‹ Les causeries de BianchonChapitre 13 sur 29 · L ALLUMEUSE · texte numérisé non relu

L ALLUMEUSE

dessus toutes choses, elle était enragée de plaire, fervente esclave de sa seule vocation : séduire, et sa coquetterie ne désarmait jamais. Bien qu’elle pratiquât le flirt comme une profession, on ne lui donnait pas d’amant.

Ce cas mental l’intéressait beaucoup, lui, le vieux Clievareau, à qui son Traitement des 7naladies de la Volonté avait ouvert les portes de l’Académie des sciences morales, longtemps avant qu’il fût de l’Académie de médecine.

. Et caressant sa douce barbe blanche, il savourait en philosophe — non pas tant cette joie de posséder pour soi tout seul la séduisante causerie, les jolis gestes, l’élégance affinée et les parfums de cette femme — que la satisfaction de contempler un beau microbe, bien venu sous le microscope, et d’autant plus intéressant que sa virulence est plus grande.

Il fut extrêmement aimable, avec une nuance imperceptible de mépris, que sa tinesse , aiguë de femme dénicha sous le buisson de compliments qu’il lui servait.

— Vous savez que je suis une parfaite honnête femme!... affirma-t-elle, en le regardant dans les yeux.

Et comme il protestait très hypocritement :

— Ne niez pas! Vous venez de penser de moi que j’avais des airs de cocotte, des conversations d’actrice après souper, et vous m’avez classée à l’avant-dernier échelon de la hiérarchie morale... J’en suis plus sûre

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que si vous l’aviez dit... Et savez-vous ce que je pense de vous, en retour?... Que ce n’était pas la peine d’écrire de gros livres et d’être un grand savant, pour se tromper si piètrement aux apparences. Ecoutez bien ce que je vais vous dire : pendant cinq ans j’ai vécu avec un mari, terriblement malade, affreusement tyrannique et méchant; ça ne m’a pas empêché d’aller dans le monde, c’est vrai; je ne pouvais pas me cloîtrer!... Je vous jure que je ne l’ai pas trompé, pas une fois, mon pauvre ataxique ! Depuis sa mort, je n’ai pas eu d’amants, je vous le jure aussi avec la même tranquille assurance. Rengainez votre jugement téméraire, mon cher docteur : vous avez devant vous la plus honnête femme de Paris.

Et elle exposa sa façon de concevoir l’amour moderne. On en pouvait avoir les véritables joies sans les tourments ni l’avilissement. Beaucoup de flirts et pas d’amants. Se faire aimer, s’enivrer doucement de l’adoration des hommes, tramer autour de soi, jusqu’à Page où l’on devient vieille, tout un cortège d’amoureux, c’était la vraie sagesse, la vertu pas bébête, et beaucoup de joie sans remords.

Ce fut elle qui prononça, le nez tout retroussé de malice et d’audace, le vilain mot brutal qui la définissait :

— Une allumeuse, quoi! Comme dit mon ami Foucher, le moins larmoyant de mes flirts...

— Mais, si un homme vous aimait pour de bon.

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s’il vous aimait, « du grand, de l’implacable amour », comme dit Maupassant ?...

— 11 nous en faut toujours un ou deux de la sorte ! Pour éprouver les vraies joies de l’orgueil, il faut que nous soyons certaines de pouvoir susciter de grandes passions, quitte à ne pas les partager, car la chute serait fatale. Et tenez, j’ai, depuis six mois, le véritable amoureux-fou classique, aussi sincèrement, aussi superbement toqué que les plus beaux héros du romantisme...

— Vous n’avez pas un peu pitié de sa torture?...

— Mais, pourquoi diable s’est-il laissé pincer... Jamais, au grand jamais, je ne lui ai promis quoi que ce soit de formel, de précis!... Puis, ne croyezvous pas qu’il se monte la tête, et qu’il exagère, vraiment, qu’il veut se rendre intéressant, quand il prétend que mes refus l’affolent, qu’il devient colère, méchant d’une méchanceté qu’il ne se savait pas, et que l’idée de mort traverse sa pensée... C’est le truc de l’apitoiement; c’est sur cet ordre d’arguments que la femme succombe. 75 fois sur 100. Moi, pas si bête, j’y coupe pas !...'

Elle en était venue où il voulait : elle était mûre pour la petite démonstration de morale pratique qu’il avait envie de lui faire.

La leçon fut originale.

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— Croisez vos jambes, lui dit-il.

Et comme elle restait un peu interloquée de cet incident de conversation :

— ... Sans les montrer, ajouta-t-il... Croisez vos genoux l’un sur l’autre... Bon!... la jambe gauche abandonnée et comme morte.

Sur sa table encombrée de choses, il saisit un petit marteau au manche souple, à tête de métal cerclé de caoutchouc, et d’un petit coup sec, il l’en frappa sous la rotule, au niveau du tendon. Et sous l’imperceptible choc, la jambe eut un soubresaut brusque... qui l’étonna, puis la lit rire.

— C’est gentil, votre petit truc... mais pourquoi me faites-vous ça?...

— C’est l’image simplifiée du phénomène amour, madame, ou plutôt c’est l’exemple rudimentaire de toute chose humaine. Ecoutez-moi : j’ai frappé sur les extrémités des nerfs sensitifs de ce tendon ; une vibration nerveuse a couru le long de ce nerf jusqu’à la moelle, où cette sensation s’est réfléchie,' s’est métamorphosée en force, en mouvement indépendant de votre volonté. C’est un réflexe. Le phénomène intelligence, le phénomène vitalité, le phénomène amour aussi sont des réflexes du même ordre.

Sous peine de désordres graves, et de désobéissance à la loi, tout ce qui entre en nous de sensitif, ressort en force, en énergie, en besoin d’accomplissement.

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M. X.... vous aime ; chaque fois qu’il vous voit, que sa rétine vibre, frappée par votre visage charmant, que son nerf acoustique tressaille, frappé par votre voix exquise, que les nerfs de ses doigts frémissent à la pression de vos doigts, il se produit en lui une chose pareille à ce qui s’est produit quand j’ai percuté tout à l’heure le tendon de votre rotule, un courant sensitif qui remonte au centre, se répercute et doit revenir au dehors sous la forme d’un mouvement.

Si M. X.... était un sauvage, un homme primitif, ce mouvement serait celui de vous posséder tout de suite. Mais M. X... est un civilisé ; son éducation empêche cette force, qu’il tient de vous, de revenir à vous. C’est là ce que vous ordonnez, sans vous douter une minute que vous violez la grande loi physiologique, la loi du réflexe.

Ce que M. X.... ne peut émettre en étreintes logiques, en action correspondante à l’excitation reçue — je suis technique — il le traduit comme il peut, en larmes, car il pleure, en énervement, en colères, en autres mouvements illogiques, qui lui font mal, qui ébranlent son pauvre équilibre et mettent ses nerfs en péril grave. Car, de deux choses l’une, ou M. X.... n’est pas du tout un névropathe, et alors il ne peut pas être amoureux fou de vous, ou il est un peu névropathe, et vous allez le détraquer pour tout de bon.

Causeries. — 11.

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au moyen du petit mécanisme réflexe que je viens de vous exposer, et que vous allez lui casser.

— Cela prouve?... üt-elle avec un air contrarié.

— Cela prouve, ma chère enfant, qu’une « allumeuse », comme vous dites, est une femme qui se croit honnête et qui ne l’est pas tout à fait, puisqu’elle viole la loi qui régit tout, puisqu’elle donne soif et empêche de boire, puisqu’elle excite et n’apaise pas, puisqu’elle suscite la première partie du réflexe et ne veut pas de la seconde. Les coquettes nous font des fous, non pas toujours des fous à interner mais des toqués dont la vie est perdue, dont les enfants sont des dégénérés. C’est embêtant pour le flirt, mais qu’y puis-je?...

Elle écouta, sérieuse un moment, puis, comme il demandait jusqu’à quel point il l’avait convaincue, elle ne voulut plus comprendre, et entêtée comme une femme :

— Si les hommes sont des toqués, c’est leur faute et non pas la nôtre.

Alors le vieux docteur, en la reconduisant au seuil, eut une fois de plus conscience de l’insuflisance d’un bon raisonnement pour convaincre une femme.

Il se dit que, sans doute, un grand nombre de femmes, celles qu’on nomme les coquettes, ne peuvent rencontrer ailleurs que sous l’eflluve des phrases galantes émanant d’un grand nombre d’hommes, cette

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légère excitation du cerveau qu’on appelle la Joie et que tous les êtres recherchent.

Il se souvint des amibes dont parlent les naturalistes, de ces êtres unicellulaires, placés tout en bas de l’échelle des êtres vivants, qui se complaisent visiblement dans quelques gouttes d’eau sucrée, y étalent leurs pseudopodes et se vautrent quasi-voluptueusement. C’est le milieu qui leur convient, c’est l’atmosphère qu’il leur faut, c’est là qu’ils vivent pleinement. La femme coquette est sans doute pareille à ces primitives cellules : elle va où la joie de vivre se ren-

contre; mais comme il faut que soit restreint le champ de sa conscience, pour qu’elle ne perçoive pas l’affreuse douleur qu’elle cause à quiconque l’aime vraiment I

Et il conclut à la difficulté de la prophylaxie, à la quasi fatalité du mal, à la terrible ingratitude de la tâche de moraliste.

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