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Il est difficile de supposer que le Saint-Siége ne se sur pas rendu compte des dangers politiques que Campaneila avait fait courir à sa patrie, et de ne pas expliquer par ces mo'ifs les délais de son intervention auprès de ris aussi débonnaires et aussi religieux que Philippe III « Priippe IV. Mais au bout de vingt-sept ans, Urbain VIII p^* croire que la tête voleanique de Campanella s'était came, et qu'une amnistie accordée aprés une si rude
expérience devait être sans danger, surtout en la combinant avec une émigration en France. ‘Les pressentiments du souverain Pontife ne furent pas trompés. Transporté sur un nouveau théátre, et plus à méme d'apprécier les conséquences de certaines erreurs qui.ne pouvaient se développer dans les Péninsules méridionales, Campanella écrivit à Paris des livres si opposés aux préjugés gallicans que ses nouveaux protecteurs ne consentirent jamais à en publier un seul. Tous ses manuscrits furent transportés ou mieux incarcérés à la Bibliothéque royale. Son horreur des sectaires s’accrut en les voyant de plus près. Le saint-office de l'Inquisition ne suffisait plus à son zèle toujours exagéré. Il composa des projets de croisade universelle contre les protestants.
Ce génie sans équilibre ne s'était pas contenté de mettre son action ou sa plume au service de la politique , il avait aussi dogmatisé. La Cité du soleil, ou l'image d'une République philosophique, peut étre consultée avec intérêt par tous les esprits investigateurs , excepté peut-être par les socialistes de nos jours auxquels elle enléve beaucoup de brevets d'invention. La communauté des biens, l'abolition de la famille, la promiscuité des femmes et des enfants , et méme le travail attrayant, qui permet à l'homme de prolonger son existence Jusqu'à deux siècles, tout cela fait des Solariens autant de partisans du saintsimonisme et du phalanstére, deux cents ans avant que la fondation de Ménilmontant n'ait existé. Si la longévité promise par Campanella s'était réalisée en sa personne, il aurait dà étre nommé président d'áge dans ce faubourg improvisé de la Cité du soleil, Les hommes d'É-
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tat espagnols et italiens ont pu être d'une rigueur excessive envers le dominicain calabrais, mais il nous parait impossible de nier que Campanella, avant d'avoir été mári à l'école du malheur, n'ait été un génie fort dangereux.
M*' Cruice cite ensuite deux brefs adressés par le pape Sixte IV à Ferdinand et à Isabelle, brefs qui ne se trouvent que dans le quatriéme volume de l'histoire de l'Inquisition , de Llorente , mais dont nous sommes loin de révoquer en doute l'authenticité. C'est là que Sixte IV appelle le Saint-Siége « le refuge le plus sür de tous les « opprimés , oppressorum ubique tutissimum refu- « gtum » ; et qu'il invite le roi et la reine à imiter la miséricordieuse tendresse de Jésus-Christ, en disant : « La clémence seule peut nous rendre semblables à Dieu, « autant que cela est possible à la nature humaine. » Tout cela est parfaitement vrai, et l'histoire de l'Église en fait foi pour tout lecteur impartial. Mais s'il est vrai qu'il n'y a pas de bonne justice à moins qu'elle ne soit tempérée de miséricorde, il n'est pas moins vrai que la répression a des droits qui sont en grande partie la raison d'être de l'ordre politique. Tant que Sixte IV a cru que la rigueur de la nouvelle Inquisition d'Espagne dépassait le but, il a averti, il a demandé des renseignements, il a différé les bulles de juridiction apostolique ; mais il faut croire que sa conscience a été édifiée par les preuves qu'il a obtenues et les inconvénients qui lui ont été signalés , puisque le frére Thomas de Torquemada a pu s'intituler inquisiteur général de Castille et d'Aragon par la gráce du Saint-Sióge. M*' Cruice peut lire cette
pièce à côté des brefs du 24 janvier 1481 et du 2 août 1483, dans le quatrième volume de Llorente.
Le vénérable prélat cite Alexandre VI qui accorda sa protection à 150 juifs qui fuyaient l’Inquisition d'Espagne. N'aurait-il pas fallu dire que ces juifs n'en étaient plus , qu'ils étaient chrétiens , et qu'ils allaient être condamnés pour avoir apostasié? Une fois immigrés en Italie, leur exemple était moins contagieux pour les nouveaux chrétiens d'Espagne qui appartenaient à la méme race. Néanmoins la bonté du Pape à leur égard fut sujette à repentir. Il avait donné entre autres une nonciature à Venise à l'un des 150, qui était engagé dans les ordres et qui lui avait fait autant de protestations de fidélité qu'un amnistié politique pourrait en faire à Pie IX. Or ce commissaire du Saint-Siége ótait un sectateur de la loi mosaïque sous la peau de légat. Alexandre VI fut obligé de le condamner devant l'évidence des preuves et une multitude de témoins unanimes.
Nous sommes bien aise d'ailleurs de voir rendre à Alexandre VI la justice tardive qui lui est due , et qu'on ne laisse au passif de son pontificat que le compte exact. Cependant Me’ Cruice ne peut pas oublier que dans un procès plus délicat que celui des 150 marranos , dans le procés de Savonarole, thaumaturge manqué , le bras.séculier qui l'a frappé de mort ne s'est levé que sur l'ordre du fameux Borgia.
Monseigneur fait un magnifique tableau des efforts de l'Église au moyen âge pour transformer l'autoritó despotique de la royauté païenne en un droit royal tempéré par la loi chrétienne. Il s'appuie sur de beaux passages
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empruntés à Voltaire, à Voigt, à Hurter et à M. Ozanam. Il cite un fragment de ce dernier qui est vraiment admirable.
« La monarchie, dit-il, régénérée par le spiritualisme « chrétien, a ce premier caractére qu'elle exclut la pen- « sée méme d'un pouvoir absolu. Tandis que les empe- « reurs romains font profession d'étre au-dessus des lois, « et que les jurisconsultes examinent seulement si l'im- « pératrice est déliée des lois; tandis que sous les pre- « miers Mérovingiens, un émissaire, armé du preceptum « royal, peut impunément mettre à mort les hommes, « enlever les femmes, arracher les religieuses de leur « cloître ; désormais le prince ne recevra l'onction qu'a- « prés avoir juré l'observation de toutes les lois ecclé- « siastiques et civiles. En second lieu, cette autorité li- « mitée est en méme temps consentie : elle a son fonde- «ment légal, sinon dans l'élection proprement dite, du « moins dans l'assentiment du peuple. Quand Charles le « Chauve se déclare élu de Dieu, il ajoute que la volonté «divine lui est manifestée par l’acclamation des hom- « mes. Troisi&mement, la royauté est conditionnelle et, « par conséquent, amissible, puisque le serment du « prince devient la condition de l'engagement du peuple; « puisque le premier promet de bien régner afin que le « second s'oblige à obéir ; puisqu'il y a contrat synallag- « matique, et qu'enfin l'infidélité d'une partie dégage «l'autre. Le siècle de Charlemagne l'enseignait ainsi : «trois conciles, le quatrième de Paris, en 829, le « deuxième d'Aix-la- Chapelle, en 836, et celui de « Mayence, en 888, répètent cette maxime d'Isidore de
avons faites à ce sujet, c'est que, à la page 12 de son premier volume, page que nous signalons à M*' l'évéque de Marseille, parce que nous supposons qu'elle a échappé à son attention, Llorente prétend qu'on ne doit citer Sulpice Sévère pour établir la tolérance de saint Martin, qu'autant qu'il s'agisse uniquement de disculper le grand thaumaturge des Gaules de l'application de la peine de mort aux hérétiques ; et du moins à cet endroit de son livre , Llorente lui-méme parait se contenter de cet abaissement de la pénalité. Mais si la déposition et l'exil étaient une peine suffisante pour réprimer la perversité hérétique au 1v° siècle, nous croyons également qu'ils sont au xix* siécle une peine suffisante pour faire refuser à saint Martin le brevet de libéralisme qu'on essaie aujourd'hui de lui décerner, par un grand effort rétrospectif.
Maintenant comment finit le procès ecclésiastique des Priscillianistes? La cause était trop majeure pour qu'elle n'arrivát pas en dernier ressort à la barre du Saint-Siége. Le pape saint Sirice, aprés avoir examiné longtemps cette affaire, prononça la sentence définitive, et fit la part des torts de chacun. En ce qui regarde les Ithaciens, ils furent déclarés coupables d'avoir transporté au tribunal de César une cause cléricale, d'avoir eu pour mobile l'ambition, la cruauté et toutes les passions les plus indignes de l'épiscopat. Les Priscillianistes , plus odieux , furent plus chargés encore; le Pape les déclara hérétiques, excommuniés et infámes. Néanmoins ils survécurent à cette sentence, et comme toutes les sectes manichéennes, il fallut la plus grande vigilance pour les extirper, sans que les efforts réunis du Pape et de
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l'Empereur aient toujours pu y parvenir. L'histoire nous montre un demi-siècle plus tard saint Léon le Grand aux prises avec les rejetons de Priscillien. Ges abominables et opiniátres sectaires étaient arrivés à de tels excès, que le plus grand pontife du v* siécle ne craignit pas d'approuver, non sans doute les mobiles honteux qui avaient dicté les démarches des Ithaciens, mais la peine de mort que les empereurs avaient appliquée aux chefs du Priscillianisme. L'expérience venait de démontrer que le châtiment estimé trop rigoureux par saint Martin, n'avait pas excédé les besoins de l'ordre social. Voici ce trait remarquable de la vie de saint Léon, que nous emprunterons encore à l'Histoire de Église de Rohrbacher.
« Entre ceux que la désolation de l'Afrique et la crainte « des Vandales firent passer en Italie, il y eut un grand « nombre de manichéens qui se réfugièrent à Rome et s'y « cachèrent quelque temps. Mais saint Léon les découvrit « et en avertit son peuple en plusieurs de ses sermons, « les exhortant à les dénoncer partout à leurs prétres, au- «trement à leurs curés. Car, dit-il, c'est une grande « piété de dévoiler les retraites des impies, et de terrasser « en eux le diable qu'ils servent. Il faut s'en donner de « garde, de peur qu'ils ne nuisent à quelqu'un ; il faut les « dénoncer, de peur qu'ils ne s'arrétent en quelque partie « de notre ville. Ce que nous vous ordonnons, ce dont « nous vous prions, vous sera utile au tribunal du Seigneur. « Ils donnent ces deux marques pour les connaitre: qu'ils « jeünent le dimanche en l'honneur du soleil et au mépris « dela résurrection de Jésus-Christ, et le lundi en l'hon- « neur de la lune, et que, recevant la communion avec les
« fidèles, ils ne prennent que le corps de Notre-Seigneur, « et non point le sang, parce qu'ils abhorrent le vin.
« Mais, pour mieux faire connaitre au peuple leurs « erreurs et leurs infamies, le pape saint Léon en fit une « inquisition juridique. I1 assembla plusieurs évêques et « plusieurs prétres, avec un grand nombre de citoyens, « des personnes illustres et une partie du sénat. En cette « assemblée, il fit amener leurs élus, c'est-à-dire ceux et « celles d'entre eux qui étaient initiés à leurs mystères « les plus secrets. On leur fit découvrir plusieurs choses « de leurs dogmes et des cérémonies de leurs fétes, et « on prouva clairement l'infamie de leurs mystères, pour « ne laisser rien de douteux aux moins crédules ni aux « calomniateurs. Toutes les personnes qui avaient com- « mis cette abomination étaient présentes: une jeune « fille de dix ans, deux femmes qui l'avaient nourrie et « préparée au crime, un jeune homme qui l'avait cor- « rompue, et l'évéque manichéen qni avait présidé à la « cérémonie. Toutes leurs confessions furent conformes « et si détestables, que les oreilles des assistants avaient « peine à les souffrir. On en dressa des actes authenti- « ques. Aussitôt aprés, saint Léon rendit compte à son « peuple de cette procédure, dans un sermon des Quatre- « Temps de décembre 443, exhortant particulièrement «es femmes à fuir ces hérétiques, sans méme leur par- «ler, de peur de se laisser surprendre par la curiosité « d'entendre leurs fables. Il avertit et conjure tout le « monde de les dénoncer, et de déclarer où ils logent, «oü ils enseignent et ceux qu'ils fréquentent; car, « dit-il, c'est peu à quelqu'un de n'en étre pas séduit
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« s’il n'est pas ému de voir séduire les autres. Contre « des ennemis communs et pour le commun salut, la « vigilance de tous doit étre une, de peur que la plaie « d'un membre ne corrompe les autres, et que ceux qui « s'imaginent ne devoir pas dénoncer de pareilles gens ne « se trouvent, au jugement du Christ, coupables de s'étre «tus, lors méme qu'ils ne le seraient point d'y avoir « consenti. Dieu nous a dévoilé une partie de ces hom- « mes pernicieux, afin que, le péril étant connu, nos « précautions soient plus grandes. Ce qui a été fait ne suf- « fit pas ; il faut que l'inquisition continue, afin que, non- « seulement les bons persévèrent, mais que ceux qui ont « été séduits soient ramenés de l'erreur. Il en parla « encore le jour de l'Epiphanie, 6 de janvier 444.
« Plusieurs s'enfuirent de Rome, principalement des « plus coupables, ce qui obligea le pape d'écrire, le 30 « Janvier 444, à tous les évêques d'Italie, de peur qu'ils «n’en reçussent quelques-uns sans les connaitre, qui « infectassent leurs églises. Il les instruit donc de ce qui « s'était passé, comment on les avait découverts à Rome: « les uns ayant abjuré dans l'église, publiquement et par « écrit, ont été reçus à pénitence ; d'autres, demeurés « opiniátres, ont été condamnés par les juges séculiers « au bannissement perpétuel, suivant les lois des empe- « reurs. Enfin, il leur envoie les actes de leur conviction, «les exhortant à les rechercher soigneusement et à se « tenir sur leurs gardes. Par suite de ces découvertes, «l'empereur Valentinien, par un édit du 19 juin 445, « renouvela contre les manichéens toutes les lois précé- « dentes, les assimilant aux sacriléges, les privant de
« tous leurs droits de la société civile, ordonnant à tous « les magistrats de les poursuivre, et permettant à toute « personne de les accuser.
« Les Priscillianistes, qui ne différaient guère des « Manichéens, dont ils étaient sortis, se multipliaient de « nouveau en Espagne, à la faveur des troubles. Saint « Turibius, évéque d'Astorga en Galice, en ayant décou- « vert dans sa ville, les convainquit juridiquement avec « l'évéque Idace. Ils dressérent les actes de cette procé- « dure, et firent un extrait des blasphémes qu'ils avaient «trouvés dans les livres de ces hérétiques. Turibius « ayant réduit ces blasphèmes sous seize chapitres, en fit « une réfutation, qu'il envoya au méme Idace, ainsi qu'à «un autre évéque, avec une lettre oü il disait: J'ai « voyagé en beaucoup de provinces, et partout j'ai trouvé «la méme foi; mais étant revenu dans mon pays, j'ai « reconnu avec douleur les erreurs que l'Église catho- « lique a condamnées il y a longtemps, et que je croyais « abolies, pulluler encore tous les jours, par le malheur « de notre temps qui a fait cesser les conciles. Ainsi, on « s'assemble au méme autel avec une créance bien dif- « férente ; car, quand on presse ces hérétiques, ils nient « leurs erreurs et les cachent de mauvaise foi. Ils ont « plusieurs livres apocryphes, qu'ils préfèrent aux Ecri- « tures canoniques ; mais ils enseignent encore des choses « qui ne sont point dans ceux que j'ai pu lire, soit qu'ils « les en tirent par interprétation, ou qu'elles soient écri- « tes dans d'autres livres plus secrets. Turibius engageait «les évéques à tout examiner et à condamner tout ce « qu'ils trouveraient contraire à la foi. Cette lettre était
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« accompagnée d'un mémoire que nous n'avons plus.
« Le saint évéque d'Astorga n'ayant pas été secondé « par quelques-uns de ses collègues, en écrivit au pape, «et lui envoya toutes les piéces. Saint Léon lui ré- « pondit par une longue lettre du 21 juillet 447. Il « y représente l’hérésie des Priscillianistes comme la «sentine de toutes les hérésies antérieures; il insiste « particulièrement sur ce qu'ils niaient le libre arbitre « de l'homme, et attribuaient toutes ses actions à une « nécessité fatale, l'influence des astres. C'est donc à « bon droit, que, dés son origine, nos péres ont mis tout «en œuvre et partout pour bannir cette fureur impie de « toute l'Église ; d'autant plus que les princes du siècle « eux-mémes ont eu tant d'horreur pour cette sacrilége « démence, qu'ils en ont abattu l'auteur et plusieurs de «ses disciples avec le glaive des lois publiques. Car ils « voyaient bien que c'était ruiner tout zèle pour l'honné- « teté, dissoudre toutes les unions conjugales, renverser « de fond en comble toutes les lois divines et humaines, « que de jamais permettre à de pareilles gens de vivre en « professant de pareils principes. Cette sévérité a été « longtemps utile à la douceur de l'Église ; car, encore « que l'Église, contente du jugement de ses pontifes, « évite les exécutions sanglantes, elle ne laisse pas d'étre « aidée par les lois sévéres des princes chrétiens , attendu « que, bien des fois, la crainte du supplice corporel fait « recourir au reméde spirituel.
« Mais, depuis que les incursions des ennemis ont « empéché l'exécution des lois, et que la difficulté des che- « minsa rendu les conciles rares, l'erreur cachée a trouvé
« la liberté au milieu des calamités publiques. On peut « juger de la quantité du peuple qui en est infecté, puis- « que, comme votre dilection l'indique, il y a des évéques « qui l'enseignent.
« Saint Léon répond ensuite aux seize articles qui ren- « fermaient les principales erreurs des Priscillianistes, « opposant à chaque erreur la vérité catholique et l'au- « torité de l'Écriture. Il marque la conformité des Pris- «cillianistes avec les Manichéens, et envoie à saint « Turibius les actes de la procédure qu'il avait faite à « Rome contre eux. Il conclut en ordonnant que l'on « tienne un concile, qu'on examine s'il y a quelques évé- « ques infectés de cette hérésie, et qu'on les sépare de la « communion s'ils ne la condamnent. »
Il suit de ces divers passages et de toute cette procédure contre les Priscillianistes, que l'Inquisition a commencé en germe dans le premier siécle de la paix de l'Église , et qu'au commencement du second, elle a regu du plus grand et du plus saint Pape, à peu prés l'organisation que l'Eglise a complétée par la délégation aux ordres religieux, au xnr* et au xvr° siècles. Que l'Europe vieillisse encore de quelques lustres, et l'histoire dira quel est le plus grand service que saint Léon ait rendu à l'Italie : en arrétant Attila à la frontière des Alpes, ou en arrétant l'hérésie à la frontière de la chrétienté ? |
M*' Cruice ne fait pas remonter si haut l'idée de l'Inquisition dans l'Église. Il regarde Innocent III comme son auteur, ce qui est exact, s'il veut limiter son assertion à l'Inquisition déléguée. Mais il ne nous semble pas conserver la méme exactitude quand il ajoute sans res-
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triction que les souverains firent servir ce tribunal à leurs intéréts , « et que quand ils prirent le glaive pour « défendre la religion et venger ses injures, ce furent « des considérations plutót politiques que religieuses qui « armérent leur bras.» A-t-il pensé en tragant cette accusation que saint Louis avait établi l'Inquisition en France et saint Ferdinand en Espagne? S'est-il souvenu plus particuliérement que le vainqueur de Séville était loué de son zèle à ce sujet dans sa légende au bréviaire romain, pro aliquibus locis?
« In eo, adjunctis regni curis, regie virtutes emi- « cuere : magnanimitas, clementia, justitia, et pre cæte- « ris catholice fidei zelus ejusque religiosi cultus tuendi « ac propugnandi ardens studium. Id prestitit imprimis « hereticos insectando , quos nullibi regnorum suorum « consistere passus, propriis ipse manibus ligna combu- « rendis damnatis ad rogum advehebat. »
La grande admiration que l'ancien supérieur de l’École des Carmes professe pour Galilée, au point de regarder son systéme comme aussi certain que les axiomes de géométrie, nous aurait fait croire qu'il eût évité de prononcer le nom d'Urbain VIII en matière d'Inquisition. Sans doute Galilée a été traité avec tous les égards dus au génie, sans doute le Pape n'a pas donné au décret de l'Inquisition romaine et universelle l'approbation ez cathedrá qui en fait un article de foi, mais il est incontestable qu'il a fait enseigner le systéme astronomique opposé à celui de Galilée dans les universités d'Italie pendant quelques années, et qu'il a fait interner le grand astronome dans une villa délicieuse, à laquelle il ne
manquait d'autre charme que la liberté d'en sortir. Mais d'aprés M*' Cruice, les Barberini auraient été plus libéraux à l'égard du philosophe dominicain Campanella.
« Sous Urbain VIII, le philosophe Campanella, qui « gémissait depuis longtemps dans les prisons de l'In- « quisition napolitaine, fut mandé à comparaître devantle « tribunal supréme de Rome. Le Pape, qui l'appelait à lui « pour l'arracher à ses ennemis, le reçut comme un père « qui a souffert de toutes les douleurs de son fils. Après « l'avoir comblé de bienfaits, il assura son salut en favo- « risant son départ pour la France, où la munificence du « cardinal de Richelieu lui procura un doux et honorable « repos. À ce trait si touchant et si digne du vicaire de « Jésus-Christ, etc... »
Il est vrai que Campanella avait gémi dans les cachots presque aussi longtemps que Latude, vingt-sept ans et demi. Pourquoi le Pape a-t-il tant tardé à intervenir en sa faveur, s'il avait souffert comme un père de toutes les douleurs de son fils? Il n'y avait pas d'Inquisition napolitaine, une émeute animée de si mauvaises passions qu'elle fit mourir de douleur saint Gaétan, et la conduite suspecte à cette heure du duc d'Albe envers la cour de Rome et son chef Paul IV, ayant empêché l'Inquisition espagnole qui veillait en Sicile de passer dans les Etats de terre ferme. Par conséquent il n'était pas plus difficile au commissaire général de l'Inquisition romaine de de- : mander l'extradition de Campanella, qu'à un procureur général d'appeler devant la Cour le condamné d'un tribunal de premiére instance. Mais est-il bien certain que Campanella fût un prisonnier de l'Inquisition napoli-
manquait d'autre charme que la liberté d'en sortir. Mais d'aprés M*' Cruice, les Barberini auraient été plus libéraux à l'égard du philosophe dominicain Campanella.
« Sous Urbain VIII, le philosophe Campanella, qui « gémissait depuis longtemps dans les prisons de l'In- « quisition napolitaine, fut mandé à comparaître devantle « tribunal supréme de Rome. Le Pape, qui l'appelait à lui « pour l'arracher à ses ennemis, le reçut comme un père « qui a souffert de toutes les douleurs de son fils. Aprés « l'avoir comblé de bienfaits, il assura son salut en favo- « risant son départ pour la France, où la munificence du « cardinal de Richelieu lui procura un doux et honorable « repos. À ce trait si touchant et si digne du vicaire de « Jésus-Christ, etc... »
Il est vrai que Campanella avait gémi dans les cachots presque aussi longtemps que Latude, vingt-sept ans et demi. Pourquoi le Pape a-t-il tant tardó à intervenir en sa faveur, s'il avait souffert comme un pére de toutes les douleurs de son fils? Il n'y avait pas d'Inquisition napolitaine, une émeute animée de si mauvaises passions qu'elle fit mourir de douleur saint Gaétan, et la conduite suspecte à cette heure du duc d'Albe envers la cour de Rome et son chef Paul IV, ayant empêché l'Inquisition espagnole qui veillait en Sicile de passer dans les Etats de terre ferme. Par conséquent il n'était pas plus difficile au commissaire général de l'Inquisition romaine de de- mander l'extradition de Campanella, qu'à un procureur général d'appeler devant la Cour le condamné d'un tribunal de première instance. Mais est-il bien certain que Campanella füt un prisonnier de l'Inquisition napoli-
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taine plutôt qu'un prisonnier d'Etat, qu'il gémtt dans ces cachots dont Jeanne d'Arc réclamait le privilége , au lieu d'étre écroué dans une bastille? N'avait-il pas été accusé d'étre l'auteur d'une conspiration qui avait pour but de détacher le royaume de Naples de la couronne d'Aragon? L'historien rationaliste Giannone , naturellement favorable à l'auteur de la Cité du soleil , ne convient-il pas que Campanella était coupable, et Gabriel Naudé, un littérateur français qui avait connu le protégé de Richelieu à Paris, dans un lieu oü ses confidences sur sa vie agitée pouvaient étre sans danger vis-à-vis de la cour d'Espagne , Gabriel Naudé n'avoue-t-il pas que son ami de Calabre avait conspiré? Un demi-siécle ne s'était pas écoulé qu'on pouvait estimer ce que coütait de sang inutilement versé le jeu de pareilles conjurations. Un Procida frangais se rencontra en Sicile, et Messine eut un moment la fantaisie de suivre ses inspirations. Mais quand la grande cité maritime fut reprise par les Espagnols, les horreurs que subirent les infortunés habitants et les imprécations qu'ils lancérent contre la flotte française qui les abandonnait, n'ont de parallèle dans les temps modernes que l'histoire du siége de Toulon.
Il est difficile de supposer que le Saint-Siége ne se soit pas rendu compte des dangers politiques que Campanella avait fait courir à sa patrie, et de ne pas expliquer par ces motifs les délais de son intervention auprés de rois aussi débonnaires et aussi religieux que Philippe III et Philippe IV. Mais au bout de vingt-sept ans, Urbain VIII put croire que la tête volcanique de Campanella s'était calmée, et qu'une amnistie accordée aprés une si rude
expérience devait être sans danger, surtout en la combinant avec une émigration en France. Les pressentiments du souverain Pontife ne furent pas trompés. Transporté sur un nouveau théâtre, et plus à même d'apprécier les conséquences de certaines erreurs qui.ne pouvaient se développer dans les Péninsules méridionales, Campanella écrivit à Paris des livres si opposés aux préjugés gallicans que ses nouveaux protecteurs ne consentirent jamais à en publier un seul. Tous ses manuscrits furent transportés ou mieux incarcérés à la Bibliothéque royale. Son horreur des sectaires s'accrut en les voyant de plus prés. Le saint-office de l'Inquisition ne suffisait plus à son zéle toujours exagéré. Il composa des projets de croisade universelle contre les protestants.
Ce génie sans équilibre ne s'était pas contenté de mettre son action ou sa plume au service de la politique, il avait aussi dogmatisé. La Cité du soleil, ou l'image d'une République philosophique, peut étre consultée avec intérét par tous les esprits investigateurs , excepté peut-être par les socialistes de nos jours auxquels elle enléve beaucoup de brevets d'invention. La communauté des biens, l'abolition de la famille, la promiscuité des femmes et des enfants , et méme le travail attrayant, qui permet à l'homme de prolonger son existence jusqu'à deux siècles, tout cela fait des Solariens autant de partisans du saintsimonisme et du phalanstére, deux cents ans avant que la fondation de Ménilmontant n'ait existé. Si la longévité promise par Campanella s'était réalisée en sa personne, il aurait dà étre nommé président d'áge dans ce faubourg improvisé de la Cité du soleil. Les hommes d'É-
MONSEIGNEUR CRUICE. 363
tat espagnols et italiens ont pu étre d'une rigueur excessive envers le dominicain calabrais, mais il nous parait impossible de nier que Campanella, avant d'avoir été mári à l'école du malheur, n'ait été un génie fort dangereux.
M‘ Cruice cite ensuite deux brefs adressés par le pape Sixte IV à Ferdinand et à Isabelle, brefs qui ne se trouvent que dans le quatriéme volume de l'histoire de l'Inquisition , de Llorente , mais dont nous sommes loin de révoquer en doute l'authenticité. C'est là que Sixte IV appelle le Saint-Siége « le refuge le plus sür de tous les « opprimés , oppressorum ubique tutissimum refu- « gtum » ; et qu'il invite le roi et la reine à imiter la miséricordieuse tendresse de Jésus-Christ, en disant : « La elémence seule peut nous rendre semblables à Dieu, «autant que cela est possible à la nature humaine. » Tout cela est parfaitement vrai , et l'histoire de l'Église en fait foi pour tout lecteur impartial. Mais s'il est vrai qu'il n'y a pas de bonne justice à moins qu'elle ne soit tempérée de miséricorde, il n'est pas moins vrai que la répression a des droits qui sont en grande partie la raison d'étre de l'ordre politique. Tant que Sixte IV a cru que la rigueur de la nouvelle Inquisition d'Espagne dépassait le but, il a averti, il a demandé des renseignements, il a différé les bulles de juridiction apostolique ; mais il faut croire que sa conscience a été édifiée par les preuves qu'il a obtenues et les inconvénients qui lui ont été signalés , puisque le frére Thomas de Torquemada a pu s'intituler inquisiteur général de Castille et d'Aragon par la gráce du Saint-Siége. M*' Cruice peut lire cette
pièce à côté des brefs du 24 janvier 1481 et du 2 août 1483, dans le quatrième volume de Llorente.
Le vénérable prélat cite Alexandre VI qui accorda sa protection à 450 juifs qui fuyaient l'Inquisition d'Espagne. N'aurait-il pas fallu dire que ces juifs n'en étaient plus , qu'ils étaient chrétiens , et qu'ils allaient étre condamnés pour avoir apostasié? Une fois immigrés en Italie, leur exemple était moins contagieux pour les nouveaux chrétiens d'Espagne qui appartenaient à la méme race. Néanmoins la bonté du Pape à leur égard fut sujette à repentir. Il avait donné entre autres une nonciature à Venise à l'un des 150, qui était engagó dans les ordres et qui lui avait fait autant de protestations de fidélité qu'un amnistié politique pourrait en faire à Pie IX. Or ce commissaire du Saint-Siége était un sectateur de la loi mosaique sous la peau de légat. Alexandre VI fut obligé de le condamner devant l'évidence des preuves et une multitude de témoins unanimes.
Nous sommes bien aise d'ailleurs de voir rendre à Alexandre VI la justice tardive qui lui est due , et qu'on ne laisse au passif de son pontificat que le compte exact. Cependant Ms Cruice ne peut pas oublier que dans un procès plus délicat que celui des 150 marranos, dans le procés de Savonarole, thaumaturge manqué , le bras séculier qui l'a frappé de mort ne s'est levé que sur l'ordre du fameux Borgia.
Monseigneur fait un magnifique tableau des efforts de l'Église au moyen áge pour transformer l'autoritó despotique de la royauté païenne en un droit royal tempéré par la loi chrétienne. Il s'appuie sur de beaux passages
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empruntés à Voltaire, à Voigt, à Hurter et à M. Ozanam. Il cite un fragment de ce dernier qui est vraiment admirable.
« La monarchie, dit-il, régénérée par le spiritualisme « chrétien, à ce premier caractère qu'elle exclut la pen- « sée méme d'un pouvoir absolu. Tandis que les empe- « reurs romains font profession d'étre au-dessus des lois, « et que les jurisconsultes examinent seulement si l'im- « pératrice est déliée des lois ; tandis que sous les pre- « miers Mérovingiens, un émissaire, armé du preceptum « royal, peut impunément mettre à mort les hommes, « enlever les femmes, arracher les religieuses de leur « cloître ; désormais le prince ne recevra l'onction qu'a- « prés avoir juré l'observation de toutes les lois ecclé- « siastiques et civiles. En second lieu, cette autorité li- « mitée est en méme temps consentie : elle a son fonde- «ment légal, sinon dans l'élection proprement dite”, du « moins dans l'assentiment du peuple. Quand Charles le « Chauve se déclare élu de Dieu, il ajoute que la volonté « divine lui est manifestée par l'acclamation des hom- « mes. Troisiémement, la royauté est conditionnelle et, « par conséquent, amissible, puisque le serment du « prince devient la condition de l'engagement du peuple; « puisque le premier promet de bien régner afin que le « second s'oblige à obéir ; puisqu'il y a contrat synallag- « matique, et qu'enfin l'infidélité d'une partie dégage «l'autre. Le siècle de Charlemagne l'enseignait ainsi : «trois conciles, le quatrième de Paris, en 829, le « deuxiéme d'Aix-la- Chapelle, en 836, et celui de « Mayence, en 888, répétent cette maxime d'Isidore de
« Séville, qui est aussi celle de saint Grégoire le Grand : « — Que le roi est ainsi nommé à cause de la rectitude « de sa conduite (Zlez a recté agendo). Si donc il gou- « verne avec piété, avec justice, avec miséricorde, il mé- «rite d'étre appelé roi; s'il manque à ses devoirs, ce « n'est plus un roi, mais un tyran. — Et pour savoir « comment la doctrine du moyen áge traitait les tyrans, « ne consultons pas l'Eglise, qui avait des priéres pu- « bliques contre les tyrans (missa contra tyrannos); « n'interrogeons pas les théologiens, ils répondraient — « qu'il ne faut point accuser de félonie la nation qui dé- « trône le tyran, encore que par le passé elle lui eût con- « fié une autorité perpétuelle, car il a encouru sa dé- « chéance, en violant l'obligation que le pacte lui impo- « sait. — J'aime mieux connaitre l'opinion des rois eux- « mémes, et je lis ceci dans les lois d'Edouard le Confes- « seur : — Le roi, qui est le vicaire du monarque sou- « verain, a recu son institution pour régir le royaume « de la terre, le peuple du Seigneur, et pour les défen- « dre de toute injure. S'il ne le fait, il ne gardera point « le nom de roi ; mais, comme l'atteste le pape Jean , il « perd la dignité royale. »
Quel n'a pas été notre désappointement de voir ces enthousiastes paroles suivies de cette froide réflexion! « Je ne prétends pas discuter ici l'opinion de M. Ozanam « sur l'erigine et sur l'amissibilité du pouvoir royal. Les « théologiens se sont partagés sur cette grave question. « Saint Thomas et Suarez sont d'un côté, Bossuet et l'é- « cole gallicane de l'autre. » On ne peut pourtant pas cumuler le bénéfice de la neutralité avec la popularité du
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libéralisme. Si M*' Cruice est pour Suarez , en qui s'entend toute l'école, et pour saint Thomas dont la Somme figurait à cóté des saints Evangiles, sur l'estrade d'honneur qui s'élevait au milieu du concile de Trente , nous concevons qu'il parle de la transformation de la monarchie païenne par l'esprit chrétien, qu'il montre les Papes préparant la civilisation moderne, tandis que leur puissance temporelle servait admirablement la liberté et le progrès des peuples. Mais si Monseigneur, pour des raisons à lui connues, n'ose pas abandonner l'école gallicane et le système de Bossuet sur les droits dynastiques, comment peut-il parler encore de la transformation de César par le christianisme et du droit nouveau des peuples régénérés dans le baptéme? Ne sait-il pas que le César gallican est calqué sur le César romain, et qu'une partie trop considérable de l'épiscopat français, victime de l’éducation théologique qu'elle avait recue dans l'ancienne Sorbonne, formulait l'inamissibilité du pouvoir royal en 1826 et en 1835, comme auraient pu le faire les légistes de l'antiquité la plus aveuglée par l'esclavage? N'a-t-il pas lu dans la préface de la censure des cinquante-six propositions lamennaisiennes, préface qui a paru en 1835 sous la signature de M*' l'archevéque de Toulouse, l'apologie de ce passage d'un mandement de Mer Legroing . de la Romagère, évêque de Saint-Brieuc à cette époque? « Fidèles à Dieu ainsi que vous le fütes toujours, vous « continueriez d'obéir dans l'ordre civil à celui qui tien- « drait du ciel la puissance souveraine, quelque déré- « glées que fussent ses mœurs, quelle que fût sa croyance « religieuse, quels que pussent étre les abus apparents
« ou réels de son gouvernement, quelgw'impies enfin et « tyranniques que fussent les lois qu'il dicterait pour « vous pervertir! » Nous voilà transportés aux antipodes de «la belle page» de M. Ozanam. Si l'on n'a pas le courage de répudier de semblables doctrines, un droit divin si diabolique, qu'il doit étre difficile de préconiser l'Accord de la Religion et de la Liberté!
Quelques semaines aprés le manifeste de M*' Cruice, paraissait la nouvelle édition corrigée et augmentée de la brochure de M. l'abbé Godard sur les principes de 89 et la doctrine catholique. La mort précoce et fatale de l'auteur, nous impose, en parlant du remaniement de son œuvre, une réserve qu'il nous sera facile d'observer sans nuire aux intéréts de la vérité. M. le professeur du grand séminaire de Langres, frappé du coup qui l'avait mis à l'Index, ne s'était pas contenté d'adresser au Saint-Siége sa soumission filiale; il avait voulu porter lui-même, aux pieds du tribunal qui l'avait jugé, l'hommage de sa docilité. Cette franchise de vertu lui ouvrit tous les cœurs en cour de Rome, celui surtout qui bat à l'unisson du cœur de saint Pierre, et que Jésus- Christ a chargé à sa place d'aimer les agneaux et les brebis. M. l'abbé Godard, encouragé par tant de bonté, avait demandé en quoi il avait blessé le dépót des traditions, et il mérita qu'on entrát en explication avec
lui. I1 ne lui parut pas impossible de remettre son livre sur le métier et de l'expurger de tous les torts qui lui avaient valu une premiére condamnation. Cette faveur trés-rare lui fut accordée, et il en est résulté la seconde édition que nous avons indiquée au commencement de ce paragraphe. Elle est précédée d'une lettre de M*' Guerrin, évéque de Langres, qu'il importe de mettre sous les yeux de nos lecteurs.
« Langres, le 24 décembre 1862.
« Mon cher abbé,
« La ligne de conduite que vous avez suivie , aprés la «condamnation de votre brochure : Les Principes « de 89, etc., vous a mérité l'estime et la bienveillance « des premiers dignitaires de l'Église et du Saint-Père « lui-même ; je le sais et j'en ai été témoin. On a rendu « justice à la pureté de vos intentions et aux sentiments « dont vous étes animé.
« Aussi, par une faveur singulière et qui est rarement « accordée dans des circonstances analogues à celles où « vous vous trouviez, le Saint-Pére vous a-t-il permis de « corriger votre opuscule d'aprés les observations de. « théologiens romains des plus accrédités ; de vous assu- « rer, en leur soumettant ce livre ainsi corrigé, qu'il n'y « restait rien qui füt susceptible d'étre censuré , et de le « livrer ensuite , si nous le jugions à propos , à la publi- « cité.
« Maintenant donc que ce travail de révision et de
« correction a été fait par vous avec un soin minutieux,
« et que les théologiens romains chargés de l'examiner « ont reconnu, ainsi que leur doyen m'en a donné direc- « tement l'assurance, que l'ouvrage, soumis par eux à « un sévère examen, ne renferme absolument rien qui « soit contraire aux enseignements de la foi catholique, « et qu'à ce titre il peut trés bien être publié : Quod qui- « dem opus, per aliquot ex Romanis theologis severio- «rem ad trutinam revocatum , nil prorsus docere quod « fidei catholice dogmatibus adversetur , isdem com- « pertum est; qua de re in lucem edi posse haud perpe- « ram censuerunt! ; — maintenant, dis-je, je suis par- « faitement autorisé à vous en permettre et je vous en « permets trés-volontiers la publication. Espérons que « cette publication , dans les nouvelles conditions où elle « est faite, ne sera pas sans résultat pour le but si louable « que vous vous étes proposé.
« Agréez, mon cher abbé, la nouvelle assurance de « mon affectueux dévouement.
« T JEAN, évéque de Langres. »
Il résulte de cette lettre trois conséquences que nous devons nous appliquer à faire ressortir : 1? Que la seconde édition a été complétement corrigée, et nous prouverons par le texte méme qu'elle diffère essentiellement de la première : ce qui répond tout d'abord au bruit trop facilement accrédité par des journaux plus complaisants que réfléchis , que le jugement de l'Index était rapporté, et qu'aprés les explications verbales de M. l'abbé Godard,
! Lettre du doyen du Collége des théologiens romains à l'évéque de Langres.
son livre avait été approuvé ; 2? Que les théologiens romains faisant partie du collége si dignement présidé par le T. R. P. Modena, qui a communiqué l'avis officiel à ME" l’évêque de Langres, n'ont fait porter l'examen sévère auquel ils ont soumis la seconde édition que sur un point : Est-elle contraire aux dogmes catholiques? question résolue négativement. Ce qui laisse de côté une foule de questions subsidiaires : La nouvelle édition estest contraire aux droits de l’homme, est-elle en contradiction avec elle-même sur divers points, est-elle à côté de la question dans plusieurs cas, renferme-t-elle des erreurs historiques, est-elle coupable d'omissions de la plus haute conséquence?
3° Enfin, que la question d'opportunité n'a nullement été résolue par les théologiens romains, et qu'elle a été formellement réservée par eux à M*' l'évéque de Langres. Cette déférence est certainement un honneur qu'ils ont voulu rendre au prélat , mais ce ne serait pas assez que d'y voir un hommage. À part l'orthodoxie des propositions de l'édition expurgée , il y a encore des nuances de style qui sont loin d’être indifférentes , suivant le sens quela langue courante leur donne en France, et le commentaire qu'y ajoute l'état des esprits. Il est évident que toute cette partie allusionnelle pouvait échapper aux théologiens romains, uniquement occupés du sens abstrait de la dissertation, et qu'un prélat francais était bien plus propre à trancher la question d'à-propos. Le pieux et prudent M*' Guerrin , nous devons l'avouer , l'a fait en faveur de M. l'abbé Godard, et contrairement sur plusieurs points aux considérations que nous avons pré-
sentées dans le Monde, et reproduites dans ce volume. Si nous nous croyions obligé de maintenir notre opinion sur ces remarques accessoires, nous aurions sans doute le regret de combattre l’autorité vénérée du signataire de la lettre du 24 décembre 1862, mais il ne serait pas équitable d'y ajouter celle des théologiens romains.
Reprenons et développons.
Que la seconde édition diffère substantiellement de la première , il suffit pour le prouver de citer textuellement cette page de la nouvelle Conclusion :
« D'aprés tout ce qui précéde, on voit que, si on les «identifie entiérement avec cette formule, en prenant « dans le sens le plus rigoureux les mots qui la compo- «sent, les principes de 89 sont, comme l'a prouvé « M*' Nardi dans un discours déjà cité, les uns vrais et « excellents, d'autres faux et détestables, d'autres enfin « obscurs et ambigus, et par là méme dangereux, parce « qu'on peut les interpréter dans un mauvais sens au « profit de la Révolution.
« Ainsi, nous réprouvons le caractère rationaliste que « présente dans son ensemble la Déclaration (8 2, pages « 16 et suiv.). Nous ne voulons pas que l'on parle à un « peuple de ses droits sans lui parler de ses devoirs , et « nous voulons que l'oubli de ceux-ci soit mentionné au « méme titre comme cause des malheurs publics (S 2, « page 20). — Nous avons nié que les hommes naissent « et demeurent libres et égaux en droits, au point de vue « civil, moral et religieux, et nous avons soutenu que le « privilége n'est pas dans son essence contraire à l'éga- « lité devant la loi, puisqu'il peut être pour le bien com-
« mun (S8 8, page 120). — Nous avons étendu le but de « la société civile au-delà de la liberté, de la sûreté et de « la résistance à l'oppression, en y comprenant le déve- « loppement et l'amélioration de l'homme sous le triple « rapport physique, moral et religieux (S 5, page 37), et « nous avons renfermé dans d'étroites et justes limites, « oubliées par la Déclaration, le droit de résistance à « l'oppression (S 5, page 42). — Nous avons dit que le « prineipe de toute souveraineté est en Dieu seul et que « la souveraineté n'est pas actuelle et permanente dans «la nation, qui ne la peut exercer que d'une manière « transitoire et en certains cas (S 6, page 68). — Nous « avons rejeté comme donnant lieu à de funestes inter- « prétations , par la confusion de la liberté morale et de «la liberté civile, cette définition de l'art. 4 : La li- « berté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à « autrui (S 7, page 99). — Pour la méme raison , nous « avons reproché à l'art. 5 d'exposer la foule à se faire « une idole de la loi civile sans égard pour la loi de Dieu « (8 8, ibid.). — Nous n'avons pas admis que la loi soit « à proprement parler l'expression méme de la volonté « générale (8 9, page 107), et nous avons très-catégori- « quement nié que la liberté des cultes soit de droit na- « turel et qu'elle soit, abstraction faite des nécessités de «temps et de pays, le signe et l'effet du progrès d'un « peuple, sa perfection sociale (S 10, page 143). — Nous « en avons dit autant de la liberté de la presse en tant « qu'elle touche à la religion, et nous avons reconnu «ses dangers, partant la nécessité de la contenir « dans certaines bornes, alors méme qu'elle traite des
« choses que Dieu a livrées aux disputes des hommes « (S11, page 169).
« Si donc notre piume n'a pas trahi notre pensée, on « reconnaîtra qu'il n'y a rien de commun entre nos doc- «trines et celles qui caractérisent le faux libéralisme. « Jamais toutefois nous n'abandonnerons à ce dernier le « monopole des termes qu'il usurpe et dont il ne com- « prend pas ou pervertit le sens. Liberté , égalité, civili- « sation, progrés, nous retiendrons ces expressions à no- « tre service : elles resteront dans notre devise. Si nous « y renoncions, nos adversaires s'empresseraient de faire « croire aux peuples que nous répudions le mot, parce « que nous maudissons la chose, et ce serait pour nous « une défaite signalée dans la lutte à soutenir pour la « défense de l'Eglise. »
Il y a loin de ces réserves aux conclusions triomphantes de la première édition, qui annongaient que tout bien pesé, aucune incompatibilité d'humeur n'empéchait la fusion des principes de 89 et de la doctrine catholique.
Maintenant nous devons aborder une question inévitable, qui devrait nous effrayer, si nous n'avions beaucoup consulté, et si nous n'étions résolus à procéder avec toute la prudence commandée par notre faiblesse. Quelle est la valeur d'un livre approuvé en cour de Rome, quand cette approbation porte uniquement sur l'innocuité dogmatique des propositions qu'il avance? — S’ensuit-il que le livre soit bien fait, qu'il mérite une mention honorable en littérature? Evidemment, non. — S'ensuit-il qu'il ne soit pas diffus et qu'il ne s'égare pas en raisonnements qui ne font rien à la thèse? Non, encore. —
S'ensuit-il au moins qu'il ne soit pas en contradiction avec lui-méme, et qu'il soit impossible de trouver le oui et le non dans les assertions de l'auteur, si l'on compare immédiatement des textes que la pagination a longuement séparés? Ici il faut distinguer. Si les propositions contradictoires intéressent le dogme, évidemment le oui et le non ne s'y rencontrent pas. Mais s'il s'agit d'une assertion politique, d'une thèse constitutionnelle, d’une opinion prêtée aux publicistes, il nous semble que les théologiens romains prennent les choses comme on les leur donne , et qu'ils ne s'en inquiètent pas autrement. — Peut-on dire au moins que les théses présentées par l’auteur dans ce qui n'intéresse pas positivement le dogme, jouissent à Rome de la faveur de l'opinion, qu'elles y sont accréditées et qu'elles circulent parmi les plus habiles et les plus compétents? S'il n'en était pas ainsi, le livre aurait-il été approuvé par des membres du collége théologique? Nous résoudrons cette question par un fait tiré de M. l'abbé Godard lui-méme, seconde édition. Il dit en parlant de la Civc/tà cattolica qui se publie à Rome au pied du Vatican : « Notre sentiment achévera « de s'établir par le témoignage d'une Revue dont la «doctrine est süre et l'autorité considérable» ; et il choisit dans une livraison de la Czvilta la fin d'un dialogue intitulé : // catechismo di libertà, qu'il cite. Or, on peut consulter la collection de l'éminente revue, ou plus simplement la série d'articles qu'elle a donnés sous ce titre : La liberté moderne à la barre de l'Église, et passer immédiatement de cette lecture à la seconde édition de M. l'abbé Godard. Si l'on n'en conclut pas à première
vue que les opinions du recueil fondé par l'illustre P. Taparelli d'Ázeglio sont absolument l'opposé de celles qui charmaient notre auteur, nous baissons pavillon.
Mais au moins ne peut-on pas dire que des théologiens romains ne souffriraient pas d'erreurs historiques dans les textes qu'ils examinent et approuvent? Et pourquoi pas? Sont-ils constitués en jury d'examen pour décerner un diplóme de science? Ne sait-on pas qu'il n'y a rien de plus scrupuleux que les savants, et qu'ils se renferment strictement dans la mission qui leur a été confiée ? — Peut-être, dira-t-on, s'il s'agit d'erreurs historiques qui n'intéressent que la science profane. Mais comment voulez-vous que des théologiens romains laissent dans un livre approuvé par eux des erreurs relatives à des faits ecclésiastiques ? Ah! certainement le savant collége ne laissera jamais passer de pareilles erreurs historiques, si elles servent à formuler une argumentation hétérodoxe. Mais si la fausse assertion est indifférente à l'orthodoxie des propositions de l'auteur, pourquoi serait-il tenu de la relever? — Mais les délégués devraient au moins le faire par charité? Alors, ce n'est pas seulement un livre que vous leur donnez à corriger, c'est une éducation à compléter en théologie, en droit canon et en histoire ecclésiastique. Le collége des théologiens romains a autre chose à faire. Si vous avez besoin d'apprendre, allez aux Universités romaines.
Allons au bout des suppositions. Croyez-vous donc qu'un livre censuré et approuvé à Rome puisse dire que telle opinion théologique ou canonique n'est pas condamnée, quand il existe une sentence authentique du
Saint-Siége à son sujet? Certainement non, s’il s’agit d'une affirmation qui tombe sur le fait dogmatique. Ainsi, jamais aucun membre du collége des théologiens romains ne laissera passer l'assertion d'un auteur qui osera dire, ou que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius, ou que le Pape n'a pas condamné les cinq propositions de Jansénius. Mais si dans une cause moins débattue au sein des écoles cléricales, et par conséquent moins connue, l'auteur soumis à la censure dit qu'il n'y a pas, du moins à sa connaissance, de condamnation du Saint-Siége contre les opinions qu'il défend, croyez-vous donc que les théologiens romains seront tenus de l'avertir qu'il commet un acte d'ignorance insigne? Cette proposition : « Je ne connais pas de document pontifical «qui condamne telle et telle opinion » , est-elle hérétique, oui ou non? Si cette proposition n'est ni hérétique ni voisine de l'hérésie en soi, pourquoi voulez-vous que des théologiens romains ne la laissent pas passer quoique historiquement absurde, puisqu'on vous a répété vingt fois que dans l’espèce le docte collége ne s'occupait que d'orthodoxie?
Mais laissons le champ des hypothéses, et venons à un fait illuminateur qui résout bien autrement le procés que tout ce que nous pourrions dire de plus fort. M. l'abbé Godard répéte par trois fois dans sa seconde édition, qu'il ne connaît aucun décret du Saint-Siége qui s'occupe directement des dix-sept articles des droits de l'homme, encore moins qui les condamne, et son insistance se concoit parfaitement bien. Pourquoi faire et refaire un livre sur l'harmonie des droits de l'homme et de la doctrine
catholique, s'il y a un document du Saint-Siége qui déclare que ces dix-sept articles pris solidairement, sont les adversaires de la tradition catholique? M. l'abbé Godard avait trop de loyauté pour entreprendre cette fusion trés à la mode sans doute, donnant accès à la popularité, et ouvrant d'autres horizons encore, s'il avait eu sous les yeux la piéce pontificale qui met à néant tous ces beaux projets d'union, en révélant les empéchements dirimants qu'ils renferment. Il était donc capital pour lui de savoir si cette pièce existait. Nous croyons bien que si cette pièce, qui existe réellement, avait été d'un trés-difficile accès, les théologiens romains qui lui avaient été donnés moins comme guides que comme censeurs, se seraient crus obligés certainement de la lui communiquer. Mais cette pièce est du plus facile accès. M. l'abbé Godard cite lui-même des livres où elle se rencontre : « Collec- « tion générale des Brefs et Instructions de N. S. P. le « pape Pie VI relatifs à la Révolution française, tra- « duction nouvelle par M. Guillon, prêtre.» Il prétend les avoir lus et n'avoir rien trouvé. « Nous n'avons pu, « jusqu'à présent du moins, découvrir aucun document « émané des souverains pontifes, qui signale et condamne « nommément la déclaration de 1789. »
En droit strict, les théologiens romains ont pu penser qu'il avait cherché bien à la háte et s'en remettre à la critique des revues et des journaux pour lui signaler son ignorance si peu invincible. Peut-être méme n'ont-ils pas été fáchés de laisser à un livre qui n'avait plus rien d'hérétique, mais qui n'était pas de leur goût, ce stigmate d'incurie et de légéreté. Quelle autre supposition vou-
driez-vous faire? Iriez-vous, téméraires avocats, pour défendre la réputation de M. l'abbé Godard, jusqu'à inculper la science du collége des théologiens romains ? Prétendriez-vous qu'ils ne connaissaient pas le bref de Pie VI à ses peuples d'Avignon et du Comtat Venaissin, que nous avons cité dans le corps de cet ouvrage, bref par lequel le pontife de courageuse mémoire condamne les dix-sept articles de la déclaration des droits de l'homme promulgués à Paris parl'Assemblée nationale, comme non moins opposés à la religion qu'à la société civile?
Mais vous ne savez donc pas que s'il y a un point sur lequel les théologiens romains soient les premiers savants du monde, c'est précisément la connaissance universelle des documents émanés des souverains pontifes ; et quand méme vous supposeriez qu'ils n'eussent pas été préparés sur le théme de M. l'abbé Godard, comment pouvez-vous vous imaginer que des commissaires du Saint-Siége. chargés de permettre la résurrection d'un livre qui sortait d'un tombeau d’où l'on ne sort guère quand on n'y est pas entré avec la clause Donec corrigatur, comment voulez-vous qu'ils n'aient pas commencé leur examen par la compulsation de tous les documents pontificaux relatifs à la question, et qu'ils n'aient pas rencontré une pièce fort célèbre et qu'on trouve partout? C'est tout simplement absurde.
Nous pourrions nous en tenir là. Nous négligerons méme de placer en antithèse la formule de Pie VI, en parlant des droits de l'homme : //la scilice' jura ^ominis Religioni et Societati ApvERsANTIA, avec la formule du doyen du collége théologique : N?thz/ prorsus
docere quod fidei catholice dogmatibus ADVERSETUR ; antithése pleine de malice romaine, de laquelle on pourrait augurer que le R. P. Modena avait présente à la mémoire l'expression choisie par Pie VI, pour témoigner de sa répugnance à la Déclaration.
Mais laissons les conjectures, puisque nous avons une preuve évidente que le bref en question était parfaitement connu au collége théologique; et quoique cette preuve soit bien inutile devant la considération générale dont jouissent les docteurs dont il est composé, encore est-il, puisque nous en sommes venu à de tels développements, que nous croyons à propos de la donner. Le R. P. Theiner est connu de tout le monde savant, et il figure parmi les illustrations du collége sus-nommé, quoiqu'il n'en soit pas le doyen. Or, le P. Theiner s'est fort occupé de la Révolution frangaise. Aux documents qui étaient déjà connus et qui étaient collationnés dans la collection en deux volumes de M. Guillon, ou dans celle en trois volumes, sans nom d'auteur, et nóanmoins plus compléte, que nous avons suivie dans notre controverse avec les catholiques libéraux, il a ajouté d'autres documents, que ses fonctions à la bibliothéque Vaticane lui permettaient d'atteindre plus facilement que tout autre, et il a fait du tout une collection en deux grands volumes imprimés à Paris, chez Didot, en 1857, sous le titre relativement vrai de Documents inédits relatifs aux affaires religieuses de la France, de 1790 à 1800. Parmi les pièces réellement inédites, il y en a quelques-unes qui naturellement sont moins intéressantes que celles dont le publie chrétien était en possession antérieurement. Mais il y a
une pièce éditée dans les précédentes collections, pièce incontestablement plus importante que toutes celles que les veilles du P. Theiner ont pu découvrir, et qui brille par une éclipse totale dans l'édition de Didot. Or, cette pièce est précisément celle qui traite de la révolution du Comtat au spirituel et au temporel, et qui condamne les Droits de l'homme sub duplici respectu.
Que cette omission d’une pièce qui, avec la traduction, n’a guère moins de cent pages, soit une inadvertance, c'est absolument impossible, d'autant plus que cette omission est la seule. Qu'elle soit une omission préméditée, c'est absolument nécessaire.
Mais pourquoi le P. Theiner n'a-t-il pas voulu mettre dans sa magnifique collection imprimée à Paris une des piéces les plus instructives que le Saint-Siége ait données de 1790 à 1800 ? A-t-il craint de compromettre une certaine popularité qu'il doit à ses dissentiments avec les jésuites et à sa Justification de Clément XIV ? Cette hypothése, qui a pu rencontrer des partisans, n'est pas la nótre. Nous croyons que l'illustre oratorien n'a pas donné le bref dont il s'agit parce qu'il ne rentrait pas exactement dans son titre : Documents relatifs aux affaires religieuses de la France, attendu que Pie VI ne s'adressait pas du tout aux Frangais (on était alors en 1791), mais à ses sujets du Comtat Venaissin. Que d'autres trouvent cette supposition trop subtile et plus Jésuitique qu'oratorienne, peu nous importent ces pasquinades. Il est de la derniére évidence que le P. Theiner n'a omis le bref du pape Pie VI que parce qu'il le connaissait dans toutes ses parties, et cela nous suffit pour affirmer que la condamna-
tion dela Déclaration n'était nullement inconnue au sein du collége des théologiens romains.
Si donc la députation de ce collége a laissé M. l'abbé Godard dans l'ignorance où elle l'avait trouvé, c'est qu'il lui a plu de faire ainsi. — Mais alors, à quoi se borne la valeur d'une approbation des théologiens romains , dans les termes précités? À beaucoup et à peu de chose. Beaucoup, si on considére combien il est précieux de posséder l'assurance qu'un livre ne renferme aucune proposition qui, considérée dans ses rapports avec la doctrine catholique, soit digne de censure; peu de chose, s'il s'agit de savoir à quel point un livre est savant, bien fait et opportun.
Ceci posé, nous nous sentons enhardi à examiner certaines propositions de la seconde édition, que M. l'abbé Godard a maintenues malgré les critiques que nous avions faites dans le Monde, et à en discuter d'autres qu'il avait faiblement alléguées la première fois, et sur lesquellesila cru devoir renchérir en seconde instance.
M. l'abbé Godard, cherchant à expliquer comment ila pu s'exprimer trop favorablement sur la Déclaration des droits de l'homme, aprés plusieurs raisons, arrive à celle-ci, qu'il a ménagée pour la péroraison : « C'est en- «fin à cause de la manière dont cette Déclaration fut « accueillie à la Constituante par les évêques et le clergé « du second ordre, qui l’ont souscrite; » et il y revient encore quelques pages plus bas en ces termes : « Nous «ne prétendons pas atteindre (par nos reproches) les « évêques présents qui ont souscrit la Déclaration, ainsi « que le clergé du second ordre. S'ils ont cru devoir agir
« ainsi, à cause des circonstances, à contre-cœur, ils ont « montré peu aprés comment ils ont interprété leur acte, « en protestant contre la constitution civile du clergé, en « préférant la persécution et l'exil à un serment qui bles- « sait essentiellement la foi et les droits de l'Église. »
Pour nous, qui vivons en France et qui croyons que l'orthodoxie est nécessaire, sans dispenser les polémistes catholiques d'autres qualités qui ne doivent pas étre omises non plus, nous avons plusieurs griefs à faire valoir contre ces deux textes combinés entre eux. «
Pourquoi avez-vous cru devoir ménager la Déclaration par cette raison qu'une moitié de l'Église gallicane l'avait signée en 89, si vous deviez avouer quelques lignes plus bas que ces évêques et ces prêtres ne l'avaient signée qu'à contre-cour, et la main prise dans l'étau des circonstances? Et vous, qui avez l'intention de rendre la religion populaire en adoptant les principes de 89, ne craignez-vous pas que. vos adversaires, les plus ombrageux des hommes, selon vous, ne se disent in peito : Il défend les principes de 89 sous le coup des circonstances, comme ses ancêtres les signaientàla Constituante, à contre-cœur, de manière que votre excuse pour vos prédécesseurs devient pour leur postérité une maladresse qui compromet d'un seul mot toutes vos finesses de deux cents pages !
Enfin, est-il bien vrai que la conduite courageuse des signataires ecclésiastiques de la Déclaration , dans la suite de la Révolution frangaise, soit le commentaire dogmatique qui règle le sens attribué par eux aux Droits de . l'homme? Nous ne le croyons pas, pas plus que la glorieuse résistance qu'ils ont opposée à la prestation du
serment constitutionnel, ne justifie toutes les assertions qu'on rencontre dans l'Ezposé des principes qu'ils envoyèrent de Londres à Sa Sainteté. Certes, en parlant de la sorte nous n'avons nulle envie de renier ou de méconnaître les grands talents et les grandes vertus de cette antique Église, notre Mère après celle de Rome, de cette Église qui nous a engendrés à la foi et au sacerdoce, Église qui a résisté jusqu'au sang, ce que nous n'avons pas fait encore, et qui, revenant de l'exil au milieu des pierres dispersées du sanctuaire, rebátit avec un égal courage le temple matériel et le temple spirituel du divin Crucifié. Mais ses malheurs ne peuvent pas non plus nous faire oublier ses défauts; nous avons méme le devoir de rechercher, en face des mystéres de l'avenir, si ces défauts n'ont pas été pour une part dans ses malheurs. En effet, moins on nous suppose d’héroïsme au cas d'une nouvelle commotion sociale, plus il est nécessaire que nous prenions une position inexpugnable et facile à défendre.
Or, il est incontestable que la théologie, telle qu'on l'enseignait en France au xvir° siècle, était pleine de préjugés, de concessions, de lacunes, et méme d'infiltrations de l'esprit philosophique. Les piéces collectives signées par l'épiscopat et le clergé pendant la Révolution, en portent les traces les plus regrettables. Le Saint-Siége seu] parle toujours la méme langue, et au risque de n'étre pas compris, d'inspirer méme un certain respect humain à ceux qui soutenaient ses droits vis-à-vis de l'Assemblée nationale, il frappe sur les erreurs en vogue à tort et à travers, comme un sourd sublime aux agitations éphéméres, n'écoutant que la voix éternelle de la tradition.
On lui en faisait un sarcasme, et il s'en faisait une gloire!
Du reste, en parlant avec cette franchise du bilan de l'Église gallicane en 89, nous ne dirons rien que les polémistes catholiques de cette époque n'aient osé dire dans le temps, avant le retour de l'ordre avec le Premier Consul. Et ici ne croyez pas que nous fassions allusion aux génies chrétiens que la fureur révolutionnaire avait poussés à l'émigration, de Maistre, de Cháteaubriand, de Bonald. Ce qui est plus curieux et plus fort, à Paris méme, les prétres qui secondaient de leur collaboration les revues catholiques dont MF de Boulogne était l'áme, Barruel, Feller, Guillon, tenaient le méme langage et déploraient hautement que les évéques et prétres de l'Assemblée constituante, victimes de leur éducation gallicane, eussent admis certains principes qui rendaient bien difficile le plan général de la controverse chrétienne. Le dernier que nous avons nommé, M. l'abbé Guillon, qui devait si tristement succomber à la paix aprés avoir vaincu à la guerre, dans sa collection générale des brefs relatifs à la Révolution française, publiée à Paris en 1798, ne put se résoudre à laisser passer sans réflexions et sans réserves la réponse des prélats au bref du 10 mars 1791. Il accompagna le texte de notes abondantes, qui sont un bel exemple du zéle que les écrivains ecclésiastiques peuvent avoir pour l'intégrité de la doctrine, en y prodiguant les marques les plus sincères de respect et d'attachement pour leurs Péres dans la foi. L'édition des brefs, que nous avons continuellement citée dans le corps de cet ouvrage, et qui porte la date de Rome, 1800, n'a pas