L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
M. de Falloux a publié une histoire du « Parti catho- «lique » contre laquelle l'Un?vers s'est inscrit en faux. Ce redressement historique des faits était un premier moyen de réfutation ; il n'est pas le seul. La courtoisie de l'historien insinue que la vérité n'est pas en jeu entre ses adversaires et lui, et que nous sommes seulement divisés sur la meilleure maniére de la servir. Malheureusement il nous est impossible d'accueillir cette politesse. Sans
doute la meilleure maniére de servir la vérité est encore une question importante ; mais quand cette question est seule et que la vérité est sauve, elle n'est pas trés-grave, quoi qu'on en dise. Cette différence dans la maniére de voir a existé de tout temps, méme chez les saints, méme chez les Apôtres. Saint Paul et saint Barnabé, que le Saint-Esprit venait de consacrer et qui lui demeuraient fidèles, ne purent pas longtemps s'entendre sur la meilleure maniére de servir la vérité, et se séparèrent sans lui porter grand dommage. Ces dissentiments ne sont donc pas trés-graves. Il faut réserver ce superlatif pour les seuls dissentiments où la vérité est en jeu. De notre côté, nous n'avons attaché une si grave importance à combattre M. de Falloux qu'à raison des périls où son esprit de transaction induisait certaines maximes de la théologie catholique. Il se borne à déclarer que c'est là un épouvantail puéril. Nos lecteurs vont en juger.
Malgré ces belles protestations de tenir plus que ses adversaires à ce que l'Église reste en dehors de nos débats, protestations répétées sous toutes les formes «de « laisser l’Église dans son auguste neutralité, tandis que « nous voulons l'en faire sortir, la commettre avec nous « et attenter à sa majesté, » en réalité l'écrivain fusionniste fait parler l'Église à sa guise, lui donne l'attitude politique qui lui convient, et cette souplesse de gymnastique ne s'exécute pas toujours sans donner une entorse à la doctrine. Ainsi, selon lui, « la Restauration qui fit « tant pour la liberté politique, comprit moins bien l'im- « portance des libertés religieuses. Par un noble penchant, « contre lequel il eût été prudent de se mettre en garde,
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« l'Église et l'État se rendirent mutuellement trop soli- « daires l'un de l'autre. »
Cependant cette solidarité est le conseil qu'au nom de la tradition, et malgré le contre-coup de la révolution de 1830, Grégoire XVI ne craignait pas de donner à l'Église et à l'État, à peine deux ans plus tard, et c'est la mise en pratique de ce conseil de l'encyclique que le Saint-Siége salue aujourd'hui en Autriche avec une joie et une reconnaissance sans égales, de méme qu'il déplore le mépris de ce conseil en Piémont avec les larmes les plus améres. Comment concilier sur ce point la doctrine du Saint- Siége avec l'opinion du publiciste trop ingénieux ? Il nous semble que la vérité est en jeu entre les deux. S'il nous disait que l'état malade des esprits sous la Restauration devait inspirer des inquiétudes, qu'il ne fallait pas insister d'une manière inopportune, malgré le mot de l'apótre et l'exemple des grands princes, soit; peut-étre pourrait-on lui laisser la latitude refusée à d'autres de blámer cet épiscopat français, qui avait payé un si large tribut à l'exil et à l'échafaud ; mais quand il blâme son union avec l'État, au nom des libertés religieuses dont on ne comprenait pas alors assez l'importance, sans le vouloir, ne glorifie-t-il pas les évéques qui avaient ainsi deviné l'encyclique, et ne s'accuse-t-il pas de la méconnattre, lui, si longtemps aprés qu'elle est devenuela charte ecclésiastique de l'Europe chrétienne? '
Notre adversaire ne l'entend pas ainsi. À son dire, ce serait l'Eglise qui aurait reconnu sa faute, et qui se serait promis, mais un peu tard, de n'y plus retomber. Sa
pénétration profonde avait été mise en défaut sous la | 46
Restauration. La Belgique et l'Irlande lui apprirent comment réparer cette école. « Elle comprit alors qu'il y «avait grandeur et sûreté à demander aux forces mo- « rales, indépendantes, inaliénables, ce qu'elle ne pouvait « plus attendre d'une politique qui avait failli l'engloutir «en s'abtmant si près d'elle. Elle se mit en mesure de « parler directement à l'opinion et d'en étre entendue. » Tout cet éloge de l'épiscopat sous lerégime de Juillet, fait aux dépens de l'épiscopat sous la Restauration, nous semble exhaler une forte odeur « de cette régénération « nécessaire pour pourvoir à la conservation et à l'ac- « eroissement de l'Eglise, comme si elle pouvait étre ex- « posée à la défaillance ou à d'autres inconvénients de « cette nature, supposition tout-à-fait absurde et souve- « rainement injurieuse, » nous dit l'Encyclique de Grégoire XVI. Nous allons bien voir.
Autrefois l'Église demandait à l'État l'appui dont elle a besoin pour sa défense, et que l'État lui doit pour sa prospérité. Notre adversaire peut dire à son tour : Nous avons changé tout cela. Dorénavant l'Église demandera sa sûreté et sa grandeur aux forces morales, indépendantes, inaliénables. Mais oü les trouve-t-on ces forces précieuses, inconnues de l'antiquité ecclésiastique ? Des forces morales , indépendantes, inaliénables, qui ne sont pas l'État chrétien, quelle magnifique découverte! Des forces morales, c'est-à-dire qui sont conformes à la loi évangélique, car il n'y en a plus d'autres depuis sa promulgation, des forces indépendantes, sans doute, des vicissitudes humaines, enfin des forces inaliénables, qui ne trahissent jamais une fois qu'on les possède, quelle
bonne fortune pour l'Église, elle qui jusqu'ici n'avait eu affaire qu'à l'État, dont les forces n'avaient pas toujours réuni ce triple caractére, tant s'en faut! Mais quel nom donnez-vous donc à ces forces dont la définition est si séduisante ? — L'opinion. — Ah! ce n'est que cela ? Mais ce n'est pas nouveau le moins du monde; c'est trés connu, et pas connu du tout comme moral, indépendant et inaliénable. Le bel appui que vous offrez à l'Église, et qu'elle fera bien de dédaigner l'Encyclique pour vous suivre dans vos alliances et fusions !
Vous convenez vous-méme que l'opinion publique a partout, et surtout en France, des engouements peu moraux, et des mobilités trés dépendantes. Mais vous prétendez qu'il y a une autre opinion publique, sérieuse, avec laquelle il serait souverainement dangereux pour l'Eglise de ne pas compter. Poursuivons donc encore plus loin votre pensée faux-fuyante, et tâchons de mettre la main dessus. Voyons : oü est-elle cette opinion publique sérieuse, morale, indépendante, inaliénable, avec laquelle l'Église, délivrée de la solidarité de l’État, trouve grandeur et süreté à compter? Vous répondez « qu'elle se « compose des âmes nombreuses partout, mais surtout en « France, qui ont besoin de trouver des sympathies dans «laspect humain de l'Église. Si l'aspect humain de « l'Église flatte leur honneur comme citoyens, elles se « sentent attirées vers elle ; si, au contraire, l'aspect hu- « main de l'Église blesse leur honneur comme citoyens, « elles se sentent repoussées. » Mais qu'est-ce qui flatte donc l'honneur si susceptible, si ombrageux des susdits citoyens ? — La liberté. — A la bonne heure ; voilà qui
devient clair. Ainsi, pour plaire à ces Messieurs, l'Église doit se faire libérale? — Vous y étes; « rien de plus con- « forme au penchant de l’Église que de faire appel à ces « nobles instincts. — Le monopole ne la tente pas, et elle « le repousse. — La liberté avait longtemps manqué à « l'Église, l'Église ne manque pas à la liberté. » On peut voir par cette course au clocher derriére M. de Falloux que la piste de sa pensée est plus rompue, plus subtile, plus insaisissable que celle de ses devanciers de l'alliance catholico-libérale, mais qu'au fond son plan est exactement le méme. Il n'a rien inventé.
Avouons cependant une autre différence. Les premiers
novateurs, frappés par l'Encyclique, conseillaient à l'Église de renoncer au bras séculier, qui blessait l'honneur des citoyens, et lui proposaient de se jeter dans les bras des peuples. Cet aspect humain ne manquait, il faut le dire, ni de grandeur ni de générosité ; mais il était humain et c'était déjà trop, l'Encyclique n'ayant rien plus en horreur comme saint Cyprien, que de voir l'Eglise devenir humaine : ne humana fiat Ecclesia. Or M. de Falloux veut aussila rendre humaine, mais d'une manière plus savante et nous dirions plus sophistiquée. Naturellement il a moins de confiance dans la vile multitude que les jeunes aides-de-camp de M. de Lamennais. Il en connait trop, il en déplore trop amérement les engouements et la mobilité. Les sympathies qui l'attirent sont plus polies et plus éclectiques. Il n'approuve et ne propose dans l'opinion publique que le cótó sérieux. Nous l'appellerons le Journal des Débats, Y Assemblée nationale, l Académie et les salons, puisque les révélations
trop discrètes lui déplaisent. Mais ici encore la divergence d'opinion entre lui et nous ne se borne pas à la meilleure manière de servir la vérité ; son projet d'alliance va heurter encore une fois contre un texte de l'Encyclique, celui qui réprouve « ces alliances et ces fusions avec des «gens de toute espèce de culte et méme d'aucun, sous « prétexte de faire cause commune en faveur de la reli- « gion, » texte qu'il trouvera à la suite du passage de l’Encyclique qui ordonne aux évêques d'en rester à la vieille union de l'Église et de l’État.
Nous le disons sans épouvantail puéril : non , nous ne sommes pas sans inquiétude d'orthodoxie, quand nous entendons parler d'aspect humain de l'Église, qui flatte ou qui blesse l'honneur des citoyens, d'opinion publique qu'il serait souverainement dangereux pour l'Église de Tnéconnaître, de forces morales indépendantes et inaliénables, avec lesquelles elle doit compter. Qu'est-ce donc que cette portion nombreuse d'ámes qui vivent en dehors de l'Église, qui ont néanmoins tant de vertus, qui disposent d'une si grande force morale, et dont l'alliance offre tant de süreté et de grandeur à l'Eglise, qu'elles aient le droit de poser leurs conditions à l'Épouse de Jésus-Christ au lieu de l'écouter comme les simples mortels, et que cette Épouse libre et immaculée doive subir leurs exigences en prenant l'aspect humain qui leur convient le mieux? Nous avions toujours cru que l'Église était un pouvoir surnaturel qu'on pouvait mépriser, mais avec lequel on ne pouvait transiger , qui enseignait avec autorité et qu'on écoutait avec la docilitó qui est due à la parole de Dieu. Quant à l'aspect humain de l'Église, nous
n'avons rien trouvé d'analogue dans la théologie et l'histoire ecclésiastique. Il faut ranger probablement ce mot parmi les profanas vocum novitates dont l'apótre interdit l'usage aux chrétiens.
Et quant au clergé de la Restauration qu'on blâme de son union avec la royauté, il nous est impossible de voir une faute là où le Saint-Siége n'en vit pas une. Aujourd'hui le clergé autrichien, que la politique impériale et royale avait failli engloutir en s'abtmant si prés de lui en 1848, ne va pas demander grandeur et sécurité aux forces morales, indépendantes et inaliénables de ce côté sérieux de l'opinion publique, qu'on appelle les libéraux doctrinaires. Fidéle aux exhortations de Pie IX , qui lui recommande une défiance spéciale des indifférentistes et des rationalistes, il recommence son union avec l'État. Le seul soin qu'il prenne dans cette restauration est d’ef écarter le joséphisme. Nous pensons aussi que le vénérable clergé francais et la restauration des Bourbons n'ont eu qu'un tort dans les affaires ecclésiastiques de cette époque, un tort qui les à empéchés de connaitre leurs forces morales, indépendantes et inaliémables, le gallicanisme.
Nous allons retrouver cette erreur de l'aspect humain de l'Église, et d'une force morale externe avec laquelle elle doit transiger, infusée avec autant de subtilité et non moins de danger , dans plusieurs autres pages de l'histoire du « Parti catholique. »
Suivant l'auteur, quand la tempéte de 1848 fut apaisée, « de ses ébranlements et de ses oscillations mémes « résulta peu à peu une moyenne d'opinion plus sage,
« plus clairvoyante, plus généreuse. Tous les esprits sin- « cères et honnêtes se rencontrèrent ; ils se recherchèrent «les uns les autres, non plus pour disserter de leurs « vieilles querelles, mais pour s’entretenir en commun « d'une vaste reconstruction sociàle. Le parti catholique « ne pouvait refuser de répondre à cet appel. »
Sans aucun doute le parti catholique, le clergé, l'Église sont toujours préts à répondre à l'appel de quiconque invoque le secours du christianisme. Mais l’Église ne peut jamais offrir le secours d'un christianisme amoindri , mutiló sur le lit-canapé de la doctrine, parce que le christianisme mutilé ne peut rien secourir , attendu qu'il n'a aucune vertu. Quel était cependant le christianisme qu'on voulait faire pénétrer dans la reconstruction sociale ? — « Invoquer les solidarités, c'était se créer la né-
«« cessité de la condescendance, mais c'était s'assurer « l'alliance dont nul ne pouvait se passer.... En entre- « prenant de faire pénétrer les salutaires influences de la « religion dans l'enseignement général de la société, on « rencontrait du méme coup la nécessité de tenir compte « de l'état de la société elle-même, de lois, de mœurs qui « n'étaient nullement préparées à une réforme radicale.... « À quoi servirait d'ouvrir cà et là quelques maisons « exclusivement religieuses, si ces maisons, báties pour « ainsi dire à l'écart, demeuraient stigmatisées par l'an- « tipathie opiniâtre de la Société industrielle, adminis- « trative et gouvernementale ?.... Quand on veut servir « l'Église à son exemple et selon ses vues, on s'applique « à lui faire prendre dans l'éducation et le gouvernement « de toutes les âmes la part qui se concilie, dans l'intórét
« méme de la foi, avec le respect des consciences, le droit « public et l'état général de la nation. »
Il suit de ces divers textes rapprochés, où éclate tout le systéme et la nature méme de l'auteur, qu'il fallait fusionner par des condescendances mutuelles, les influences salutaires de la religion et les antipathies opiniâtres de la société qui les stigmatisait, pour arriver à une moyenne d'opinion plus sage, plus clairvoyante et plus généreuse , qui dût faire « le point de départ avoué, « la base solide d'une politique nouvelle. » Ainsi M. de Falloux qui, au bout de longues circonlocutions, demandait l'alliance de l'Église et de la liberté, aboutit maintenant à ressusciter le juste-milieu. Pouvait-on entrer en lice avec plus de prétentions à un brevet d'invention, et tomber dans un lieu commun plus redit ? |
Mais revenons à ses idées de transaction entre l'Église et l'opposition lettrée. Ce que les antipathies opiniátres du siècle contre le clergé pourront consentir à relâcher, on le conçoit trop facilement ; elles n’auront que l’embarras du choix. Mais les influences exclusivement religieuses des Jésuites et des maisons ecclésiastiques, que pourront-elles céder sans intéresser la religion? c'est moins facile à trouver. L'Église n'avait mis rien de trop dans ses précautions relatives à la foi et à la vertu des enfants. Si vous en retranchez quelque chose par condescendance, le compte n'y sera plus. Vous dites qu'ou doit s'appliquer à faire prendre à l'Eglise dans le gouvernement des âmes la part qui se concilie avec le respect des consciences. Mais cette part, c'est tout ; il n'y a pas besoin de conciliation, l'Église n'a jamais manqué de res-
pect aux consciences. Elle est méme la seule puissance qui les ait pleinement respectées.
Vous voulez encore qu'elle se borne à la part d'influence qui se concilie avec le droit public. Mais c'est précisément ce droit public qu'on avait reconnu défectueux, quand aprés le 24 février, «le mal ignoré, nié ou « incomplétement reconnu, apparut dans sa cruelle évi- « dence. » Il ne s'agit donc pas de concilier la part de l'Église avec ce droit public vicieux ; il s'agit bien plutót dele réformer que de le concilier. C'est bien pire encore, si vous prétendez concilier l'Église avec ce que vous appelez vous-méme « une antipathie opiniátre contre les « institutions cléricales, un état de corruption générale, « une ligue universelle pour dénigrer les principes de « l'éducation chrétienne, une sorte de duel permanent « entre le collége catholique et la société. » Tout cela est radicalement inconciliable ; mais la société peut se convertir, si elle veut se sauver. C'est de conversion qu'il faut lui parler et non de fusion.
Vous avez reconnu vous-méme cet abominable esprit de sécularisation universelle de notre siécle. Vous l'avez parfaitement défini, subtil et infatigable. Vous avez cru qu'il fallait appeler contre lui «le secours des hommes « dont la voix ne lui était pas suspecte, et qui en se dé- « clarant eux-mêmes éclairés et convaincus , pouvaient « seuls éclairer et convaincre ceux qui avaient contracté « l'habitude de les entendre et de les suivre. » Tout est bien dans cette phrase, excepté le mot seu/s qui met une limite trop exclusive à la gráce du ministére apostolique. Mais enfin vous tendiez alors à un but excellent, seul
digne des efforts d'un chrétien. Vous vouliez « éteindre « enfin et détruire les préjugés funestes s'engendrant de- « puis un siécle pour la ruine successive de toutes les «institutions et de tous les gouvernements. » C'était superbe. Mais pourquoi ces préjugés que vous vouliez éteindre, détruire, exterminer à la page qui précède, vous efforcez-vous à la page qui suit de les respecter, de les concilier, de les harmoniser? pourquoi « cherchez- « vous des gradations entre le collége et le monde, des « harmonies entre le collége et la société, des condescen- « dances entre la société et l'Église? » Pourquoi avezvous tant d'horreur d'un remède que l'Église a toujours employé dans les temps de corruption générale pour préserver les catholiques pur sang : « de les former en petites « phalanges sacrées, de les cantonner dans un coin du « monde, de les mettre à l'abri dans les murs de quel- « ques places fortes? » Ah! c'est qué vous aurez sans doute rencontré sur votre chemin les forces morales indépendantes, inaliénables, qu'il serait souverainement dangereux pour l'Église de méconnattre et qui exigeraient d'elle dans la circonstance un aspect humain qui les flattât davantage.
M. de Falloux nous répond «que quelques milliers de « jeunes gens d'élite, élevés à force de soins et de sacri- «fices à l'abri d'une corruption générale, ne parvien- « draient pas sans miracle à réformer leur patrie. Mais «de ces réformateurs eux-mêmes serait-on bien sûr? « Ces jeunes reclus, si laborieusement préservés dans «leur adolescence, se préserveront-ils toujours eux- « mêmes une fois arrivés à l’âge et à la liberté d'hom-
« mes, si tout ce qu'ils rencontrent dans la vie se ligue « pour dénigrer les principes de leur éducation? Quel « empire n'exercera pas sur les jeunes gens la crainte de « se voir interdire les services publics, l'avancement, les « cordiales camaraderies? Les parents eux-mémes se- « ront-ils plus que les enfants exempts de cette faiblesse?»
On voit que l'auteur ne compte guére sur le non erubesco evangelium , et qu'il compte beaucoup sur le respect humain. C'est faire peu d'honneur aux jeunes gens d'élite et moins encore « à la classe des parents prêts à «confier leurs fils aux écoles ostensiblement catholi- « ques. » C'est se railler avec une pointe trop mondaine de l'impuissance de notre religion. Mais táchons d'emprisonner dans les compartiments d'un syllogisme un esprit gracieux qui se plait à voltiger. Si « les jeunes « gens d'élite, élevés à force de soins et de sacrifices à « l'abri d'une corruption générale, ne parviennent pas à «se préserver eux-mêmes une fois arrivés à l’âge et à la « liberté d'hommes, parce que tout ce qu'ils rencontre- « ront dans la vie se liguera pour dénigrer les principes « de leur éducation, parce qu'ils forment et formeront « longtemps encore une catégorie à part dans une société « telle que la nôtre, parce qu'ils demeureront stigmatisés « par l'antipathie opiniátre de la société industrielle, « administrative et gouvernementale, » vous prétendez donc que des jeunes gens d'une élite moins distinguée, moins laborieuserhent préservés dans leur adolescence, élevés avec moins de soins, mis un peu plus en contact avec la corruption générale, se préserveraient beaucoup mieux une fois arrivés à l’âge et à la liberté d'hommes?
Cette morale ne nous est pas inconnue; mais elle nous surprend dans la bouche d'un catholique méme libéral.
Vous en concluez que l'éducation doit se mettre en rapport avec le milieu social qui attend l'homme au sortir de la jeunesse. Mais de deux choses l'une : ou ce milieu social est conforme à l'Évangile, et alors se liguera-t-il pour dénigrer les principes de l'éducation ostensiblement catholique; ou ce milieu social ressent et ressentira longtemps encore une antipathie opiniátre contre « une « éducation irréprochable au point de vue religieux, » et alors comment pourra-t-on mettre l'éducation en rap- | port avec le milieu social sans fusionner un peu l'Évangile, cette loi dont il a été dit qu'on ferait plutót tomber le ciel et la terre qu'un iota ou un accent de son texte? Enfin si cette mise en rapport de l'éducation avec le milieu social laisse néanmoins l'éducation érréprochable au point de vue religieux, coment les Jeunes hommes d'élite qui forment et formeront longtemps encore une catégorie à part dans une société telle que la nôtre, éviteront-ils en entrant dans le monde cette ligue universelle qui s'acharne à dénigrer les principes de leur éducation?
Il suffit de soumettre les périodes de M. de Falloux à un léger coup de pressoir scolastique , pour en faire jaillir un flot de contradictions. L'insuffisance des études théologiques donne aux esprits les plus distingués tous les inconvénients du strabisme, quand ils veulent aborder les problémes religieux. Ils envisagent les questions de biais, les posent de travers et leur donnent une solution louche. L'analyse de leur style en est le fléau. Continuons cette expérience.
« Gardons-nous que le jeune catholique ait jamais à « rougir de ses maîtres, qu'il soit tenté de leur imputer «son infériorité dans le barreau, dans l'armée, dans « quelque carriére que ce soit. » Que voulez-vous dire ? Est-ce qu'un éléve de Brugelette, de Saint-Acheul, de Fribourg, est inférieur à ses condisciples dans les écoles de droit, de médecine, de Saint-Cyr, de marine? Et dans l'enseignement supérieur, est-ce que la phalange sacrée des éléves de Louvain, cantonnée dans cette place forte du catholicisme belge, a à rougir d'aucune infériorité, dans quelque carrière que ce soit, vis-à-vis des jeunes gens élevés avec moins de soins et de sacrifices, moins à l'abri de la corruption générale, dans les universités mieux harmonisées avec le milieu social de Gand et de Liége? Mais arrivons à la phrase le plus incroyable de toutes. .
« Elever les jeunes gens au xix* siècle connue s'ils de- « vaient, en franchissant le seuil de l'école, entrer dans «la société de Grégoire VII ou de saint Louis, serait « aussi puéril que d'élever à Saint-Cyr nos jeunes officiers « dans le maniement du bélier et de la catapulte, en leur « cachant l'usage de la poudre à canon. » De gráce, expliquez-vous moins ironiquement sur un sujet qui touche de si prés à l'honneur de notre religion! Qu'entendezvous par élever les jeunes gens au xix* siècle, comme s'ils devaient entrer dans la société de saint Louis? Voulezvous parler du costume, de la langue, de l'écriture, des chroniques, des paladins, des troubadours, des tournois? Mais vous savez bien que personne n'a pensé à cette fantasmagorie parmi les adversaires de votre loi; vous
n'ignorez pas qu'aucun Don Quichotte n'est sorti des petites phalanges sacrées, cantonnées dans les maisons exclusivement religieuses báties à l'écart sous le monopole universitaire. C'est impossible, vous confessez vousméme qu'il s'agit des principes. Vous voulez mettre les jeunes gens d'élite à l'abri de la dérision, du dénigrement, de l'antipathie qu'ils rencontreraient dans une société qui n'est pas préparée à une réforme radicale, à raison des principes de leur éducation irréprochable au point de vue religieux. D'ailleurs en prenant deux saints (quoique vous n'en ayez osé nommer qu'un) pour caraciériser une époque reculée, il est clair qu'il s'agit dans votre pensée de la différence que vous voulez mettre entre le catholicisme dans l'éducation au moyen âge, et le catholicisme dans l'éducation au xix* siècle.
Et là-dessus vous prétendez qu'il serait puéril de donner aux jeunes gens du xix* siécle, le catholicisme de saint Louis et de saint Grégoire VII ? Mais c'est le contraire qui est puéril. Il est puéril de vouloir inculquer au xix? siècle un autre catholicisme que celui du xnr°. Mais ce qui n'est plus puéril, c'est la témérité qui vous a fait dresser cette équation : L'éducation catholique au siècle de Grégoire VII oude saint Louis, est à l'éducation catholique au xix* siècle, ce que lacatapulte et le bélier sont à la poudre à canon. Quelle idée vous faites-vous donc de la société catholique de saint Louis et de saint Grégoire VII? Vous ne le dites pas, mais nous pouvons en juger par le bilan que vous dressez de la société catholique du xix* siècle ; le voici :
« Catholiques zélés ou tiédes, fidèles ou infideles,
« catholiques de routine et d'habitude, catholiques mili- «tants et apôtres volontaires, catholiques qui l'étaient « hier et qui ne le sont plus aujourd'hui, catholiques qui « ne lesont pas aujourd'hui et le seront peut-étre demain, « l'Église nous tient tous pour ses enfants qui l'affligent « ou la réjouissent, qui la détendent ou l'abandonnent, « qui se sauvent ou se perdent, mais des enfants tous «enveloppés dans son amour, tous compris dans sa « sollicitude. Ces nuances, quelque malheureuses qu'elles «solent, ne se tranchent pas par des actes législatifs. « Elles ne relévent ici-bas que du tribunal secret de la « pénitence, et sont inscrits dans le livre également mys- « térieux des jugements divins. » |
Des catholiques qui ne le sont plus ou qui ne le sont pas encore, des catholiques qui défendent l'Église ou qui l'abandonnent, qui se sauvent ou qui se perdent, vous appelez cela des nuances, des nuances imperceptibles à l'œil nu, et qui ne relèvent que du tribunal de la pénitence! Que diraient saint Louis et saint Grégoire VII, s'ils entendaient de pareils discours? Et cependant la société catholique de leur temps était aussi inférieure à la nótre que la catapulte et le bélier sont inférieurs à la poudre à canon? Que cette comparaison doit flatter les forces morales, indépendantes et inaliénables, dans leur honneur de citoyens du xix* siècle, et que l'aspect humain que va prendre l'Église à notre époque va changer d'obstacles en facilités! Si pour obtenir la solidarité, vous vous étes créé la nécessité de la condescendance, le sacrifice de saint Louis et de saint Grégoire VII paye tout. Il a de plus l'avantage de rendre les conditions
de l'alliance visibles, et il faudrait étre bien peu de son temps, bien étranger au milieu social, bien retiré à l'écart, bien cantonné dans la petite citadelle du bon sens et de la tradition, pour trouver « ces conditions im- « périeuses et vos complaisances mal calculées. »
Sacrifions donc la manière d’être catholique de saint Grégoire VII et de saint Louis! Quand on ambitionne l'expansion pour l'Église, on trouve une place dans son esprit large et dans son cour maternel, pour les catholiques fidèles ou infidéles, qui ne le sont pas encore ou qui ne le sont plus, qui se sauvent ou se damnent. Au fait il n'y a là que des nuances qui se dégradent à merveille. Mais quand il s'agit du catholicisme de saint Louis et de saint Grégoire VII, ah! pour le coup, les tons sont trop vifs, les couleurs trop insociables. Il serait puéril de l'admettre au bénéfice de la fusion du xix* siécle, il faut forger pour lui une séparation officielle, tranchée par un acte législatif. Si on avait la bonhomie de le faire rentrer avec les Jésuites dans l'éducation francaise, notre jeunesse, une fois arrivée à l'áge et à la liberté d'homme, aurait trop à en rougir. Qu'on porte au grenier ce catholicisme d'ancien régime avec les catapultes et les béliers. Le catholicisme libéral de 89 est seul digne de marcher de pair avec la poudre à canon, la presse, la vapeur, les chemins de fer et le télégraphe électrique. |
Nous retrouverons dans l'histoire du « Parti catho- « lique » une doctrine non moins suspecte, au sujet des principes de la révolution et du gallicanisme.