‹ Les causeries de BianchonChapitre 4 sur 29 · DU CHOIX D’UN MÉDECIN · texte numérisé non relu

DU CHOIX D’UN MÉDECIN

« Guider le public dans le choix d’un médecin », comme un lecteur me le demande, c’est là besogne plus malaisée qu’on ne pourrait croire, mais je veux essayer pourtant : car bien des gens choisissent mal ou ne choisissent pas du tout leur docteur. On est assez mal défendu, il en faut convenir, contre l’omnipotence du médecin, et c’est bien le moins que l’on prenne quelques précautions préliminaires avant de se remettre à lui. Peut-être donc n’est-il pas inutile de donner sur ce point quelques conseils pratiques?

En règle générale, partout où cela est possible, c’est-à-dire à Pàris et dans les grandes villes, on ne doit pas avoir un médecin, on doit avoir des médecins : pour ce motif que la division du travail est devenue, là comme ailleurs, une nécessité.

De nos jours, le domaine des connaissances médicales est immense et s’accroît constamment. Un érudit, dans son fauteuil, peut se tenir au courant de tout, mais un praticien actif, un homme qui voit des malades, n’y peut certainement suffire, puisqu’il ne s’agit pas simplement pour lui de lire l’ensemble des

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publications spéciales, mais de savoir par expérience personnelle, de connaître le maniement, de vérifier par lui-même et d’appliquer journellement à des malades le dernier mot des notions acquises.

C’est pour cela que l’on voit maintenant tant de spécialistes d’espèces variées.

Il y en a pour les maladies des yeux, du nez, des oreilles et du larynx, pour les lésions du cœur, du poumon, des voies digestives. . . et autres ; certains traitent uniquement les maladies spéciales à la femme, à l’enfant ou aux gens âgés ; d’autres, tous les ennuis que Vénus engendra, ou bien les détraquements de nos nerfs et de nos pauvres cervelles ; il y en a qui douchent, massent ou électrisent; d’autres, enfin, qui tranchent dans le vif et nous diminuent pour mieux nous conserver. Je n’exagère pas; je crois que j’en oublie plutôt : c’est à frémir quand on y songe !

Et ce petit coin de science suffit à bien remplir leur vie. Un médecin qui prétendrait bien faire toutes ces choses ensemble serait tout bonnement un insensé, et le client qui se fierait à lui les yeux fermés... un aveugle, c’est le cas de le dire. Les facultés humaines sont restreintes; on n’approfondit pas quand on embrasse tant, et les spécialistes, qui ont bien leurs inconvénients, sont désormais indispensables.

A Genève, on ne rencontre point d’ouvriers sachant faire toute une montre, mais des spécialistes passés maîtres, qui dans l’art de tremper un ressort, qui

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dans l’art de construire l’échappement. L’horlogerie y est incomparable. Les rouages de la mécanique humaine ne sont pas moins complexes, comme bien vous pensez.

Comment s’y reconnaître, comment orienter son choix ? A quoi distingue-t-on le spécialiste qui fera du bien de celui qui sera nuisible, le simple charlatan du guérisseur habile ?

L’idéal serait qu’un spécialiste de nouveau genre fût officiellement chargé de cette besogne : diriger les malades vers le médecin qu’il leur faut. On lui bâtirait, par exemple, un pavillon de consultations en plein centre, sur la place de la Concorde, si vous voulez. La Ville de Paris choisirait un très honnête homme, connaissant à merveille le monde médical ; on le paierait très largement, pour que la magnitigence de son traitement le mît à l’abri de tout soupçon de connivence intéressée avec les illustres qu’il recommanderait. f']t de même qu’il est d’usage d’aller chez l’excellent et légendaire Achille, le libraire, pour lui demander « que faut-il lire, afin d’être dans le mouvement? » on irait là, conter son mal en quelques mots et demander quel spécialiste est mieux à même d’en venir à bout. Si jamais la place se crée, je recommande à ceux qui en disposeront mon ami Bianchon.

Mais je ne sache pas qu’il y ait, même en perspec-

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tive, de crédit ouvert pour la création de ce poste, et, en attendant qu’on organise le service, il faut savoir se contenter des moyens actuels.

Prenez donc comme médecin à tout faire un praticien du quartier, à portée du premier appel. Il importe qu’il soit, non pas un grand savant, mais simplement un honnête homme, consciencieux, prudent, dont la qualité dominante devra être la modestie. Contentezvous de lui si vous n’avez qu’un rhume. Mais pour peu que la situation semble se compliquer, exigez une consultation et sachez désigner vous-même le maître qu’on appellera.

Le plus souvent, en pareil cas, vous dites à votre docteur ordinaire : « Je ne connais pas ces messieurs : prenez celui que vous voudrez. » C’est cela qu’il ne faut pas faire. Car le brave homme a des amis qu’il choisirait de préférence ; ou même, s’il était moins scrupuleux, il ferait venir l’un de ceux qui donnent tant pour cent aux confrères qui les appellent. Cela se fait — rarement, je crois bien — mais j’en connais plus d’un exemple, et je suis plus frappé par les inconvénients que par les avantages de cette manière de faire.

Maintenant, comment vous y prendrez-vous pour désigner le bon spécialiste ? Méfiez-vous du jugement que vous porteriez sur l’un d’eux parce qu’il a guéri

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OU laissé mourir une de vos connaissances : un cas isolé ne prouve rien.

Donc, prenez simplement l’annuaire des médecins, ouvrez-le au chapitre Spécialistes.

Si le cas est urgent et si le temps vous manque, prenez tout bonnement le plus fameux, le plus titré : plus il sera décoré, professeur et académicien, mieux ça vaudra : d’abord, parce qu’il n’y a guère d’absolue nonvaleur ainsi comblée de gloire, ensuite parce que cette accumulation de titres et le prestige d’une grande renommée ont, par suggestion, une salutaire influence sur l’imagination du patient — point capital, qu’on aurait tort de négliger.

Si vous avez le temps, s’il s’agit d’un cas chronique, par exemple, choisissez avec plus de circonspection. Renseignez-vous d’abord, et allez voir ensuite.

Ne prenez point de médecins trop vieux de crainte qu’ils ne soient pas assez dans le mouvement ; ni trop jeunes, de peur qu’ils manquent d’expérience : sachez cependant qu’un ancien interne ayant vu dans les hôpitaux une moyenne de 80 malades par jour pendant quatre ans est plus tôt mûr qu’un autre.

Il ne faut pas qu’il soit laid — il pourrait faire peur — ni trop beau, pour peu que la cliente soit une jeune femme impressionnable. S’il est trop lent, trop hésitant, il risque d’énerver son monde ; mais méfiezvous plus encore de ceux qui prétendent au coup d’œil génial, vous font tirer la langue et se trouvent suffi-

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samment renseignés, comme inspirés d’en haut ! La médecine n’est plus un art : le diagnostic ne nous vient pas des dieux. C’est bel et bien une science, dénuée de sorcellerie, nécessitant des examens minutieux et probes. Un médecin qui ne retourne pas, comme on dit, son malade, n’est pas un bon praticien.

Tâchez qu’il soit aimable et médecin Tant-Mieux ; car Timpresssion produite et la persuasion sont pour beaucoup dans une guérison. Dans la majorité des cas, un galant homme fait plus de bien qu’un rustre : il donne confiance et fait illusion, c’est beaucoup, et le temps des bourrus bienfaisants est passé. En dépit des indignations que cela suscite parfois, je trouve légitime que le public aille de préférence aux médecins bien élevés.

Il faut encore se méfier, dans la pratique médicale, de tout savant qui n’est pas propre, méticuleusement. La science, autrefois, s’accommodait volontiers de cheveux longs, de redingotes maculées, de mains moins bien soignées que celles des duchesses. C’est fini, désormais, ce décor romantique. Il faut qu’un médecin donne par sa tenue l’impression d’un objet net et neuf, d’une propreté stricte. S’il se lave les mains en arrivant chez vous, c’est un bon point à son actif ; s’il retire sa redingote et demande un tablier propre, ne vous indignez pas : remerciez-le, car peut-être il vous préserve d’une contagion.

Répudiez encore ceux qui font autre chose que leur

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métier, notamment de la politique : laissez-les « médicamenter le pays >•, comme dit Sardou, et ne les appelez pas en consultations, car en auscultant le malade, ils rêveraient de faire choir le ministère ou de lui demander des bureaux de tabac.

Je m’arrête : je finirais par les éliminer tous.

Il me faut pourtant insister sur un cas particulièrement délicat : le choix d’un spécialiste pour les maladies de la femme, si fréquentes en ce temps-ci, à Paris plus qu’ailleurs.

Ce sont gens à bonnes fortunes, j’ai eu occasion d’en raconter récemment un exemple. Non pas certes qu’ils soient indignes de la confiance des maris ; ils sont en général très corrects, au contraire, et très circonspects, par dignité professionnelle, par crainte des ennuis et aussi parce que, le traitement achevé, ils aiment bien pouvoir, sans indélicatesse, présenter la note de leurs honoraires.

Mais c’est une loi générale que toute femme s’abandonne aisément à quiconque sait son secret. Impressionnables et nerveuses d’autant plus qu’elles sont malades, elles ont pour leur médecin cette reconnaissance attendrie que donnent les aveux : c’est pour elles comme un confesseur moderne, plus faillible, moins sacré qu’un prêtre. Le docteur reste réservé, mais si la femme fait les avances, ce qui arrive fréquemment, beaucoup plus fréquemment qu’on ne croît ?...

Le remède à cela me paraît des plus simples : il suffît qu’un mari accompagne sa femme à chaque consultation.

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Le médecin lui-même doit exiger de n’être pas seul à seule. Du reste, relisez à ce propos la préface de VAmi des Femmes de Dumas : le maître féministe a fort bien deviné le sentiment irraisonné, injuste, de mépris qu’inspire à une jeune mariée l’époux qui, par son ignorance, lui impose l’intervention du médecin dans l’intimité conjugale.

Ces recommandations faites, et votre médecin choisi soigneusement, consciemment, il ne vous reste plus qu’une chose à faire : lui obéir absolument, lui témoigner une complète confiance, avoir foi en son habileté, suivre à la lettre ses avis... et le payer royalement.

Le mieux, parbleu ! serait de s’en passer. Mais qui peut se vanter aujourd’hui de n’avoir pas besoin au moins des consolations qu’il apporte?

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Le mari d’une dame « qui a très mal au ventre » — ce sont ses propres expressions — m’écrit et, sans me dire où lui répondre, me demande si, « oui ou non, le traitement local qu’on propose à sa femme est compatible avec son honneur de mari. »

Il s’en faut que le cas de cet époux soit isolé.

Dans le Paris de 1895, il y a vraiment trop de gens dont les femmes vont, trois fois par semaine, consulter le docteur, pour qu’il ne soit pas captivant de chercher à s’édifier sur la moralité du spécialiste, dont le rôle dans la société moderne est si prépondérant, pour la plupart de nos civilisées.

Mon correspondant s’est ému d’un article excessif paru dans un grand journal du matin ; il m’en découpe des extraits :

Est-il vrai « que le docteur ferme tout bonnement )) sa porte au mari soucieux d’accompagner sa femme, » qu’il menace sa cliente des maladies les plus terri- » blés, si elle a la pudeur de lui rien céler... que

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)) chaque année une partie du revenu passe de la » sorte chez l’artiste qui s’entend si parfaitement à » cultiver la maladie dans les jolis corps féminins ».

Ici , l’exagération est tellemént manifeste qu’elle amollit les arguments et leur ôte de leur vigueur. Mais, cà et là quelque autre phrase sait mieux distiller le soupçon.

Telle description de l’élégant cabinet de travail — « où nul grillage ne sépare la pénitente du con- )) fesseur , où l’examen est quelquefois délicat et » minutieux, où l’interrogatoire est susceptible d’ame- » ner de troublantes réponses » — m’explique bien l’inquiétude du mari, à qui ses occupations professionnelles ne permettent absolument pas d’accompagner sa femme et d’attendre pendant deux heures dans le salon d’un médecin.

Enfin, la confiance de mon correspondant se double d’une assez belle franchise, puisqu’il finit sa lettre ainsi :

« Pour ma part, je suis sûr que si je me voyais » enfermé avec une femme jolie et à demi dévêtue, » je ne penserais pas du tout à la soigner, mais à » la désirer, et je sens bien que je ne serais pas » maître de moi... Un médecin est-il bâti d’une » manière différente, et, à moins qu’il ne soit très » vieux, qu’est-ce qui peut le mettre à l’abri d’une » telle tentation renouvelée plusieurs heures de suite ? »

On ne peut pas poser plus nettement la question.

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Elle n'est réellement pas bien embarrassante à résoudre.

Sans doute, nous avons connu de jeunes médecins — atteints d’irritation de la moelle épinière ou quelque peu nialades de l’esprit -- et qui passaient pour être entreprenants avec les dames ; mais tout de suite leur clientèle périclitait ; on désertait leur consultation. Dans le métier, c’est un fait avéré, l’inconduite met sur la paille, et il faut tout d’abord poser en règle générale qu’on ne peut arriver à une situation importante en gynécologie si l’on n’est pas un homme de bonne compagnie, maître de ses élans charnels.

Est-ce à dire qu’aucune attraction ne se produise de cliente à docteur, dans l’intimité du cabinet de consultations ?... Oh ! ce serait beaucoup trop affirmer.

J’ai eu le vif plaisir de dîner récemment à la table d’un bon poète, auprès d’un prêtre exceptionnellement distingué, vicaire d’une des paroisses les plus mondainès de Paris.

Nous avons longuement causé, chacun disant les difficultés rencontrées, lui dans son ministère et moi dans mon métier. Avec cette belle franchise, hardie et de si bon aloi qu’ont les abbés parisiens, il disait quel danger la femme peut faire courir aux prêtres jeunes ; il me citait l’exemple d’une malade qu’il allait voir deux fois chaque

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semaine, et dont la reconnaissance filiale ne demandait qu’à se muer en tendresse plus expansive.

Et il ajouta cette phrase :

— Leur geste habituel, si nous les laissions faire, serait de poser leur tête à notre épaule et de se faire dorloter.

C’est très exactement ce qui se passe aussi chez nous.

Dans l’immense majorité des cas, le médecin reste impassible: La femme fait un pas vers lui. Elle est malade, affaiblie, inquiète, souvent malheureuse au logis ; elle a dit son secret, elle a révélé sa personne : il lui paraît indispensable que son contident devienne son ami. Puis, le médecin, c’est un maître, c’est un homme qui sait, qui dirige et ordonne ; elle se sent toute petite auprès de lui. Et c’est le cœur tout plein de cette humilité maladive et si tendre, que traduit si éloquemment le latin de l’Église : ecce ancilia. . ., qu’elle vient chercher un refuge, non dans les bras, mais sur l’épaule du confesseur laïque, ou non.

La bonté, la douceur, l’autorité du médecin peuvent changer ce sentiment initial en amour vrai, et cela d’autant plus aisément que la malade aura été, dès l’abord, plus craintive.

Les femmes dont la pudeur vraie s est depuis longtemps émoussée, ne sont presque jamais dangereuses pour le médecin, car leur unique préoccupation est de singer les timorées, et de faire mille façons.

Mais aux bourgeoises moins expérimentées, c’est un très gros événement que cette consultation première.

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et cela s’accompagne d’un petit bouleversement d’àme qui n’est pas sans laisser de trouble. Au physique comme au moral, toutes les fois qu’un être faible révèle un peu de son intimité, il se place sous la dépendance du maître auquel il se confie, et il lui appartient un peu.

Mais, Dieu merci, vingt circonstances, inhérentes au métier même, nous empêchent, nous médecins, de profiter de ces bonnes fortunes.

D’abord, que de timides parmi nous : les fils de bourgeois simples ou de paysans sont en nombre, esprits tenaces, intelligents, vaillants, mais pas du tout hommes du monde, et gauches à capter les femmes. Comptez, en outre, que nous voyons de dix à trente clientes par jour et qu’il faudrait une complexion tout à fait exceptionnelle pour être les pachas que l’on veut voir en nous.

Autre considération : comment oser, ensuite, présenter au mari la note d’honoraires ?...

Je compte, parmi mes péchés de jeunesse, certain écrit d’imagination qui, me dit-on, a pu contribuer à faire naître quelque doute sur l’impassibilité professionnelle de mes confrères. Le cas que je contais ne se présente qu’exceptionnellement, et vous admettrez

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bien que le médecin ait le droit d’être un amant, tout comme un autre, hormis qu’il ne soit un mari!

Mais la débauche de cabinet est rare, rare jusqu’à l’invraisemblable. On ne saurait trop l’affirmer.

Comme une de ses belles clientes se plaignait de n’avoir pas d’enfant et menaçait de devenir extrêmement aimable, le docteur X... trouva cette réponse, que Ricord n’eût pas reniée :

— Nous réparons. Madame, nous ne fabriquons pas.

Causeries. — 5.

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