LES CAVERNES D’EOLE
« Tout vous est aquilon 1 »
(La Fontaine).
Un jour qu’il consultait, à propos d’une dyspepsie, le très éminent spécialiste Albert Robin, Barbey d’Aurevilly, pour expliquer son prosaïque mal, trouva de très nobles paroles.
— Je me sens métamorphosé péniblement, monsieur, en boîte de Pandore ! lapyx est en moi, et je détiens les cavernes d’Eole!... »
Un peu grandiloquente, évidemment, la périphrase, mais bien commode pour désigner, sans trop de répugnance, le phénomène exhibé chaque soir au boulevard extérieur où il fait salle comble, et savamment étudié, hier, devant le Congrès de chirurgie, par M. le professeur Verneuil de l’Institut.
Trente-cinq ans, pas plus bète qu’un autre, bien bâti, l’air brave homme et pas encore trop gâté par la célébrité, le Crépitus moderne, Marseillais d’origine, n’exerce que depuis fort peu ses talents en public. A peine s’est-il révélé en passant à Cette, à Béziers, à Nîmes, à Toulouse, puis à Bordeaux, où il fit un
LES CAVERNES d’eOLE
instant les délices de la Société d'anatomie et de physiologie normales et pathologiques.
Mais son véritable début, m petto, remonte au temps où il avait treize ans.
Il se baignait au Roucas-Blanc, en compagnie de quelques camarades, et il nageait sans songer à la gloire, quand tout à coup il sentit quelque chose d’inquiétant et de très froid serpenter dans ses intestins.
C’était de l’eau de mer, humée à son insu, clystère spontané qu’il s’empressa de rendre.
Il prit à part ses camarades, leur demandant en grande confidence « si ça leur arrivait aussi ». Aucun d’eux n’avait ce talent, et lui fier — comme nous le sommes tous de ce qui nous distingue des autres — comprit qu’il avait été élu par la nature pour l’épatement des savants et l’éclat de rire des foules.
Il cultiva ce don du ciel.
Il apprit à hunier les airs comme les eaux. Le mouvement physiologique se décompose ainsi : fermant sa glotte, après une aspiration brève, dilatant son thorax et contractant son diaphragme, instinctivement, empiriquement, sans savoir, l’artiste fait appel et force la pression atmosphérique à pénétrer en lui comme elle peut et par où elle peut, le nez et la bouche étant clos.
Et dès lors, il n'a plus qu’à restituer cet emprunt, variant le débit de l’air à volonté, relâchant, contractant, faisant vibrer en trémolo le vigoureux muscle sphincter transformé en corde vocale !
LES CAVERNES d'eOLE
Hier matin, dans l’amphithéâtre de l’Hôtel-Dieu, le bonhomme était tout à fait dévêtu, et l’absence de truc est évidente, incontestable. Il lui faut un effort d’aspiration très énergique; mais le gaillard n’a pas l’air d’en pâtir; il semble s’amuser lui-même des sveltes jets d’eau qu’il propulse en sortant du bain ou des imitations de contrebasse, de basson ou de petite flûte, musique de chambre pour Dahoméens, dont le public de chaque soir rit à se tordre, paraît-il.
L’impressario me disait :
— Ce qui m’inquiète, c’est la concurrence ! J’ai bien peur que la semaine prochaine, il y en ait dix dans le goût du mien. Je parie qu’on s’exerce un peu partout, dans le moment!...
Eh bien, non! mon brave monsieur, ne craignez pas la concurrence. Les savants ne connaissent que deux cas approchant, mais de loin, sans pouvoir y faire. C’est un Crépitus sans rivaux.
Les psychologues prétendent que les gens chastes, que les âmes pudiques se rabattent assez volontiers sur les joyeusetés scatologiques... faute des autres, interdites. Le grand succès de cette Eole prouve que nous tournons aux plaisirs innocents, et le bruit court que le péché véniel d’aller entendre le concert n’a été procuré aux Parisiens que pour les préserver du péché mortel des quadrilles naturalistes. La sainte ligue contre la licence doit y être pour quelque chose.
TARTARIN ENRAGÉ
La médecine qui, d’ordinaire, donne surtout dans le genre tragique, se permet quelquefois des parodies qui touchent au comique.
Oh ! ce n’est généralement pas de la gaieté bien joviale : un peu de demi-deuil la nuance souvent, et c’est toujours un rien macabre. Mais je crois tout de même bien curieuse et assez instructive la petite épopée tragi-comique que voici. Elle me vient de bonne source, de l’éminent docteur Grasset, le professeur de maladies nerveuses à Montpellier, lequel a publié cette semaine une clinique où est contée, plus gravement que je ne saurais faire, la méridionale aventure d’un faux enragé qu’il soigna.
Pour que nul n’y trouve à redire, supposons, si vous voulez bien, que Tartarin ne soit pas mort, et que son nouvel avatar s’accomplisse dans la banlieue de Tarascon.
Donc, Tartarin s’est marié. Il a passé la quarantaine, pris du ventre suffisamment, et cultive luimême, pour utiliser ses loisirs, une petite terre d’assez médiocre importance. C’est un époux modèle et apaisé.
TARÏARIN ENRAGÉ
Le samedi de Pâques, revenant de Beaucaire, il passe, d’un pas nonchalant, devant la propriété de M. J., lorsqu’un tout petit chien, s’échappant par la grille, court à lui et le mord, pas bien profondément, à la main gauche.
La blessure saigne beaucoup ; le blessé suce son doigt selon l’usage, entoure sa main d’un mouchoir; et il rentre chez lui, si dénué d’inquiétudes qu’il travaille tout le reste du jour, et ne parle à sa femme de l’histoire de chien qu’incidemment après un bon dîner.
Cependant, dans la nuit, il a le sommeil agité : et tout le jour d’après il est morose, indécis, inquiet, apeuré sans savoir de quoi, car il ne pense plus du tout à sa morsure. Il recherche l’isolement et s’en va pleurer dans les coins, bêtement, sans motif.
En même temps, comment dire cela?...
Quand on est jeune, on a des matins triomphants,
a dit le pudique poète. Or, Tartarin n’est plus tout jeune, et voilà que, à sa grande stupeur, à la stupeur plus grande encore de sa digne compagne, il en a, il en a, des matins triomphants!... Or cela, c’est un des symptômes les plus caractéristiques de la rage, mais Tartarin est à cent lieues de s’en douter.
TARTARIN ENRAGE
Le 2 avril, coup de théâtre.
Notre héros va mieux. Cette fois encore, il revient de Beaucaire, sur l’impériale de la patache, devisant bien tranquillement avec un camarade.
On repasse devant la propriété de M. J., qui est belle, et Tartarin de s’écrier (voyez d’ici le geste large et entendez l’accent) :
— Pas moins, en voilà un qui en a de la veine d’avoir une si belle terre et d’un si bon rapport ! Il se croise les bras et ça pousse tout seul !
Mais le voisin, d’un air surpris :
— Pas si veinard que ça, je pense ! Comment, tu ne sais pas que son petit chien a la rage, qu’ils ont été mordus, lui et son domestique, et qu’ils sont à Paris, à l’Institut Pasteur?...
— Mais alors!... Mais alors!... moi aussi, je suis enragé !
Du coup, la patache s’arrête, les voyageurs se précipitent pour contempler la cicatrice... Mais bientôt, un frisson d’horreur. Tartarin est devenu vert ; il se met à trembler et à grelotter, le pauvre homme, et il est transporté chez lui dans l’état le plus lamentable.
On s’informe : le chien est mort; on a fait l’autopsie : il était enragé. Plus de doute possible. Notre héros, très affecté, prend le soir le train de Paris, après des adieux déchirants.
TARTARIN ENRAGE
Chez Pasteur, le traitement habituel n’amène qu’une amélioration passagère.
Rentré chez lui plus calme, cependant le malade empire à nouveau, et le 13 mai, 47 jours après la morsure, une terrible crise éclate. Yeux fixes et hagard^, visage pâle et grimaçant, lèvres tirées avec une mousse sanglante, respiration bruyante et aboiements de chien, rien n’y manque : c’est bien la rage. De la raideur contracturée, il passe à des vautrements sur ses oreillers qu’il mord et déchire. Puis, il se jette sur sa pauvre femme, qui seule n’a pas peur de lui, et pendant deux heures entières, deux heures, vous me lisez bien, il ne s’arrête pas de l’embrasser à coups de dents. Et sa femme l’a laissé faire, sans se soucier du danger. C’est bien l’exemple le plus touchant et le plus admirable d’abnégation conjugale!
Le malade, dans l’intervalle de ses crises — et il en a une à peu près chaque jour — entend les bruits les plus légers à des distances invraisemblables. 11 a l’horreur classique de ce qui est liquide, et bientôt ne peut plus rien avaler du tout. Comme il est resté bon enfant, il supplie tous les gens qu’il aime de s’éloigner de lui quand il sent la crise venir. Les médecins formulent un pronostic désespéré.
Et cependant, Tartarin ne meurt pas, ce qui les
TARÏARIN ENRAGE
étonne beaucoup, car enfin les vaccinations pastoriennes ont échoué, et puisqu’il a la rage, il en mourra, comme les autres. Mais voilà qu’il va mieux ; ses crises, peu à peu, s’espacent, et Tartarin n’est presque plus en proie qu’à la noire mélancolie, au pessimisme, lui aussi! à une peur continue de mourir, que ne parviennent pas à calmer les plus réconfortantes paroles.
C’est à ce moment qu’intervient M. le professeur Grasset.
Il examine à son tour le malade : tous les symptômes de la rage y sont, et cependant un doute lui demeure. Il observe d’un peu plus près : Tartarin a de V hémianesthésie, à droite; le réflexe pharyngien est totalement aboli; le champ visuel est rétréci d’un seul côté; et il existe à droite des zones « spasmogènes )).
Les stigmates de l’hystérie.
Tartarin n’est qu’un hystérique ! Il n’est pas enragé du tout, et il ne l’a jamais été ! Loin de mourir, il va guérir et guérir radicalement! Il faut rire et non plus pleurer. 11 n’y a encore que le Midi pour des dénoùments comme ça !
On a beaucoup raillé les études sur l’hystérie. (( Curieuses, peut-être, mais utiles, absolument pas », disait-on. Eh ! il me semble cependant que les voilà
TAHTARIN ENRAGE
d’un intérêt pratique assez indiscutable ! Voici un homme que l’on croyait perdu : un médecin, sachant bien son métier, arrive, fait le diagnostic, rassure tout le monde, isole le malade, le douche et le guérit ; c’est bien quelque chose, cela.
Notez bien que jamais on n’avait vu l’hystérie, ce protée, ({ cette simulatrice toujours féconde des maladies organiques des centres nerveux », prendre le masque de la rage. Ce brave Tartarin n’en connaissait pas les symptômes : il n’a donc pas été suggestionné, comme dirait M. Bernheim. Mais l’hystérie, cette mystérieuse rouée, a su tout simuler d’une manière absolument précise, et M. Charcot a fait tout de même une belle et bonne chose, le jour où il a dénoncé ses stigmates, et permis de la reconnaître à des signes précis, sous tous les masques qu’elle emprunte.
J’en ai vu récemment un exempte bien curieux.
Une dame, depuis sept mois, avait tous les symptômes de la grossesse. Son mari, furieux, affirmant n’y être pour rien, la frappa très violemment. Un médecin fut appelé, n’entendit pas les battements du cœur de l’enfant, conclut qu’il était mort, et qu’il était urgent de délivrer la mère. On allait l’opérer, quand, par bonheur, un spécialiste des nerfs fut appelé en consultation. 11 découvrit un point « hystérogène » : la malade eut une crise nerveuse; au lieu de l’opérer, on la doucha, et sa fausse grossesse
TARTARIN ENRAGE
disparut en quelques semaines. C’est encore assez concluant.
Quant à Tartarin, j’imagine qu’il serait mort de peur sans l’heureuse intervention du professeur Grasset. Il est donc inconsidéré de dénigrer l’étude des névroses, puisque, non contente de nous montrer mille merveilles , elle permet souvent au médecin de rassurer des gens terrifiés, et de rendre l’espoir aux enragés eux-mêmes.
LiniRAÎlE E! SECOOHS ABX NOïES
L’Académie de médecine et la Société de biologie comptent, parmi leurs plus éminents membres, un physiologiste connu pour l’ingéniosité de ses expériences, l’indépendance de son esprit, le haut mérite de plus d’une de ses trouvailles et le style exceptionnellement fleuri, surabondamment littéraire dont il a coutume d’orner ses communications aux compagnies savantes où il a voix.
Il se nomme M. Laborde et passe pour méridional.
Saluez ce nom, je vous prie, ô baigneurs imprudents que la noyade guette, et vous, surtout, mamans aux bains de mer, qui grondez vainement le marmot téméraire et lui criez de rentrer vite, en faisant de grands gestes, quand il s’oublie, au flot montant, à barboter, les jambes nues, parmi les flaques, M. Laborde est l’inventeur d’un petit « truc » extrêmement pratique et efficace, à la portée du premier venu, et qui ranime quasi-miraculeusement, après une heure et plus de mort apparente, presque tous ceux qu’on rapporte au rivage la ligure livide et les extrémités
glacées, la poitrine sans souffle et le cœur sans tic-tac.
C’est un devoir de divulguer ce nouveau moyen, d’utilité publique désormais.
Jusqu’à présent, quand on amenait un noyé, le médecin le plus habile se contentait de pratiquer, selon le procédé de Sylvester, la respiration artificielle, savoir une série de mouvements méthodiques, contraignant la poitrine à se dilater et à se remplir d’air, au lieu de demeurer inerte et affaissée.
Bon moyen, fort insuffisant si le noyé a bu, comme l’on dit, un coup de trop, et si la réplétion excessive de l’estomac est cause de l’immobilité du diaphragme et du refoulement du cœur.
Le moyen de M. Laborde a ceci d’excellent, qu’il provoque du même coup l’évacuation du contenu de l’estomac et le retour de la respiration.
Voici comme il faut procéder ;
Ouvrez la bouche au patient ; maintenez les dents écartées. Enfoncez un doigt dans l’arrière-gorge, abaissez la langue ; de l’autre main empoignez-la, et l’attirez énergiquement au dehors. Le Créateur l’a solidement attachée à sa base : on peut tirer sans arracher. Seulement, pour qu’elle ne vous glisse pas dans les doigts, entourez d’un mouchoir la main qui la saisit.
Ud violent et bruyant hoquet inspiratoire se produira : l’estomac restituera son trop plein coup sur coup ; et pour peu que vous répétiez cette manœuvre, lentement, progressivement, le cœur se remettra à battre, la respiration renaîtra, la face se recolorera, la chaleur renaîtra au tronc, puis aux extrémités. Le noyé reviendra tout doucement de l’autre monde, quelque peu stupéfait de voir les siens en larmes le serrer convulsivement et joyeusement dans leurs bras !
Remède infaillible ?... non pas. Mais excellent moyen, qu’on ne peut plus se dispenser d’essayer désormais, en présence d’un noyé même en état de mort apparente. N’oubliez point de le continuer longtemps, patiemment, sans pour cela vous abstenir des deux autres moyens usités couramment, la respiration artificielle et l’application au creux de l’estomac d’un linge ou d’une éponge trempés dans l’eau très chaude, presque bouillante. Les exemples cités par l’éminent physiologiste sont extrêmement concluants. Les noyés dont il parle étaient abandonnés et considérés comme morts par des praticiens habiles. La trouvaille est donc précieuse et fort bonne à vulgariser.
* -sis-
Pendant qu’il la communiquait à l’Académie de médecine, je dévisageais l’orateur, avec l’intention d’esquisser son profil, pour nos lecteurs curieux de connaître ce nouveau bienfaiteur de l’humanité sub-
mergée. Son aspect et son style étaient en violent contraste avec la triste austérité du sujet traité : la noyade.
Sous la moustache d’un blanc poussiéreux de chaume, divisée au milieu et soigneusement maintenue par un coup de fer quotidien ou de solides cosmétiques, on voit les mots fleurir aux lèvres. Pour que rien ne se perde de ce qu’elles racontent, elles se trémoussent beaucoup, articulant chaque syllabe avec une volubilité sucrée, roulant Vr adoucie jusqu’à devenir presque une l. Et la barbe — si magnifique qu’elle rappelle la barbe du ministre qu’on surnomme « Belle Fatma » — ondule en frémissant jusqu’à sa double pointe, à chaque remuement du menton.
Quant au style, je ne puis résister au mauvais plaisir de citer un passage de la a narration française » entendue par l’Académie :
(( Pendant que se passait le petit drame que je » viens de raconter avec ses péripéties immédiates et » subséquentes, je veux dire celles du sauvetage et » des secours médicaux, j’étais, moi aussi, à la pêche, » mais au bord d’un modeste ruisseau, assez loin dans )) les terres, et je tendais l’appât à des murènes qui » n’étaient certainement pas celles de Lucullus, lors- » qu’une fillette que l’on avait dépêchée à ma recherche » arriva près de moi tout essoufflée, et me dit d’une » voix entrecoupée : — Venez chez M. X..., son fils )) s’est noyé...
Causeries .
— )) Mais, s’il est « noyé », répondis-je avec l’accent » d’un pêcheur qui sent mordre ses... victimes, que » pourrais- je lui faire ?... » Et me souvenant qu’il y » avait deux confrères dans le pays et sur place : — » MM. les docteurs C... et L..., ajoutai-je, n’ont-ils » pas été appelés ? — Pardon, répondit la filette, mais » on m’a tout de même envoyé vous chercher.
— » Eh bien ! répliquai-je, puisqu’ils y sont, je » deviens inutile. » Et fort de cette assurance, qui » mettait à l’aise ma responsabilité, je m’apprêtais à » continuer ma pêche, pleine de promesses, et qui, » celle-là du moins, ne présentait aucun danger, lors- » qu’un retour de réflexion me suggéra l’idée impor- » tune que je manquais peut-être à mon devoir, et » que je m’exposais, en ne répondant pas à l’appel » qui m’était fait, à un remords professionnel. Je » pliai bagage et je partis... résolument. »
Résolument n’est pas médiocre, et je ne sais ce qui l’emporte de la magie du style ou de la tranquillité de cet aveu psychologique. C’est exquis. Moins, cependant, que la solennelle sentence qui couronne et résume ce morceau de littérature :
« Il faut traiter un cadavre pour le rappeler à la » vie, comme un vivant pour le rappeler à la santé. »
Heureusement pour lui, M. Laborde n’a du rhéteur
que l’appareuce, avec les qualités foncières d’un excellent maître et d’un vrai savant.
Par un phénomène contraire à ce que l’on observe fréquemment, sa pensée voit juste, tandis que le verbe s’attarde dans le pathos le plus fleuri, et l’esprit vaut mieux que la lettre.
Il ne faut pas qu’on s’y méprenne : il est facile de blaguer la littérature de M. Laborde, mais il faut bénir ce savant d'avoir découvert et d’avoir divulgué un moyen puissant de lutter contre l’affreuse mort par la noyade. Les gens qu’il a sauvés se comptent par milliers.
HISTOIRE DE MICROBES
Les Révérends Pères Jésuites, ces éducateurs admirables, pour mieux convaincre leurs élèves de la véracité de certains dogmes nécessaires , ont coutume d’entremêler leurs sermons du dimanche de très captivantes histoires, venant si juste à l’appui de leur cause, qu’un sceptique les pourrait croire fabriquées à plaisir — n’était la conûance que commande leur saint habit.
Les hygiénistes modernes, qui sont aussi de grands éducateurs d’hommes et d’infatigables propagateurs de leur foi, racontent mêmement des histoires si démonstratives, que les ironistes quand même doivent être tentés d’en tirer raillerie.
Voici pourtant une triste aventure qu’il est utile d’imprimer, pour excessive qu’elle puisse paraître. Je me porte garant de son exactitude, car je la tiens d’un homme dont la probité scientifique ne saurait être mise en doute, le docteur Poitou-Duplessy, médecin principal de la marine, qui a conquis une importance, dans
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nos sociétés d’hygiène, par le choix de ses arguments et la force de sa logique.
Voici ce qu’il m’a raconté :
M. le professeur P... fut appelé à donner ses soins à un enfant atteint du croup : l’enfant mourut.
Le docteur, comme il le fallait, recommanda expressément la désinfection rigoureuse de l’appartement ; mais le chef de famille — un magistrat de la Cour de Paris, qui ne croyait pas aux microbes et qui craignait d’abîmer ses tentures — ne prit aucune précaution.
Quelques heures après, un autre de ses fils était pris de la diphtérie et succombait.
Et cette fois encore, on ne prit aucune mesure de désinfection : la famille se contenta d’aller passer six mois à la campagne. Mais le bacille de Loffler et de Klebs a la vie dure ; ses germes se conservent presque indéfiniment, toujours prêts à revivre et à empoisonner qui les respire. Dans la semaine qui suivit le retour à Paris, un troisième enfant prit le croup et fut emporté.
Certes, cet homme est trop puni par l’horreur de ce triple deuil pour que je cède à la tentation d’écrire ce que me dicte sa conduite.
Mais il faut mettre son exemple sous les yeux de
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tous ces braves gens — j’en connais beaucoup pour ma part — dont le snobisme est de traiter les précautions de l’hygiène comme une mode provisoire, de nier les microbes et de ridiculiser ceux qui les étudient ; ce sont ces bons sceptiques qui prétendent que la rage provient, non des morsures virulentes mais plutôt de la muselière, qui boivent de l’eau de Seine en ayant soin de ne pas la filtrer et prennent en pitié l’École de Pasteur.
Une fois avertis par de pareils exemples, on ne peut plus les plaindre, on ne peut que les détester, ces obstinés qui laissent mourir leurs enfants, que pourrait leur garder la simple obéissance aux conseils de leurs médecins. C’est l’affreuse bêtise, la bêtise qui tue, pire que la méchanceté.
Mais là ne se borne pas l’enseignement qu’il faut tirer de cette histoire.
Ce magistrat, dont les trois enfants étaient morts par sa faute, ne se résigna pas encore à faire désinfecter ses meubles, car l’étuve aurait pu les déprécier, s’il vous plaît ! Tranquillement il les fit transporter à la salle des ventes, sans se soucier davantage des gens qui achèteraient ça et qui emporteraient chez eux la mort, le croup guettant dans ces tentures et dans ces literies.
N’est-il pas un peu excessif que ces choses-là soient possibles ?
Sitôt qu’elle eut connaissance du fait, la Société
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d'hygiène publique demanda au ministère de l’intérieur de formuler un règlement exigeant la désinfection préalable de tout ce qui va se vendre à la salle Drouot.
Mais l’hotel des commissaires-priseurs dépend du département de la justice, et tout ce qui est de la justice est intangible, quasi-sacré. Par crainte de diminuer de valeur la charge de MM. les commissaires, on refusa le règlement en question.
Devant de tels aveuglements, nous ne pouvons, nous autres, que raconter de temps à autre quelque histoire démonstrative à la manière des prédicateurs, et répéter à satiété quelques extraits des statistiques, comme celle-ci, par exemple :
La mortalité à Paris est de 50,000 décès par an.
Sur ce total, la diphtérie, la scarlatine, la rougeole, la variole, la typhoïde sont comptées pour 5,000.
La tuberculose pour 11,000.
Or, toutes ces maladies qui tuent 16,000 personnes à Paris, tous les ans, sont des maladies « évitables », comme disent les hygiénistes, des maladies dont nous pouvons nous préserver si nous voulons.
Rogner la mort de près d’un tiers, ce serait cependant une noble besogne ? La prochaine Chambre serat-elle assez libérée de politique pure et de questions de personnalités pour s’y atteler bravement?
ENFANTS ARRIÉRÉS
L’Académie de la rue des Saints-Pères a entendu tout récemment une communication deux fois intéressante : par la nature du sujet et par l’homme qui la traitait.
L’homme n’est autre que M. le docteur Bourneville, le laïcisateur fougueux, le radical farouche, dont la politique au Conseil municipal et à la Chambre fut si formellement antipathique aux esprits modérés.
Mais — Bianchon se flatte de l’avoir déjà dit quand il esquissait son profil — le fâcheux politicien masquait un homme serviable, secourable aux petits, apitoyé par la souffrance ; le laïcisateur des hôpitaux n’était pas sans vertus chrétiennes. Aujourd’hui, l’homme de bien a définitivement triomphé du sectaire ; l’élève de Charcot a tué en lui le disciple de Clémenceau. On dirait même que M. Bourneville a choisi l’instant des élections pour mieux marquer qu’il ne veut pas s’y présenter, qu’il renonce à médicamenter le pays, comme disait Sardou, et qu’il entend donner toute son
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énergie, tout son incontestable savoir à soigner les plus pitoyables entre tous les déshérités, ceux qu’on nomme par euphémisme les enfants arriérés et, brutalement, les idiots.
La communication du docteur Bourneville est sur le traitement des enfants idiots.
Entendons-nous d’abord sur ce mot : traitement ; il a des prétentions modestes.
Guérir tout à fait ces enfants, en refaire des créatures à l’image de Dieu, leur restituer pleinement la dignité humaine, à coup sûr il n’y faudra pas songer de longtemps. La tare est trop profonde et d’origine trop lointaine pour qu’un tel espoir soit permis.
Si amélioré que vous le supposiez, un de ces petits LÀsérables — dont la venue au monde induit à croire que la bonté du Créateur est d’autre essence que la nôtre, et que décidément ses desseins sont impénétrables — ne deviendra jamais qu’un simulacre d’homme, l’ombre d’une âme, sans volonté pour dominer les impulsions bestiales, capable, un jour ou l’autre, de quelque acte inhumain, sanguinaire ou pervers. Et si l’amour lui vient, quand il en aura l’âge, il s’unira de préférence, selon la loi d’attraction mystérieuse mise en lumière par le regretté Docteur Blanche — à
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une âme de même sorte, à une aliénée aussi. Jugez ce que seront les fils d’une pareille hérédité !
Même pour les plus doux, pour les moins réfractaires à la culture, à l’éducation, tout cela, hélas ! est si vrai, que le seul traitement logique, rationneh d’un pareil mal, c’est l’Eurotas, le fleuve impitoyable où Lacédémone jetait ses enfants mal venus, ses incurables nés. Inutiles et dangereux, incapables de toute joie, indignes même de souffrir, et maudits dans leur descendance, pourquoi leur conserver la vie, qui est l’opprobre, en somme, et rien de plus pour eux ?
C’est là ce que dit la logique.
Mais l’humanité est encore bien loin de l’âge où il lui sera possible d’agir toujours rationnellement; et voyez ce que nous pouvons, dans la pratique de la vie.
Dans un ménage de bourgeoisie française, un enfant est venu au monde. Il a semblé, d’abord, pareil à tous les autres, puis, il a paru insensible, indifférent aux choses du dehors, et il a bien fallu reconnaître, enfin, qu’on ne pouvait pas parvenir à le faire parler.
Jamais, du reste, les parents n’ont la notion nette qu’il s’agit de l’idiotie; leur fils est, seulement, un peu arriéré, encore qu’il donne, bien souvent, mille preuves d’intelligence ; tout autre enfant, atteint du
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même mal, leur paraît beaucoup plus malade : « Oh ! celui-là, docteur, c’est un petit idiot ; mais il s’en faut de tout, que le mien soit pareil !...» Et l’amour maternel, quand il s’agit surtout d’un fils unique, prend les proportions du plus sublime aveuglement : J’ai vu une mère et une tante couvrir de baisers enthousiastes un enfant de huit ans, parce qu’il avait failli articuler le mot « dada » en maniant un cheval de plomb ! Allez donc dire à ces gens-là de jeter leur enfant à l’eau !
En revanche, du père à la mère, c’est la querelle, tous les jours. Un médecin, qui est venu, a prononcé le mot hérédité : les voilà se jetant leur famille à la tête, chacun d’eux plein de haine pour les parents de l’autre, refusant de comprendre la part qui lui revient de cet avortement ! Littéralement, c’est l’enfer.
Eh bien ! puisque la seule solution logique et complète, la solution par la mort, n’est pas possible à pratiquer, puisqu’il n’est pas permis de les tuer, ces petits misérables, notre devoir est de les arracher un peu, si nous pouvons, à leur abjection, à leur gâtisme et à leur hébétude. Nous n’avons pas le droit de les abandonner absolument.
Deux méthodes sont en présence. L’une prônée, l’autre victorieusement combattue par M. Bourneville.
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La méthode chirurgicale, dont le professeur 0. Lannelongue, le député du Gers, a cru pouvoir tirer gloire un moment, procède de ce raisonnement ; beaucoup d’enfants idiots ont le crâne petit ; donc, trépanons le crâne ; donnons de l’air au cerveau ’ prisonnier, et peut-être, du même coup, nous donnerons l’essor à la pensée.
Malheureusement, il est bien démontré que, dans son développement, la boîte crânienne ne fait qu’obéir au cerveau et se mouler sur lui ; si le crâne est petit, chez quelques enfants idiots, c’est que l’atrophie cérébrale préexistait ; sans compter que beaucoup de crânes d’idiots sont de dimensions normales, sans ossification prématurée. L’opération n’est donc pas légitime ; d’ailleurs, à consulter les statistiques, on constate que c’est une opération assez meurtrière, à résultats presque toujours insignifiants, et, décidément, il faut s’en tenir à la thérapeutique médicale, telle qu’on la pratique à Bicêtre et à Ivry. Les preuves apportées par M. Bourneville sont vraiment décisives.
On a beaucoup décrit le côté pittoresque ou le côté touchant de la section des enfants de Bicêtre, la petite et la grande école, la fanfare et la gymnastique, les ateliers et les dortoirs modèles.
On n’a pas assez dit, je crois, quelles admirables
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ruses psychologiques emploient ces instituteurs et ces médecins pour tirer ces esprits des limbes, fixer une attention qui, d’elle-même, ne s’accroche à rien, et édifier une intelligence — bien misérable et bien peu volontaire, sans doute — une intelligence pourtant, pratiquement utilisée.
Ils ont inventé et ils mettent en œuvre toute une série de moyens, une hiérarchie de leçons de choses, allant de la notion la plus élémentaire aux connaissances relativement compliquées des ouvriers imprimeurs, par exemple.
L’expérience la plus frappante m’a été démontrée par M. Boyer, le jeune maître actuel du genre, le très habile instituteur d’enfants arriérés que M. Bourneville a mis à la tête de son école à la maison d’Ivry.
Il s’agit d’un enfant complètement obtus, du petit hébété dont la tête est pendante et dont l’œil ne voit rien — non pas pai’ cécité, mais par impuissance de l’attention. A lui seul, il n’a jamais rien pu se révéler du monde extérieur. C’est là un cas extrême : c’est le plus bas degré de l’échelle intellectuelle.
Voici comment M. Boyer s’y prend pour tirer cette pensée latente du néant. Il enferme avec lui l’enfant dans une salle tout à fait obscure, et où l’on n’entend aucun bruit. Puis, à l’aide d’une lanterne magique à lueur vive, il projette sur une des parois une image très familière, par exemple, celle d’un chien.
190 ENFANTS ARRIÉRÉS
Le regard de l’idiot, dans ceUe obscurité profonde, finit par être tout de même attiré par cette flaque lumineuse dont le mur est éclaboussé : c’est un étonnement, un émerveillement stupide, comme celui des nouveau-nés devant la flamme des bougies ; puis la forme du chien, par contraste avec le fond clair, se détache et se perçoit ; et le maître de répéter, sans se lasser, pendant une heure : « chien, un chien, c’est un chien ».
Recommencez huit jours, dix jours de suite. Il arrivera que l’enfant, rencontrant un chien dans la cour, articulera spontanément le mot chien ; et, du coup, son cerveau réalise une opération compliquée : il perçoit, associe, se souvient, compare et parle : le langage est donné. Quel champ d’expérience pour la psychologie que le cerveau d’un petit imbécile !
Dans une proportion relativement assez forte, ces éducateurs d’une si admirable patience et d’une si belle ingéniosité sont récompensés de leurs efforts.
Le nombre est très restreint des tout à fait rebelles. Bien près de la moitié des enfants de Bicêtre arrivent à exercer une profession', celle de vannier ou celle de menuisier, celle de tailleur ou de typographe, chacun selon la qualité de son cerveau.
Et l’on fait des fils de famille de correcte tenue.
ENFANTS ARRIÉRÉS
scrupuleusement propres, passablement instruits, toujours médiocrement capables d’attention volontaire, mais susceptibles de prendre de bonnes habitudes et de répondre bien, à peu près comme vous et moi, pour peu qu’on les invite à rompre le mutisme un peu farouche, un peu sauvage, où ils se complaisent souvent. Parfois, quelque besoin pervers, quelque désir insensé les traverse (il faut toujours les surveiller et ne jamais les marier) ; mais ils retombent vite, et pour des mois souvent, à la paisible vie de bons bourgeois un peu indifférents. Et j’en ai vu d’assez bien transformés pour faire l’orgueil de leurs parents !
L’œuvre est intéressante par la méthode qu’elle emploie et les résultats qu’on obtient, et je crois qu’il faut approuver tous ces chercheurs de mieux, puisqu’il n’est pas permis d’étouffer au berceau ceux qui naissent sans que l’Esprit ait soufflé sur leur âme.
MÉDECINS ET PROPRIÉTAIRES
J’ai reçu, ce matin, la visite éplorée d’un de mes jeunes confrères, hier interne des hôpitaux, aujourd’hui débutant praticien, qui ne peut littéralement pas
trouver à se loger dans cette zone de Paris comprise entre la Madeleine et la place de l’Europe, où il est convenu qu’un médecin doit débuter.
Son odyssée, en même temps déplorable et comique, mérite d’être racontée, parce qu’elle est à peu près celle de tous les gens de mon métier.
Un mois durant, il bat les rues, interrogeant force concierges, montant des centaines d’étages, visitant — un mètre à la main — tous les appartements disponibles entre deux et trois mille. Il finit par trouver l’à peu près de son rêve : c’est un peu cher, mais c’est gentil. Sans doute, les chambres sont petites
et ne voient guère le soleil ; la salle à manger prend lumière (?) sur un puits noir que l’on prétend être
une cour ; mais le salon n’est pas mal disposé et le
cabinet fera bien. Il ne reste plus qu’à causer avec
MÉDECINS ET PROPRIÉTAIRES
le propriétaire — un entrepreneur de bâtisses — lequel consent enfin à donner audience, après avoir négligé de venir à deux rendez-vous successifs.
Le propriétaire discute, rabat, grâce à un très long bail, cent francs sur le prix du loyer prudemment majoré d’avance ; puis, au moment de se quitter, il interroge son futur locataire sur sa profession.
L’autre, naïvement, se glorifie d’être docteur, et tout de suite un haussement d’épaules suivi de cette aimable phrase :
— Vous auriez pu éviter de me déranger de mes affaires ! Rien qu’à voir ma maison, on devrait se douter qu’on ne loue pas, ici, à un docteur !
Mon confrère insiste, navré, affirmant qu’il se tient très bien, qu’il est de très bonne famille, marié, avec un enfant, que ses clients, encore rares, ne risquent pas d’encombrer l’escalier... Mais le propriétaire «n’entre pas dans tous ces détails », et c’est à peine s’il consentirait à se laisser toucher pour mille francs de plus par an, et encore !...
Et c’est ainsi dans toutes les maisons à l’aspect bourgeois et rangé. A chaque terme, il y a comme ça, dans Paris, une douzaine de braves praticiens cherchant avec angoisse où reposer leur trousse. On ne leur fait un accueil souriant que dans les très vieilles bâtisses dont personne ne veut, ou dans ces complaisants immeubles où l’on tolère les cocottes.
Causeries. — 13.
MÉDECINS ET PROPRIÉTAIRES
C’est un peu vexant tout de même et j’y vois de quoi protester. Exclure de parti pris des maisons décentes toute une catégorie de braves gens qui paient toujours bien leur loyer, qui vivent fort paisiblement, qui sont serviables aux voisins, n’est-ce pas un peu abusif ?
Sans doute, le droit du propriétaire est sacré. La corporation médicale n’est rien moins que socialiste, et tout praticien a le secret espoir de devenir sur ses vieux jours acquéreur d’un immeuble et de toucher des loyers à son tour. Ce n’est donc pas de la rébellion, mais un sentiment de justice, et surtout l’horripilation des routines un peu trop sottes.
Car enfin, l’éternel argument n’est pas fort. Les propriétaires redisent tous la même phrase : « Ma maison a été construite pour être habitée bourgeoisement, je ne veux pas de va-et-vient dans l’escalier !... » Mais, sapristi 1 monsieur l’entrepreneur, rien n’est plus bourgeois qu’un docteur ! Les plus achalandés de la profession n’ont jamais plus de quinze à vingt personnes à leur consultation, trois jours par semaine. Un médecin loue toujours l’entresol ou le premier étage : sa clientèle, à supposer qu’elle soit très nombreuse, ne risque d’encombrer qu’une faible partie de l'escalier, et le tapis, le Cher tapis qui vous tient tant au coeur, ne sera pas lacéré de si tôt !
Reste l’indignation des autres locataires. Mais ils sont enchantés d’avoir un médecin dans la maison !
MÉDECINS ET PROPRIÉTAIRES
C’est, au contraire, une sécurité pour eux ; en cas de maladie subite, on n’aura pas à aller loin.
Non, ce n’est rien qu’une vieille routine, vous dis-je ! Le médecin est un bon locataire : on n’en cite pas un qui ne paie son loyer, pas un dont les voisins aient à se plaindre. Il ne fait pas de tapage nocturne, il est correct par définition.
Comment ! tout est progrès : le plus dur des propriétaires n’expulse même plus l’homme de lettres, rebut de la société ! 11 tolère le journaliste, fait bon accueil au peintre, loue en souriant à l’acteur, admet un enfant, quelquefois même un chien, et il refuse le docteur, le bon docteur qui vous fait croire que vous allez guérir rien qu’à voir sa figure aimable... mais c’est du délire, voyons !
Ce n’est pas pour moi que je prêche : j’ai une propriétaire exquise qui m’a fait un rabais parce que j’écris au Figaro, et que le Figaro et son café au lait sont les seules joies de sa vie. Je plaide pour la corporation entière et je supplie tous les capitalistes qui ont un premier à louer d’être plus amènes à mes pauvres confrères, accablés de patentes, d’impôts proportionnels, de cotes mobilières, absolument comme s’ils vendaient du pain mal cuit ou des salaisons d’Amérique. Nous vendons la santé, ou tout au moins l’illusion du mieux ; nous sommes les consolateurs, les dorloteurs des misères humaines. On devrait nous loger
MÉDECINS ET PROPRIÉTAIRES
pour rien, dans des palais, si la République était bonne.
En attendant cette ère de justice, il faut que les propriétaires soient moins rébarbatifs. Il leur suffit de réfléchir un peu pour avouer que le docteur n’est pas pour faire fuir les autres locataires, mais pour les attirer et pour les rassurer. Et croyez-moi, en temps d’influenza, ayez les médecins pour vous. Sans ça, nous nous syndiquerons pour refuser nos soins à tout propriétaire désigné, sur un registre ad hoc, comme ayant exclu du droit d’asile un de nos confrères, et ceux-là mourront sans potions, sans ventouses et sans pilules. C’est une menace, cela !
LES CIES D'EAU DE L'ABDÉ KNEIPP
Il se passe, depuis quelques années, dans un petit bourg de Bavière appelé Wœrishofen, des choses extraordinaires, dont l’Allemagne entière est occupée, et qui commencent à avoir du retentissement parmi nous, si j’en crois les demandes de renseignements qui me parviennent de toutes parts.
Il y a là-bas un brave homme de prêtre catholique, l’abbé Sébastien Kneipp, parfaitement désintéressé, qui soigne et qui guérit , sans autre remède que l’eau et quelques simples, 30,000 malades de tous genres, bon an mal an.
Les ouvrages d’hygiène et de thérapeutique qu’il a dictés se tirent et se vendent au chiffre énorme de 180,000 exemplaires rien que pour l’édition allemande, sans compter les traductions en français, en anglais, en polonais, en russe, en langue tchèque, en hongrois, en hollandais, en suédois, en italien et en espagnol 1 Notez qu’ils coûtent assez cher, les éditeurs, sûrs de leur vente, ne faisant pas la remise habituelle aux libraires.
198 LES CURES d’eau DE l’aBBÉ KNEIPP
Le curé de Wœrishofen compte parmi ses clients des archiducs et des princesses par douzaines — un bon tiers du Gotha — le Rothschild de Vienne et un ambassadeur persan, des princes de l’Église et des prêtres du monde entier — et tous les pauvres qui lui viennent.
Sa popularité est telle que tout, à présent, est à la Kneipp, comme tout a été longtemps à la Wagner. Il y a du pain Kneipp, du café Kneipp, de la farine, de la toile, des cigares , des almanachs Kneipp ; une soupe célèbre, parce qu’il en mange tous les jours : Kneipp'sche Krafsuppe, et un journal : Kneipp- Blatter. Tout cela, né spontanément, sans organisation industrielle de réclame.
Un peu partout, dans l’Allemagne catholique, à Munich, à Augsbourg, à Wurzbourg, il s’est formé des associations pour vulgariser ses idées.
Les praticiens allemands ne déragent pas d’après lui, car il leur prend leur clientèle et gâte le métier en n’exigeant pas d’honoraires.
Et cela se propage partout, même en France. L’année dernière, de l’impériale du tramway de Versailles, en traversant Chaville, j’ai aperçu dans un jardin un vieux monsieur paralytique, qui se traînait, nu-pieds, dans l’herbe humide de rosée : c’était un client à distance de l’abbé Kneipp !
Il est tout à fait impossible de passer sous silence un guérisseur si répandu.
J’ai donc fait ma petite enquête, aussi sérieusement
LES CURES d’eau DE l'ABBÉ KNEIPP 199
qu’il se peut d’aussi loin, aidé, d’ailleurs, par les renseignements d’un docteur bavarois de passage à Paris, et voici ce que j’ai appris.
Le chemin de fer vous dépose à Turckeim : il reste sept à huit kilomètres à faire en voiture.
En approchant de Wœrishofen, on a tout de suite un avant-goût fort pittoresque du traitement.
Dans les prés riants qui avoisinent le village, au bord des routes, dans les jardins, partout où il y a de l’herbe, des centaines de gens très bien se promènent, frôlant le sol à pas glissants, dames, messieurs et prêtres, d’un sérieux imperturbable, et tous faisant le même geste pour relever leurs robes, retrousser leurs soutanes ou maintenir à mi-mollet leur pantalon.
De loin, cela produit l’effet étrange d’un bal champêtre silencieux, d’une valse glissée sans musique, d’un immense « boston », cavalier seul, droit devant soi... Quand on approche, on s’aperçoit que tous ces gens troussés s’en vont nu-pieds dans la rosée. Et leur air convaincu, leur aspect de malades démontrent bien qu’ils ne sont pas ici pour s’amuser.
Au village, rien qui annonce une station fréquentée, si ce n’est le grand nombre des étrangers, dans les cinq ou six rues. Pas un hôtel, et pas d’établissement médical. Si, pourtant : un vaste hangar, infiniment peu
200 LES CURES d'eau DE l'aBBÉ KNEIPP
confortable, où sont aménagées un tas de méchantes salles de bains. Il a fallu construire ça, la vieille buanderie qui servait jadis étant devenue cent fois trop exiguë. Et on loge chez l’habitant, ou bien encore en gare de Turckeim, dans un wagon-lit, quand on est riche.
Dès huit heures du matin, au presbytère, la consultation commence.
Une vaste salle au rez-de-chaussée. Dans cette salle, une très grande table. Autour de cette table, une quinzaine de médecins qui, n’ayant pu rivaliser, se sont faits apprentis. Au milieu d’eux, un grand vieillard vêtu de la soutane : soixante-dix ans, l’air robuste, un très grand front, des cheveux blancs, deux énormes broussailles noires en guise de sourcils, et dans leur ombre, deux yeux bleus flamboyants : c’est le Maître , « der Vater Kneipp ». On entre là à la douzaine, tant qu’on peut tenir dans la salle.
Pas d’examens minutieux, pas d’auscultations, ni de (( déshabillez-vous, que je voie! » On n’aurait pas le temps, et l’abbé Kneipp aflîrme qu’il n’a pas besoin ce tout ça. Un seul coup d’œil, un regard acéré, il ne lui en faut pas davantage :
— Toi, je connais ton mal!... pas bien diflîcile à guérir. Appliquez à ce bon ami (il appelle très volontiers ses malades ses bons amis) le manteau espagnol, ou le maillot inférieur. Alimentation ordinaire... boire
LES CURES d'eau DE l'ABBÉ KNEIPP 201
de l’eau courante ou de la bière ; ne pas dépasser une moyenne de huit à dix litres par jour...
Voilà, sans plaisanterie et sans exagération, comment il donne ses consultations.
Résultat : ces gens-là le quittent, au bout de quelques jours, en manifestant l’admiration la plus enthousiaste. L’abbé Kneipp est considéré comme un médecin de génie, le grand rénovateur de la thérapeutique.
Cette manière de traiter ses malades — tous ses malades, qu’ils souffrent du poumon, du foie ou du cœur — l’abbé Kneipp l’a très longuement exposée dans un livre. Ma Cure d’Eau, qui vient d’être traduit en français. Le public ne peut guère gagner à le lire, n’ayant aucun moyen d’en contrôler les affirmations. En voici, du reste, un résumé très impartial et très suffisant :
L’homme n’est jamais malade que pour l’un de ces deux motifs : ou bien, parce que son sang n’est pas distribué comme il devrait l’être dans toutes les parties du corps ; ou bien, parce que le sang est vicié par des éléments nuisibles.
Par conséquent, l’eau, ce présent du ciel, symbole de toute pureté, peut et doit, à elle seule, répartir le sang où il faut, et le laver de ses souillures.
Comme on peut voir, ça n’est pas compliqué.
202 LES CURES d'eau DE l'aBBÉ KNEIPP
Et le long détilé commence des observations de malades guéris : maladies des os, des articulations, des muscles, du tissu cellulaire, de la peau, du sang, du cerveau, des nerfs, des ganglions lymphatiques, des yeux, des oreilles, du nez, du larynx, de la gorge, des bronches, des poumons, du cœur, de l’estomac, de l’intestin, de la vessie, du foie, des reins... Il y en a 560 pages, que je viens de lire consciencieusement, pour vous en éviter la peine.
Pour tout, le même traitement, sauf de légères variantes : on vous mouille le cou, les pieds , le thorax ou les jambes, ou tout ensemble, selon les cas. Ça dure peu et l’on ne s’essuie pas. Et cela vous sauve du cancer et du choléra, de la variole et du typhus, des rhumatismes et des paralysies, de la diphtérie ou du rhume de cerveau.
Notez que l’abbé Kneipp ne se pose ni en sorcier, ni en saint inspiré de Dieu, ayant reçu du ciel le don de lire dans les corps et d’en chasser les maladies. Bien plus modeste, bien plus simple, il prétend seulement avoir assez vu de clients pour deviner, rien qu’à les regarder un peu, ce dont ils souffrent, et il affirme les guérir, sans autre moyen que l’eau pure, chaude ou froide, appliquée là ou là.
— Je ne supprime pas la mort, dit-il, mais j’éloigne la maladie, par un moyen si simple, que l’homme eût dû s’en aviser 4,000 ans plus tôt. Que peut-on me reprocher ? Je ne soigne guère que ceux dont les méde-
LES CURES d’eau DE l’ABBÉ KNEIPP 203
cins désespèrent, et il faut croire qu’ils s’en trouvent bien, puisqu’ils m’envoient tant de monde ! ))
Ce qu’en pensent les médecins, je vous le laisse à deviner.
« La théorie initiale est puérile : l’hydrothérapie agit puissamment sur la circulation sanguine, mais cela nous le savions déjà depuis beau jour ; quant à l’affirmation que l’eau lave et puriûe le sang, c’est tout de même un peu trop enfantin; inutile de vous rappeler que l’eau est très souvent le véhicule des microbes.
» Pas une des observations de ce livre. Ma Cure d’Eau, ne repose sur un diagnostic avéré ; pas une ne supporte la critique. Pas un malade n’est examiné ; on les soigne tous au juger : s’ils toussent, ce sont des phtisiques ; s’ils ont un bouton sur la langue, ce sont des cancéreux ; un mal de gorge avec beaucoup de fièvre est nécessairement le croup.
» Les ecclésiastiques s’indigneraient avec raison, s’il nous prenait l’étrange fantaisie de vouloir dire des offices. Alors, pourquoi diable se mêlent-ils de médecine, et en fait de « cure », pourquoi ne pas s’en tenir à leur presbytère ? »
Mais les médecins ne sont pas assez impartiaux dans la question. Et le mauvais jeu de mot ci-dessus n’est point une réponse suffisante à ceux qui m’écri-
204 LES CURES d’eau DE l’aBBÉ KNEIPP
vent : « Dois-je, oui ou non, faire le voyage de Wœrishofen?... »
Si vous avez une maladie organique du cœur, absolument non. Les maladies du cœur et l’hydrothérapie ont fait toujours mauvais ménage...
Si vous avez des rhumatismes, des maux de gorge chroniques , etc., consultez la Saison de notre ami Heulhard. 11 y a des eaux minérales françaises qui valent amplement l’eau pure de Bavière.
Si vous êtes un anémique, un débilité, un nerveux, si vous souffrez de l’estomac ou de la tête, si vous avez des fièvres intermittentes rebelles, l’abbé Kneipp vous fera du bien, mais pas beaucoup plus, croyezmoi, que tel ou tel médecin de Paris ayant à sa disposition un bon établissement hydrothérapique.
Si vous avez la foi, si vous croyez d’avance aux merveilleuses cures du Vater Kneipp , allez vite à Wœrishofen, mais ne lisez pas cet article qui ne pourrait qu’atténuer en vous la a confiance », cette forme de suggestion qui entre pour beaucoup dans tant de guérisons. Lisez plutôt le remarquable article publié dans le Correspondant du 10 juillet. La vie de Sébastien Kneipp y est contée d’une façon touchante, et la charité de son âme y est célébrée dans des termes qui vous disposeront à guérir vite entre de telles mains.
Moi, je suis obligé de m’en rapporter aux statistiques médicales, lesquelles constatent qu’à Wœrishofen on ne guérit pas plus d’un cinquième des malades
LES CURES d'eau DE l'aBBÉ KNEIPP 205
traités : c’est à peu près la proportion dans nos établissements hydrothérapiques parisiens. Puis, rien de tout cela ne diffère de ce que faisait, dès 1825, Priessnitz, ce paysan de la Silésie autrichienne, qui créa l’hydrothérapie, et qui croyait tout guérir, lui aussi.
Pourtant, dans ce traitement empirique, et beaucoup moins merveilleux qu’on ne dit, il doit y avoir tout de même quelque chose à glaner.
Évidemment, chez nous, on n’use pas assez des affusions d’eau, dans l’hygiène et la thérapeutique. Je serais Béni-Barde, Keller ou Duval, que j’irais tout de suite là-bas, étudier de près les cures de l’abbé. Les spécialistes ne pourraient qu’y gagner, en accroissant leur domaine d’action, en variant leurs procédés, en multipliant leurs moyens.
Jusqu’ici, l’hydrothérapie, dont l’idée première est venue d’Allemagne il y a plus de soixante ans, a surtout été appliquée en France. Voici trois ou quatre ans, un médecin français appelé en consultation à Francfort, pour une maladie nerveuse, a dû commander à Paris un appareil à douches : il n’y en avait pas làbas !
Actuellement encore, on vient, des quatre coins du monde, à Paris se faire doucher. Inutile de laisser à un petit bourg bavarois cette suprématie thérapeutique.
206 LES CURES d’eau DE l’ABBÉ KNEIPP
Un médecin français intelligent qui passerait trois mois d’études à Wœrishofen , et qui publierait ses recherches, aurait tout de suite à Paris une très grosse clientèle cosmopolite. Car enfin, une fois fini l’engouement nécessaire pour la cure d’eau de l’abbé Kneipp, les malades aimeront toujours mieux se confier à un vrai médecin qu’au plus digne et au plus saintement charitable des curés allemands. La science ne gâte pas ce que l’empirisme a trouvé.
L’ASSISTAKCE «ÉDICAIE CRATOIÎE
Au Sénat, la Commission des finances vient d’estimer inopportun et injustifié le relèvement de patente que la Chambre avait résolu d’infliger à mes confrères de la corporation médicale.
C’est la réparation d’une véritable injustice et d’une gaffe budgétaire que M. Magnard signala dans un de ces articles d’une philosophie si avisée et si pratique comme lui seul en savait faire; et me voilà, du coup, enthousiaste de cette Chambre haute, dont chaque membre, en prévision peut-être des infirmités proches, se refuse à molester le docteur secourable.
Même en dehors de cette considération désintéressée, il faudrait dire quelques mots aimables des séances que le même Sénat vient de consacrer à la loi sur l’assistance médicale.
L’encombrant Panama n’a pas permis de lui donner l’attention qu’elle mérite ; mais maintenant qu’on peut causer un peu d’affaires, comme disait M. Constans, il faut en dire quelques mots. C’est une loi intéressante et importante, une de celles — pas très nombreuses —
l'assistance médicale gratuite
dont la troisième République pourra tirer honneur quand son œuvre sera jugée.
A côté de l’instruction gratuite et mise à la portée de tous, il fallait le secours sanitaire gratuit à la portée de ceux qui souffrent.
En quelques mots, voici l’état de choses actuel :
En France (non compris le département de la Seine), on compte 1,249 communes pourvues d’un hôpital.
3,800 autres communes ont droit, par suite de fondations ou de traités particuliers, à placer leurs malades dans tel ou tel de ces 1,249 hôpitaux.
31,000 communes de France n’ont absolument aucun lit à mettre à la disposition des indigents malades.
Et cependant, au cours des hivers les plus rigoureux, en pleine épidémie d’influenza, une foule de lits restent inoccupés dans les hôpitaux de province.
Voici, d’ailleurs, les chiffres que met en relief le lumineux et éloquent discours de M. Henri Monod, directeur de l’Assistance, commissaire du gouvernement :
Nombre des hôpitaux 1,200
Lits des malades 54,000
Lits inutilisés 16,000
Communes sans secours 31,000
Quant aux secours à domicile, ils sont organisés, tant
l'assistance médicale gratuite
bien que mal, pour 20,500,000 habitants de la France, environ.
Ils sont donc à peu près au nombre de 18 millions les campagnards pauvres qui ne bénéficient en cas de maladie d’aucune organisation officielle de secours !
L’initiative privée ne supplée nullement à cet affreux vide : elle fonde des établissements de charité pour les vieillards, les enfants et les infirmes : elle ne fait rien pour les malades atteints de maladies aiguës.
Les pouvoirs publics ont beaucoup tablé sur la charité du médecin de campagne, sur son infatigable désintéressement; mais il est temps peut-être de lui venir en aide, un peu : le médecin de campagne ne peut pas tout. Puis, il y a grand nombre de communes où le docteur est à dix, à quinze kilomètres, où la visite coûte de vingt à trente francs, où les malades n’envisagent même pas la possibilité d’une pareille dépense, et se bornent à se coucher, attendant, comme font leurs bêtes à l’étable, la mort ou la guérison naturelle.
Pour réfuter cette doctrine — théoriquement excellente mais pratiquement impossible — qui prétend que l’Etat ne se préoccupe jamais des souffrances individuelles, M. Monod use d’un argument d’autant plus topique qu’il est moins sentimental :
« Que dirait-on d’une grande usine où l’atelier de
Causeries. — 14.
l'assistance médicale gratuite
)) réparation ferait défaut, où pour n’avoir pas entretenu )) ou réparé à temps les outils, l’on serait obligé de les )) racheter à grand prix ou de s’en passer? Le service » d’assistance médicale, soit à domicile, soit à l’hôpital, » c’est, dans une société, l’atelier de réparation de l’ou- » tillage le plus important du travail national, l’outillage )) humain. »
La nécessité d’une loi qui contraigne — la persuasion ayant constamment échoué — la progression nécessaire du secours au faible, la commune suppléant la famille, le département suppléant la commune et l’État en dernier ressort; la manière dont il est possible d’éviter les abus, tout cela a été dit au Sénat en excellents termes.
Ce projet de loi, issu d’une série de sérieuses délibérations du Conseil supérieur d’hygiène, lui fait très grand honneur. Le Sénat fera son devoir en le votant très promptement, comme la presse fait le sien en en parlant avec éloges.
Aucun gouvernement n’a, plus que celui-ci, le devoir de propager aux plus pauvres les secours de la médecine et les bienfaits de l’hygiène moderne, l’égalité devant la maladie étant la plus essentielle et la plus facile à donner. y
Il faut rendre cette justice au directeur de l’Assistance et de l’hygiène que ces sages et généreuses idées ont fait de grands progrès depuis qu’il est au ministère. Ses projets de loi ont un caractère de maturité, de modération et d’opportunité, qui leur vaut toutes sympathies.
PARNASSE MÉDICAL
Dans ma boîte aux lettres, au Figaro, j’ai trouvé l’autre jour une belle plaquette blanche ayant pour titre V Enchantement de Siva, et signée Jean Lahor, un nom que le public connaît et aime, surtout depuis l’article que lui a consacré M. Jules Lemaître dans la série de ses Contemporains.
Il y avait une plaquette pareille dans la boîte de Ph. Gille, et c’est lui qui a rendu compte de ce poème où, tout au long de ses quatre cents vers, ne faiblit pas le souffle magnifique digne du souffle d’un Leconte de Lisle ou d’un José - Maria de Hérédia.
Mais Lahor est un pseudonyme, le pseudonyme d’un docteur, d’un praticien pratiquant : c’est pour cela qu’il m’appartient un peu. La même plume qui a signé L'Illusion, Le Livre du Néant, L'Histoire de la littérature Hindoue, et la fidèle traduction en vers du Cantique des Cantique^, a écrit une série d’études intitulées comme ceci ; La dégénérescence amyloïde, et
PARNASSE MÉDICAL
la stéatose du foie ; Notes sur l' Hémi-rhumatisme ; Hygiène de V arthritique !.. . Et c’est ça qui u’est pas banal.
Je me garderai bien de vous dévoiler le vrai nom de Lahor, et même de parler davantage de lui, car ses confrères du monde médical, avec la bonté d’àme qui les caractérise, ne manqueraient pas de crier que je lui fais de la réclame, et je lui causerais plus de dommage que d’agrément.
Mais, à propos de lui, j’ai compulsé la collection de médecins prosateurs et poètes, et ne suis vraiment pas fâché de ma petite excursion dans ce recoin peu connu du Parnasse.
-If;
Parnasse Médical Français, c’est là précisément le titre d’un bien curieux et bien rare volume de feu le D" Chéreau, qui fut bibliothécaire à la Faculté de Paris.
Tout un volume là-dessus ! Ils sont donc bien nombreux, les médecins-poètes ? Nombreux ne suffît pas : c’est innombrables qu’il faut dire. Il n’y a dans ce livre que les poèmes imprimés, et ils sont déjà des centaines.
Aussi, première conclusion à tirer de cette lecture : Sur mille médecins, il y en a en moyenne neuf cents qui, à une heure ou l’autre de leur existence assombrie
PARNASSE MÉDICAL
par le continuel spectacle des maladies et de la mort, se croient appelés aux faveurs de la Muse.
Deuxième conclusion : Tous ces poèmes se ressemblent — d’abord, par le choix du sujet : malicieuses épigrammes, vers badins faits pour le boudoir, poèmes descriptifs du genre didactique, toasts pour banquets de sociétés savantes, chansons à boire, louanges de Vénus, avec allusions prévues au dieu Mercure et à Ricord ; — ensuite, par l’effroyable médiocrité du vers, infailliblement inspiré de Boileau, impitoyablement classique et enfantin.
F]t tout cela fleure la pharmacie, vous infiltre dans la narine un relent de cérat ancien, un parfum d’herboristerie, qui est le fumet de ce genre.
Ça ne s’est guère amélioré, depuis cette épigramme de confrère à confrère, qui fit les délices du bon vieux temps :
Heureux qui reçoit la mort Des mains du docteur Valère !
Car, avant qu'il vous enterre,
Par ses vers il vous endort.
jusqu’au drame en cinq actes, seul bagage de Claude Bernard à son arrivée à Paris, jusqu’à cette boutade d’un très grand homme, de Broca :
Funeste résultat d’un exemple pervers,
Sans le savoir, hélas, je viens d’écrire en vers...
PARNASSE MÉDICAL
Dire que celui-là est l’inventeur de l’anthropologie !
Que pensez-vous encore de cette strophe plus moderne : Cela se chante sur un air de la Traviata :
L’ovariotomie,
La laparotomie,
Et l’hystérectomie.
C’est l’affaire de Terrillon,
Ou de Segond !
Mais malgré l’éréthisme,
Pour le cathétérisme,
Fût-ce étroit comme un isthme.
Il vaut mieux consulter Guyon Qu’est pas... brouillon!
Fantaisies délicates, badinages exquis ; mais ça n’est rien, auprès de leur lyrisme, dont j’aime autant vous faire grâce, si ça vous est égal.
Il y a des exceptions, je veux me hâter de le dire, Frascator, dont le poème, innomable du reste ! est vraiment de très belle allure ; Marchai de Calvi, l’agrégé, qui a dépeint en vers d’une émotion très intense, une attaque de convulsions de sa petite tille — un drôle de sujet tout de même, entre nous ! Théophile Blau, le père du poète de Sigurd ; le bon Corlieu, l’historiographe de la Faculté de médecine ; Dechambre, qui a tracé un beau portrait de Récamier. Et Camuset, enfin, dont les bibliophiles gardent et cachent dans un coin favori la plaquette introuvable des Sonnets du Docteur.
PARNASSE MÉDICAL
Celui-là fut un vrai poète, un vrai poète médical. Il débutait par ce quatrain :
Lorsque j'étais impatient
La muse m’a dit : « Je suis tendre.
» Je n’amène pas le client,
» Mais je console de l’attendre ».
Et tous ses sonnets sont charmants, d’une facture savoureuse, d’une belle gauloiserie, d’une impudeur tranquille et bonne, sans aucune immoralité. C’est à la fois bien du métier de médecin et bien du métier de poète. En dépit du macabre, inséparable du sujet, on y retrouve l’étrange gaieté spéciale à cette corporation d’hommes amoureux de la vie à force de combattre la mort. Presque tous ces poèmes sont impossibles à citer, mais la plaquette étant depuis bien longtemps épuisée, voici pour ceux qui ne la liront jamais, le plus pudique, sinon le meilleur des sonnets :