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LE CATAPLASME

Flaccidité, tiédeur, mollesse humide et douce ! Cataplasme douillet, topique velouté,

Trésor de bonhomie et de sincérité,

Tu caresses encor la main qui te repousse.

Que tu sois de fécule ou de graine de lin,

Que l’opium t’arrose, ou que le chloroforme Apporte dans tes plis l’apaisement énorme.

Tu t’appliques toujours, consolant et câlin.

PARNASSE MEDICAL

La batiste t’abrite en sa trame serrée ;

En dépit du tissu, ton cœur médicinal S’imprègne avidement de sanie enfiévrée.

A travers le rideau du confessionnal,

Ainsi le prêtre vient, onctueux et banal,

Eponger les aigreurs de notre âme ulcérée !

Sauf Corlieu, pourtant, qui rime encore de très jolies chansons, ceux-là sont morts. Mais il en reste : des mauvais, tant qu’on en voudra, et des bons, trois ou quatre, qui valent bien d’être nommés.

A la Faculté de Paris, la poésie est • dignement représentée par le professeur Charles Richet, le même dont je signalais récemment les essais en Télépathie. Il a commis, ces temps derniers, un recueil de fables en vers pour les enfants. M. Sully-Prud’homme, qui est aussi un « télépathologue » a signé la préface où il y a beaucoup d’éloges pour la poésie du docteur. La corporation en est hère, et tous les jeunes agrégés obligent leurs moutards à apprendre par cœur ces fables, pour se concilier le vote du professeur-poète, à la prochaine vacance de chaire. Ça fait toujours quelques lecteurs, en attendant le grand public.

A Lyon, c’est le docteur Renaut, professeur d’anatomie générale, qui tient le luth. Pas poncif, celui là! tout à fait du dernier bateau ! Admire Daudelaire et prône Mallarmé.

PARNASSE MÉDICAL

A publié quelques superbes strophes dans la Rezue Indépendante, morte depuis, alors l’organe des symbolistes de la première heure-

A Bordeaux, il y a Garat, le petit-fils du grand Garat, élégant ciseleur d’acrostiches locaux : Moussons père, un toasteur d’infiniment d’esprit ; un autre, enfin, que j’ose à peine dire tant il me touche de tout près, le docteur Armand de Fleury, professeur de thérapeutique, dont les pages de notes, hérissées au recto de formules chimiques, n’ont au verso que des stances ailées ; pour tout de bon poète et rêveur de grand rêve celui-là — qui le dira, si je ne le dis pas ?

Puis il y a les chansons truculentes, admirables de verve et d’esprit caricaturiste des salles de garde d’hôpital ; œuvres collectives, nées on ne sait comment, pieusement transmises d’une génération à l’autre : la légendaire Chanson de Bicètre, que tout interne sait par cœur, et celle, plus récente, de la Salpêtrière, chantée avec brillant succès au dernier Bal Incohérent.

Mais le genre se perd. L’interne fin de siècle ne chante plus : il joue aux courses ou taille un bac, après dîner.

Le médecin, bientôt, n’écrira plus qu’en prose, et nous donnera des romans. On a commencé cette

PARNASSE MÉDICAL

année. De modernes docteurs nous ont conté l’histoire des Eternelles Blessées leurs clientes, ou les amours de leurs confrères. La critique et le public ne se sont pas fâchés : ce n’est pas à moi de m’en plaindre.

Toute l’école naturaliste ayant fait de la médecine, les médecins, logiquement, ont fait de la littérature. Ils ont trouvé dans leur métier du pittoresque et de l’émotion ; c’est leur droit d’en faire des livres.

Mais c’est Lahor qui doit avoir raison, Lahor qui, s’évadant des cataplasmes et des drogues, chante le vieux Siva dans la forêt d’Asie, enivré, lui aussi, par l’apparence d’une femme, oubliant qu’il est le Dieu sombre de l’Eternelle Destruction, pour courir après le mensonge non moins éternel de la Vie !

Poèmes ou romans signés par des docteurs, ces belles fictions prévaudront, j’imagine, contre le chant du quinquina et le rondeau de la dysenterie, si plaisante que soit la verve de ceux qui les mettent

en rimes.

PROTËÎÎlONNISl mGlËNIQÜE

Nous vivons sous un régime de liberté, où tout devient obligatoire. La forme actuelle du progrès n’est, purement et simplement, qu’un retour à l’Inquisition.

Je ne plaisante pas du tout! Instruction, service militaire, laïcité, tarifs de douanes, socialisme d’État, syndicats professionnels, tout cela nous est imposé : nous démarquons le Moyen Age, et ïhabeas corpus n’est plus que lettre morte. On nous prouve, d’ailleurs, que tout ça c’est pour notre bien ; mais moi j’attends avec impatience le jour prochain où, pour combattre la dépopulation qui nous menace, on nous rendra obligatoire le mariage... et la paternité.

Le mot fameux de saint Ignace : « .... Et forcez-les )) d’entrer au Ciel, quand bien même ils ne voudraient » pas », redevient d’actualité. Seulement, aujourd’hui, il ne s’agit plus de céleste patrie, mais d’un paradis bien terrestre, le paradis par l’hygiène.

Voici ce qui se passe :

Il y a eu à Londres, cet été, un Congrès d’hy-

PROÏECTIONNISIVIE HYGIÉNIQUE

giène, d’où ncs compatriotes sont revenus fort emballés. M. Henri Monod, le directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publiques au ministère de l’intérieur, en a fait un rapport qui a produit sur les spécialistes une très vive impression. Et il ne s’agit de rien moins que de la possibilité démontrée de tuer dans l’œuf presque toutes les maladies contagieuses.

Le but est excellent, l’intention louable; les moyens sont peut-être un peu plus discutables.

En tout cas, ils ont été vivement discutés dans les Sociétés qui s’appellent savantes, et un praticien remarquable par la justesse de ses vues et la lucidité de sa parole, le docteur Poitou-Duplessy, ancien agrégé et médecin principal de la marine, nous a fortement démontré qu’on allait faire des bêtises.

Jugez un peu s’il a raison.

Une loi, votée sans bruit par la Chambre et qui va venir au Sénat, oblige tout médecin traitant à dénoncer au commissaire de police toute pers mne de sa clientèle atteinte d’une maladie contagieuse, scarlatine, rougeole, variole, angine diphtérique, croup, entérites infectieuses, etc. L’autorité, ensuite, avisera.

Incontestablement, isoler le premier atteint, le mettre en rigoureuse quarantaine, est l’unique moyen efficace d’empêcher la propagation. Quand il s’agit du croup, cela en vaut la peine, n’est-ce pas? Et puisque nous ne savons qu’assez mal guérir les malades, tâchons au moins de préserver les autres.

PROTECTIONNISME HYGIENIQUE

- Une fois démontrée la possibilité pratique de diminuer des 9/10 les maladies épidémiques dans les grandes ailles, les bons Anglais ont résolu d’y parvenir sans plus tarder. Ils se sont armés tout de suite de règlements très complets et féroces, qui donnent pleins pouvoirs aux comités hygiéniques pour violer le domicile, surveiller de très près le malade, voire même, s’il est utile, l’emporter de gré ou de force et le séquestrer dans des hôpitaux spéciaux flottant sur la Tamise. C’est violent, mais c’est logique : l’arrêt de la propagation est à ce prix.

Les Français, qui adorent les choses faites à moitié, obligent bien le médecin à dénoncer tous ses clients contagieux, mais négligent totalement de réglementer l’intervention administrative.

Il va en résulter ceci : votre docteur sera contraint de violer le secret professionnel ; tout le monde, dans le quartier, vous fuira comme peste, vos affaires seront fatalement interrompues, et tout cela pour que M. le commissaire vienne chez vous recommander à la famille ...les plus grandes précautions, car il n’a pas d’autre pouvoir. C’est, tout de même, un peu naïf !

Les médecins sont furieux. Outre qu’ils ne badinent guère avec leur cher secret professionnel, inutilement violé, ça va leur faire perdre tous les clients qu’ils auront « mouchardés », pour employer le terme noble. Ça les vexe, et je comprends ça.

Pour les décider à ce vilain métier de dénoncia-

PROTECTIONNISME HYGIENIQUE

leurs, il ne faudrait rien moins qu’un intérêt supérieur : la certitude d’assurer la sécurité publique.

Mais il s’agit uniquement de faire donner des conseils par un monsieur ceint d’une écharpe, ils refusent tout net de violer le secret médical, déclarant, avec grand’raison, qu’on écoutera mieux son docteur que tout autre.

L’éminent doyen Brouardel, intervenant dans le débat, a eu beau défendre le projet de loi voté par la Chambre, il n’y a rien gagné que l’accusation, de ménager le chou public et la chèvre administrative. Si l’on embête le public, que cela serve au moins à quelque chose. Une dénonciation fera le vide dans la boutique d’un marchand dont le marmot aura la rougeole, et c’est la ruine, cela. D’autre part, il est désolant de rapporter le croup à son enfant en allant acheter pour six sous de chandelle dans une épicerie où le petiot a l’angine couenneuse.

Et, dès lors, il n’y a que deux moyens possibles :

Ou bien laisser le médecin s’arranger avec ses clients et imposer, selon sa conscience, les précautions nécessaires; ou bien, comme on a fait à Londres, armer l’administration d’un pouvoir discrétionnaire, absolu, tyrannique, mais réellement efficace : l’inquisition hygiénique.

Les demi-mesures sont bêtes : elles vexent les gens pour rien.

Le gouvernement voudrait bien donner aux médecins le seul rôle odieux et conserver une attitude vague-

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