LE GALLICANISME
L'auteur du « Parti catholique » croit qu'il n'y a rien de plus aisé que d'expliquer la différence radicale de la situation qui a été faiteen France à l'Église, soit en deçà, soit au delà de la révolution, et nous, nous croyons que ses comparaisons et contrastes péchent sous divers rapports canoniques. — Citons d'abord :
« Qui ne conçoit aisément la différence radicale de la « situation faite à l'Église, en decà ou au delà de la Ré- « volution française? L'Église de France autrefois était « tout ensemble un grand corps propriétaire et un grand « corps politique ; son influence temporelle marchait de « pair avec son influence spirituelle ; liée à tous les inté- « réts de l'État, elle pouvait seconder et entraver chacun « de ses mouvements. On n'occupe jamais un tel rang
« sans le payer par des servitudes. C’est rarement la « fortune qui affranchit, c'est beaucoup plus souvent la « disgráce. Tant que l'Église de France jouit des splen- « deurs de la prospérité, elle en subit les charges; la « principale et la plus naturelle fut la méfiance de l'État. « La monarchie française, fille atnée de l'Église, aura « pour impérissable gloire d'étre demeurée fidéle à ce « titre; mais on ne peut dire que ce fut sans de fréquen- «tes altercations. Les conflits renaissants de siécle en « siècle, au point de jonction entre les questions tempo- «relles et les questions spirituelles, les ombrages de « l'État se tournérent en habitude et en une sorte de « jurisprudence dont les hommes de loi devinrent les « gardiens. Cette jurisprudence finit par revétir une exis- « tence légale et porta un nom propre, le gallicanisme.
« Une révolution changea ou plutót brisa ces rapports. « Le clergé fut dépouillé de toute propriété et de toute « existence politique. Mais, comme la Providence se plaît « souvent à faire germer dans les événements le contraire « de ce que croyait y semer l'intention des hommes, deux « conséquences imprévues ressortirent de ce nouvel état « de choses. La matière première, la matière palpable « du gallicanisme venant à manquer, l'esprit gallican ne « sut plus à quoi s'en prendre et s'épuisa en tentatives « si évidemment injustes, qu'elles demeurèrent impuis- « santes. Secondement, le clergé lui-méme, se voyant « dépouillé, isolé, sans assemblées générales, sans déli- « bérations réguliéres, presque sans communications de « diocèse à diocèse, reconnut, plus unanimement qu’il « ne l’avait fait jusqu'alors, le besoin de son étroite union
« avec Rome; il-comprit que s'il ne se serrait pas tout « entier et sans réserve sous la houlette du pasteur des « pasteurs, il deviendrait, en peu d'années, le jouet des « gouvernements et la proie des discordes. L'ultramon- « tanisme désormais ressortait tellement de l'ensemble « de toutes les situations, qu'aucun siécle peut-étre n'a « vuun acte d'ultramontanisme comparable à celui que vit « notre áge, lorsqu'un gouvernement demanda à un pape « de remanier de fond en comble l'Église de France, de « disposer des siéges sans la participation des titulaires, « de trancher enfin, par acte souverain, les questions de « propriété ecclésiastique.
« L'ultramontanisme, qui devait inévitablement ins- «pirer la conduite des églises de France, inspira du « même coup la pensée de ses apologistes. Il enflamma « l'éloquence du comte de Maistre, les quinze années de « lutte du parti catholique dansles Chambres, l'apostolat « et les écrits du P. Lacordaire et du P. de Ravignan, la « réforme liturgique de dom Guéranger, la renaissance « catholique de toute l'Europe. La presse religieuse ser- « vit d'écho à ces grandes voix. Aujourd'hui, que devrait « faire celui qui, de dessein prémédité, se proposerait de « couper court à ce mouvement, de faire refluer vers le « lit délaissé du gallicanisme le courant des idées et des « sympathies ? Il devrait faire ce que vous faites : décou- « vrir, chaque matin, un nouveau terrain de collision «entre Rome et l'esprit du temps ; puis, dans la propor- « tion oü il parviendrait à la séparer de ses appuis natu- « rels, l'inféoder à un systéme politique portant en lui- « méme toutes les tentations de la puissance. »
Sans doute l'Église de France était autrefois un grand corps propriétaire et un grand corps politique, mais cette situation n'était pas un résultat de la faveur et de la fortune. Tous les canonistes ultramontains en conviennent, et Muzzarelli, par ses opuscules, est venu l'apprendre aux Frangais qui l'ignorent. Cette situation était l'état normal de l'Église dans la république chrétienne. L'Église ne tient pas de la concession des princes, son droit à la propriété; elle le tient de Jésus-Christ, elle l’a exercé méme sous les persécuteurs, et si elle avait besoin de l'octroi civil pour posséder, elle aurait été à l'état de vol quand elle posséda, sous les princes qui lui refusèrent ce droit ; ce que personne n'oserait dire.
L'Église était aussi un grand corps politique : l'Église et l'État étaient mutuellement solidaires l'un et l'autre, et ce n'était pas Jà un noble penchant contre lequel il eût été prudent de se mettre en garde ; c'était le résultat de la nature des choses. La France, fille atnée de l'Église, ne devait pas marcher en sens inverse de la civilisation chrétienne, et elle ne pouvait avoir pour régulateur de cette politique sacrée que le clergé de son Église, parce que son Église seule, en union avec le Saint-Siége, avait titre et compétence pour dire à l'État si ses lois et ses actes étaient conformes à la loi évangélique. Ainsi dans cette situation de corps propriétaire et politique, l'Église devait tout au droit chrétien et rien à la faveur des cours. | Mais il est faux d'en conclure que l'influence temporelle de l'Église marchát de pair avec son influence spirituelle. L'Église ne mérite point le reproche d'avoir ainsi
rompu l'équilibre de son institution. Son influence spirituelle surpassait de beaucoup son influence temporelle ; l'une était le principal et l'autre l'accessoire. M. de Falloux ne paraît pas se douter de l’injure qu'il fait à l'ancien clergé, du réquisitoire qu'il dresse contre l'histoire de l'Église de France, par ces mots que l'irréflexion seule peut rendre innocents : l'influence temporelle du clergé marchait de pair avec son influence spirituelle. Ne diraiton pas qu'il avait oublié le précepte de son mattre : cherchez d'abord le royaume de Dieu, et le reste viendra par surcroît ?
Nous allons voir à quelles fácheuses conséquences ces premisses inexactes doivent l’entraîner. L'Église n'était pas liée comme il le veut à tous les intérêts de l'État; il y a là une manifeste exagération; elle n'était liée qu'à ceux qui touchaient les intéréts spirituels. Jusqu'ici tous les publicistes ont reconnu des matières temporelles, d'autres spirituelles et d'autres mixtes. En disant que l'Église était liée à tous les intéréts de l'État, M. de Falloux suppose ou que toutes les matiéres sont mixtes, ou que l'Église se mélait des intérêts politiques purement temporels ; ce qui l'améne à dire qu'elle pouvait seconder ou entraver chacun des mouvements de l'État ; en quoi il oublie toute modération historique et théorique. L'Église ne pouvait entraver que les mouvements de l'État, qui pouvaient entraver eux-mémes les intéréts spirituels.
Aprés avoir fait un rang chimérique, usurpateur à l'Église, un rang que l'Église n'a jamais voulu occuper, M. de Falloux cherche à excuser l’État qui lui fit payer ce rang imaginaire par des servitudes trop réelles. Nous
avons vu que l'Église n'avait rien reçu en cadeau, rien qui ne lui füt dà substantiellement; par conséquent elle n'avait rien à rendre. Et si on l'avait avertie qu'en lui permettant d'étre corps propriétaire et politique, on lui accordait un droit de surérogation qu'elle aurait à payer par des servitudes, elle n’eût jamais accepté ce marché. Comme elle ne devait point sa fortune aux caprices des cours, elle n'avait pas besoin de la disgráce pour obtenir sa liberté. Elle devait sa fortune au droit divin de l'ordre social catholique, et sa liberté à la parole de Dieu qui est libre comme les rayons du soleil. Il est trés vrai que tant que l'Église jouit de la splendeur, de la prospérité, elle en subit les charges ; mais ces charges nous les entendons autrement que notre antagoniste. Pour nous les charges de l’Église sont la curatelle des pauvres, la majesté des temples, le patronage des sciences ; pour lui la charge principale et la plus naturelle de sa fortune , fut la méfiance de l'État. Nous n'aurions jamais cru pouvoir rencontrer sous sa plume une proposition aussi scabreuse. Comment! il est naturel que l’Église excite la défiance de l'État, quand elle jouit de ses conditions normales? Un État chrétien qui sait que l'Église est une institution divine et qui lui accorde en conséquence la richesse, les honneurs, le respect, qui sont nécessaires au parfait accomplissement de sa mission, cet État doit concevoir une méfiance proportionnée aux priviléges qu'il a reconnus à l'Église ? Mais s'il devait se méfier de ces priviléges , pourquoi les a-t-il reconnus, et s'il a eu raison de les reconnaitre, pourquoi aurait-il raison de s'en méfier ?
Ah ! nous concevons bien pourquoi vous parlez avec ce dédain sardonique de la société de saint Louis et de Grégoire VII? Ni l'un ni l'autre ne concevait comme vous les rapports de l'Église et de l'État, ni l'un ni l'autre ne posait vos dilemmes favoris : ou grandeur et servitude du clergé, ou disgráce et liberté! Sans doute les choses , par suite du péché , se sont trop souvent passées de la sorte, mais il n'était venu à l'esprit d'aucun catholique de trouver dans cet antagonisme la chose la plus naturelle. Quand l'Eglise raconte la légende des grands rois chrétiens, de saint Henri d'Allemagne, de saint Ferdinand de Castille, de saint Étienne de Hongrie, de sainte Élisabeth de Portugal, de sainte Marguerite d'Écosse, elle énumére pieusement les grands biens et les grands droits dont ils dotérent les couvents, les évêchés, les églises. Mais sices illustres fondateurs s'étaient doutés que la méfiance fût la servitude la plus naturelle attachée à ces biens et à ces dignités, à coup sûr ils n'eussent pas plus commis ces pieuses libéralités que l’Église ne les eût subies. ]
En émettant de pareils principes, vous ne pervertissez pas seulement le sens de l'histoire, vous fournissez encore des raisons gallicanes à tous les gouvernements actuels chez lesquels l'Église n'a pas été dépouillée, vous cependant qui prétendrez vous tenir sur le terrain laic et qui affirmez que si quelqu'un ressuscite le gallicanisme , ce sera nous. Quand le nonce Brunelli, négociant le concordat de 1845, cherchait à sauver du naufrage révolutionnaire l'ombre de l'ancienne splendeur de l'Église d'Espagne, vous, Ministre des cultes, vous l'auriez donc
averti que la méfiance serait la conséquence la plus naturelle de ses succès diplomatiques, et quand le gouvernement radical d'Espartero est revenu , vous, Ministre des cultes d'une reine moralement captive, vous auriez donc apaisé sa conscience en lui disant que la disgráce rendait à l'Église sa liberté ? Prenez garde à vos paroles : Comonfort vous écoute au Mexique, Cavour dans le Piémont et la révolution dans toute l'Italie.
Pie VIII s'inspirait à une source bien différente quand il a écrit son fameux bref à la province ecclésiastique du Rhin : Libera est sponsa immaculata Christi , et nulli humane obnoxia potestati. I] n'a pas distingué entre: l'Église parée de dignité et de richesse comme elle doit l'étre, et l'Église dépouillée par le génie et la rapacité révolutionnaire. Ce que Pie VIII a dit de l'Église, en général, il faut l'appliquer à toutes les églises particulières de la république chrétienne.
Cependant il est à croire que vos maximes d'État ne sont pas nouvelles et que vous n'avez pas le mérite de leur invention ; vous pourriez citer vos auteurs et nous croyons les découvrir. Quand Pie VI, inquiet pour l'État et l'Église des bouleversements qui sortaient de la pauvre cervelle du fils de Marie-Thérése, prit la peine de faire le voyage d'Autriche, là, à Vienne, dans ces pénibles entrevues qu'il dut supporter avec Joseph II et le prince de Kaunitz, il est probable qu'on lui parla dela richesse, de la splendeur de l'Église autrichienne, de ces grands corps du clergé hongrois, bohéme, slave, belge, dont l'influence temporelle marchait de pair avec l'influence spirituelle , influence qui pouvait entraver chacun des mouvements
du conseil aulique. Il est probable qu'on lui répéta que la charge la plus naturelle de cette prospérité était la méfiance de l'État, mais qu'il y avait un moyen bien simple d'écarter cette méfiance et de s'affranchir de tous les règlements du souverain : c'était d'abdiquer les honneurs et les biens que la longue suite des princes catholiques avait accumulés sur la téte de l'Église. La disgráce aurait rendu la liberté. Comment Pie VI aurait-il pu balancer, lui qui savait, d’après saint Anselme, que Dieu n'aime rien tant en ce monde que la liberté de son Église, s’il avait partagé d'ailleurs l'opinion de M. de Falloux, qu'on n'occupe jamais un rang sans le payer par des servitudes ?
Mais Pie VI ne connaissait pas cette maxime inouïe dans la tradition ecclésiastique ; il protesta , il demanda et la liberté pour le clergé et le maintien des biens et honneurs dont il était investi. Quelle a été l'issue de cette douce fermeté ? Aujourd'hui Pie IX recueille dans la joie les fruits de libéralité et de justice que Pie VI sema dans les larmes. Frangois-Joseph a succédé à Joseph II, et les maximes romaines aux principes joséphistes dans les conseils de la maison de Habsbourg. Le concordat autrichien sanctionne les propriétés de l'Église. Il accroît l'importance civile et judiciaire de l'épiscopat, et la confiance réciproque de l'Église et de l'État est la conséquence principale et la plus naturelle du nouveau concordat, qui semble fait exprés pour donner un démenti à toutes les théories parlementaires.
La monarchie française, la dynastie des Bourbons, aura moins la gloire d’être restée fidèle à son titre de fille
aînée de l’Église, que le regret impérissable d'avoir suscité à sa mère, l'Église romaine, de fréquentes et amères altercations. Quelles peines Henri IV n'a-t-il pas causées à Sixte-Quint et à Clément VIII? Louis XIII, entraîné malgré lui par Richelieu, s'est attiré les sévères remontrances du Saint-Siége, qu'un Jésuite a résumées sous une forme éloquente : Admonitio ad regem christianissimum. Les quatre articles sont autant de taches appliquées sur le soleil de Louis XIV. Louis XV , trop lâche pour occuper un trône si beau sans le payer par des servitudes honteuses, a chassé la Compagnie de Jésus. Louis XVI, héroïque trop tard , a signé la constitution civile du clergé et conduit la reine, le jour de Pâques, à la messe de l'intrus de Saint-Germain-l'Auxerrois. Or, dans toutes ces altercations, indignes de princes catholiques et de la race de saint Louis , l'Église et l'État ne se débattaient pas au point de jonction entre les questions temporelles et les questions spirituelles, il y avait empiétement manifeste et prolongé du temporel sur le Spirituel ; les droits éternels du Saint-Siége étaient odieusement violés.
Quand M. de Falloux dit « que les conflits renais- « sant de siècle en siècle, au point de jonction entre les « questions temporelles et les questions spirituelles, les « ombrages de l'État se tournèrent en habitude, » il entreprend une explication du gallicanisme, dont la témérité n'a pas d'égale; car il fait reposer la jurisprudence des parlements et le code de Pithou sur la nature des choses. En effet, que les hommes, clercs ou laïcs, usent ou abusent, qu'ils soient sincéres ou ambitieux, il y aura
toujours des matières mixtes, il y aura toujours un point de jonction entre les questions temporelles et les questions spirituelles. S'il suffit qu'il naisse des conflits à ce point de jonction pour que les ombrages de l'État soient naturels, pour qu'ils tournent en jurisprudence , alors le gallicanisme est de droit royal partout et toujours ; car il y aura partout et toujours une rencontre entre les deux puissances à leur point de jonction.
Jusqu'ici on avait donné une autre origine au gallicanisme, on avait cité des faits abusifs, des exemples fàcheux ; le clergé ou plutôt certains membres du clergé, quelques papes et des évéques étaient accusés d'avoir empiété sur les droits de la couronne, au lieu de s'en tenir au point de jonction. De là l'obligation d'armer d'une jurisprudence spéciale cette frontière de l'État, afin qu'elle ne fût plus envahie à l'avenir ; de là le droit cou- .tumier, les lois nationales et les appels comme d'abus. Mais si le manichéisme de l'Église et de l'État résulte non des fautes commises par les parties, mais de la nature méme des choses, une révolution ne pourra pas méme changer ou briser ces rapports. En effet, que peut faire une révolution? Peut-elle dépouiller le clergé de toute propriété et de toute existence politique ? Non , elle peut diminuer sa richesse et son importance, mais non les supprimer. Un clergé sans propriété et sans influence aucune est un clergé qui n'existe pas, parce que d'une part, un clergé si pauvre que vous le supposiez , s'il est en nombre suffisant pour remplir son ministére auprés du peuple, aura toujours une fortune dont la totalité aura son importance ; et d'autre part, comme il y aura
toujours une politique chrétienne et une politique rationaliste , il est clair que le clergé se devra toujours à luiméme d'entraver ou de seconder le mouvement de l'opinion publique, de telle manière que la victoire reste en définitive aux intéréts catholiques.
Mais quand méme on supposerait le clergé dépouillé de toute propriété et de toute existence politique, la matiere palpable du gallicanisme, suivant la théorie de M. de Falloux, ne viendrait pas encore à manquer. En effet, que le clergé posséde beaucoup , peu ou rien, cela empéchera-t-il les questions mixtes de continuer d'exis- . ter ? La question du mariage, par exemple, question immense à elle seule , sera-t-elle supprimée par la disgráce du clergé ? Il y aura donc, bon gré mal gré, dans toutes les hypothéses, un point de jonction entre l'Église et l'État, et si ce point de jonction suffit pour exciter la méfiance la plus naturelle de l'État envers l'Église, il faudra encore que ces ombrages tournent en habitude, en jurisprudence, en magistrature et en manuel du droit ecclésiastique frangais. M. Dupin avait raison. Le fait est que l'Église en France était aussi dépouillée que possible de biens et d'honneurs, quand ce bienheureux Manuel a paru. Le fait est que depuis la révolution , jamais le gallicanisme n'a manqué de savoir à quoi s'en prendre , et que la plupart de ses tentatives ne sont pas malheureusement demeurées impuissantes. Il suffit de rappeler les organiques , le concile de 1811, les arréts du conseil d'État, le rejet du concordat de 4847 par les Chambres, les circulaires de M. de Corbière sur l'enseignement des quatre articles, la suppression des brefs de Pie VII et de
Léon XII , la déclaration des évêques en 1826 , les vrais principes de l'Église gallicane de M. Frayssinous et les ordonnances, de M. Feutrier.
Passons à un autre point de vue. M. de Falloux, qui a témoigné de si tendres complaisances pour les droits de l'État, fait un, triste compliment au clergé. Il prétend que si le clergé a cessé d’être gallican, il le doit au nouveau régime qui l'a dépouillé de toute propriété et de toute existence politique. Ainsi le clergé riche et honoré aurait compris par continuation que l'affranchissement est le privilége dela disgráce, affranchissement auquel il aurait préféré de beaucoup les charges de la prospérité, dont la principale et la plus naturelle était la méfiance de l'État. Mais si le clergé est fait comme M. de Falloux le dépeint, comment le clergé n'a-t-il pas cessé de porter plainte dans ses assemblées générales avant la révolution contre les ombrages de l’État, contre les maximes de la jurisprudence, contre la tyrannie des parlements ? Comment allait-il déposer presque chaque année ses doléances au pied du tróne, au risque d'entendre le gránd chancelier lui répondre au nom du roi : «Mes Seigneurs, « on n'occupe Jamais un rang pareil au vôtre sans le « payer par des servitudes ? »
Entin si le clergé est devenu ultramontain aujourd'hui, ce n'est pas qu'il ait mieux étudié les questions théolegiques et canoniques, controversées entre gallicans et ultramontains, et qu'il ait amendé ses opinions. Non, il n'a que changé d'intérét. M. de Falloux nous le dit erûment : isolé, sans assemblées générales, sans délibérations régulières, presque sans communication de diocèse
à diocèse, le clergé /uz-méme reconnut, non pas le droit de Rome à son union plus étroite, mais le besoin de son étroite union avec Rome. La morale de l'intérét bien entendu, la politique lui fit comprendre mieux que la lumière du Saint-Esprit, que s'il ne se serrait pas tout entier et sans réserve, sous la houlette du pasteur des pasteurs, il deviendrait en peu d'années le jouet des gouvernements et la proie des discordes.
Que de choses nous aurions à dire sur cette manière d'écrire l'histoire du gallicanisme ! On a tellement perdu l'art de raisonner, que les contradictions ne coûtent plus, qu'on ne s’en aperçoit méme pas. En vertu de quoi, s'il vous plait, le clergé, après la révolution, était-il dépouillé, isolé, sans assemblées générales, sans délibérations régulières, presque sans communication de diocèse à diocèse ? N'était-ce pas en vertu du gallicanisme, des ombrages tournés en habitude , de la méfiance la plus naturelle de l'État? Et vous venez de nous dire que par suite de la révolution, la matière première, la matière palpable du gallicanisme venant à manquer, l'esprit gallican ne sut plus à quoi s'en prendre et qu'il s'épuisa en vaines tentatives! Mais il nous semble qu'il trouva bien après la révolution une matiére palpable, et que ses tentatives st évidemment injustes (il paraît qu'elles l'étaient moins quand le clergé était un corps propriétaire et politique), ne demeurérent pas tout à fait impuissantes, puisqu'il parvint à isoler le clergé et à lui ravir ses assemblées générales, sans lui rendre ses synodes et ses conciles provinciaux. Nous ne voyons pas ce que le gallicanisme aurait pu faire de plus injuste et de moins impuissant
au temps de la richesse et des honneurs, comment le clergó aurait pu étre un jouet plus passif entre les mains du gouvernement. Il nous semble méme que ie jouet était moins docile avant la disgrâce qui devait l'émanciper, puisque M. de Falloux avoue que le clergé avait alors pour défendre ses droits, sa haute position de grand corps propriétaire et de grand corps politique, avec l'influence temporelle qui en découlait, influence telle, qu'elle pouvait entraver chacun des mouvements de l'État. C'est donc vraiment la fortune qui l'avait en partie affranchi et la disgrâce qui resserra ses chaînes. Et s'il tomba aprés la révolution dans un rang plus humble que jamais, il paya aussi son abaissement par des servitudes plus dures que celles qui avaient payé sa splendeur.
Quant à la crainte d'étre la proie des discordes, ou cette réflexion qui motivait l'ultramontanisme du clergé lui-même, était tout aussi bonne à faire avant la révolution, ou il pouvait se passer de la faire aprés. En effet comment une Église riche et considérée aurait-elle eu la prétention de se sauver des discordes intestines, sans l'union la plus complète et la plus universelle sous la houlette du pasteur des pasteurs, et en se livrant à toute l'émancipation gallicane? Qui pouvait lui assurer ce privilége surhumain? Y a-t-il une promesse de Jésus- Christ qui garantisse la paix aux églises semi-séparées ? Le clergé des Bourbons de l'ancien régime. manquait-il de l'exemple de la division, que le jansénisme, favorisé par le gallicanisme, avait jetée dans les rangs de l'épiscopat? Enfin, humainement parlant, ne sait-on pas que
sile malheur réunit les hommes, la prospérité tend à relâcher les liens, parce qu'elle lâche la bride à toutes les passions qui luttent dans un corps contre l'unité? Si donc le clergé n'avait eu que des motifs humains pour resserrer son union avec Rome, au sortir de la révolution, sous l'empire du concordat, on aurait pu lui démontrer avantageusement que ces liens d'amour et de foi ne le délivreraient pas des chatnes du gallicanisme, et qu'il serait d'autant moins sujet à être la proie des discordes intestines, qu'il portait la part la plus lourde du malheur des temps. Mais M. de Falloux avait à pousser une thése qui ne s'arrangesit pas de cette exposition des faits, et il a dû modifier le tableau pour les besoins de sa cause.
Il a surtout commis une méprise radicale, il a confondu le gallicanisme du gouvernement avec le gallicanisme du clergé : deux choses qui ne se ressemblent pas plus que la méfiance des magistrats contre les óvéques ne' ressemble à la méfiance des évéques contre le pape. Il n'a pas vu que les évêques, défenseurs intrépides contre les parlements , étaient agresseurs téméraires contre le pape, que par conséquent leur opposition était double et en sens inverse. Cette omission suffirait seule à rendre complétement inintelligible cette phrase que nous avons déjà citée : « secondement, le clergé lui-même reconnut « le besoin de son étroite union avec Rome. » Comment, le clergé lui-même ? Mais pouvait-il donc être le dernier à reconnaître ce besoin ? Vous nous avez dit vous-même qu'on lui faisait payer ses honneurs et ses richesses par des servitudes. La principale charge qu’il en subissait
était la méfiance de l’État, les arrêts des parlements, les . appels comme d'abus ; et il aurait aimé le gallicanisme , cette machine de guerre qu'il trouvait dressée contre lui à toutes les issues de son ministére! non, le clergé avait plus de fierté. Aussi reconnaissez-vous qu'il y avait-de nombreuses altercations, que les conflits renaissaient sans cesse. Le clergé aurait donc dû comprendre que l'ultramontanisme sortait de l'ensemble des situations, comme vous dites ; et il l'aurait infailliblement compris, s’il n'y avait eu que le gallicanisme parlementaire, le seul dont vous parliez.
Mais il y avait un autre gallicanisme dont vous ne parlez pas. Des évéques riches et considérés, jouets des gouvernements et en proie aux discordes, avaient senti que s'il était avantageux à leur indépendance de repousser les prétentions de l'État, il ne l'était pas moins de s'exempter des droits du Saint-Siége. De là un autre gallicanisme aussi favorable aux prétentions épiscopales que l'autre était opposé à leurs droits, celui de 1682, qui n'a besoin ni de fortune ni d'honneurs pour couler à pleins bords, ni de disgráce ni d'impuissance pour tarir dans son lit délaissé. Le gallicanisme du clergé germe, quand l'homme ennemi sursème la zizanie dans le champ du père de famille, et il se dessèche quand le clergé se rappelle la prière du Prêtre éternel : Ut unum sint, sicut et nos unum sumus !
Ces préliminaires étaient nécessaires pour expliquer une dernière phrase qui, sans la séparation des deux gallicanismes , ‘est et demeure inexplicable. Vous dites qu'aucun siècle peut-être n'a vu un acte d'ultramonta-
nisme comparable à celui que vit notre áge dans le concordat de 1801. C'est vrai; mais il aurait fallu ajouter que ce méme acte constate l'existence d'un gallicanisme de l'État tel qu'aucun siécle n'en avait vu d'exemple ; quoique l'Église fût loin alors d'avoir droit aux servitudes qui résultent naturellement pour elle de la prospérité, et que ce fût le cas pour la disgráce , ou jamais, de l'affranchir. Quand le pape remania de fond en comble l'Église de France, disposa des siéges sans la participation des titulaires, ne dit mot des religieux , trancha les questions de propriété ecclésiastique, et fut réduit à protester inutilement contre les organiques et le mariage civil, il céda à la pression d'un gallicanisme inouï de l'État, que le malheur des temps avait fait nattre et qu'il faisait supporter, et quand les évêques acceptèrent cet acte souverain du Saint-Siége, ils firent preuve d'une soumission ultramontaine, telle qu'aucun siècle peut-être n'avait eu occasion de la manifester.
Cette distinction était d'autant plus nécessaire à bien établir, que parmi les nombreux évéques qui suivaient la fortune des princes exilés, ce furent précisément les plus riches, les plus honorés qui firent attendre leur soumission au concordat, et précisémertt par ce‘double motif, que le gallicanisme de l'État leur était aussi odieux que le gallicanisme du haut clergé leur était cher.
L'ultramontanisme ne devait donc point inévitablement inspirer la conduite de toutes les Églises de France et de fait il ne l'inspira pas. Au trés grand nombre qui acceptèrent ses inspirations revient tout le mérite de cette grâce d'illumination et d'obéissance , et aucun fatalisme
historique ne peut disculper de leur faute Je petit nombre qui ne s'inspirérent pas du méme esprit.
Quoi qu'il en soit, le mouvement se déclara. Les sympathies revinrent peu à peu à l'ultramontanisme. L'esprit de Dieu souffle quand il veut, et les hommes de bonne volonté vont oü il les porte. Mais si quelqu'un avait pu couper court à ce mouvement encore si faible, et faire refluer vers le lit du gallicanisme, encore gonflé des erreurs et des préjugés du xvi siècle, le courant des idées du xix*, à coup sûr c'eüt bien été l'apparition du comte de Maistre sur la scéne philosophique, cet homme d'une hauteur de forme égale à la hauteur de son gónie, qui découvrait tous les matins un nouveau terrain de collision entre Rome et l'esprit du temps, qui ne se contentait pas de flageller Bossuet, dont la gloireimmense n'avait pas encore subi un bénéfice d'inventaire dans l'esprit du clergé français, mais qui vantait un jour le pouvoir
indirect du pape sur le temporel des rois, évoquait des ténébres du moyen-áge la société de saint Louis et de saint Grégoire VII, et le lendemain écrivait ses lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition d'Espagne. À ne prendre que les faits tels qu'ils se traduisirent dans l'esprit des classes moyennes, incapables de suivre le vol de son génie qui surmontait le présent pour sauver l'avenir, nul plus que le comte de Maistre n'enracina en France le préjugé absurde qui imputait à la religion et à la royauté un attachement incorrigible au passé, une incompatibilité sourde avec les temps nouveaux, nul ne préta sans le vouloir à la Restauration des liens plus étroits avec le despotisme et la théocratie, et cependant vous avez raison
de dire que l’éloquence du comte de Maistre enflamma les quinze années de lutte du parti catholique, et que le presse religieuse servit d'écho à sa grande voix. Le parti catholique disait alors : S? homintbus placerem , Christ servus non essem. Voilà ce qu'il a été ; que deviendra-t-il, s'il veut changer ?
Restons-en là. Nous n'avons aucune envie de rappeler une querelle apaisée à la surface ; mais puisque M. de Falloux donne une seconde édition de son « Parti catholique, » et que dans l'introduction il affirme naivement qu'il reste sur le terrain laïque sans se mêler de théologie, nous devions protester contre cette illusion. Son intrusion dans les affaires ecclésiastiques est permanente, et nous aurions à doubler les considérations qui précédent, si nous prétendions énumérer toutes les réserves que la théologie aurait à faire contre son écrit.
— Qc mni —
S'il était loisible de sourire un instant en lisant une brochure trop célèbre, ce serait bien à l'endroit d'une ignorance sur le droit canon qui eût fait tort autrefois à l'éducation d'un enfant, et qu'un homme d'État peut afficher aujourd'hui presque impunément pour sa compétence à traiter la question italienne. L'auteur affirme couramment que le droit canon est inflexible comme le dogme, immobile au milieu des siécles et essentiellement distinct du droit légal. Or, la législation canonique existe
précisément dans l'Église, afin d'introduire un élément variable à cóté de l'immutabilité du dogme, et d'adapter les vérités et les préceptes de l'Évangile aux besoins et aux intérêts de la société, suivant les transformations qu'imprime à celle-ci le mouvement des siècles. En fait et historiquement, les applications du droit canon n'ont pas été identiques pendant deux siécles consécutifs du christianisme, et méme à Rome, où la tradition doit avoir naturellement plus d'empire que la mode, on ferait plusieurs volumes des amendements que la jurisprudence de l’Église a subis depuis 1800.
Comment se fait-il que ces notions préliminaires de la science catholique soient tombées à ce point dans l'oubli, en France où Napoléon a inauguré son règne par un concordat non moins célébre que son code, concordat qui a autant remanié les exigences du vieux droit canon que le code a changé l'ancienne législation civile?
On dit avec un respect dont l'exagération rendrait la sincérité douteuse : Les lois de l'Église ne supportent pas la discussion; elles doivent étre considérées comme une émanation dela divine sagesse. — Cependant quelles discussions n'ont pas précédé et souvent suivi la conclusion de tous les concordats modernes? Combien de temps et avec quelle liberté les conseillers d'État et les théologiens romains n'ont-ils pas discuté les bases du concordat français ? En Autriche, où la bonne volonté de François- Joseph semblait devoir aplanir le terrain, les obstacles inhérents à la nature des hommes n'ont-ils pas prolongé les conférences pendant des années? A présent méme, si le concordat de Wurtemberg est signé, ceux de Bade
et du Portugal ne sont-ils pas encore pendants? Rome peut trouver en certains cas qu'on abuse de sa longanimité et de sa condescendance; elle ne se refuse jamais à écouter les observations. Rome proclame trés-haut sans doute que ses dogmes et ses principes ne comportent pas la discussion et ne méritent que le respect ; elle ne cache pas davantage que sa discipline est destinée à changer suivant les temps et les lieux, d’après le plus grand bien des fidéles. Telle est la vérité sur le droit canon dans ses rapports avec les nations chrétiennes.
La brochure prétend que le droit canon constitue une difficulté plus inextricable, dans les États pontificaux, difficulté qui résulte de la complication du régime ecclésiastique et du régime civil centralisés dans la même main. Suivant elle, des abus réels, indépendants des hommes, inhérents à la nature des choses, naissent de cette confusion. Ces abus excitent au sein de la population romaine un esprit de mécontentement qui n’est contenu que par les baïonnettes étrangères. — Ne dirait-on pas que les sujets pontificaux n’ont connu la centralisation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel dans la main du pape, n’ont vu la tiare briller sur sa tête que depuis l’occupation française ? Et dans le fait, ils sont acclimatés à ce régime depuis Constantin et Charlemagne. Il y a plus de mille ans que la population romaine subit tous les abus indépendants des hommes, inhérents à la
nature des choses, qui naissent de la prétendue confusion du spirituel et du temporel. Il faut croire qu'elle les trouve facilement compensés par d'autres avantages, puisqu'elle a vécu si longtemps sans avoir besoin d’être contenue par des soldats étrangers, et qu'il a été si difficile de la rendre injuste et défiante :
Tante molis erat Romanam vVERTERE gentem !
L'état de choses que nous protégeons autour du Saint- Père, tous nos rois l'ont protégé, au moins par leur influence, depuis la dynastie carlovingienne, méme les plus enclins au schisme, témoins Philippe-le-Bel, Louis XII et Louis XIV, qui certes n'ont jamais pensé à altérer le caractére clérical du gouvernement romain. Loin de s'user et de se compromettre dans de pareilles conditions, l'épée de la France s'est retrempée et illustróe dans cette catholique chevalerie.
Serait-il plus vrai que la nationalité italienne eût le droit de se plaindre de l'antagonisme prétendu nécessaire entre la mission du chef de l'Église et la politique du Pape comme prince italien ? — La nationalité italienne, mais qui donc l'a créée et mise au monde moderne, qui l'a défendue, qui l'a embellie, qui lui a donné sa primauté de date, de rang, si ce n'est la papauté, pontife et prince tout à la fois? Comment cette cause omnipotente de l'assiette et de la grandeur de la nationalité italienne pendant mille ans, devient-elle tout à coup un obstacle insurmontable que les ancêtres n'ont pas soupçonné ?
On nous parle de l'Italie mére de la civilisation, on
NAPOLÉON ill ET L'ITALIE. 303
nous la montre dans la politiqne, dans la guerre, dans la législation, dans les lettres, dans les arts aussi bien que dans la religion, comme la patrie commune de tous les peuples civilisés. On ajoute que son influence sur le monde n'a jamais cessé. Aprés l'avoir subjugué, elle l'a éclairé; quand sa domination matérielle est tombée, sa domination morale a commencé. — Mais qui donc a fait cette Italie magnifique, merveille du genre humain? Oserait-on le nier? N'est-ce pae précisément cette papauté qui, au dire de la brochure, était réduite à sacrifier le devoir politique au devoir spirituel, et ce systéme qui imposait à la tiare la redoutable alternative d'immoler le prince au pontife ou le pontife au prince? N'est-ce pas ce droit canon appliqué aux intéróts spirituels et temporels, qui enseigné à Bologne, à Padoue, à Florence, à Naples et à Rome, a produit ees magistrats intégres dont les générations ont béni les arrêts, et ces jurisconsultes fameux que la majesté des lois regarde comme ses colonnes ? N'est-ce pas ce caractère absolument clérical des États romains, cent fois plus clérical qu'il ne l’est aujourd'hui, qui a été une cause active de prospérité pour cette portion centrale de l'Italie, un élément de force pour la papauté, et qui a donné à Rome en particulier cette préséance sur les autres villes de la péninsule, préséance consacrée par le temps, par la gloire, par l'admiration et par la piété de tous les peuples?
On ne craint pas d'évoquer les noms des grands Italiens. Ah! nous acceptons de grand cœur ces jurés de l'histoire. Dante, Pétrarque, les Médicis ont-ils donc reconnu pour leur mére et nourrice une autre Italie que
celle des Papes, souverains et pontifes? Le Tasse, Rapha&l, Michel-Ange, les Colonna, les Ursins, les Visconti, les Giustianini, les Spinola, mille noms illustres, ont-ils été soumis à une autre législation qu'à celle du droit romain corrigé par le droit canon ; et quelle stupeur, comme à la vue de la folie, méme les plus gibelines de ces glorieuses figures n'auraient-elles pas exprimée, si on était venu leur proposer de faire un pape qui ne füt pas roi chez lui, dans le domaine de saint Pierre, un code civil qui fût indépendant de la discipline ecclésiastique, en un mot, un droit public italien qui ne füt pas catholique ? — Oui, Pétrarque s'indignait à bon droit qu'on eût osé demander s'il était utile à l'Europe que la ville de Rome et l'Italie fussent unies par un intérét commun. Mais combien son indignation se surpasserait elle-méme, s'il se trouvait dans une réunion d'hommes politiques oü l'on osát poser cette question : Est-il utile à l'Italie que le lien qui la rattache à la ville de Rome dans un intérét commun, ne soit plus le dogme, le droit et l'autorité catholiques? |
Il n'est pas besoin de remonter à des siècles si reculés, à une époque pleinement chrétienne, pour retrouver chez les hommes d'État l'appréhension d'une Italie qui ne serait pas cléricale, comme du pire fléau qui püt menacer la sécurité des peuples et l'équilibre européen. Parlons d'Henri IV, puisque la brochure a cru trouver une auto-
NAPOLÉON Il] ET L'ITALIE. 305
rité dans ce roi mi-partie, le premier en effet qui ait cherché à concilier la France de l'ancien régime avec la France des nouveautés, l'ex-chef des protestants qui leur avait donné un état dans l'État, l'édit de Nantes à cóté du droit francais, et Sully auprés desa personne. Malgré l'insuffisance de ses vues dans la politique générale, Henri IV avait un bon sens pratique qu'on ne trompait pas aisément dans les questions qui le touchaient de plus prés. De méme qu'il avait senti qu'un roi de France huguenot était une chimére, ainsi avait-il compris que l'Italie devait étre exclusivement catholique, et rester dansla main du Pape comme le premier pays d'obédience. Si le midi papiste était entamé, que devenait dans ses combinaisons la pondération des cultes, et pourquoi lui-même, par sa conversion définitive, avait-il rangé la France parmi les puissances catholiques? Aussi vit-il d'un mauvais cil la lutte que la république de Venise, son alliée, avait engagée avec Paul V, et fit-il jouer les ressorts de la plus patiente diplomatie pour opérer une réconciliation. Il savait d'avance le profit que les menées de l'hérésie ne manquaient jamais de tirer de ces dissensions domestiques, il les devinait, et ordonnait à son ambassadeur, messire Canaye de Fresne, de les éventer et de les dénoncer au sénat. Ce qu'il en coûtait à une nation de perdre cette précieuse unité de foi, ne l'avait-il pas trop vu pendant un quart de siècle ? Ce souvenir animait son zèle quand il s'agissait de la conserver là où elle existait encore, surtout au centre de la catholicité. Canaye, Champigny et le cardinal de Joyeuse répétaient en son nom à la conscience du doge ces paroles de Pétrar-
que : « Si tu perdais l'Italie (en lui ouvrant la porte de l'hérésie), ne te persuade pas que Venise pourrait être sauvée, car elle est un membre de ce grand corps. » Mais quelle était donc cette brèche qui effrayait l’œil politique d'Henri IV sur la frontiére des Alpes, et par où il entrevoyait l'entrée de l'anarchie à la suite du protestantisme ? La Sérénissime République tentait alors un crime de lése-nationalité dont M. de Cavour vient de nous montrer le pendant. Elle avait dans ses théologiens politiques Fra Paolo et Fra Fulgenzio, les Nuitz et les Bianchi-Giovini de Turin, et Paul V l'avait soumise à l'interdit, précisément parce qu'elle voulait attaquer ce droit canon qu'Henri IV regardait comme le palladium du catholicisme italien. — Et, chose bien remarquable, puisqu'on chercheles parallèles, les articles du code canonique dont la République voulait se débarrasser comme opposés au droit de l'État, au progrés, à la civilisation, à tous les mots menteurs et sonores, dont on couvrait déjà l'infraction des traités et des lois, étaient précisément ceux qui établissent les immunités du clergé, ce for ecclésiastique qui vient de succomber dans le parlement piémontais sous les coups de la loi Siccardi; le tout accompagné de part et d'autre du bannissement des ordres religieux les plus populaires et les plus dévoués au Saint-Siége! Voilà ce qu'Henri IV ne voulut tolérer à aucun prix, paree que les intérêts politiques se eonfondaient ici avec les sentiments religieux, à ce point que Sully disait lui-méme, dans le projet de confédération des princes italiens, où il définissait d'une manière si intelligente la pensée de son maitre : « Sans que néan-
NAPOLÉON lll ET L'ITALIE. 307
« moins il ne fût rien changé en leurs possessions et « lois accoutumées. »
Qu'aurait donc dit l'habile politique qui fonda parmi nous la maison de Bourbon, s'il avait entendu parler du patronage de l'Angleterre sur un prince de là maison de Savoie, s'il avait vu s'élever des temples protestants audelà des Alpes, s'il avait lu les blasphémes vomis librement par une presse impie; et dans de pareilles circonstances, quel rôle croyez-vous qu'il eût assigné à son ambassadeur auprés du cabinet de Turin? Lui qui tenait à étre le légitime défenseur de la nationalité italienne, supposez-vous qu'il eüt regardé comme les bases les plus patriotiques d'une confédération de là péninsule un projet dans lequel la puissance protestante par excellence aurait eu le front de stipuler qu'on demanderait son intercession, qu'on la demanderait avant tout à l’Angleterre, et qu'on pourrait ensuite en parler au Pape, à celui, dit-on, qui personnifie l'idée la plus universelle etla plus puissante, qui rallie sur le sol de la péninsule les enthousiasmes et les respects, qui a donné à l'Italie ses arts, ses mœurs, sa vie sociale, qui a fait de Rome le centre de la terre et qui lui assure une seconde éternité !
Pompes orientales du style, vous vous trompez de latitude; vous auriez une couleur plus locale et plus vraie, - S'il s'agissait de l'Inde au lieu de l'Italie , et que l'Angleterre proposát une confédération de rajahs et beggums sous la présidence du grand Mogol, qui agirait lui-méme sous le bon plaisir d'un résident anglais... O indépendance italienne, que tu serais servile et renégate, si tu suivais les conseils de la brochure et que tu acceptasses
ce programme de lord Ponsomby! Est-ce aussi ton histoire, le travail des siècles, les traditions de ta splendeur qui t'avaient préparée à cette autonomie d'emprunt? Aprés cela, vous étes bien bon, vraiment, de discuter la convenance de créer en Italie un seul royaume, de faire des Italiens une république unitaire, pour répudier ensuite ces projets comme incompatibles avec le caractère, les mœurs, les précédents, le génie de la péninsule, afin de vous en tenir à un systéme de confédération qui a pour lui l'histoire, les traditions, la géographie du peuple que vous voulez régénérer. Mais, si vous avez le moindre souci de l'histoire, des traditions et des gloires de l'Italie à propos des reconstructions que vous entreprenez, dites-nous, dans quelles archives avez-vous découvert une Italie cliente de l'Angleterre, des Italiens composant avec le protestantisme , acceptant l'hérésie à leur foyer civil et domestique, des Italiens indifférents comme peuple en matiére de religion, des Italiens sécularisés? Vous ramasserez ce que vous pourrez dans les plus douloureux souvenirs de la papauté, et vous trouverez à grand'peine Arnaud de Bresce, Nicolas Rienzi, Etienne Porcari, c'est-à-dire quelques jours sur des siècles! L'Italie unitaire est un pays bien moins anti-traditionnel qu'une Italie où le clergé a perdu la prépondérance.
Cependant, il faut dire toute la vérité, les dithyrambes en l'honneur du Pape n'ont, dans l'esprit de la bro-
chure, qu'un sens rétrospectif. Le présent et l'avenir sont le revers de la médaille d'or que ces publicistes décernent à la Papauté. Aujourd'hui le Pape étend un sceptre de plomb sur un peuple immobile. Il le condamne à la nécessité des occupations militaires et à la fatalité des révolutions. Il enserre l'activité de l'Italie, au risque de la faire éclater, dans le cercle inflexible du pouvoir ecclésiastique.
Encore un coup, comment se fait-il que la papauté produise des effets si désastreux aprés avoir engendré pendant quinze cents ans une nationalité si forte et une civilisation si brillante? Qu'y a-t-il donc de changé en elle? Rien; et c'est précisément ce qu'on lui reproche. Le Pape aurait dà changer, parce que l'idée qu'il représente, bien qu'étant la plus puissante et la plus universelle, est néanmoins si faible et si étroite, qu'elle est incapable de soutenir et d'embrasser la civilisation moderne. Il faut entendre ce réquisitoire panthéiste de la brochure contre l'autorité catholique : Les lois de l'Église doivent étre considérées comme une émanation de la divine sagesse; mais cette divine sagesse n'est pas proportionnée aux lumières du xix* siècle. Le droit canon a pu s'adapter aux premiers temps de la civilisation, lorsque Charlemagne transportait dans ses Capitulaires les régles et les préceptes de la théocratie ; mais le droit canon ne saurait suffire à la protection et au développement de la société contemporaine. De là le malaise de l'Italie.
Ce passage nous apprend de grandes nouvelles que peu de personnes aurait pu deviner, à savoir : que la
théocratie régnait sous l'empereur, ou plutót sur l'empereur le plus puissant qui ait porté l'épée d'une main et le globe de l'autre, et enfin que Charlemagne, que le père de l'Europe ne sera bientôt plus qu'un petit homme en comparaison des grands hommes que nous allons produire.
Et d’où viennent donc ces nouveaux principes, causes de tant de merveilles, dignes de supplanter les premiers temps de la civilisation chrétienne, la papauté et Charlemagne ? — Ce sont les principes de la révolution française, principes tellement sacrés qu'ils ont justifié et qu'ils justifient encore des moyens de propagande que l'Église, au temps de sa toute-puissance, n'a jamais employés. Le respect des nationalités n'était plus qu'un intérét secondaire devant l'intérét gónéral qui nous forçait de faire accepter partout les grands principes qui avaient triomphé en France. Il fallait provoquer une immense transformation dans toute l'Europe, et vaincre tous les peuples au profit d'une expansion morale qu'ils avaient le tort de refuser. L'occupation militaire des nationalités étrangéres ne devait pas étre un fait provisoire, comme celui que nous voyons actuellement à Rome et dans la Romagne, bien que ce soit là le grand fait anormal qui menace le repos du monde; il s'agissait alors, par cette vaste prise de possession militaire, de vieillir chez les races rebelles aux principes de la révolution frangaise, afin de surveiller, de garantir et d'avancer T'éducation politique de ces peuples. |
Soit : que l'indépendance nationale passe au second rang et que l'éducation nationale confére une mission
supérieure à toute autorité dans le nouveau droit des gens. Mais il est malaisé de comprendre comment l'Italie sera plus italienne aprés avoir abdiqué son catholicisme national, et s'étre laissé jeter dans le moule d'une révolution dont elle n'a pas eu l'initiative et que des étrangers lui apportent les armes à la main.
En subissant cette transformation étrangéreà son principe historique, l'Italie aura-t-elle au moins la ressource de créer parmi ses enfants une unité de penser et de sentir conséquente aux principes de la révolution française ? Mon Dieu, non; car on propose, on impose encore à cette vieille mère de la civilisation européenne une autre institutrice politique que la France, c'est l'Angleterre. Elle aussi, ne s'est-elle pas intéressée au sort de l'Italie? Elle lui a envoyé un Mentor un peu impétueux peut-étre dans la personne de lord Minto, qui excita des impatiences et des illusions là oü il fallait surtout inspirer la modération et soutenir la fermeté. Mais enfin l'influence anglaise ne s'est pas démentie un seul jour dans les affaires de la péninsule. On la retrouve partout; on voit sa main dans les prétentions inspirées par la victoire comme dans les négociations qui suivirent la défaite. Enfin, lorsqu'au congrés de Paris, le comte Walewski crut devoir appeler sur l'état intérieur de l'Italie la sollicitude et l'attention des plénipotentiaires, lord Clarendon, avec l'autorité particuliére de son rang et de sa
haute expérience, appuya énergiquement les vœux du ministre de l'Empereur des Français.
Nous admettons tout cela, nous admettons l'alliance anglo-française, et nous croyons qu'elle est formée, puisqu'elle le dit, dans le but de soutenir partout la cause du progrés et de la civilisation. Mais il est un fait non moins certain, c'est que l'Angleterre et la France n'enseignent pas aux peuples qu'elles élévent la méme méthode pour arriver au but supréme qui est la raison de leur sainte alliance. — L'Angleterre est une nation libérale, et sa grande aristocratie s'est maintenue à travers toutes les crises de nos transformations sociales, parce qu'elle a toujours marché à la téte de la civilisation et du progrés. — La France de 89 regarde la noblesse comme condamnée à opposer une résistance inflexible à toute innovation, comme une sorte d'émigrée qui ne peut rien oublier ni rien apprendre. Il ne reste plus qu'à la dissoudre par le partage égal des successions. — Quand l'Angleterre soumissionne l'émancipation d'un peuple, et qu'elle en devient adjudicataire, les premières machines constitutionnelles qu'elle débarque sur son rivage, sont la liberté de la presse et la liberté de la tribune. — La France, au contraire, craint que, si l'on lâche les rênes aux libertés publiques, l'élément anarchique qui correspond à des passions violentes ne déborde et n'absorbe l'élément national, qui correspond à ce qu'il y a de plus impérieux et de plus légitime dans les aspirations des peuples. Elle pense que la dictature militaire est nécessaire à l'éducation de la liberté. — Le professeur de libéralisme francais dit que
NAPOLÉON lil ET L'ITALIE. 313
la liberté est le couronnement de l'édifice. — Les publicistes anglais prétendent qu'elle en est la premiére assise. — Aux nations qui sont en train de se régénérer, nous offrons le Code Napoléon, la séparation de l’Église et de l'État, le mariage civil, la conscription, la censure etle coup d'État du 2 décembre, comme des modéles parfaits à imiter. — Nos voisins préconisent le droit de primogéniture, l'Église établie, un clergé grand propriétaire privilégié avec des droits politiques, les engagements volontaires, la liberté des journaux et l'inviolabilité du Parlement. — En un mot, la nation anglaise est la négation vivante de la nation frangaise.
Voit-on maintenant le déchirement qui se prépare dans la péninsule, sous le prétexte d'unité? Que deviendra la jeunesse studieuse et pensante, quand l'Italie, pour étre elle-méme, retournera à l'école de deux grands maîtres, sans aucun doute, mais aussi complétement divisés dans leurs leçons qu'ils sont sincèrement alliés dans leur désir du progrès universel? La jeune Italie se divisera en Anglomanes et en Afrancesados. Ceux qui étoufferont à Paris iront respirer à Londres et vice versa. Dignes patriotes! où pourraient-ils être mieux que loin de leur famille et de leur patrie ?
D'autres divisions attendent l'unité qu'on prépare à si grand bruit et peut-être à si grands frais. Il restera infailliblement sur le sol sacré de l'Italie de vieux Italiens de l'école historique. Ceux-là resteront attachés au catholicisme et à son autorité cléricale par une de ces alliances qui ont leur base dans les mœurs d'un peuple et leur sanction dans la conscience. Ils représentent ce
que l'élément national a de plus vital, et ils suspecteront, avec la sainte jalousie du patriotisme, la main de l'étranger partout où ils l'apercevront dans les affaires du pays. L'idée italienne sera pour eux cette patrie qui compte tantôt deux millénaires de christianisme. Ils aimeront cette Italie des papes, naturelle à leur génie, à leurs mours, et conforme aux institutions et aux conditions géographiques de la péninsule. Ils s'assiéront et ils pleureront sur les plus grands souvenirs de leur histoire, en les voyant effacés et flétris par une plate contrefaçon. Ils croiront avec amertume que l'Italie ne vit plus de sa propre vie tant qu'elle n'est pas exclusivement catholique, et ils auront en faveur de leur croyance politique des autorités capables d'entretenir l'illusion.
Ainsi, loin d'unifier l'Italie, vous la divisez plus cruellement qu'elle ne l'a été à aucune époque. Elle a eu jusqu'ici des guerres intestines qui tiraient leur cause des rivalités de dynasties, de classes, de frontières, de formes de gouvernement ; mais ce qui a sauvé la nationalité italienne au milieu de ces déchirements dramatiques, c'a été la confédération unanime de son territoire dans le méme symbole révélé. L'Église survivait à toutes les inimitiés et les réconciliait toutes. Après chaque ouragan des passions méridionales, elle montrait la sérénité de son visage maternel, et d'une main plus puissante que les ruines et plus patiente que les rechutes, elle ne se contentait pas de relever la pyramide sociale, elle savait la replacer sur sa base.
NAPOLÉON Ii] ET L'ITALIE. 315
Vous répondez à ces observations que nous ne sommes plus au moyen âge, que l'unité de foi s'est brisée partout, et que dans toutes les nations européennes il a fallu faire une place, hélas! souvent la première, aux dissidents et aux indifférents. Historiquement, c'est vrai, mais la conséquence relative à l'Italie, que vous prétendez en tirer, est fausse. L'Italie est dans une position que nous n'appellerons pas exceptionnelle, mais à nulle autre pareille à Jamais, parce qu'elle renferme dans son sein et à son centre... la papauté! Qui dit papauté, dit un soleil surnaturel auquel un orbite de calorique et de rayonnement n'est pas moins nécessaire qu'à l'autre. Tant qu'il restera un catholicisme dans le monde, tant que les catholiques, groupés ou disséminés dans l'Europe et l'univers, compteront sur les tables de la statistique, non pour deux cents millions comme aujourd'hui, mais pour cent millions seulement, ils auront de droit des lettres de naturalisation à Rome, ils écraseront de leur majorité les Italiens indignes qui voteront contre l'histoire de leur pays pour se travestir en neveux de John Bull ou en petits-fils de Voltaire, et ils exigeront, par une pression supérieure à tous les arrangements de la diplomatie, que leur père, leur Pape ait une situation digne de lui et digne d'eux.
Voilà ce qui engendre la difficulté unique de la ques-
tion italienne, et ce qui fait toucher au doigt les mécomptes préparés à ceux qui, supputant qu'on a bien sécularisé l'Allemagne, la France, l'Espagne méme et toutes ses colonies, pensent qu'il n'est pas plus malaisé d'en faire autant de l'Italie. Ils comptent sans un hóte incomparable, le Pape, ce qui les forcera de compter deux fois. Pour séculariser les Espagnols, par exemple, il a suffi de disloquer par des intrigues l'assiette catholique du gouvernement, de corrompre les classes supérieures par la traduction de l'Encyclopédie et des mauvais romans de toutes les littératures, surtout d'empécher l'éducation de réparer tous ces désastres en di-persant les religieux qui lui donnaient son cachet clérical. En Italie, on peut parfaitement tenter des mémes moyens, mais quand ils réussiraient par toute la péninsule aussi bien qu'en Piémont, il resterait toujours ces centaines de millions d'Italiens qui demeurent au dehors, ces Latins, comme on les appelle, qui aiment le Pape comme leur souverain, et qui entendent voter au scrutin public, quelquefois armé, quand il s'agit d'établir la liste civile des prérogatives pontificales. Au fait, ils en ont bien le droit par tout ce que leurs péres et eux-mémes ont envoyé à Rome de richesses, de gloire, de piété et de sang.
Sans doute, il se peut que parmi ces millions d'Italiens hors cadre, il y ait des peuples qui, placés autour du Saint-Siége, éprouveraient bien quelque difficulté à pratiquer la foi, la soumission, la discipline canonique que suppose le titre de sujets du Pape, mais ceux-là mémes, pour peu qu'il leur reste de sang chrétien dans les veines, entendent sérieusement que les enfants de la
grande famille catholique, destinés par la Providence à faire le cortége immédiat de la papauté, subissent les charges en méme temps qu'ils héritent des priviléges de ce grand droit d'atnesse.
Le plus simple bon sens conservateur leur dicte cette manière d'envisager la question italienne. Se figure-t-on, en effet, les catholiques des cinq parties du monde, évéques, moines, prétres, religieuses, artistes, écrivains, soldats, venant chercher Rome chrétienne, et trouvant leur villesainte travestie, méconnaissable, tant elle serait ornée de glaces répercutant les scènes de la vie transalpine, et fraîchement décorée par les libertés publiques etle régime légal des pays progressifs? Dans ces bienheureux pays constitutionnels, le roi régne et ne gouverne pas. À Rome, c'est plus fort, le Pape bénit et ne règne pas. Un directoire exécutif, avec des Anciens et des Cinq-Cents quelconques, fait mouvoir la machine parlementaire, gouvernementale et administrative. La liberté des cultes s'épanouit au soleil de l'Italie avec une avidité proportionnée à l'attente si longtemps frustrée de ses désirs. Là bas, au bout du monde, aprés une année d'occupation de Canton, trente églises étaient déjà . debout, dans lesquelles trente cultes variés s'excommuniaient réciproquement aux oreilles des Chinois. Mais ici, au centre de la Méditerranée et au bout d'un chemin de fer, avec quelle ivresse égale à la facilité, les sociétés
bibliques de toutes les couleurs, françaises, anglaises, suisses, allemandes , américaines, ne viendraient-elles pas planter leur drapeau sur le Capitole, et apporter au plus épais de l'obscurantisme papal la lumière de la parole de Dieu! Le Pape ne sort plus des églises que l'État a affectées à son culte, la garde civique ayant déclaré qu'elle ne pourrait répondre de l'ordre public au cas d'une procession, ce que nous croyons trés-aisément. Les enterrements seuls, escortés d'une escouade de sergents de ville, permettent au bariolage des communions diverses de s'étaler au Corso et sur les places publiques. Mais il y a des meetings, des clubs, des loges maçonniques, où les citoyens se rassemblent. On peut entrer et entendre dire que la papauté est la grande prostituée de Babylone. Des journaux illustrés, un Fischietto, un Charivari, un Punch, un Asmodée, soumissionnent en gros cette grossière image et la revendent en détail au moyen de leur crayon quotidien. Bien entendu que le Collége romain et la Sapience sont sécularisés, ni plus ni moins que l'Université de France du temps de la Charte-Vérité, avec un monopole aussi tolérant. Tous les inspecteurs haranguant les jeunes éléves, ne leur diront pas eruement qu'ils sont destinés à assister aux funérailles d'un grand culte, mais il y en aura bien peu qui se refuseront le mérite de le donner à entendre.
Le premier acte du gouvernement laïque, de ce gouvernement qui pour la première fois ne se confessera pas, sera sans aucun doute la suppression dela Compagnie de Jésus. C’a été là le premier pas du Piémont dans la voie du progrés, et, comme dit la brochure, son influence est
NAPOLÉON Ii] ET L'ITALIE. 319
destinée à rayonner dans toute la Péninsule. Les biens des hospices seront naturellement désamortis et appliqués en rente 3 p. °/, à la direction générale de l'assistance publique. Mais que fera-t-on de tant d'autres couvents, repaires de fanatisme et d'oisiveté ? Ils seraient bien utiles pour des prisons, des casernes, des musées et des préfectures. Cependant il faut procéder avec prudence dans un pays si arriéré. On réduira les évêchés, les bénéfices, et surtout les ordres religieux. Les contemplatifs devront s'adjoindre une école ou une ferme. La loi ne reconnaîtra plus les vœux; elle limitera le nombre des novices et enlévera aux communautés la personne civile. Mais des motifs de haute politique, appris à l'école de M. de Cavour, empécheront de prononcer immédiatement l’incamération des biens ecclésiastiques. Il se passera quelque temps avant qu'on soumette au vote du budget, aprés les interpellations d'un M. Isambert, ou d'un M. Drummond, ou d'un Grand-Mattre Verhaegen l'existence matérielle du Pape, des cardinaux, des prélats, du clergé romain. Patience aux révolutionnaires; on y viendra.
La brochure l'avoue sans se douter de sa naïveté. Si la propriété des biens ecclésiastiques était assise sur les principes de la conscience et de la morale, méme sur les principes du droit canon, puisque suivant elle le droit canon est inflexible comme le dogme est immobile au milieu du mouvement des siécles, alors le Pape et la cour romaine pourraient compter que les bénéfices du clergé assureraient leur indépendance et leur dignité sous le nouveau régime comme sousl'aneien. Mais point.
L'inviolabilité de la propriété ecclésiastique repose, en Piémont, sur les principes de haute politique dont s'inspire M. de Cavour. La brochure le dit formellement. Mais elle dit aussi que la politique est changeante de sa nature, que le droit légal qu'elle promulgue est variable comme les besoins et les intéréts de la société. Voilà le Pape et les cardinaux bien garantis! Ne pourront-ils pas craindre que les raisons de haute politique qui protégent aujourd'hui les biens de l'Église ne soient précisément les raisons qui les attaqueront demain, puisque ces raisons sont si changeantes de leur nature? Il ne sera pas difficile de retrouver le discours de Mirabeau, où il prouve que les biens de main-morte ne peuvent suffire à la protection et au développement de la société moderne. Hélas! nous ne faisons pas ici des suppositions alarmistes. Partout où les grands principes révolutionnaires ont pénétré, l'Etat a demandé un pied dans les propriétés dites nationales, et a fini par en prendre quatre. Voyez la Suisse, le Portugal, l'Espagne. Le Mexique esten train de piller méme les biens meubles du sanctuaire, et si les autres républiques de l'Amérique du Sud ont les mains plus timides, on peut néanmoins prévoir l'époque où le dernier champ de l'Église sera mis à l'encan par ces mémes motifs de haute politique qui tiennent pour le quart d'heure M. de Cavour en arrét, à moins qu'un contre-courant conservateur ne souffle sur le monde et ne refoule le courant révolutionnaire. Or, la propriété ecclésiastique vendue, la cour de Rome inscrite au budget et son traitement voté par les députés du pays ou par les plénipotentiaires d'un congrès catholique, les plus
myopes ne voient-ils pas ce que deviennent la dignité du Pape, l'indépendance des bulles, la liberté du conclave?
L'indépendance absolue du Pape est donc une chose absolument nécessaire. Historiquement, elle a toujours existé, oui, toujours. Le Pape, chezlui, n'a jamais traité avec un pouvoir temporel. Est-ce que deux pouvoirs souverains, mis en contact immédiat, ne s'élident pas mutuellement? Ce n'est donc pasla donation de Constantin, ni la piété filiale de Charlemagne qui ont constitué la souveraineté temporelle du Saint-Siége; c'est la nature des choses. Le Pape régnait dans les catacombes, par le droit du martyre, avant d'étre couronné au Vatican par la gráce de Dieu et la volonté de la république chrétienne. Il ne pouvait pas reconnaitre à son flanc un gouvernement qui ne le reconnaissait pas. Il se cachait pour ne pas voir et ne pas étre vu; et quand le gouvernement a voulu le reconnaître, la première chose qu'il a sentie a été le besoin d'écarter son siége, et de mettre entre le tróne de César et la chaire de saint Pierre cet amortissement des collisions, cet aplanissement des difficultés, cet apaisement des passions, cette perspective du respect que la nature a nommée la Distance.
Mais la distance nécessaire à la liberté des mouvements de la papauté n'est pas assez grande ; sans cela une petite principauté d'Allemagne suffirait. La péninsule italique doit encore à l'Église une autre et plus ample concession
de terrain. Autour de la capitale du catholicisme doivent être installées les serres de reproduction de l'esprit ecclésiastique, la tribu de Lévi de la nouvelle alliance, le séminaire universel du clergé séculier, des professions monastiques, et de la propagation de la foi. Tout, dans l'ére ancienne comme dans les temps nouveaux, a contribué à donner à l'Italie ce caractére générateur de la vocation sacerdotale.
Les grands économistes qui s'inquiétent du déboisement de nos collines, de la disparition progressive de certaines essences forestières, du dépeuplement de nos bancs d'huitres, de l'urgence de la pisciculture pour réparer les ravages de mortalité que l'industrie moderne a causés au frai de nos cours d'eau, tous ces savants du règne animal et végétal ne réfléchissent pas que les vocations ecclésiastiques ne peuvent éclore et croître toutes seules, que leur incubation a besoin de précautions sacrées, que leur éducation réclame un régime discret, que tous les genres de civilisation ne sont pas propices pour assurer le recrutement de ce grand état-major général de la chrétienté, pour remplir ce cadre immense de cardinaux, de prélats, de nonces, de théologiens, de canonistes , de jurisconsultes, de liturgistes, d'hagiographes, de philosophes, d'historiens, de linguistes, d'archéologues, de controversistes, de réguliers, de moines, de contemplatifs, d'hospitaliers, d'ascétes, de prédicateurs, de missionnaires, de mystiques qu'on appelle l'Église romaine. Ils se figurent probablement que les fils de famille penseront aussi aisément à entrer dans l'état ecclésiastique catholique, avec ses dures conditions
du célibat, de la prière et de l'étude, n'importe dans quel milieu social, dans une ville de plaisirs comme Paris, dans une métropole commergante comme Londres, dans une cité militaire comme Berlin, ou dans un bazar de toutes les religions comme les États-Unis. C'est-à-dire qu'ils ne connaissent rien à la physiologie surnaturelle, et qu'ils ne soupconnent méme pas par quels phénomènes latents et actifs, par quels vaisseaux capillaires plus merveilleux que toute la création, Dieu, le père universel, engendre la vie cléricale!
Cependant, ils ne sont si aveugles qu'à l'égard de la vraie religion, car s'il s'agit del'Angleterre et de sa monstrueuse constitution , aussitót la lucidité leur revient. Ils conçoivent trés-distinctement et ils admettent volontiers que pour faire des révérends évéques, chanoines, curés et vicaires, vivant au sein du bonheur conjugal, il faille néanmoins une contrée réservée, des habitudes gothiques, une population tranquille et soumise à des priviléges universitaires, renouvelés ou plutôt conservés du moyen âge, comme les districts d'Oxford et de Cantorbery. Eh bien! les États pontificaux ne sont que des universités d'Oxford et de Cantorbery, agrandies dans la proportion, non plus des besoins d'un royaume, mais de la chrétienté universelle, et plus les nations occidentales sont envahies par l'indifférentisme dogmatique, par la fièvre du lucre, par la frivolité des mœurs, par le tapage de l'industrie, plus il devient nécessaire que le génie de la vie cléricale soit cantonné à l'écart sur une terre neutralisée, où tous les autres éléments de la vie sociale lui soient subordonnés. Si l'Europe ne veut pas consentir à
ce léger sacrifice, la profession ecclésiastique , qui est déjà réduite, dans les États qui la composent, au plus petit pied imaginable, se réduira encore, menacera de s’éteindre, et la nuit pratique de l'impiété absorbera les dernières vertus populaires qui soutiennent l'ordre politique. Quant à l'Italie, beaucoup plus coupable si elle veut marchander au Pape sa souveraineté comme territoire et comme influence, son ingratitude sera aussi plus clairement et plus cruellement expiée. Elle singera les grandeurs des nations dites sécularisées, sans parvenir à les imiter, parce que son génie national a reçu une au- . tre destinée ; elle forcera son talent et elle perdra la premiére de toutes les grandeurs qui ont vécu sur son sol, et sa dernière grandeur vivante, comme l'a nommée Rossi.
Non, il n'y a vraiment qu'un parti en Europe qui puisse désirer la sécularisation de l'Italie en pleine connalssance de cause ; c'est l'association d'Eugéne Sue, de Quinet et des autres fanatiques solidaires de la renommée du grand Marnix, qui veulent débarrasser le monde du catholicisme, comme du plus intraitable obstacle à l'établissement de la république démocratique et sociale. Les autres ne savent ce qu'ils font, sans mériter pour cela d'étre pardonnés.
Supposons done que les conservateurs européens réfléchiront longtemps avant de révolutionner l'Italie, et
voyons ce qu'il y aurait à faire pour restaurer la papauté dans la sphére de liberté et d'influence qui lui appartient de droit divin et humain. Écartons d'abord une illusion dangereuse, celle des patriotes naifs qui se figurent que l'Italie pourrait se suffire à elle-méme, et qui répétent, sous le rapport religieux, ce que l'on avait déjà dit d'une manière aussi insensée sous le rapport militaire : /taita faxa dà se. Ceux-là oublient que l'Italie morale est occupée en partie considérable par une puissance hérétique de premier ordre. L'Angleterre, en effet, ne peut pas abandonner l'Italie. Car c'est elle, son gouvernement, ses hommes d'État, sa tribune, ses journaux qui ont constamment encouragé et soutenu les rationalistes qu'elle a fait naître et qu'elle a multipliés dans son sein. C'est sa diplomatie puissante qui a colporté dans les congrés lescris de douleur des Italiens, et qui a soulevé le préjugé universel de l'injustice du régime clérical. Le Piémont doit à la tendance persévérante et marquée de sa politique contre le clergé papiste, la constitution et l'agrandissement de l'importance factice que le cabinet de Saint-James lui a créée en Europe. En résumé, la question d'Italie, pour le gouvernement anglais, est une question d'honneur protestant. Elle ne pouvait pas étre autre chose. Elle répond à des principes faux auxquels la Grande-Bretagne est liée par une de ces alliances qui ont leur base dans l'apostasie d'un peuple, et leur sanction dans son succès. En effet, le Piémont est, au xix* siécle, par rapport à l'Italie papale, ce que l'Angleterre a été, au xvi°, par rapport à la république chrétienne : le premier et principal déserteur.
Il est bien vrai que le jeu de la bascule parlementaire peut amener la direction des affaires en d'autres mains ; mais l'esprit anglais ne changera pas. ll n'y a pas un homme d'État, pas un ministre, pas un parlement dans la Grande-Bretagne qui puisse soutenir en Italie une autre cause que celle dont le gouvernement de la Reine a été depuis onze ans l'appui résolu. Cette cause répond à tout ceque l'Angleterre affiche de respecter, à la mission constitutionnelle et biblique qu'elle s'est donnée dans le monde. Elle ne saurait y faillir sans démentir l'histoire de son schisme et la nature de son hérésie, politiquement triomphante et religieusement ridicule. |
Nous pouvons tenir pour certain ce dilemne : Ou l’Angleterre se convertira, ou elle emploiera à pervertir l'Italie sa prépondérance maritime, son astuce diplomatique et la fascination qu'elle exerce sur la classe moyenne de l'opinion. Hélas! tout le monde sait combien cette première supposition substitue les désirs des âmes pieuses et le mirage de quelques catholiques parlementaires aux certitudes les plus appréciables. Rien n'est donc plus difficile que de soulever l'Italie contre la domination des idées anglaises, et de rejeter leur pernicieuse influence au-delà des Alpes et de la mer. Il faudrait pour cela aux Italiens une énergie de patriotisme, un culte de leur passé, un héroisme de foi qui ne sont pas moins difficiles à espérer en général que la conversion des Anglais. De ces faits, il résulte que la nationalité italienne ne pourra jamais renattre sans un secours étranger.
ll y à donc une question italienne, nonobstant les hommes de bonne foi en France et en Europe qui peu-
vent encore ne pas la voir. La question d'Italie est posée par le malaise que l’Europe, l’Angleterre surtout, entretiennent dans la péninsule, et par la situation fausse où tous les gouvernements italiens sont plus ou moins engagés, sous l'empire de causes diverses en apparence et communes au fond. Nous chercherons à les analyser aussi distinctement que possible.
La race italienne, comme toute société catholiquement organisée, se compose de deux éléments : le clérical et le laique. L'élément clérical n'a pas de reproches à subir aujourd'hui dans la péninsule. Il y remplit les fonctions qui lui compétent à la satisfaction de l'Église et des peuples, et beaucoup mieux qu'à certaines époques de l’histoire de l'Italie, où cependant cette grande nation jouait en Europe un rôle bien supérieur à celui auquel nous la voyons descendue. Si l'élément clérical contemporain laisse à désirer quelque chose, il faut s'en plaindre moins à lui qu'à l'élément laique, qui ne le seconde pas, qui le trahit, qui lui fait une guerre civile, tantót sourde, tantót patente. L'élément laique, suborné par la révolution d'Angleterre et la révolution frangaise, s'est d'abord dilaté au-delà de toute mesure proportionnelle, et surtout au-delà de tout souvenir historique. La plupart des vocations dans les classes élevées, dans les familles pontificales et cardinalices, ont avorté. Le clergé a donc souffert d'un recrutement anormal, et le siècle s'est augmenté de membres parasites qui, ne lui étant pas des-
tinés, sont devenus ennemis des charges auxquelles ils s'étaient soustraits. Ce sont eux, ce sont ces cadets dédaigneux du sort que leur réservait l'antique constitution de leur pays, qui, rejetés par leur mollesse en dehors des ordres religieux ou des ordres militaires, ont conspiré " contre la primauté de leur patrie, et ont cherché à lui donner une place à la queue des peuples sécularisés. Ne cherchez pas ailleurs l'origine du divorce qui a produit l'affaiblissement de l'Italie et qui menace d'une ruine totale cette terre illustre.
A partir de cette époque, les armes, les arts, l'industrie, l'administration, le commerce, les finances, les mathématiques, les sciences naturelles, l'économie politique, toutes les professions qui appartiennent à l'élément laique, non-seulement ont refusé leur concours à la théologie, mais elles l'ont desservie, elles l'ont accusée des abus politiques dont la culpabilité devait en bonne conscience leur être adjugée. S'jl y a des vertus civiles et militaires qui s'étiolent en Italie, si diverses branches du service public souffrent de l'abandon et de l'impéritie, si vous rencontrez des symptómes de décadence qui vous affligent dans une contrée privilégiée de la nature et de l'histoire, n'en cherchez pas la cause primordiale ailleurs que dans ce cruel antagonisme anti-chrétien, antinational, anti-italien.
Un abime en appelle un autre. Une fois sortie de la ligne catholique où courait son activité féconde, quand l'Italie était la patrie commune de tous les États civilisés , l'élément laïque a voulu faire son apologie ; car tout pécheur qui ne se repent pas aspire à dire : J'ai raison.
L'élément laïque, rebelle en fait, a donc cherché une philosophie séparée en droit, et cette philosophie, les ruses de l'éclectisme la lui ont fournie. Mais cette philosophie, elle le rapprochait de l'hérésie par l'histoire générale, par la science du droit, par les maximes de la politique. Le clergé signalait avec vigilance les taches de la peste hérétique dans les travaux intellectuels des séculiers. Ces mises à l'index irritaient l'amour-propre des auteurs qui en étaient l'objet, il y avait des engagements pris entre les inscrits sur les listes fatales, et l'union inspirant leur audace, le voile de bienséance qui recouvrait encore l'insubordination devenait d'année en année plus transparent. Les choses sont arrivées à ce point qu'il n'y a plus que trois catégories de la société italienne qui soient imperturbablement dévouées au régime papal : le clergé, le peuple et les hommes de génie. Mais le conflit est porté à son comble entre les esprits éclairés et le corps du clergé. Or, un des fléaux les plus inévitables de l'époque, est que le monde soit gouverné par la classe moyenne des intelligences. On ne saurait donc sortir de cette impasse où l'on se débat misérablement, tant que le dualisme de l'esprit surnaturel et du libre-examen existera sur cette terre d’où le bon principe ne peut émigrer, sans succomber en méme temps dans les cinq parties du monde.
Les Italiens ont vraiment une grande destinée sur le globe, méme quand ils n'en veulent plus. Leur sol est le
champ clos des deux principes qui se sont déclaré la guerre sur tous les continents et sur les océans les plus reculés. Les enfants de l'Italie sont les chevaliers et les gladiateurs choisis parles partisans de la vie surnaturelle et ceux de la vie naturaliste dans l'univers, pour les représenter à ce duel gigantesque. De là deux influences immenses, deux galeries de spectateurs innombrables, les yeux, les vœux, les passions les plus ardentes tournés constamment vers l'Italie. Ce sont les amis et les ennemis du catholicisme, depuis Rome jusqu'aux antipodes. Situation grandiose auprès de laquelle les combinaisons des congrès sont de bien maigres expédients, nœud gordien colossal, que l'épée d'un conquérant ne pourrait pas méme trancher, car la nature le resouderait aussitót! — Rien ne fera que la papauté puisse vivre ailleurs qu'en Italie, qu'elle n'ait pas besoin d'y avoir une action conforme à la plus auguste des dignités, et que pendant trois cents ans encore, pour négliger à ce propos les prophéties sacrées et nous en tenir aux horoscopes de la philosophie, elle ne reçoive pas les saluts respectueux du monde, qui la regarde comme la clef de voüte de l'ordre social. — Rien ne fera non plus que tous ceux qui ont secoué politiquement le joug de la papauté, et l'on sait si leurs rangs sont pressés en Europe et en Amérique, ne soient pas émus d'une profonde pitié en voyant les Italiens soumis à des pratiques, à des réserves, à des déférences, tranchons le mot, à un droit canon périmé dans leur pays de progrés et de civilisation, oü la religion, déchue de l'ordre légal, n'est plus qu'un article de fantaisie qu'un grand nombre de femmes et
NAPOLÉON IIl ET L'ITALIE. 331
quelques hommes apprécient encore individuellement.
Telle est la question italienne, bien digne en effet de désespérer les hommes de plume et les hommes d'épée, parce qu'elle se refuse à étre menée comme toutes celles que résolvent ces engins connus de la puissance terresire.
XIT.
Néanmoins le siècle appartenant au juste milieu, ils en essaieront encore, et c'est de ce côté que notre controverse doit les poursuivre une dernière fois.
Ne pourrait-on pas trouver en Italie un juste milieu comme celui qu'on a inventé au traité de Westphalie pourfaire végéter sans le laisser mourir, le catholicisme des provinces du nord, à côté du libre examen protestant introduit enfin dans le concert européen, — ou comme celui qu'on a établi dans les États de l'Europe méridionale depuis la révolution française, et à mesure que ces contrées en adoptaient les instincts? Voilà leur objection et leur espérance inextinguibles. Ne nous lassons pas non plus d'y répondre.
Le monde réserverait sans doute une belle part de gloire humaine à celui qui apaiserait cette lutte de la foi et de l'incrédulité sur le sol italien, au moyen d'une politique honnéte et modérée; mais nous osons le prédire, personne n'y réussira. Quand les obstacles viennent de la nature, ils sont insurmontables comme elle. Vous supposez que le gouvernement civil de Rome dira au
Saint-Siége : « Séparons-nous , au lieu de renouveler par un jubilé millénaire l'anniversaire de notre mariage. Vous commandez au nom d'une foi qui n'est pas ma raison et à laquelle ma raison ne veut plus obéir. » Puis, la séparation effectuée, vous supposez que le gouvernement sécularisé dira : « J'ai beau étre séparé, je ne peux pas m'éloigner. Táchons de nous supporter mutuellement dans notre ancien domicile conjugal.»
Ainsi vous dites à des étres moraux, à des personnes civiles qui n'ont pas pu trouver le support mutuel, quand elles avouaient encore un principe commun, de commencer la bonne intelligence maintenant qu'elles proclament des principes opposés. Vous ressemblez à des arbitres officieux, qui à la suite d'un divorce de deux tétes couronnées par cause d'incompatibilité d'humeur, proposeraient aux royaux époux de se réunir de corps, en leur offrant pour fiche de consolation la séparation de biens. C'est-à-dire que vous leur laissez la chatne qui impatiente le plus les cœurs ulcérés, et vous l'aggravez encore par l'antagonisme nouveau de leurs intéréts. Heureuse négociation vraiment! Elle tient compte de tout, excepté de la nature. Elle oublie que les contraires peuvent se tolérer dans leurs lointaines conséquences, mais qu'à leur foyer ils sont implacables. Ils se repoussent autant qu'ils se répugnent, et s'ils ne peuvent prendre le large, le duel est à mort.
Voici donc ce qui arrivera. La présence de la papauté exigera dans tout systéme de sécularisation, le plus savamment prévu et combiné, des bienséances de vénération trop multipliées pour n'étre pas à charge. L'envie
de paraître le maître, quand l'État sentira qu'il l'est, emportera les gouvernants sur une pente trés-rapide. Ils trouveront le souverain Pontife encore trop puissant dans son dénuement temporel, et ils ne cesseront pas d'étre jaloux et défiants. Chaque bénédiction qu'il répandra sur leurs sujets les brülera comme un exorcisme lancé contre leur pouvoir. Les tracasseries se multiplieront, et la papauté humiliée tombera dans cette attitude triste et passive qui, sans tocsin, sans anathéme, en appellera au cœur des deux cents millions de catholiques répandus sur le globe. De ce moment chaque prière contiendra une céleste conspiration.
Vous parlez de prévoir pour gouverner, mais prévoyez donc cette conséquence inévitable ? Vous dites qu'il est plus sage de prévenir de profondes perturbations que de se laisser devancer par les événements. Croyez-vous donc que la compassion universelle des catholiques pour leur chef moralement captif, ne sera pas une cause active de mécontentement et par conséquent un élément de faiblesse pour l'ordre social? Aveugles que vous étes ! Vous signalez la souffrance de l'intérét religieux dans ce coin de terre qu'on appelle le Piémont, comme un encouragement aux passions révolutionnaires, et vous ne pensez pas que la tristesse et l'embarras de toutes les consciences catholiques du monde sera un véritable danger pour les gouvernements qui seront coupables ou complices de la situation anormale, du malaise de la papauté?