il ne la voit pas. « Nous ne sommes pas sans avoir médité dans un esprit de parfaite soumission, outre les Encycliques de Grégoire XVI que nous avons citées, l'allocution consistoriale de Pie VI du 29 mars 17790, sa lettre au cardinal de La Rochefoucauld du 10 mars 1791, et plusieurs autres piéces émanant des souverains Pontifes, dans lesquelles les principes révolutionnaires sont relevés, flétris et condamnés, et leurs funestes conséquences signalées et déplorées. Mais ces principes sont-ils ceux de 89 que nous venons d'examiner d'aprés leurs formules authentiques ? Nous ne le croyons pas. » Quelle entiére béatitude! Pie VI, Pie VII, Pie VIII se sont expliqués sur les principes de la Révolution frangaise, Pie VI particuliérement l'a fait le 29 mars 90 et le 10 mars 91. Or, la Déclaration des Droits
de l'Homme avait été faite six mois avant la première Allocution, et elle avait été mise en tête de la Constitution française six mois après la seconde. La Déclaration et la Constitution, d'une part, les Allocutions du Pape, de l'autre, parlent toutes les quatre de la liberté à la mode. M. le professeur le sait bien, mais il ne peut y voir un rapport. « Sans doute, le mot /;berté se retrouve de part et d'autre, mais il est facile de constater qu'il n'y est pas pris dans le méme sens.» Ah ! mon Dieu, pauvre Pape, on lui parle d'une liberté, et il répond sur une autre! C'est méme «facile à constater,» de la part d'un homme dont la seconde vue a découvert le gite préparé àlInquisition dans l'art. 10. Mais il y a bien pis! La révolution de 1830 remet en honneur la révolution de 89. On reparle de liberté, et Grégoire XVI croit nécessaire de dire nettement ce que le Saint-Siége en pense. 1l envoie sa fameuse Encyclique. M. le professeur l'a méditée dans un esprit de parfaite soumission, et il se croit obligé d'avertir le Pape et la révolution de 1830 qu'ils continuent de jouer au propos discordant. La Révolution parle bleu, et le Pape répond rouge. Quelle douleur pour un digne homme comme M. le professeur, pénétré de cette idée fatale, « qu'il n'est au pouvoir de personne peut-étre de faire oublier en France ce mot prestigieux: Principes de 89, » et qui aurait si bonne et si naive envie « de dissiper de funestes malentendus! »
Nous ne trouvons qu'un adoucissement à sa peine, M. le professeur est ultramontain, Dieu merci. Il croit à l'infaillibilité du Pape. Il croit quele Pape répond infailliblement ; mais il n'est pas aussi persuadé que le Pape
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écoute et entende infailliblement. Cependant, si le Pape ne comprend pas l'état de la question, ses réponses étant infaillibles, pourront bien enseigner l'Eglise, mais elles ne pourront pas la régir et la gouverner ; ce dont il a été chargé par Notre-Seigneur et pàr le Concile de Florence. Croyons donc ensemble que le Pape entend aussi bien qu'il répond, et quittons-nous unis de pensées comme nous le sommes de sentiments.
Terminons par quelques réflexions générales. M. le professeur est un vieux laboureur du champ théologique. Il a passé et repassé le soc d'une charrue patiente dans chacun de ses sillons. On peut dire également qu'il est un maître ouvrier dans tous les détails de la science ecclésiastique. Nous sommes persuadés qu'il n'y a guére de cas de conscience qu'il n'ait remis vingt fois sur son métier, et qui n'ait recu de son scalpel habile une solution conformeà la morale chrétienne. S'il veut bien nous en croire, qu'il s'en tienne à ces œuvres si méritoires et où l’attend une si noble récompense. Mais qu'il ne tente plus d'ascension vers les régions ardues de la synthése catholique. Qu'il ne se risque plus à donner son avis sur des thèses gigantesques, auprès desquelles nous sommes si nains que nous atteignons à peine la cheville de leurs pieds. S'il avait le malheur de l'oublier, Apelles le lui rappellerait durement.
Nous-méme, nous nous sommes permis d’être parfois sévére à son égard. Qu'il veuille bien trouver notre excuse dans le titre qu'il a pris en téte de sa brochure. Un professeur de grand séminaire ne peut pas lancer dans le monde un livre sur un sujet si délicat, qui lui revienne
vide. Si son livre est conforme au dictamen de l'Eglise, il produira d'autant plus de bien que ses fonctions lui concilient plus d'estime. Mais si son livre, contre son intention, assurément, faussait le sens chrétien, combien
la confiance que l'auteur inspire augmenterait le dom- .
mage dans le troupeau fidéle! M. le professeur n'a rien dit de plus malsonnant sur le libéralisme et l'esprit de notre époque, que la pléiade d'écrivains qui chantent tous les soirs le duo de la religion et de la liberté, ou méme que d'anciennes étoiles de première classe, changées aujourd'hui en cométes qui proménent dans l'espace leur chevelure et leur caprice, à la recherche de l'Eglise libre dans l'Etat libre. C'est une justice à lui rendre. Mais quelle différence dans le crédit que les uns et les autres peuvent prêter à l'erreur, avec un professeur de grand séminaire! Que Mgr Caputo, évéque destitué d'Ariano par l'autorité du Pape, et chapelain majeur de l'Italie méridionale par la gráce de Victor-Emmanuel, fasse une lettre pastorale d'un libéralisme ébouriffant, il ne trompera que ceux qui cherchent à étre trompés. Que l'abbé M..., le prédicateur émérite dont le principal mérite a été de proposer la déportation respectueuse du Pape à Jérusalem, fasse part au public de ses élucubrations progressives et civilisatrices, le public refusera de lire ou rira de sa lecture. Mais si nos vénérables directeurs de grands séminaires s'en mélent, od allons-nous?
Nous voudrions aussi, à l'occasion du fiasco que nous déplorons, faire remarquer la sagesse de l'Eglise dans la protection qu'elle offrait aux intelligences les plus nom-
breuses par ses lois sur l'Index. Voici un prêtre qui habite depuis nombre d'années l'asile béni de Dieu et des hommes qu'on appelle un grand séminaire. Ce prétre est pieux, instruit, méme savant. Mais il a eu le malheur de méler aux lectures de sa profession une dose trop. considérable de ces livres sophistiqués que le renom des écrivains contemporains a mis à la mode, et l'on a vu dans nos articles quelle macédoine a été faite de ses idées par cet alliage contre lequel son esprit n'avait pas la force de réagir. Or, cette macédoine n'a pas déplu à tout le monde, il s'en faut. Tous ceux qui cherchent l’alliage ou, comme ils croient, « l'alliance de l'esprit de l'Evangile et de l'esprit de l'époque, » s'en sont régalés. Un journal qui appuie ses plans de campagne au fameux quadrilatére académique, l'a servie toute chaude à ses troupes légéres, qui ont avalé de confiance; et un libraire, que l'on aurait cru plus en garde contre les ingrédients révolutionnaires, a confectionné et débité ce pasticcio indigeste avec une célérité qui rappelle la galette du Gymnase.
Mais si tel est le sort des âmes naturellement les mieux gardées, quand elles sont condamnées par leur époque à vivre au milieu de la promiscuitó des livres et journaux, que faut-il penser, que ne faut-il-pas craindre de ces millions d'ámes qui lisent un peu de tout ce qui leur tombe sous les yeux? Comment voulezvous qu'elles s'orientent dans cette foire permanente des pensées, dans cette exposition universelle des produits de la plume, où l'on rencontre mille erreurs pour une vérité? Comment voulez-vous que la faculté de raisonner
résiste à ce tintamarre de paralogismes? Le jugement s'étiole, la conscience devient indifférente. L'immense majorité des cerveaux ne présente plus qu'un album plus ou moins varié, suivant le degré de l'échelle sociale. Quel moyen de conserver la tradition immaculée de l'Église, dans ce monde d'images, où l'art de la dégradation des teintes est poussé à l'infini? C'est là certainement une des plus grandes difficultés suscitées à l'Epouse du Sauveur, à la Mére des enfants de Dieu, par les conditions propres à notre civilisation ; et quoique nous comptions encore sur les siéges de France des athlétes de la vérité, des gardiens du dépót, intrépides jusqu'au martyre, il faut se fier, avec eux-mémes, pour sauver les âmes du déluge de la liberté de la presse, principalement sur les promesses de ce divin Paraclet, qui sait varier les secours autant que les dangers.
Le bruit s'était répandu que Mgr l’évêque d'Arras
avait approuvé le livre qui a été l'objet de cette critique. Nous sommes autorisés à le démentir.