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LES PRINCIPES DE LA RÉVOLUTION

La thèse de M. de Falloux sur le régime parlementaire et les grand principes de 89, est un tissu très-serré de fines raisons et de sophismes déplorables. En entreprenant la tâche salutaire de déméler les unes des autres, nous sentons le besoin de nous armer d'un peu de patience, que nous prions le lecteur de partager.

Notre adversaire demande pourquoi imputer haineusement, exclusivement, tousles malheurs de notre áge à la tribune. C'est une injustice mal avisée, que nous ne sentons pas sur notre conscience. Les malheurs de notre âge ont une cause complexe, qui, loin d'être unique, pourrait s'appeler comme le démon de la pécheresse de l'Évangile : légion. Quelque part qui revienne dans nos désastres aux provocations de la tribune, il n'est personne qui lui attribue la totalité des fléaux dont nous sommes les victimes. La presse, par exemple, est à nos yeux un des plus grands coupables de notre áge, et nous en pensons autant de mal que l'auteur du « Parti catho- « lique, » sans lui porter le méme respect.

Mais ce manque de mesure dans l’accusation est une des manies de son réquisitoire. Aussi nous avait-il accusés déjà dans les paragraphes précédents d'avoir regardé que tout le mal de l'ordre social venait exclusivement du collége, et que tout autre soin que celui de le réformer était superflu ou profane. Puis il avait vu ces mémes

hommes qui avaient voulu réduire toutes les préoccupations de la société à la réforme du collége, réduire la réforme du collége elle-même à une seule question, le choix des livres. Les sophismes s'engendrant les uns des autres, voilà maintenant le même homme qui nous impute la pensée de réduire toutes les préoccupations de la société à l'abolition de la tribune. Il y a bien encore quatre ou cinq bétes noires qui sont exclusivement et uniquement à nos yeux la source de tous les maux d'icibas. Mais la route estlongue ou plutóttortueuse, et nous devons nous refuser le plaisir de compléter cette collection variée d'idées fixes.

« On a peine à comprendre comment des chrétiens « témoignent pour la parole cette horreur effarée. » — On a plus de peine encore à comprendre comment des lettrés qui lisent les Épitres des apôtres, ne sentent pas l'appréhension que la parole peut et doit causer aux chrétiens. De toutes les facultés de l'homme, la langue est celle que l'Esprit-Saint nous représente comme la plus dangereuse, et la plus impossible à discipliner.

« Qui donc a plus usé de la parole que l’Église, et qui «s’en est mieux trouvé? » — Votre statistique est faite bien à la légére. Nous la récusons positivement, et nous offrons de parier que le régime représentatif en France, depuis soixante ans, a plus parlé à lui seul que les conciles de l'Église en dix-huit siècles.

« Quelles assemblées ont soulevé et résolu des pro- « blémes comparables à ceux que l'Église soumet à ses « conciles? » —Nous demanderions plutôt quelles assemblées parlementaires ne se sont pas mélées de questions

qui appartenaient aux conciles. Sans alleren Angleterre, la terre classique de la tribune, où nous trouverions tous les dogmes portés l'un aprés l'autre au Parlement, est-ce que la constitution civile du clergé n'a pas été soulevée et résolue par l'Assemblée constituante? Est-ce que le concordat de 1817 n'a pas été débattu et écarté par la Chambre des députés? Est-ce que l'existence et l'institut des Jésuites, leur doctrine, leur morale, n'ont pas été l'objet de longs débats aux Chambres de la révolution de Juillet? Est-ce que la tribune piémontaise, depuis qu'elle est dressóe, a cessé de s'occuper des plus redoutables questions réservées aux conciles? L'assemblée constituante de 1848 s'est mélée de tout, depuis la robe du P. Lacordaire, jusqu'à la triade de M. Pierre Leroux. Les travaux et les paroles du comité des cultes ont été intarissables. Ils auraient dû rappeler à la mémoire que les parlements ne s’occupent pas toujours de budget et de charte, et qu'il n'y a pas de sujets qui les affriandent plus que la discipline de l’Église, le gallicanisme, la liberté des cultes, les droits de l'homme, c'est-à-dire, la définition « de dogmes d’où dépend l'avenir des âmes. »

« Quelles délibérations ont été plus indépendantes et « quelquefois plus orageuses? » — Orageuses, oui, mais il est étrange que vous souleviez cette remarque en faveur de votre thèse. Car si des hommes, assistés d'une grâce spéciale et d'une promesse de l'Esprit-Saint, sont entratnés par le fluide électrique de la parole jusqu'à l'orage, comment préserverez-vous des cataclysmes de lordre social les orateurs d'un parlement qui auront dédaigné d'ouvrir leur session par une messe de Ven: Creator, et

que l'ouragan de l'orgueil rationaliste emportera? — Indépendantes, non. Rien au contraire n'est plus dépendant que les délibérations d'un concile. Pour en être membre, il faut étre dans la communion du Saint-Siége, il faut l'ouvrir quand le Pape le convoque, le suspendre quand il en donne le signal, le transférer quand il lui plait, le dissoudre quand il commande la clôture; et enfin quand on a rempli toutes ces exigences qui sont de droit, pour lesquelles il n'y a besoin de recourir, ni au 18 brumaire, ni au 2 décembre, ni aux ordonnances de juillet, ni à l’article xiv de la Charte octroyée, il faut encore que le Pape approuve, s'il le veut, tout ce qui s'est dit et fait, comme à Trente, qu'il le modifie en l'expliquant, comme à Constance, à moins qu'il ne préfère biffer le tout, comme à Bâle. Un romatn tel queM. de Falloux ne bronche sur aucun de ces articles qui devraient cependant lui faire entrevoir les affinités du système parlementaire qu'il embrasse, avec le système gallican qu'il repousse. Il nous semble que les séances de l'Assemblée nationale en 1789, par exemple, étaient moins dépendantes que les sessions de Trente, et que l'improvisation de Mirabeau recueillie par la mémoire publique, sa réponse à M. de Dreux-Brezé, est plus insurrectionnelle que la théorie de Bellarmin sur les conciles.

« S'imagine-t-on qu'au temps où les tribunes étaient « muettes, les moyens de résistance et de contróle man- « quaient aux sociétés? Non, mais ils étaient autrement « répartis. » — Eh bien! que ne les répartissez- vous autrement à votre tour?

« Mais la société moderne est divisée, pulvérisée ; tout

« ce qui avait jadis corps et consistance n'existe plus. »

Et c'est dans une société divisée, pulvérisée, que vous proposez d'introduire le plus grand dissolvant connu, le régime de la parole? Mais vous voulez donc empécher toute cohésion, toute aggrégation; vous avez donc juré de ne jamais lui laisser reprendre, à cette poussière humaine, ni corps, ni consistance? Vous dites : Tout est pulvérisé, donc il faut la tribune. Nous disons : Il n'y a plus ni corps, ni consistance, donc la tribune est dangereuse. Quel est le meilleur enthyméme? |

« Mais alors, ce serait implanter le régime turc? » — Oui, le jour où l'Eglise ne serait plus libre, où elle ne ferait plus le contre-poids régulier auquel les sociétés divisées et pulvérisées par le libre examen peuvent aspirer, on ne serait plus séparé du régime turc que par la raison du souverain et l'imminence d'une réaction violente. Mais à qui estla faute, si ce n'est aux principes de la Révolution ?

« Un autre péril appellerait surtout linquiétude, ce « sont les affiliations occultes, les sociétés secrètes, com- . « pagnes inséparables du silence. » — Il serait plus historique de dire que les sociétés secrétes sont les compagnes inséparables de l'humanité déchue. Partout où il y aura des fils de Bélial, ils se reconnattront et s'assembleront dans les ténèbres. Il faut un parti-pris bien aveugle pour croire que les libertés de la tribune et de la presse dispensent des affiliations occultes. Mais quand a-t-on vu plus de sociétés secrètes que sous la Restauration? D'où sortaient les régicides de la monarchie de Juillet, et les professeurs de barricades sous la Répu-

blique de février? Où les loges maçonniques sont-elles plus effrayantes qu’en Belgique, au point que leurs sœurs des pays moins progressifs en ont peur et les renient? Où les Know-Nothings, ces Albigeoïis du Nouveau Monde, ont-ils recruté leur armée, si ce n’est au grand jour des tribunes et des journaux américains? Partout où la tribune et la presse existent, sans être soumises à l’Église, elles deviennent des machines de guerre aux mains des partis, et les sociétés secrétes se forment aussitôt pour apprendre à leurs suppóts la manière de s’en servir.

« Des pays qui ne participaient point à nos libertés « ont été désolés en 1848 par des scènes de lâcheté et de « meurtre dont Paris n'a pas eu à rougir. » — Quand ce serait vrai! Avons-nous jamais dit que la tribune et la presse fussent la cause exclusive de tous les crimes? Que ne pouvons-nous nous borner à cette simple justification! Mais il nous semble que l'auteur du « Parti catholique » est trop difficile à contenter en fait de noirceur de crimes, et qu'il a trop de peine à revenir du sentiment d'admiration que le peuple de Paris lui a causé en 1848. Pour nous qui ne devons à ce peuple mélangé que la vérité sans mélange, nous confesserons qu'il n'a rien à envier aux scénes de meurtre et de lácheté qui ont désolé les pays où nos libertés sont inconnues.Le meurtre de l'archevéque de Paris, l'assassinat du général de Bréa, atteignent le nec plus ultra des circonstances aggravantes, et nous ne voyons pas ce qui pourrait colorer les fronts que de pareils récits ne feraient pas rougir.

« Les annales de nos trente derniéres années de vie

« publique contiendront de douloureuses pages. Dans « cette courte période, la France a été d'agitation en « agitation, jusqu'à l'extréme péril. Ces agitations néan- « moins portaient en elles-mémes, Je crois qu'on ne peut «le nier, une vertu préservatrice... La publicitó nous « à perdus, mais aussi la publicité nous a sauvés. Dans « la perte comme dans le salut, la parole et le vote jouent «un rôle également décisif. Où voyez-vous ce miracle « de réaction s'opérer par les voies souterraines ? »

Nous voilà dispensés d'actions de grâces envers la Providence, à laquelle nous nous croyions miraculeusement obligés. Nos agitations avaient beaucoup de vertus, entr'autres la vertu préservatrice. Nous connaissions la belle métaphore des jeunes amants de la liberté de la tribune et de la presse : c'est la lance d'Achille qui guérit les blessures qu'elle fait. M. de Falloux y substitue un aphorisme politique d'un âge plus mûr : « La publicité « nous à perdus, mais aussi la publicité nous a sauvés. » C'est trop peu dire; la publicité fait des miracles : « Oü « voyez-vous ce miracle de réaction s'opérer par des « voles souterraines? » Voilà un miracle auquel nous prédisons un sort bizarre. Il sera cru de ceux qui nient les miracles, et il sera nié de ceux qui les croient...

On conçoit que ceux qui se fient à la vertu préservatrice de nos dernières agitations ne demandent pas mieux que d'en renouveler l'expérience, « qu'ils érigent en « maxime, qu'on doit peu s'inquiéter de ses fautes dans « l'ordre naturel, et qu'ils se reposent sur l'ordre sur- « naturel, » sur un miracle de réaction pour les réparer. Mais ceux qui croient à la vertu destructive de nos der-

nières agitations, ceux qui croient qu'à l'extréme péril du 24 juin 1848, la réaction a été due à un miracle de fidélité et de courage de lagardela plus mobile qu'on ait alignée sous un drapeau, miracle dont on ne pourrait demander le renouvellement sans tenter la Providence, ceux-là croient pouvoir nier que la parole joue un róle aussi décisif dans le salut que dans la perte, et ils ont pour eux l'Encyclique de Grégoire XVI.

Ecoutons ces paroles monumentales : « Mais, disait «saint Augustin, qui peut mieux donner la mort à l'âme « que la liberté de l'erreur? En effet, tout frein étant ôté, « qui pût retenir les hommes dans les sentiers de la vé- « rité, leur nature inclinée au mal tombe dans un pré- « cipice, et nous pouvons dire avec vérité que le puits de « l'abime est ouvert, ce puits d’où saint Jean vit monter « une fumée qui obscurcit le soleil et sortir des sauterelles « qui ravagèrent la terre; de là le changement des es- « prits, une corruption plus profonde de la jeunesse, le « mépris des choses saintes et des lois les plus respectables « répandu parmi le peuple, en un mot le fléau le plus « mortel pour la société, puisque l'expérience a fait voir « de toute antiquité que les États qui ont brillé par leur « richesse, par leur puissance, par leur gloire, ont péri « par ce seul mal, la liberté immodérée des opinions, la « licence des discours et l'amour des nouveautés. » — Pas un mot de la vertu préservatrice !

On nous demande «où nous voyons un miracle de «réaction s'opérer par les voies souterraines? » Cette question a quelque chose de particuliérement hardi sous le glorieux concordat de Pie IX et de François-Joseph,

qui n'ont pas l'air de mettre àla restauration de l'empire d'Autriche la condition de la liberté de la tribune et de la presse.

M. de Falloux, cédant à une veine de mélancolie politique, laisse échapper ces mots ou ces pleurs : « Le la- « beur, le combat sont la voie universelle. Montrez-moi « dix ans de la vie d'un homme sans miséres et sans «larmes, montrez-moi cinquante. ans de la vie d'un « peuple, méme sous la constitution la plus forte, sans « commotion et sans lutte ? S'il en était autrement, l'hu- « manité aurait depuis longtemps découvert le secret des « béatitudes inaltérables et elle lui aurait tout sacrifié ; « mais cette anticipation du ciel n'est point à notre portée, « aucune science ne peut la promettre, aucun siécle ne « l'a conquise, aucun régime ne l'a donnée. Le murmure « de nos impatiences n'est que l'un des gémissements de «lalongue plainte humaine que prolongera bientót à « son tour le murmure des générations suivantes. Il ne « s'agit donc pour l'homme que de choisir entre les dif- « férentes conditions d'une épreuve inépuisable et inévi- «table. Ceux qui lui conseillent et lui promettent le. « repos dans l'abdication seront peut-être les premières « vietimes de leur méprise; ceux qui l'exhortent à pré- « férer les labeurs en plein soleil croient lui offrir le « meilleur conseil pour sa sécurité, comme pour son « honneur. » ,

Non seulement nous admirons l'éloquence poétique de ces hautes tristesses qui submergent par instants l'homme public, mais nous trouvons cette fois les véflexions qu'elles lui inspirent parfaitement justes. Oui, l'homme doit

choisir entre les différentes conditions d'une épreuve inévitable. Il ne doit pas prendre ces conditions au hasard; car les unes sont bonnes et les autres sont mauvaises, dans ce combat qui est la voie universelle. Sans prétendre épuiser ou écarter l'épreuve humaine, il faut viser, sous peine de fatalisme, à la rendre plus légère à notre faiblesse et plus propice à notre vertu. Ce choix est la tâche de notre discernement et de notre liberté. Si nous dissuadons l'homme de notre temps d'adopter en principe le système parlementaire, ce n'est pas que nous entendions lui conseiller le repos, et le lui promettre dans l'abdication, c'est que nous eroyons que ce principe ne vaut rien pour sa sécurité et pour son honneur.

Nous avons à nous expliquer sur ce point. Aprés avoir réfuté analytiquement, une à une, les assertions inexactes de notre adversaire, il s'agit de donner notre synthése à notre tour, et nous n'avons nulle envie d'échapper à cette condition, la plus loyale comme la plus critique de toute réfutation.

Le systéme parlementaire actuel ayant pour base le libre examen, est radicalement impuissant à sauver la société, et le bien qu'il peut lui faire viendra toujours de circonstances accessoires qui commettront des inconséquences à son principe. Depuis que les races européennes ont recu le baptéme, elles ne peuvent plus se.sauver méme civilement, que parla morale de l'Évangile, appliquée à l'État comme à l'individu. Or, un parlement moderne, reposant sur une loi électorale, indifférente en matiére de religion, ne peut étre qu'un amalgame de beaucoup de libres penseurs et de peu de catholiques.

Mais les libres penseurs, même en admettant de leur part l’usage le plus légitime de la raison, ne peuvent arriver à connaître et à légiférer qu'une morale purement naturelle. La morale chrétienne, qui est une morale révélée, dépasse leur faiblesse et surtout la témérité de leurs forces. S'ils n'en usent pas, ils restent stériles, et s'ils en usent, ils deviennent anarchiques. Il est impossible à des législateurs non soumis au Saint-Siége de statuer sur des lois qui doivent être chrétiennes dans leur essence. Ils ne peuvent recevoir que de lui les maximes de cette morale, qui n'a pas été dite aux anciens, pour en faire passer l'esprit dans les dispositions civiles, politiques, internationales, qui ressortissent de leurs attributions. | Une des plus grandes illusions de ce temps, que nous avons le regret de voir partagée par M. le prince de Broglie, dans son ouvrage sur l'Église et l'Empireromain au IV* siècle, est de croire que les hommes qui se disputent entreeux sur les dogmes confessionnels peuvent s'entendre sur la morale chrétienne. Pas le moins du monde : si nos dogmes ont des points accessibles à la raison humaine, comme l'existence de Dieu et l'immortalité de l'áme, la plupart d'entre eux ont besoin, pour étre connus, d'une révélation qui les apporte du ciel et d'une autorité divinement constituée qui les explique. Or, c'est exactement la méme chose pour la morale de Jésus-Christ. Elle est tellement liée à ses dogmes, tellement supérieure à la raison dans ses motifs, tellement réservée dans ses plus chéres vertus, comme l'a dit excellemment le P. Lacordaire au cours de ses plus belles conférences, que qui-

conque ne s'appuie pas sur la foi et la hiérarchie catho- Jique ne peut pas en disserter. La beauté morale de l'Évangile étant restée plus familière à l'Europe que sa beauté dogmatique, après la chute de la république chrétienne, nos habitudes irréfléchies peuvent nous faire quelque illusion sur ce point pour un peu de temps ; mais il suffit de sonder un peu la question pour s'assurer que le libre examen, livré à lui-méme, ferait de la morale évangélique la méme ruine que du dogme, et c'est ce qu'on a pu pressentir déjà dans tous les pays et dans tous les temps, oü par une cause quelconque il y a eu éclipse du soleil de l'Église catholique.

Comment? il faudrait un sénat conservateur pour déclarer que telle loi n'a rien de contraire à la constitution de l'empire, et-qu’en conséquence ce haut gardien du génie dynastique ne s'oppose pas à sa promulgation, et il ne faudrait pas un sénat conservateur, le Pape et les conciles, pour déclarer que vos lois, fabriquées par une majorité cosmopolite de croyances, sont conformes à l'esprit de celui qui a dit : « C'est par moi que les législa- « teurs décrétent des lois justes ? »

Reprenons tous ces principes sous la forme d'une date, et réfléchissons avec M. de Falloux qui nous y invite, « avant de prendre contre 89 une attitude positivement « agressive, avant de rayer ce mot à toujours de la « langue chrétienne. »

« Lorsqu'en 1814 la maison de Bourbon remit le pied « sur la terre de France, ce mot pouvait présenter encore « un probléme. Peu d'années aprés, lorsque la Restaura- « tion, lorsque l'extréme droite elle-même, eurent con-

« sacré l'égalité devant la loi, Jaliberté religieuse, l'égale « répartition des impóts, l'intervention du pays dans le « le vote et le contróle de ses deniers, 89 ne fut plus un « probléme, il fut une solution. Personne, esprit fort ou « esprit faible, n'y pouvait plus rien. Aujourd'hui, aprés « tout ce qui s'est amoncelé d'événements depuis 1814 , « chez nous et autour de nous, 89 n'est pas seulement «une solution, c'est un lieu commun, c'est le résumé « rapide et vulgaire à l'aide duquel les hommes sensés « en finissent avec les esprits faux de toutes les coteries, «survivant aux partis pour ies parodier. 89 a servi à « M. Berryer età M. de Montalembert comme à M. Thiers « et à M. Odilon Barrot, contre les démagogues de notre « temps qui nous poussaient à grands cris vers 90, 92 et « 93. Non seulement 89, défini et interprété comme il « doit l'étre par les esprits sages de toutes les opinions , « n'a rieh d'antichrétien, il n'a méme rien d'antimonar- « chique. »

S'il vous plait, qu'entendez-vous par ces mots : « 89 ne fut plus un problème, il fut une solution ? » Comment! pas une transaction entre des difficultés actuellement insolubles, mais une solution véritable, un principe plus parfait que celui qui présidait à l'ancien ordre social , une solution mürie par les améliorations antérieures et les transformations successives, vis-à-vis de laquelle les solutions précédentes, celles de saint Louis et de Grégoire VII, doivent étre réputées « rétrogrades et capables de res- « serrer les voies de la civilisation ? » Mais, suivant vous, qui a donc porté cette grande décision ?— La Restauration et l'extréme droite. — Nous ne manquons d'un respect

relatif ni pour la Restauration ni pour l'extrême droite : cependant nous ne pouvons aller jusqu'à leur reconnaître le droit d'inscrire un mot dans la langue chrétienne, ou d'en retrancher un seul. Tant que nous ne verrons pas le principe de l'égalité devant la loi pris dans le sens de la liberté religieuse, consacré par une Encyclique, nous regarderons que la Restauration et l'extréme droite sont des autorités trop légères, pour proclamer la définition d'un dogme nouveau parmi les droits de l'homme, et nous croirons que les esprits forts et les esprits faibles n'y peuvent rien, quand méme on y ajouterait les autres noms que vous avez cités, M. Berryer et M. de Montalembert, M. Thiers et M. Odilon Barrot.

Nous sommes beaucoup plus de votre avis quand vous dites que 89 est devenu un lieu commun. Mais nous ignorions la dignité d'un lieu commun. Nous.ne savions pas qu'il füt de sa nature supérieur à une solution métaphysique. Cependant il ne faudrait pas abuser du lieu commun, et il nous semble que vous le faites un peu, quand, au lieu d'alléguer des raisons décisives en faveur de 89, vous vous bornez à des fanfares communes en son honneur; « 89 est le résumé rapide à l'aide duquel les hommes sensés en finissent avec les esprits faux. » En finissent ! Vous ne savez pas encore qu'il n'y a rien de fini en France, ni une institution, ni un parti, ni une idée? Vous nous rappelez les orateurs officiels qui parlent depuis soixante ans de fermer l’abîme des révolutions qu'un accident rouvre toujours. Concluez fièrement «que 89, défini et interprété comme il doit Pétre, n'a « rien d'antichrétien , » mais gardez-vous bien de cher-

cher la définition et l'interprétation de 89, communes aux esprits sages de tous les partis, parce qu'elles n'existent pas.

Voyons si vous serez plus heureux à prouver que 89 n'a rien d'antimonarchique, si vos raisons sont meilleures en baissant de ton.

« Quand on l'envisage de sang-froid, on y reconnait « une date plutót qu'une origine ; ah! ces bréves syllabes « ne contiendraient pas tant de choses, ne soulèveraient «ou n'abaisseraient pas magiquement de soudaines « tempétes, si elles ne représentaient que l'improvisation « d'une assemblée effervescente. Les utopies de la Cons- « tituante, les crimes de la Convention ont laissé derrière «eux la méfiance et la terreur. C'était là l’œuvre de la «révolution proprement dite, l’œuvre de la passion, de « l'aveuglement, l’œuvre du 14 juillet et du 6 octobre, «du 20 juin et du 10 aoüt. Ce qui y a survécu était « l’œuvre de la monarchie et l’œuvre du temps. Ce n'est « pas dans une sanglante promenade avec des têtes au « bout des piques, ce n'est pas dans l'assaut des Tuile- « ries ou de la salle des Feuillants que sont nés les trois « ou quatre principes devenus la base des sociétés mo- « dernes; ils sont nés des efforts, des pensées, des ré- « formes autant que des fautes de la monarchie durant « deux siècles. »

Pour le moment, nous ne demanderons pas si la révolution n’a pas été une logicienne, et si les restaurateurs qui admirent 89, sans vouloir 90, ne sont pas d'honnétes inconséquents. Allons ailleurs. Vous nous dites que 89 est né des efforts, des pensées, des réformes autant que

des fautes de la monarchie depuis deux siècles. Vous avez grandement raison sur l'origine : 89 est né de la réforme du xvi° siècle. Henri IV a recueilli ce germe, il a semé ce grain sur le sol de France. Resterait à savoir si la réforme, le protestantisme, le libre.examen, ne sont pas anti-monarchiques. Votre collaborateur du Correspondant, M. Auguste Nicolas, a fait un livre pour prouver qu'ils l'étaient. Mais comment ces trois ou quatre principes devenus la base des sociétés modernes, ont-ils pu naître des efforts, des pensées, des réformes, autant que des fautes de la monarchie? S'ils sont nés des réformes, comment sont-ils nés des fautes? Et s'ils sont nés des fautes, comment peut-on y voir des réformes et des progrès? L’esprit ne peut se rendre compte de cette naissance hybride. Les fautes amènent des transactions où la nécessité du fait subordonne les principes, pour user d'une locution que le Moniteur a créée. Les réformes, au contraire, sont la victoire des principes sur le fait. Comment la logique peut-elle fusionner la transaction et la réforme?

Vous croyez couvrir les principes de 89 du respect qui est dà à la mémoire de l'infortuné Louis XVI et des hommes les plus monarchiques qui ont hérité de ces pensées jusqu'à ce jour. Vous dites que 89 est le point convenu oü les esprits sages et clairvoyants de l'ancienne Société se sont rencontrés avec les esprits honnétes et intelligents de la société nouvelle. Mais nous répondons que cette sagesse, cette clairvoyance, cette honnéteté et cette intelligence ne sont à nos yeux, éclairés par la tradition et la définition de l'Église, qu'une illusion plus ou moins innocente suivant sa nature, plus ou moins invin-

cible dans chaque individu, mais une illusion pure que le dénouement des événements appelé par vous fatal et par nous logique, aurait dà dissiper depuis longtemps.

Vous dites que Louis XVI, échappé aux forcenés de Varennes, n'en aurait pas été quitte pour punir, qu'il aurait dû prévoir et préparer tout ce qu'il avait jugé mûr pour des transformations et des améliorations. Mais à nos yeux ce qu'il avait jugé mûr était pourri,ce que vous appelez transformation n'était que la nécessité de transiger, et les améliorations dans votre pensée n'étaient qu'un sacrifice dans la nôtre. L'égalité devant la loi combinée avec la liberté religieuse, quand on les érige en principes, en bases des sociétés modernes, au lieu de les subir comme un fléau que les fautes de la monarchie nous ont amené non pas depuis deux siécles, quoique plus rapidement depuis cette époque, mais depuis le soufflet de Nogaret sur la face auguste de Boniface VIII, ces prétendus droits de l'homme ne sont pas autre chose que l'indifférentisme élevé à la dignité d'un aphorisme constitutionnel, et l'indifférentisme est ainsi caractérisé par Grégoire XVI : « De cette source infecte de l'indiffé-

« rentisme découle cette maxime absurde et erronée ou « plutót ce délire qu'il faut assurer et garantir à chacun « la liberté de conscience. »

Mais aprés la théorie, M. de Falloux en vient à l'application, et il soutient une thèse où brille son sens politique. Sous ce rapport nous sommes tout disposés à lui accorder gain de cause. Oubliant la question de droit, il se met à calculer les chances de durée et de succès des principes de 89. Il démontre fortbien que «la révolution ,

« n'est pas vaincue, qu'elle est rassurée, ce qui est bien « différent, que depuis soixante ans le pays a hésité sur « toute chose, excepté sur les quatre ou cinq notions gé- « nérales qu'à tort ou à raison on a rangées sous l'étiquette « de 89, » que ces principes sont infusés dans nos codes et dans nos lois, dans nos mœurs, dans nos passions, et que les écrivains de l'Un?vers seront morts depuis longtemps que les principes de 89 vivront encore.

Nous n'avons rien à contredire dans ces assertions ; elles nous paraissent exactes pour le présent et revétues d'une grande prohabilité pour l'avenir. M. de Falloux croit que nous aliénerons le pays si nous continuons d'attaquer, de contester 89. Nous comprenons que cette considération soit trés-importante pour celui qui a écrit : « la vie, c'est le vote. » Mais ceux qui prétendent plus à la vérité qu'au succès s'en inquiétent naturellement moins, et c'est à cause de cela qu'ils ne sont pas embarrassés de répondre à ceux qui s'imaginent les interdire en leur demandant : « Qu'y a-t-il donc de sérieux au « fond de votre pensée? » Cependant, méme sous le rapport du succés, nous prétendons n'étre pas d'aussi mauvais politiques que M. de Falloux paratt le craindre pour sa solidarité de catholique, et nous pouvons lui offrir des considérations en ce genre qui ne seront peut-étre pas sans mérite à ses yeux. | |

Il est trés-vrai qu'il y a dans l'opinion publique, en France, un double mouvement parmi les conservateurs et les progressifs. Comme il le dit, les Mounier et les Cazalés, qui représentent les premiers, existent toujours. Fatigués des abus de l'ancien régime, de sa corruption

et de ses scandales, après avoir cherché bien des issues à cette impasse où la monarchie était acculée en 89, ils n'en voient pas d'autre que l'adoption des principes qui se rangent sous cette date, en combinant mille moyens pour écarter 90, 92, 93. On y trouve toujours également les représentants des seconds, les Thiers et les Barrot, c'est-à-dire des partisans enthousiastes de 1789 et 1830 que l'expérience de 1848 a calmés, mais qui ne peuvent renoncer aux principes de 89 tout en détestant leurs conséquences.

Cette contradiction d'esprits éminents, partis de points opposés de l'horizon politique, s'explique par une observation ingénieuse que M. de Falloux nous propose, et qu'il oublie dans cette circonstance. « À ne parler que « du cœur humain, tel que chacun de nous est apte à le «connaître, en s'interrogeant lui-même, où avez-vous « pris que l'homme ne puisse étre inconséquent sans être «hypocrite? Depuis quand s'étonne-t-on de voir des « hommes sincéres n'entrer dans la vérité que par degrés, « en comprendre, en admettre certaines parties, en mé- « connaitre quelques autres? Depuis quand n'est-ce pas « une joie des chrétiens, plus heureux puisqu'ils possé- « dent la vérité tout entière, de venir aux attardés, de « leur tendre la main , et d'aider leurs premiers pas sur « une terre amie? » Eh bien, nous dirons à notre tour que les monarchistes qui ont accepté 89, sans prévoir 90, 92, 93, ont été des libéraux inconséquents sans étre hypocrites. Ils sont entrés dans l'erreur par degrés, ils n'en ont compris que certaines parties, et ils en ont méconnu d'autres que leur sincérité aurait aussitôt repoussées.

Les parlementaires, d’un autre côté, qui ont vu 1848 sortir de 1830, comme 92 était sorti de 89, et qui renoncent aux dates mal famées, tout en conservant celles qui leur avaient causé de paternelles illusions, ceux-là remontent dans la vérité, comme leurs adversaires descendent dans l'erreur, par degrés. C'est pourquoi nous voudrions aller au-devant du mouvement et de la résistance, tendre à droite et à gauche une main amie, et offrir à tout le monde, dans l'Encyclique de Grégoire XVI, la vérité tout entière, qui fait la joie des vrais chrétiens.

Nous dirions aux uns et aux autres : il n'est pas plus possible d'avoir les principes de la révolution sans leurs corollaires, qu'il n'est possible d'en retrancher les corollaires sans renier les principes. Les Anglais ont peut-être fait ce tour de force politique; mais si au-delà de la Manche on se sauve par les contradictions, comme le dit M. de Montalembert, en deçà on se perd par la logique, comme l'a dit d'Aguesseau. Le premier peuple subordonne ses idées à ses intéréts, le second ses intéréts à ses idées. Vous parlez d'observer la nature du cœur humain. Voilà le cœur anglais et le cœur français, nationalement, pris sur le fait. Ainsi faut-i! y compter : toutes les tentatives des partis honnétes chez nous, les uns pour s'arréter, les autres pour remonter, seront vaines, tant que vous aurez jeté les principes de 89 dans cet engrenage de dialectique formidable, qu'on appelle le cerveau francais.

Cependant nous convenons que les fautes (non les pensées, non les efforts, encore moins les réformes de la monarchie) ont rendu impossible le retour de l'ancien

régime, ce qui n'est pas très-fâcheux, mais aussi la conversion subite de notre patrie à ce qu'on appelle la théocratie pour l'effrayer, et qui n'est que la soumission la plus raisonnable à l'Église, ce qui est beaucoup plus regrettable. Il y a donc une transaction nécessaire. Nous en tombons d'accord, et de cette nécessitó nous concluons à l'adoption du fait de 89. 89 fait, nous convient comme à vous. 89 principe, blesse notre foi dans la tradition et dans l'Encyclique.

N'allez pas crier à la subtilité, à la restriction mentale. Vous avez été bien plus subtil que nous, quand vous avez distingué 89 conquête, de 89 principe. Si 89 n'est. qu'une transaction, un traité de Westphalie à l'intérieur aprés une guerre de trois cents ans, il n'y a plus de principe, plus de théorie de 89 à invoquer, plus de logique, plus de conséquences. 89 n'est qu'une délimitation. Si l'on se dispute sur un article du traité, on appellera non les raisonneurs, les idéologues, mais les experts en murs mitoyens ; non la tribune, mais la police. Et pendant cette trève, qui peut encore être féconde et glorieuse, si les partis sont sages; mais tréve en tout cas, car il n'y a de paix que celle qui est fondée sur les principes, nous tâcherons par une bonne constitution de l'enseignement .de refaire l'esprit public, de remettre en honneur non plus seulement la vérité partielle, la plus voisine des intéréts, mais la vérité compléte d'une politique plus sacrée que celle de Bossuet, et peut-étre viendra-t-il un jour où la France, instruite par la majesté de la doctrine catholique , romaine, et par la vanité des expériences sophistiques, voudra unir la foi de saint Louis et de saint

Grégoire VIL à cette poudre à canon que personne ne fait parler si bien qu'elle.

Sans doute les rédacteurs de l'Unzvers seront morts quand ce jour luira, et M. de Falloux aussi. Mais que lui importe à lui et à nous, si la France reste, et si nos services ignorés gisent dans les fondements d'une vrate restauration de la patrie?

Pour tendre vers ce but, nous aurons encore à lui proposer, au nom de la théologie, de corriger les idées qu'il s'est faites du gallicanisme.

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