I. — La paroisse
Il est dans l'Eglise une organisation admirable qui groupe les esprits et les cœurs pour les mettre, par l'entremise du prêtre et de l'évêque, en communication avec Rome, le centre de la vie catholique : c'est l'organisation paroissiale. C'est grâce à elle surtout que l'Eglise catholique devient un corps vivant, parce que c'est par elle surtout que s'établit ce courant vivifiant, ce va-et-vient du chef aux membres et des membres au chef, cette circulation continuelle et nécessaire de vie religieuse, de vie catholique.
Eh bien ! qu'avons-nous de cette organisation chez les Ruthènes ? En osant formuler une réponse, je ne veux pas commettre d'injustice. L'arrivée inattendue et en masse des colons ruthènes a créé une situation des plus complexes et des plus délicates. Pour en sortir sans aller contre les traditions ecclésiastiques, sans manquer au passé et sans compromettre l'avenir, il fallait procéder avec sagesse et lenteur, il fallait user des moyens ordinaires avant de recourir aux moyens extraordinaires. Et c'est ce que l'on a fait.
A Winnipeg, grâce à la corporation épiseopale qui s'est portée garante pour la somme de trente mille dollars, alors que l'avenir était bien incertain, les Ruthènes ont depuis quelques années une église paroissiale actuellement sous la direction d'un Basilien. C'est peu si l'on compare leur situation à celle des catholiques du rite latin. C'est beaucoup si l'on met en regard des Ruthènes de Winnipeg ceux des diverses colonies. En dehors de Winnipeg, il n'y a, à proprement parler, aucune paroisse au sens canadien du mot. Il y a bien un bon nombre de groupes de 40, 50, 60, 80, voire même cent familles. Le district de Yorkton en comprend douze, celui de Sifton une quinzaine. Il y a bien un bon nombre de chapelles plus ou moins en règle au point de vue du droit canonique, mais, dans les conditions actuelles, les unes et les autres ne sont point et ne peuvent point être des foyers de vie paroissiale. Les groupes les plus fortunés sont visités par le prêtre une fois le mois, le plus ordinairement ils le sont tous les deux mois et même plus rarement. Et comment le sont-ils ?
Quand je suis arrivé, l'an dernier, de Galicie, j'aimais à m'entretenir avec les infatigables missionnaires des Ruthènes, les trois Révérends Pères Basiliens et le Révérend Père Delaere, sur leurs travaux et leur vie apostolique. Et alors il surgissait à mon esprit l'idée de comparer ces quatre vaillants ouvriers à des pompiers combattant un incendie attisé par le souffle infernal des sectes et de toutes les mauvaises passions. L'expérience m'apprend de plus en plus que la comparaison ne manque pas de justesse.
Vous avez tous lu la brochure du R. P. Delaere. Cet ouvrage devrait se trouver dans les mains de tout Canadien qui se pique d'être au courant des choses de son pays.
Les agissements ignobles des Indépendants, et de ceux qui avec Carmichael se sont servis d'eux, vous ont bien fait voir jusqu'à quel point peuvent s'avilir ceux qui n'ont rien de positif en vue, si ce n'est le lucre ou l'amoindrissement de l'influence catholique. La prodigalité de hautes sympathies accordées dans les sphères politiques, par des hommes respectables d'ailleurs, à des aventuriers du plus bas étage, à de vils agents qui avaient fait fi de leurs consciences et de celles de leurs compatriotes, vous ont bien fait pressentir que la politique, — je ne dirai pas humaine ou simplement canadienne, mais manitobaine— a quelquefois des ressorts fort mystérieux. Mais ces agissements ignobles et cette prodigalité des hautes sympathies vous ont fait toucher du doigt aussi à quel manque de loyauté et à quelle somme de difficultés ont dû faire
face, chez les Ruthères, les champions de la cause catholique, et combien ils ont dû se multiplier en multipliant leurs courses pour se rendre maîtres du schisme fomenté par tant d'apôtres et paralyser le mouvement des « Indépendants. » Il a été impossible aux prêtres ruthènes de faire vivre jusqu'à présent leurs fidèles de la vie paroissiale, et maintenant que le mouvement des Indépendants expire, nous sommes peut-être dans une situation plus difficile. Car ce mouvement n'est qu'un épisode dans un drame qui se poursuit et dont l'intrigue va sans cesse s' accentuant : la trahison sacrilège succède maintenant à l'impudence sacrilège.
L'année dernière, un prêtre, vraiment ordonné, celui-là, arriva de Galicie. Là-bas, il avait été connu par un bon nombre de nos colons ruthènes, et malgré les détails peu rassurants que certains confrères donnaient sur son compte, il n'est pas rare de rencontrer des gens qui vous parleront avec éloge de son activité et de son zèle. Pour ce qui est de son activité, il en a donné une preuve en anéantissant presque complètement dans l'espace d'un an ce qui restait du parti des Indépendants dans le district de Sifton. Mais, il faut le dire avec un profond serrement de cœur, ce ne fut point pour mener les âmes à Dieu. Pour n'avoir pas rempli ou pas pu remplir les formalités requises, ce prêtre n'a pas reçu juridiction à son arrivée dans le diocèse. Malgré cela il s'est mis à l'œuvre. Avec la haine de l'apostat et l'astuce de l'hérétique, il a commencé par déverser sa bile sur l'ordre si méritant de Saint-Basile, sur l'épiscopat et le clergé latins, sur le Souverain Pontife et sur son Ordinaire, le digne Métropolite Sceptycki. Le peuple donnait bel et bien dans le panneau, quand enfin le vœu émis de changer le nom de « Grecs Catholiques » en celui de « Grecs Ruthènes, » et d'autres déclarations par trop claires lui ont fait ouvrir les yeux, et il a fini par croire que la lettre de suspense portée par son Ordinaire contre l'abbé Krochmalny n'est pas un document forgé de toutes pièces, comme celui-ci avait hypocritement osé le dire, et il s'est détourné de lui. Maintenant l'on chante dans le district de Sifton.
Allons, frères Ruthènes Qu'allons-nous devenir Maintenant que des prêtres De Rome veulent nous séparer ?
Ah I jetons un regard sur notre passé,
Sur nos ancêtres.
Ils avaient, eux, la vraie foi Alors qu'ils étaient unis à Rome.
Oui, frères, rappelons-le-nous bien :
Il nous faut croire, Mais en dehors de Eome Il n'y a pas de chemin qui mène droit au ciel.
L'évêque latin à Winnipeg,
Le pape dans les vieux pays,
C'est par eux et non par le prêtre seul
Que nous entrerons en Paradis.
Allons, mes frères, à Sifton Tout est sens dessus dessous,
Car nous agissons Ainsi que les païens d'antan.
Combien malheureux donc est notre sort !
Comment nous sauver ?
Car voilà que des vieux pays Nous vient un prêtre sans pouvoir.
Qu'il n'ait pas de pouvoir
Nous le savons bien ;
Mais pourquoi, alors,
Nous, chrétiens, l'accepterions-nous ?
Allons, mes frères, mettons-nous à l'œuvre
Et disons -le bien haut
Pour que tout le monde le sache,
Et que les Polonais eux-mêmes
Ne fassent qu'un avec nous.
Cette chanson sera-t-elle le couronnement de l'œuvre de Krochmalny ? L'incendie nouveau qui allait se déclarer sera-t-il conjuré ? Secondé par deux autres malheureux abbés, Wasylewitch et Humecki, qui se sont déjà lancés sur ses traces, médite- t-il de nouveaux projets ? Tentera-t-il de mettre à exécution les promesses qu'il a faites avant son départ pour la G-alicie, au mois de janvier, de se trouver une dizaine de compagnons à bref délai ? Nous n'en savons rien. Néanmoins, je ne puis dissimuler que les déclarations livrées au public par l'organe ecclésiastique le plus autorisé en Galicie, la Neva, tinte à mes oreilles comme un glas. Certains articles des plus irrespectueux pour l'autorité épiscopale publiés dans un journal anticlérical de Galicie, le Dilo, seraient dus à des plumes sacerdotales. Dans tous les cas, l'avenir est gros de nuages, et tout en tenant les yeux fixés sur le Confidite, ego vici mundum, on a raison, je pense, de craindre quelques nouvelles catastrophes, si de nombreux ouvriers ne répondent à l'invitation réitérée de Sa Grandeur M8* l'archevêque, et au cri de détresse lancé par le R. P. Delaere, et ne viennent prêter leur concours
pour déblayer le terrain et travailler en tonte hâte à l'établissement des paroisses chez les Ruthènes dn diocèse.