‹ Les causeries de BianchonChapitre 11 sur 29 · THÉRAPEUTIQUE DE L’AMOUR · texte numérisé non relu

THÉRAPEUTIQUE DE L’AMOUR

Un peu vexés de voir le médecin prendre chaque jour une plus haute prépondérance dans la société contemporaine, les gens d’esprit nous accusent volontiers de nous mêler de tout jusqu’à l’abus.

Je suis, tout au contraire, extrêmement porté à croire que le médecin ne se mêle pas encore d’un assez grand nombre de choses, et qu’il a tort d’abandonner aux romanciers le beau domaine des maladies de l’âme. Entre les mains de quelques-uns de ces fantaisistes moroses qui ne savent plus nous conter de charmantes histoires, et dont les œuvres ne sont plus que de méchantes préparations à l’agrégation de philosophie, la psychologie n’est plus rien qu’une inquiétante, nébuleuse et inutile occupation de l’esprit humain.

Peut-être en pourrions-nous faire, nous autres, une science plus positive et plus pratique, quelque chose comme la pathologie du cœur ou pour mieux dire du

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cerveau, en tant que viscère sentimental : cette pathologie comprendrait, comme l’autre, étiologie, pathogénie, symptômes, diagnostic, pronostic et traitement, car guérir ceux qui souffrent est le but que nous poursuivons, et je ne sache pas que l’on se soit encore avisé d’y songer, dans l’ordre des choses morales.

Un bon exemple fera mieux comprendre ma pensée et montrera qu’elle n’est pas uniquement un paradoxe.

Prenez le phénomène amour sentimental , par exemple. Il évolue quelquefois sainement : Il est souvent pathologique. Lorsque l’on dit d’un homme : (( Il est amoureux fou, amoureux sans espoir, amoureux platonique », on désigne par ces expressions une personne indiscutablement atteinte d’une « affection », d’une maladie d’àme qui passe pour être cruelle et pour faire beaucoup souffrir.

Depuis qu’il y a des poètes, on l’a chanté sur tous les tons, décrite sous toutes ses faces et je ne vois que deux littérateurs qui aient cherché à en préciser la mesure. Stendhal a comparé le « coup de foudre », au phénomène physique de la cristallisation instantanée. Le mot a fait fortune, on ne sait pas trop pourquoi, car la trouvaille était assez facile, à ce qu’il semble. Seul, Alphonse Daudet a décrit l’amour maladif avec une précision digne d’un médecin. Dans son roman Sapho, qui passe pour son chef-d’œuvre, son héros s’éprend d’une femme indigne d’être sa compagne. Tout d’abord elle ne lui plaît guère, mais le

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charme vient lentement ; il s’accoutume à sa présence : elle lui devient nécessaire ; il se méprise, il la méprise; ils se querellent constamment. Mais la chaîne est rivée : il ne peut plus vivre sans elle, et pour retrouver cette femme qui, littéralement, empoisonne sa vie, il devient peu à peu capable de toutes les lâchetés, des pires avilissements.

Il suffît d’avoir observé un alcoolique ou un morphinomane pour être frappé de l’identité absolue du processus pathologique.

Être amoureux maladivement, cela consiste à ne plus pouvoir vivre loin de l’objet aimé, à souffrir quand il n’est pas là, à le revoir le plus souvent possible, à le quitter plus amoureux qu’avant, plus intoxiqué que jamais. De même, le morphinomane n’existe plus sans sa chère seringue — je demande pardon aux dames de la comparaison, — ne trouve la paix qu’avec elle, et devient plus malade à mesure qu’il en abuse davantage.

L’avilissement de la volonté, la déchéance progressive, le cercle vicieux sont les mêmes dans les deux cas.

Donc, première conclusion : certaines maladies morales évoluent d’une manière absolument comparable aux maladies qu’on nous enseigne à la Faculté. L’amour sentimental, notamment, doit être rangé au nombre des « Intoxications passionnelles », au même

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titre que l’alcoolisme, l’éthéromanie, la morphinomanie, la cocaïnomanie, etc.

Et de cette pathogénie, on peut conclure au traitement.

Ces temps-ci, justement, un de nos distingués confrères vient d’avoir la bonne pensée de fonder, dans la banlieue parisienne, une maison de santé pour les morphinomanes. Son traitement ne diffère pas beaucoup de celui que nous connaissons. Il isole l’intoxiqué de son milieu habituel; puis, lentement et méthodiquement, il diminue les doses de morphine. Sa principale innovation paraît consister en ceci : au bout de quelques jours, substituer à la morphine le phosphate de codéine, qui a, paraît-il, les mêmes avantages calmants sans les mêmes inconvénients, et qui ne constitue pas une habitude, un esclavage.

Pourquoi ne pas agir de même avec les gens très malades d’amour ? Pourquoi ne pas les isoler dans une maison de santé spéciale ? Les sujets sont assez nombreux pour que l’on y fasse fortune !

Lentement, méthodiquement, on espacerait les entrevues avec l’objet aimé, jusqu’à réduction à zéro. Le patient se rebifferait, à coup sûr, mais pas plus qu’un morphinomane : la vie régulière, les douches à heure fixe, la suggestion lente referaient une volonté et auraient raison du toxique.

Voilà longtemps que je réfléchissais à ce problème quand un ami me raconta la symbolique histoire que voici :

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Il y avait une fois, voici cinq ou six ans, dans une ville de Bohême où toutes les femmes sont belles et tous les hommes amoureux, un excellent jeune homme de vingt ans, qui s’éprit d’une dame en dehors de toute raison, car elle était mariée au bourgmestre, et ne trompait pas son époux.

Elle était avec ce jeune bomme infiniment coquette cependant, l’aguichant par mille sourires aussi mortels pour lui que véniels pour elle. Si bien qu’il en perdit le boire et le manger, et, comme dit La Fontaine, le reste : car il passait ses nuits à rêver d’elle, au lieu de dormir avec d’autres, comme font les gens bien portants. Il devenait taciturne sitôt qu’il ne la voyait plus, et jaloux dès qu’il la voyait; car elle était belle à ravir et plaisante pour d’autres yeux. Ses colères la faisaient rire. Son dédain le faisait pleurer.

Il dépérit si bien d’àme et de corps, et devint tellement malade, qu’il s’en fut consulter son plus ancien ami, docteur renommé dans la ville.

11 lui confessa son tourment, l’envie qu’il avait de mourir, son immense besoin de repos et de paix d’esprit.

Comme il versait beaucoup de larmes, le médecin fut ému de pitié, et profitant du désespoir propice, il fit jurer au malheureux une obéissance absolue, en échange de quoi il lui promit de le guérir.

L’amoureux signa ce papier :

Causeries. — 10.

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(( rJe soussigné, déclare me remettre entre les mains du docteur X., me soumettre a son traitement, aliéner ma liberté et renoncer Jusqu’à ma guérison complète, à tout ce qu’il me défendra. »

Et le docteur s’y prit de la manière que voici :

Il amena le bon jeune homme dans une maison de santé, l’installa très commodément dans une chambre au rez-de-chaussée, pour qu’il ne se fît aucun mal, si l’envie le prenait de se jeter par la fenêtre. Du reste, un domestique sûr fut commis à sa garde, sous prétexte de le servir. On menait, dans cette maison, la vie monotone des moines : à dix heures et à cinq heures, la douche y tenait lieu de matines et vêpres. Les repas réguliers se prenaient dans un réfectoire, où, sous l’œil paternel d’un docteur-résidant, hystériques, morphinomanes, énervés par la vie ou toqués par amour, se donnaient de l’émulation, les mieux guéris encourageant les autres.

Deux fois par jour, l’ami-docteur venait voir son ami-malade, et le soir, à l’heure où les belles de la ville vont se faire admirer au concert- promenade, il l’emmenait avec lui saluer la femme du bourgmestre, entourée de ses soupirants.

Puis, il raréfia peu à peu ces sorties. L’enfant ne vit plus son idole que tous les deux, tous les trois jours ; et l’espoir de la retrouver — car il l’aimait très follement encore — lui donnait la force d’attendre.

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Puis, un matin, le doctenr déclara que c’en était fini, qu’on ne sortirait plus. Et le pauvre petit eut une crise abominable ! 11 plenra, fit rage, cria, battit le domestique et voulut s’en sauver, mais les gardiens étaient plus forts que lui, et comme il se plaignait de séquestration arbitraire et maudissait son trop crnel docteur, on lui montra l’engagement signé par lui vingt jours auparavant. Si bien qu’à bout d’arguments et de forces, il s’endormit d’un lourd sommeil.

A son réveil, il fut longtemps à se frotter les yeux et à se pincer çà’ et là, pour s'assurer de n’ètre pas en rêve, tant lui paraissait surprenant le spectacle qui s’offrait à lui.

Dans sa chambrette de malade, cinq on six belles filles, évidemment sans préjugés, et d’une vertu transigeante, rivalisaient de grâces courtisanes, et l’invitaient à faire un choix. Ces choses-là se font le plus tranquillement du monde en Bohême, pays aimable, où le mot « indécent » n’a pas de signification précise.

Furieux, tout d’abord, s’indignant à l’idée de trahir celle qu’il aimait pour une fille de plaisir, le bon jeune homme fut pourtant touché de tant de bon vouloir, et consentit à garder l’nne d’elles. Sauf celle-là, toutes revinrent le lendemain, et cette fois il se fit moins prier. Et c’est ainsi que chaque jour, changeant de maîtresse par force, il trouva dans l’amour physique, dans le plaisir fugace et sans attachement possible.

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l’oubli du tourment de son àme, la guérison du grand, de l’implacable amour.

Quand il sortit, au bout d’un mois, il se moquait de la dame du bourgmestre, mangeait des beafteaks saignants et passait ses nuits à ronfler.

Jeunes gens qui souffrez d’amour, méditez cette histoire vraie, et croyez en cette morale, plus morale qu’il ne paraît : la fille guérit de la femme, et la catau de la coquette : l’une se donne sans se promettre, et l’autre se promet sans jamais se donner : l’une tourmente et l’autre apaise; l’une détend nos pauvres nerfs que l’autre irritait sans merci.

Et savez-vous quel est l’ami qui me raconta cette histoire?... Ce fut le pauvre Maupassant, quand il écrivait Notre Cœur. Moi, je pense tout comme lui, qu’à une douleur aussi grande, il n’est pas de sot traitement, et qu’une morale est morale quand elle nous empêche de souffrir sans faire de mal à autrui.

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C’est la mode, à présent, dans beaucoup de maisons,, de disputer après dîner.

Autrefois, les béatitudes de la digestion suggéraient les propos galants. Les hommes, au fumoir, se racontaient de fortes gaillardises et ricanaient en trempant leur moustache dans le cognac des petits verres. Ceux qui no fumaient pas faisaient leur flirt aux femmes presque couchées dans un fauteuil, fermant les yeux pour écouter, et laissant reposer le bout de l’éventail sur la manche de l’habit noir, au reflet des abat-jour rouges...

Maintenant, on ne parle plus d’amour, on en disserte. Ce n’est plus des propos galants deux à deux, à voix basse, mais des discussions d’ensemble, de la dialectique amoureuse, que suscitent les bons dîners.

Dès le dessert, habilement, la maîtresse de la maison amorce la causerie et la contraint à se généraliser tout de suite. Sitôt qu’on s’est levé de table, elle adosse à la cheminée l’invité le plus « psychologue ». 11 s’efforce d’être subtil, et les femmes ripostent, étalant quelque érudition, hantées des souvenirs de l’antiquité grecque, ravies d’être des Aspasies avec un peu plus de vertu.

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Cela fait le bonheur de quelques hommes de talent, dont le rêve a toujours été de supplanter le beau valseur, et de se voir aimer pour leurs idées transcendantales. Mais cela ne fait pas le compte des véritables amoureux, des praticiens de la tendresse, des réalistes qui pensent ce que disait le prince Hamlet : « 11 y a dans le ciel et sur la terre, Horatio, des choses qui surpassent toute votre philosophie. »

Et quelquefois, pourtant, une simple histoire est contée, qui vous laisse une rêverie, un peu de charme persistant.

L’autre jour, chez cette excellente M”* Aubérouy, comme on sortait de table, la conversation tomba sur l’amour maternel.

Un académicien, prudent, se contenta de le juger sublime.

Puis, un paradoxal opina qu’au contraire c’était le plus bas sentiment, exclusivement animal.

Une très jeune, très moderne et très intelligente femme, franche jusqu’à la manie de se compromettre, avoua ne le point connaître. Elle ajouta tranquillement :

— Une femme civilisée devrait savoir s’en affranchir; pour bien faire, il faudrait des spécialistes de la grossesse, des épouses exprès pour donner des enfants : mais nous autres, nous n’avons rien à voir avec la maternité qui déforme, qui rend malade et asservit. »

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On poussa des cris effarés, bien que plusieurs, dans la pratique, fussent du même avis, ou à peu près.

Cotterets, Fauteur dramatique, posa les données du problème avec la netteté d’esprit qu’on lui connaît :

— Il faudrait ouvrir une enquête, et demander aux femmes, si l’amour pour l’enfant est primitif ou secondaire, s’il existe par lui-même ou s’il ne fait que dériver de l’amour conjugal... Pour moi, je pencherais à croire que l’amour maternel est simplement un corollaire de l'autre, sa conséquence dépendante, absolument comme l’enfant est la conséquence de l’homme.

Le brutal romancier Bourrus ne manqua pas de parler cru :

— Parbleu, s’écria-t-il, au moment de l’extase, toute femme qui aime bien implore : « fais-moi un petit ! » et rien n’est plus sublime que ce cri, cet involontaire retour à la simplicité de la vieille nature.

— Très juste, tout cela, dit le docteur Julien Dechaland ; mais le contraire est aussi souvent vrai. A l’hôpital Trousseau ou à l’Enfant-Jésus, j’ai vu les sœurs, les à jamais sans amour conjugal, n’est-ce pas, prendre les tout petit râlant du croup et les serrer sur leur poitrine plate d’une étreinte si passionnée que l’on pouvait s’y tromper! C’était bien l’amour maternel, l’invincible amour maternel qui se faisait jour malgré tout par sa seule toute-puissance.

Mais, écoutez l’histoire que voici : elle est bien plus démonstrative encore. Comme le souhaitait ma voisine,

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elle prouve qu’il y a des femmes à vocation spéciale, exclusivement mères, pour qui l’homme n’est qu’un moyen indispensable, l’enfant étant le but chéri.

Il y avait, voici douze ans, rue Saint-Ferdinand, aux Ternes, un petit magasin de modes, achalandé, coquet, fleurant l’honnête, et que tenaient deux jeunes filles d’une grande beauté.

L’aînée se nommait Marthe, et Louise la plus jeune. Tout le monde, dans le quartier, vous eût raconté leur histoire.

Restées seules de onze enfants, quatre ans auparavant, à la mort de leur père, commis-greffier au tribunal, elles avaient quitté Toulouse pour venir à Paris habiter chez leur tante, leur seule parente un peu proche. Et leur tante mourut aussi, leur laissant, à peu près pour unique héritage, ce médiocre magasin que leur beauté fit plus prospère.

Dans ce petit recoin de province parisienne, on comprit vite qu’il fallait renoncer à l’espoir de les mettre à mal. Et les prétendants affluèrent.

Et Marthe, de beaucoup, fut la plus courtisée.

Elle était, non pas beaucoup plus belle, mais beaucoup plus avenante que Louise ; l’aînée attirait davantage avec son sourire optimisme, sa petite tète comme nimbée de charme ; elle semblait porter bonheur rien qu’à la voir.

La cadette, un peu plus farouche, comme repliée sur soi-même, gardait au fond de ses beaux yeux une rêverie

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plus étrange, à la fois ardente et timide, dont la séduction échappait à beaucoup.

Mais Louise n’était pas jalouse. Elle aimait sa sœur plus que tout, et la vilaine envie ne l’effleura pas un instant, même quand l’autre fit. ce mariage de conte de fées que les commères du quartier se racontent encore avec enthousiasme : un officier brillant, noble, très riche, sans parents, s’éprit de Marthe et la voulut pour femme, sitôt qu’il eut acquis la conviction qu’elle était sage et de souche de brave gens.

Il emmena sa femme à Saint-Germain, où il était en garnison ; mais Louise, obstinément, refusa de les suivre. L’habitude qu’elle avait prise de gagner librement sa vie lui eût rendu intolérable l’idée de vivre à la charge de son beau-frère. Elle voulut garder son magasin ; souvent, dans la semaine, sa sœur venait l’embrasser en passant, et Louise fut vraiment heureuse du bonheur de l’aînée. Jusqu’au jour où elle eut un fils. "

Sitôt après les couches, elle était accourue. L’affreux poupon, cette sorte de chat écorché que sont les nouveaunés, ce fut pour elle la révélation : elle adora.

A ses yeux, dans son cœur, son neveu prit l’importance d’un Jésus devant qui tout doit se prosterner. Elle voulut être seule à s’occuper de lui, à 1 habiller, à le baigner, à le poudrer de poudres douces. Elle couchait près du berceau, se levait pour aller lui chercher sa nourrice, une grosse fille de Bourgogne qu’elle avait en aversion, tant elle aurait voulu prendre sa place, sentir sa

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gorge se gonfler de lait, donner à boire avec ses seins à la bouche édentée, déjà vorace du marmot.

Mais il fallut retourner à Paris, reprendre en mains le magasin de modes, négligé par ses ouvrières; et dès lors, elle fut malade d’un mal étrange qui la fit dépérir.

Elle devint mélancolique, refusa de revoir sa sœur et son beau-frère. Un peu plus tard, elle ne voulut plus qu’on lui amenât son neveu, tant sa vue lui donnait de trouble et lui laissait d’inquiétude ; ne pouvant le garder toujours, elle aimait mieux ne pas le voir.

Alors, ce fut la plus étrange chose du monde. Comme une bête en proie aux ardeurs du printemps, inconsciente, primitive, retournée à l’état sauvage, la chaste jeune fille, la pure enfant chercha celui qui la rendrait mère. Le mystère d’amour était vague et confus pour elle, — elle n’en savait rien, sinon qu’il faut, pour l’accomplir, un homme. Or sa mémoire ne lui en montrait qu’un dont le visage lui fût ami : son médecin, qui, naguère, l’avait soignée et sauvée d’une typhoïde.

Sous les plus futiles prétextes, elle le fit venir, alla le voir, semblant toujours quémander quelque chose, qu’elle n’osait pas formuler.

C’était un garçon de trente-cinq ans, un toqué, un peu apôtre, au large cœur, à l’esprit prompt, à l’âme généreuse. Un peu distrait, il finit cependant par remarquer le manège de la petite. Il demeura stupide de ce dévergondage inattendu, se fit paternel et lui parla si bien qu’elle fondit en larmes et lui dit tout, sa maladie étrange, la

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jalousie qui l'avait prise, le besoin, plus impérieux que sa vertu, d’être maman, de presser dans ses bras une petite chair vagissante, bien faible, bien incapable de se passer de mère, un tout petit pour elle seule.

Et dans la crainte qu’il pût la croire une intrigante cherchant à se faire épouser, elle ajouta simplement cette phrase :

— J’ai des économies, je m’en irai dans un trou, bien loin, à la campagne, avec mon fils... Lui et moi, nous serons heureux. »

Et le docteur, saisi d’un grand respect pour cette simple créature, pour cette fille obéissante du grand Pan, ne trouva rien de mieux que d’en faire sa femme. Elle lui donna six garçons. En mettant le dernier au monde, elle mourut, ayant rempli sa mission sur terre.

Cette histoire trouva plusieurs personnes incrédules. Ceux qui voulurent bien y ajouter foi la jugèrent fort immorale, comme si la seule indécence n’était pas justement l’amour qui n’aboutit pas à l’enfant.

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