DE LA CHASTETÉ D’ESGULAPE
Voici cinq ou six ans, une princesse russe, — celle-là même dont M. Barrés a fait l’héroïne de son délicieux roman L'ennemi des Lois — entreprit de donner, dans son hôtel de la rue Montaigne, quelques dîners où présideraient tantôt l’amour du Beau, tantôt le désir de s’instruire sur tel ou tel point mal connu de science ou bien de morale.
C’étaient des repas-intervie^YS, conçus de la façon suivante : quand une question avait piqué sa curiosité, la jeune femme conviait, pour le prochain dimanche, les cinq ou six personnes le mieux aptes à les lui résoudre, fussent-elles rivales jusqu’à l’inimitié. Sa bonne grâce était si accomplie que l’affreux pédantisme de tout cela passait inaperçu, et que chaque convive partait persuadé d’avoir été le plus brillant. Si, par hasard, la question posée par la princesse se trouvait être un tout petit peu sotte, cela se tassait de soi-même et quelques minutes après, se changeait en quelque problème vraiment digne d’être traité.
Le jour que je veux dire, il y avait à table des jeunes femmes, assez jolies pour qu’aucune esthétique
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parlée ne pût tenir auprès du seul fait de les voir, et, pour hommes, des médecins, cinq médecins rivaux, pratiquant tous avec renom la spécialité la plus encombrée aujourd’hui, la gynécologie.
Ils furent quelque peu surpris de se trouver réunis là, eux qui passaient leur vie à médire les uns des autres. Mais, tout de suite, la princesse accapara leur attention. Aussitôt servis les potages, elle leur tint l’étonnant discours que voici :
— Et d’abord, jurez-moi de ne pas nous mentir î Toutes ici, nous sommes suffisamment intelligentes pour écouter la vérité et la comprendre comme il faut. Vous vous tiendrez aux généralités : votre cher secret médical ne risque pas d’être compromis. Donc, jurez de répondre en parfaite sincérité. ))
Chacun jura, comme elle l’exigeait, et la princesse poursuivit :
— On prétend que votre métier spécial de médecins pour femmes fait de vous des vainqueurs incomparablement heureux. Un écrivain, fort bien placé pour vous connaître, a imprimé que, parmi tous les hommes, vous étiez de beaucoup les plus riches en bonnes fortunes. Est-ce bien vrai ?... Et pas de fausse modestie ; la vérité, tout uniment. A vous voir vous êtes quelconques, de tenue plus ou moins soignée, d’air plus ou moins intelligent ; laids, d’ailleurs, comme tous les mâles, et votre profession ne vous a rien donné d’apparemment irrésistible... Alors, d’où vous
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vient cette gloire, ou de quel droit .Pusurpez-vous ?. . . Car enfin, s’il est vrai que vous soyez les plus aimés des hommes, vous êtes les plus intéressants de tous, et nous voulons savoir pourquoi. »
Quelque peu stupéfaits, comme ils hésitaient à répondre, la princesse donna la parole au plus âgé d’entre eux, à monsieur le docteur Degou, vieux bourru de l’ancienne sorte, professeur à la faculté et commandeur de tous les ordres.
Il fut bref, selon sa coutume :
— Madame, ça n’est pas du tout comme vous dites, et comme on croit ! Moi, j’exerce depuis trente ans. Depuis trente ans, trois cents fois dans l’année, de deux heures à sept^ une douzaine de dames se déshabillent à ma consultation quotidienne. Faites le compte : on s’est couché près de cent mille fois sur mon vieux fauteuil à bascule. Eh bien ! pas une fois, vous me croirez si vous voulez, pas une fois je n’ai songé à mal avec une de mes clientes. C’est maladies comme les autres, un peu plus mal placées, et voilà tout. Quand elles font leurs mijaurées, femmes du monde ou du demi, je n’y vais pas par quatre chemins. Je leur dis une fois pour toutes : « Ça vous ennuie. Madame, eh bien, et moi?... » Croyez-vous donc que ça m’amuse?... » Je vous assure qu’après ça, nous ne nous contons pas fleurette ! » Le professeur agrégé Domrémy fut mis, après, sur la sellette.
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— Je ne crois pas non plus, dit-il, à la légende. Rien ne blase aussi vite, ni aussi définitivement que le nu, sous cet aspect-là. Ce sentiment est à tel point, chez moi, que .. comment dire ça?... je ne puis plus désirer une femme autrement que très habillée. J’en ai trop vu en chemise et au lit : je sens très bien que, désormais, je n’aimerai plus qu’en voiture, une dame ayant sa voilette, avec une robe montante et de grands gants ! »
La princesse eut un petit cri :
- Tiens ! il est drôle, celui-là !...
Beaucoup moins drôle, assurément, fut l’orateur qui vint ensuite. C’était un jeune huguenot qu’on blaguait, à la Faculté, pour la sévérité terrible de ses mœurs. Il exerçait la médecine comme on mène un enterrement, et il parla comme un pasteur auprès d’un mort.
— La réputation qui nous est faite ne doit servir qu’à nous mettre une fois de plus en garde, s’il est besoin, contre les tentations qu’il nous faut vaincre, à moins que nous ne consentions à être plus vils que les pourceaux. Aussi, quand je soigne une de mes clientes, dans la crainte qu’elle ne prenne mon pansement pour quelque caresse impudique, je prends soin, toujours, de lui faire un peu mal. »
Pour dissiper le froid d’une telle déclaration, bien vite le docteur Surger prit la parole.
Psychologue autant que savant, disert et volontiers bavard devant les dames, un peut fat, chic comme
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Le Bargy dans la pièce de PaiJleron (1), il parla, développant cette vérité vraie que de malade à médecin, c’est la femme, toujours, qui fait le premier pas.
— En ce sens-là, mais en ce sens-là seulement, nous avons une très grande quantité de bonnes fortunes, vraiment, et pour ce seul motif, que notre intervention dévoile et viole un peu le plus intime de votre être physique. Avant l’avènement du médecin, c’est le prêtre qui fut, à coup sûr, le plus aimé des hommes, parce que la confession est un abandon de son âme qu’on lui remet pour qu’il la tienne et la dirige. Les femmes appartiennent virtuellement à celui qui est maître de leur secret moral ou physique, et peutêtre sommes-nous plus puissamment leur dominateur que le prêtre, car à notre confessionnal, elles montrent leur corps et racontent leur àme.
» Mais pas plus que les prêtres, que je crois chastes en très grande majorité, nous ne devenons les amants de nos pénitentes.
» A moins qu’elle ne soit absolument une dévergondée, la femme est passive, en amour : elle se donne ; elle ne saurait prendre. Si donc nous ne la prenons pas, elle n’est à nous qu’en désir. C’est pourquoi nos bonnes fortunes, véritablement innombrables, sont bien près de cent fois sur cent platoniques. Nos clientes sont presque toutes quelque peu névropathes : une liaison comme la nôtre ne pourrait qu’aggraver leur
(1) Cabotins (au Théâtre-Français).
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état. Nous le savons, et, Dieu merci, il n’y a pas encore dans Paris un médecin, si peu probe qu’il soit, qui consentît à sciemment altérer la santé d’une femme qui s’est confiée à ses soins. »
Ce petit discours suscita ce murmure d’approbation dont les femmes savent si bien flatter l’amour-propre de qui s’efforce de leur plaire.
Le docteur Bataillaud était le seul qui n’eût rien dit encore. Craignant qu’on l’oubliât, tant Surger avait de succès, il n’attendit point qu’on l’y invitât pour conter à son tour ce qu’il savait sur le sujet.
— Moi, dit-il, jamais plus on ne m’y reprendra, je le jure, mais une fois, j’avoue avoir fauté avec une de mes clientes.;.
La franchise et l’habileté de ce début piquèrent l’attention des dames.
— J’étais jeune, poursuivit-il, et tout â fait à mes débuts. Une adorable juive, millionnaire, et qui passait pour n’être pas cruelle à tel ou tel de ses adorateurs, devint un beau jour ma cliente. Je la soignai. Dieu la guérit, et sa reconnaissance se traduisit si tendrement qu’il eût été fort difficile de résister â de telles avances !
)) Quand elle fut tout à fait bien, comme décembre allait finir, un jour elle passa chez moi, plus expansive et plus charmante que jamais : « Envoie ta note )) à mon mari, dit-elle, un peu salée plutôt que pas )) assez. Il est très généreux quand il s’agit du mé-
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» decin. » Et comme je montrais de vertueux scrupules : « Fais ce que je te dis!... ou sinon il aurait )) des soupçons effroyables! »
)) Et je finis par envoyer ma note, assez ronde pour mettre en joie un débutant.
» Trois jours après, elle arrivait encore, me conduisait à mon bureau et me dictait, en s’appuyant très tendrement à mon épaule : « Reçu de Monsieur le » baron de Mathan la somme de deux mille francs en » paiement de mes honoraires jusqu’à ce jour, 30 » décembre. » Je signai, je datai; ce fut elle qui me
pria de ne pas oublier le timbre. Quand le reçu fut
dans sa poche, ma belle amie mit gentiment sa tête dans mon cou et me murmura ces paroles : « Tu es » un noble cœur, et j’ai compris tous tes scrupules. » Tu es trop délicat pour vouloir de l’argent d’un » homme que nous avons indignement trompé. Je lui » donnerai ton reçu pour qu’il ne se doute de rien...
» Et c’est ma couturière qui va être contente ! »
» Comprenez-vous pourquoi, pas plus que mes confrères, je ne veux de bonnes fortunes parmi les femmes que je soigne? »
Et la princesse Marina, avec cette lucidité que les Russes gardent souvent parmi leurs plus étranges fantaisies, dit au docteur Julien Rataillaud :
— Sûr, c’est vous que je choisirai si jamais je deviens malade.
COKSEILS POÜR UNE NUIT DE NUEES
Un mari qui, sans donte, a vu représenter la charmante comédie qu’Alexandre Dumas intitule L’Ami des femmes, juge à propos de me poser cette question délicate entre toutes :
(( A votre avis, et d’après votre expérience de docteur, » comment un nouveau marié doit-il se comporter, de )) prime-abord, avec sa virginale épousée pour avoir les » meilleures chances de bonheur conjugal durable, puisque )) l’on dit que la nuit de noces en décide souvent ?
)) Ma femme, qui se montre irritable en ce moment-ci, » s’avise, après deux ans de félicité sans mélange, de » m’accuser d’avoir été trop brutal et trop prompt, de » n’avoir pas ménagé comme il aurait fallu ses délicatesses » de femme. Est-ce un prétexte qu’elle trofive, un argu- )) ment ad hominem pour se persuader qu’elle a des droits )) à la vengeance ?... ou bien ai-je vraiment eu tort de » faire valoir sans sursis mes droits de jeune époux » amoureux et ardent?... »
C’est parler franc et je suis très flatté d’inspirer tant de confiance, mais mon petit savoir est bien loin de
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suffire dans le cas spécial. Je suis donc allé consulter l’un des hommes le mieux à même de connaître la vérité et de donner le bon conseil, un médecin célèbre plein d’années et d’expérience, puisque, depuis tantôt trente ans, il n’a guère fait autre chose qu’écouter des confessions féminines et soigner de belles clientes, dont le ménage n’est pas toujours absolument heureux.
Voici ce que m’a répondu le vieux sage.
— J’ai entendu plus de cent fois le récit détaillé de nuits de noces mondaines ou bourgeoises, et ce récit se ressemblait souvent. Le reproche de trop de hâte, de brutalité bestiale y revenait presque toujours et dans des termes identiques, comme si toutes se donnaient le mot : (( Mon mari a été brutal au point que moi, pauvre innocente, j’ai cru qu’il se courbait sur moi pour m’étrangler ! »
Il faut y croire, assurément, mais dans une proportion considérablement restreinte. Les femmes ont le génie du prétexte qui vient à point et j’en suis arrivé à mesurer exactement, je crois, la part de vérité dans ces sortes d’aveux.
Songez-y bien. Si le mari est trop hâtif, quelle admirable excuse pour plus tard, quelle excellente histoire à chuchoter à ses amies ! C’est flatteur, d’avoir été désirée avec tant d’impatience, et c’est intéressant d’avoir été violentée. Si , au contraire, l’époux se montre trop temporisateur, cela parfois les fait sourire, et leur paraît un peu comique. Qui nous dit qu’il n’y a pas, là encore, un motif à
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malentendus, un mépris du mari trop débonnaire, trop bonasse? Mais cela ne s’avoue jamais, parce qu’il n’y a pas de quoi s’en vanter, simplement.
Pour être dans le vrai, diminuez donc des deux tiers les doléances de ces dames.
Pourtant, le cas existe, assez fréquemment, j’en conviens, où la possession trop brusque a désenchanté la femme à jamais. Voici dans quelles circonstances :
Il s’agit d’un mariage dans le monde, comme disait Feuillet, un mariage d’intérêt, de convenances, de raison. Les fiancés se connaissaient à peine, ils se sont trop correctement fréquentés sous la surveillance jalouse d’une mère ; les choses se sont bâclées si promptement, il y a eu entre eux si peu d’intimité, que chez la jeune fille, aucun appel chaleureux ne s’est fait, et le désir de se donner n’a pas eu le temps de naître. Or, ce désir, c’est cela seulement qui fait l’union légitime aux yeux de la vieille nature.
En outre, au moment de la quitter, la mère en larmes chevrote à sa petite les recommandations d’usage, et décuple son trouble, en lui faisant vaguement entrevoir, en termes pudibonds, un sacrifice douloureux. Et, dès lors affolée d’appréhension imprécise, la jeune fille voit un homme, qui est presque un étranger pour elle, se ruer immédiatement à sa conquête. Comment diable voulez-vous que cela ne lui fasse pas une terreur atroce, pour peu qu’elle
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soit civilisée , parisienne , c’est-à-dire nerveuse et impressionnable ?...
Je connais dans l’intimité trois ménages vraiment heureux — ce n’est pas beaucoup sur le nombre ! — et je dois avouer que les maris de ces ménages-là ont mis une semaine ou deux à franchir ce pas difficile. Mais leurs femmes étaient des névrosées, des délicates. Il faut compter avec les femmes saines et simples ; il y en a encore, Dieu merci ! et je doute que, dans l’état de santé, d’équilibre, tant de précautions soient nécessaires.
En vérité, beaucoup de femmes conquises sans délai, sont, dès le lendemain, en respectueuse adoration devant l’Époux, devant le Mâle hâtif peut-être, mais fort et bon, qui les a dominées... Voulez-vous me passer ce livre bleu dans ma bibliothèque, près de vous?... Oui, Une Vie, de Maupassant, un beau roman, plein de vérités fortes. Ouvrez-le au chapitre V, et lisez : « Après » l’angoisse du premier soir, Jeanne s’était habituée » au contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses » tendres, bien que sa répugnance n’eût pas diminué )) pour leurs rapports plus intimes. Elle le trouvait » beau, elle l’aimait ; elle se sentait de nouveau )) heureuse et gaie ».
Voilà la vérité. Maupassant a cent fois raison î Oui, il y a dès le lendemain une sorte de reconnàissance attendrie, même après la douleur et l’angoisse
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de la veille. Sur trente femmes qui se plaignent d’avoir été brutalisées pendant leur nuit de noces, vingt-cinq ont été violemment prises, en effet ; mais vingt-quatre ont pardonné le jour même à leur cher vainqueur, et ce n’est que plus tard, quand on a besoin d’un prétexte, qu’on se souvient de ce vieil argument.
Croyez-en mon expérience. Dans la réalité la majorité des femmes est faite pour être conquise promptement, naïvement, ardemment, sinon brutalement et méchamment. La vieille loi de nature le veut. Seulement, elle exige d’avoir parlé d’abord à ces deux êtres : il faut qu’ils se connaissent, qu’ils s’aiment, qu’ils se veuillent tous deux et qu’ils s’attendent. 11 faut que l’union soit légitime, non seulement par devant le curé et par devant le maire, mais aussi par devant le sain et tout puissant Désir.
Or, je ne vois encore qu’un moyen de le faire naître : la fréquentation plus intime des fiancés.
J’entends d’ici le cri des mères : a Mais si le monsieur se dérobe au dernier moment?...» Inventez un moyen : celui-ci, par exemple. Le mariage est décidé : célébrez-le à la mairie, le monsieur ne s’en ira plus. Laissez plusieurs jours d’intervalle entre l’union civile et la bénédiction nuptiale ; et si, pendant ce laps,
vous surveillez un peu moins vos enfants la
sainte Eglise arrivera tout juste à temps pour les bénir. Immoralité, direz-vous ? Moi je crois que la vraie morale est faite de ces risques d’immoralité-là.
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Résumons-nous. Si le désir, si l’attraction instinctive ne sont pas nées chez la virginale épousée, il faut que le mari soit un psychologue bien fort pour discerner la conduite à tenir. Si le désir est de la fête, il suffit d’être fort et bon, ce qui est beaucoup plus facile. La bonté, les douces paroles, les cajoleries quasimaternelles, peuvent aisément s’allier à la plus prompte hardiesse ».
Ainsi parla le vieux docteur, plein d’années et d’expérience. Je me borne à transmettre sa consultation aux maris tourmentés et aux fiancés anxieux.
Ceci est une lettre, une lettre de femme que les hasards de la profession médicale ont lait tomber entre mes mains. Je la publie avec l'autorisation de celle qui l’a écrite et du romancier fort connu à qui elle fut adressée.
Elle me paraît digne d’être livrée à la publicité parce qu’elle est la psychologie d’un psychologue, l’analyse d’un analyste, faite par une femme à la fois clairvoyante, éprise et sans méchanceté, sinon tout à fait sans malice.
■if! ^
Mon ami tant aimé, mon cher grand homme, voilà deux jours que vous m’avez quittée. J’ai passé ces deux jours à ne penser qu’à vous, à la façon dont je dois vous aimer, à la manière dont devraient aimer toutes celles qui, comme moi, veulent s’enorgueillir de la tendresse d’un grand artiste.
Voici donc mes réflexions, décousues comme elles me viennent et comme mon cœur me les dicte. Vous me direz si je me suis trompée.
Il faut d’abord, pour bien vous aimer, que nous soyons un peu plus vieilles que vous n’êtes. Non pas vieilles en cheveux blancs, mais proches de la quaran-
laine, dans tout l’éclat de la maturité qui vient : cela nous permet d’être belles, et d’être pour vous des mamans, car vous êtes surtout de merveilleux enfants maladifs et fragiles, et le cœur maternel vous est tout aussi nécessaire qu’aux tout petits vraiment.
Oui, vous êtes des enfants aveugles, très égoïstes, très ingrats, et c’est ainsi que nous vous aimons un peu pour nous parer de votre gloire, beaucoup pour vous faire du bien.
Quoique, parfois, vous en parliez éloquemment dans vos romans, vous connaissez très mal les femmes dans la pratique de la vie. Vous vous trompez facilement sur celle qu’il faudrait aimer ; vous ne savez pas nous choisir, et c’est nous qui vous choisissons. Dieu merci, car sans ça!... C’est nous qui devons faire le premier pas, et vous séduire. Une femme qui vient à vous, cela caresse votre orgueil, et cela vous évite le temps perdu, les mauvaises rencontres, les influences qui font mal*
Et puis, vous êtes toujours un peu dépaysés, timides et empêtrés dans le monde. Il faut vous intéresser' vite, un homme amoureux n’étant jamais pour nous tout à fait ridicule. Il faut vite vous affoler, vite vous charmer et vous conquérir. Et quand vous êtes bien épris, c’est un grave péché de vous faire longtemps languir.
Quand elle aime un artiste, une femme n’a pas le droit de se refuser longuement. Il faut, une fois pour toutes et d’avance , qu’elle ait fait délibérément le
sacrifice de sa pudeur ou des coquetteries attardantes. Que celles qui aiment à se faire prier ne s’en mêlent pas. Les longs atermoiements vous troublent, vous font douter de notre amour, et surtout ils vous font perdre trop de temps. Un amoureux qu’on désespère travaille mal, et votre travail, c’est sacré. Il doit nous être cher, pour le moins autant que vousmêmes.
C’est à nous de vous démontrer qu’avant vous, nous vivions pures comme les anges, et que votre seule présence suffit à nous faire faillir, adorables enfants vaniteux que vous êtes.
En amour, vous ne voulez plus de choses compliquées, décadentes et baudelairiennes. C’était bon il y a dix ans. Aujourd’hui l’amour sain est encore celui qui vous retient le plus longtemps.
Et sitôt après le péché (je me voile la face en écrivant ceci) : ne soyons pas trop exigeantes ! Comme disait, je crois, votre maître Balzac, l’amour épuise la pensée ; et mon docteur, qui soigne aussi beaucoup d’artistes, affirme volontiers que vous êtes, au fond, bon gré malgré, plus chastes que vos livres.
Le moyen de vous enjôler, c’est l’hommage, la flatterie, le dévouement discret et sans répit à votre gloire. Devant vous, il faut que nous sachions nous humilier, nous faire vos servantes, nous poser en esclaves adoratrices et dévouées. Devant le monde, il faut que nous sachions nous afficher un peu, nous
Causeries. — 6,
compromettre crânement, faire jaser les bonnes langues. Cela vous honore beaucoup ; nos amies en enragent, et nous y gagnons tout de même.
Nous devrons être intelligentes, en évitant d’être bas-bleu. Il faut tout lire et ne rien retenir, si ce n’est des passages éloquents de vos œuvres, qu’il est bon de savoir par cœur et de citer sans les massacrer, sans changer un seul mot de place, comme on dit le Pater noster.
Toujours comme les enfants, vous avez pour péché mignon la gourmandise. Il vous faut donc de bons dîners raffinés, pas trop longs, renouvelés tous les huit jours ; un ou deux vins délicats et légers (le Bourgogne vous fait la face toute rouge à la fin des repas), du café merveilleux, pas de liqueurs. Et nous devons vous interdire de fumer : le tabac est mauvais, dit-on, pour votre fragile cervelle, et vous devez rester avec les dames, quand les messieurs empestent le fumoir.
Il faut, autour de notre table, des femmes jolies et nombreuses pour délecter votre regard d’artiste; des femmes qui sachent écouter et qui soient vos admiratrices; quelques hommes d’esprit, moins brillants que vous cependant, afin que vous puissiez les éclipser sans trop d’efforts.
Vous mettre en relief, c’est bien; mais ne pas trop vous faire bavarder, cela vous use. Les trop brillants causeurs sont rarement de puissants producteurs, et il faut conserver votre esprit pour vos livres. Puis, le critique influent
qui dîne chez nous ce soir-là doit pouvoir placer quelques mots, et s’imaginer qu’il est plus spirituel que vous même pour qu’il soit bienveillant dans son prochain article. Etre jalouses?... rarement; tout juste ce qu’il faut pour' notre dignité de femmes. 'Les scènes vous ennuient et vous redoutez le « crampon ».
En voilà de l’abnégation, et quelles sœurs de charité nous sommes !...
Mais le grand sacrifice, le plus méritoire à coup sûr, c’est celui qui consiste à être tout à fait franches avec vous, à vous aider sincèrement dans votre étude de la femme, à tout vous dire, à mettre à nu notre cœur et celui des femmes nos amies.
Nous n’aimons pas à nous faire connaître ; le mensonge est notre élément. Aussi, n’êtes-vous presque tous que d’habiles théoriciens de l’amour, très ignorants de la femme réelle.
Ecoutez un peu cette histoire, Je vous dirai comment je l’ai apprise.
Vous connaissez le gros de X. . ., et sa manie d’hypnotiser en chambre.
lia pour bonne amie la petite Z..., des Bouffes.
Il l’hypnotise chaque soir, à l’heure du berger, et naturellement, la première question qu’il lui pose est toujours celle-ci : « Me trompes-tu ? »
Naturellement aussi, la demoiselle fait semblant de dormir, et répond: « Non » invariablement. Et de X... est ravi de son expérience.
Un jour, pourtant, il conçut quelques doutes sur la sincérité de la petite, et il imagina la ruse que voici :
Elle avait des cheveux superbes, des cheveux d’or dont on parlait. Donc, un soir, il l’endormit du sommeil magnétique, et lui suggéra de couper ses cheveux le lendemain à son réveil.
Lui se dit : « Si elle simule, jamais elle n’obéira, elle est bien trop fière de sa toison d’or. »
Elle se dit : « Si je n’obéis pas, il verra ma supercherie, ne croira plus à mes serments, et bonsoir mon hôtel, mes deux chevaux et mes six mille francs par mois !... Puis, je serai charmante en cheveux courts, comme un garçon ! » Et le matin, à l’heure dite, elle marcha d’un pas automatique vers son cabinet de toilette, prit une paire de ciseaux et coupa ras sa belle tresse.
Depuis lors, de X... croit fermement à sa fidélité, et lui donne cinq cents louis par mois au lieu de trois.
Eh bien 1 ami, nous sommes toutes un peu semblables à la petite Z... Nous adorons tromper le psychologue en observation ; cela nous amuse beaucoup, et dans les livres de vos plus illustres confrères on retrouve des traces de notre besoin de mentir.
Moi, je veux vous aimer assez pour vous dire la vérité. Je vous promets de ne jamais mentir quand vous consulterez mon âme.
Vous verrez que nous sommes moins compliquées que vous ne le pensez. Nous sommes simples avec beaucoup de contradictions, ou plutôt, notre logique
est différente de la vôtre, et vous voudriez que nous fussions vos pareilles. C’est cela qui vous trompe aussi.
Enfin, sacrifice suprême, il faut savoir vieillir et ne plus être aimées. \
Un jour vient, tôt ou tard, où la lassitude vous prend.
Nous devons en avoir la divination. Et comme il nous faut rester bonnes et maternelles jusqu’à la fin, le mieux pour nous est de vous marier, de vous choisir une femme intelligente et humble devant votre talent, une femme qui vous fasse honneur et qui vous laisse travailler, une femme à qui nous pourrons donner de bons conseils de temps à autre, et qui ne suffira pas à nous faire oublier.
Je tâcherai d’être pour vous la maîtresse que je viens de peindre.
En voilà une longue lettre! Ai-je tort ?... vous me le direz.
Je vous envoie tout mon amour. Travaillez bien. Venez, demain me lire votre chapitre V s’il est fini.
Votre amie pas trop sotte, avouez-le, voyons.
Madame X. . .
LE JALOUX DE MINUIT
Je le tutoie, et nous l’appellerons... Adolphe.
Il a trente-six ans, une jolie figure pâle et tourmentée qui plaît aux belles, une barbe noire qui frise, des cheveux qui font une boucle, très romantique, vers le milieu du front. Volontiers, au coin de la lèvre, un pli amer quand il parle des femmes et raille leur duplicité, ce qui lui arrive souvent.
C’est un brave garçon, pas bête, ouvert aux choses de l’esprit, artiste (dans le sens qu’il aime tous les arts et s’enthousiasme aisément) , mais paresseux, inapte à réaliser ses beaux rêves, à les cristalliser en oeuvres. Au fond, homme du monde et sans autre vocation que l’amour à perpétuité.
Très vaniteux, — on le chatouille divinement avec un compliment, — mais aussi peu fat que possible, — contraste beaucoup plus fréquent qu’on ne croirait. Malgré quelques bonnes fortunes brillantes, et bien
(1) Ce petit conte résume l’observation médico-psychologiqne d'nn de nies clients qui est en même temps nn de mes amis. Bien entendu il autorise la publication de ce document de psychologie passionnelle.
LE JALOUX DE MINUIT
qu’il soit choyé dans le monde où il va, il doute et doutera toujours de son pouvoir de séduction.
Ce sont ces tempéraments-là qui font les hommes très jaloux.
Adolphe l’a toujours été.
Aujourd’hui, comme au temps où il aimait jusqu’au délire une fille de brasserie boulevard Saint-Michel, il consacre sa vie à se persuader que sa maîtresse — une charmante femme, et qui l’aime beaucoup! — lui préfère le premier imbécile venu.
Il pense, très sincèrement et d’une âme vraiment touchante, que tous les autres hommes sont plus beaux, plus spirituels, plus séduisants que lui. 11 pense aussi que son amie est une si unique et si désirable merveille que tous les hommes, dans Paris, ne sauraient avoir d’autre but que de la lui ravir. N’est-elle pas bien trop futile pour comprendre jamais quelle immensité de tendresse il cache dans son cœur? Et c’est ainsi que, malgré tous les serments que la pauvre femme accumule pour l’apaiser et le convaincre, il n’a ni foi en elle ni confiance en soi.
Être berné, voilà la crainte qui l’obsède ; mais on verra qu’il n’est pas dupe de ses ruses et qu’il sait déjouer les éternelles intrigues des coquettes !... Vanité toujours prête à se blesser de tout et humilité maladive, c’est ainsi que se résume la psychologie du jaloux.
Oui, certes! humilité : le fat n’est pas jaloux de soup-
LE JALOUX DE MINUIT
çons et d’inquiétudes, il est bien sûr qu’on ne le trompe pas. Il faut une révélation brutale, le flagrant délit constaté pour le stupéfier et le convaincre, et déchaîner en lui la brute qui se venge.
Othello ne fut pas un fat. Au fond, tout comme mon Adolphe, c’était un homme faible, défiant de soi-même, impressionnable et colère ; il doutait constamment de lui, tremblait d’être le plus laid des hommes et le moins digne d’être aimé par cette femme du monde si délicate, si accomplie qu’était Desdémona. Que l’honnête lago survienne, changeant, avec une apparence, le doute en affirmation et l’inquiétude en fureur, la démence est là : elle tue.
Les passions humaines sont les ébauches des folies : on dirait un semblant du délire des persécutions, la jalousie des inquiets, cette folie du doute à variété amoureuse ; et de même, la fatuité n’est-elle pas la réduction falote du délire des grandeurs ?
Mais revenons à mon Adolphe.
Il a pour spécialité bizarre d’être surtout jaloux vers le minuit.
Il commet souvent la sottise de rejoindre celle qu’il aime dans le monde, et il cherche à la rencontrer partout où elle va. Et tout est bien pendant la première heure des soirées. Il est calme, heureux de la voir, assez maître de lui pour simuler de courtiser telle ou telle autre femme. Elle, de son côté, qui ne tient nullement à ce qu’on les soupçonne, cause avec ses amis, dis-
LE JALOUX DE MTNUIT
tribue force skakehands, s’évertue à paraître également charmante à tous les hommes.
Rien de plus naturel. Mais à mesure que la nuit avance, que l’heure du dîuer s’éloigne, que son estomac est plus vide, son cerveau plus anémié, ses nerfs s’aiguisent aux lumières, vibrent plus fort sous le rythme des valses. Et, dès lors, le moindre sourire, un salut gracieux, un bonjour amical qu'elle jette à un autre, et le voilà pris de fureur. 11 devient pâle et verdit par instants, tout comme s’il avait des coliques à l’âme. Il s’accote à une embrasure, mord son mouchoir, s’évente avec, va faire un tour pour calmer son angoisse, et puis revient s’hypnotiser devant l’objet de son exaltation.
A un moment, il n’y tient plus, s’approche d’elle, ayant aux lèvres un sourire contraint, et lui dit à l’oreille une injure féroce, tout ce qu’il peut trouver de plus insultant, de plus bas : « Vous n’êtes qu’une fille! )) ou quelque chose d’approchant.
Un jour que je causais avec Bourget de ces âmes jalouses qu’il a si fortement et si souvent étudiées, le maître de Cosmopolis me donna à entendre que la prière et la confession étaient seules capables de restituer quelque paix à ces torturées. Et il avait, sans doute, de très pressants motifs pour affirmer avec l’autorité qu’il y mettait.
Mais j’ai vu des choses plus neuves, comme thérapeutique de l’amour maladif. J’ai vu guérir celui que j’ai nommé Adolphe, quelques autres jaloux
LE JALOUX DE MINUIT
encore, par de simples moyens physiques sagement combinés. J’ai vu cet amoureux, qui était presque un fou, devenir un amoureux calme, d’humeur égale, d’esprit lucide, presque toujours maître de soi, plus du tout jaloux à minuit, sous l’éclat irritant des lampes et le rythme énervant des valses.
Le médecin qui l’a guéri n’a rien fait de magique, si ce n’est apaiser ses nerfs en lui réglant sa vie heure par heure, guérir son estomac en lui imposant un régime, tonifier sa volonté en régularisant la circulation du cerveau.
Il est tout à réfaire, allez, le court chapitre des philosophies qui s’intitule « effets du physique sur le moral » ! Et je ne serais aucunement surpris que quelque jour, ce chapitre agrandi de toutes nos connaissances actuelles sur les variations de l’activité cérébrale, devint l’introduction à la morale moderne, à une morale pratique, individuelle, à une thérapeutique de l’àme, à l’usage de ceux qui ne peuvent plus aller demander aide pour leur cœur à des religions en qui leur esprit n’a plus foi.
VISION FUGITIVE
Dans son appartement de l’avenue de Messine, la femme du docteur Surger recevait tous les mercredis.
De cinq à sept, barytons d’opéra, agréables ténorinos, harpistes Scandinaves, prêtresses de Wagner, pianistes qu’il faut avoir, jeunes choristes du Conservatoire se succédaient devant le grand Erard, et, deux heures durant, un énorme miroir, placé en face, ne reflétait que têtes glabres d’acteurs ou têtes pâles de mondaines, presque toutes pareilles, arrondissant des bouches plus ou moins béantes et d’un ovale différent, selon qu’il s’agissait de franchement émettre ou de filer les sons.
Les deux salons, d’un confortable assez douillet, regorgeaient de beau monde : messieurs debout, leurs chapeaux dans les doigts, dames assises par rangées ou groupées plus intimement, en toilettes d’après-midi.
Il y venait du monde de finances et d’aristocratie, la femme d’un ministre, quatre membres de l’Inslitut, plusieurs femmes de sénateurs, mais des femmes de médecins en majorité écrasante : la Faculté avec l’Académie de médecine, Surger étant tout à fait
VISION FUGITIVE
l’homme de la science officielle. Les candidats à l’agrégation, en peine d’une dot, fréquentaient beaucoup la maison, sûrs de s’y marier très confortablement, si bien que, pour la musique et pour les mariages, c’était comme une succursale de l’Opéra-Comique. Sans personnalité marquante, modeste, et se bornant au rôle effacé de trait d’union entre ses invités, la dame du logis était l’imprésario plein de tact de ces matinées très suivies.
Mais quand ce monde était parti, passé sept heures, les huit ou dix intimes qui restaient à dîner, attendaient la rentrée, toujours tardive, du docteur, dans une paix délicieuse, et parmi ce décor charmant :
Après tant de tapage, les vastes salons, presque vides, s’emplissaient de silence et de recueillement. Il faisait chaud, d’une chaleur humaine, où tourbillonnaient doucement les parfums de toutes ces femmes qui venaient de partir ; les tapis paraissaient meurtris d’avoir été tant piétinés ; les plantes vertes languissaient ; tout en désordre, les fauteuils gardaient des attitudes, semblaient causer entre eux, ainsi que des personnes ; des tisons de bûches énormes agonisaient dans la cheminée, et il restait dans l’air un peu de poussière visible, qui faisait vibrante et moins claire la lumière des hautes lampes.
On éprouvait le besoin de s’isoler à deux et de causer tout bas, comme pour marquer l’éloignement entre la foule de tout à l’heure et l’intimité d’à-présent.
Dans un recoin du grand salon, entre un palmier,
VISION FUGITIVE
un paravent et une table Louis XIV, qui ménageaient une retraite infiniment propice aux flirts, flirtaient, selon leur habitude, l’amusante et jolie madame Pariset, la femme de l’agent de change, et le jeune docteur Julien Bataillaud, chef de clinique de Surger, à la Pitié.
Pas grand, pas beau, avec un nez pas très d’aplomb, la barbe jaune et un lorgnon, Julien Bataillaud avait des yeux si pétillants d’intelligence vive et de bonne malice, que nul n’était plus avenant ni plus sympathique que lui. Esprit tout à fait supérieur, admirablement débrouillard pour les choses de la science et pour les choses de la vie, il était très gâté des femmes, dans le monde ; dès qu’il avait parlé, elles oubliaient sa laideur, tant il avait une jolie manière à lui, en même temps fervente et ironique, de leur faire la cour.
Personne plus que lui, d’ailleurs, n’aimait à raconter des histoires gauloises, dont sa peau de blond rougissait, avant même qu’il eût achevé de tout dire. Cet ironique et cet utilitaire avait au fond du cœur la vraie tendresse, que rarement il laissait voir, par pudeur d’âme, par peur du ridicule et crainte de l’usure que comporte le sentiment.
Une partition restait ouverte sur le piano. Un monsieur qui passait y jeta un coup d’œil, s’installa, et s’accompagnant en sourdine fredonna l’air d' Hérodiade pour se donner de l’appétit :
Visi-on fugiti-ve et toujours pour-suivie...
VISION FUGITIVE
Et Bataillaud, de qui la conversation languissait, saisit au vol l’occasion qui s’offrait de la ranimer. 11 dit à sa belle voisine, à mi-voix, pour ne pas effaroucher le chanteur :
— Vision fugitive... Oh! l’histoire singulière que ça me rappelle, madame. Toujours poursuivie, elle aussi, mais combien plus touchante et plus digne d’être entendue que celle de ce vieux lubrique de tétrarque Antipas qui décapitait pour danseuses...
Madame Pariset étaya confortablement son dos sur un coussin de vieilles soies, comme dans les romans de M. Paul Bourget, et répondit sa phrase habituelle :
— Si c’est inconvenant, allez-y, mon ami !
— Vous savez, n’est-ce pas, madame, qu’il y a dans Paris des maisons de retraite où les vieilles dames seules trouvent asile, entre le monde où elles n’ont plus que faire, et la mort qui vient doucement. C’est dans un de ces ermitages que j’ai soigné ma première cliente, un mois à peine après ma thèse. C’était une hystérique..
— Mais, pardon, mon ami, quel âge?...
— Soixante-quatre ans, madame, exactement.
Madame Pariset poussa dans son manchon une série de petits cris si fortement horripilés que le monsieur à l’air d’Hérode, stupéfait de n’être pas seul, ferma le piano et s’en alla dans la pièce voisine. « Ce n’était plus inconvenant, c’était odieux et macabre, qu’on pût être hystérique à cet âge de bisaïeule ! Une hystérique, n’est-ce pas?
VISION FUGITIVE
une petite dame plus faible que ses passions, et qui toujours, toujours, toujours!...
Et l’hystérie ainsi comprise satisfaisait si bien son désir de mystère et sa curiosité de femme, que Bataillaud eut mille peines à lui faire comprendre qu’une hystérique est tout bêtement une femme sujette aux attaques de nerfs, qu’on peut être hystérique à un âge très avancé, et que ces très pitoyables malades auraient plutôt une répulsion douloureuse pour l’amour qui se réalise.
— Et justement, ma pauvre vieille... Comme elle avait souvent, à la table commune, des crises de larmes et de Sanglots, comme il lui arrivait parfois, devant ses antiques compagnes, de perdre connaissance et de se débattre en criant, ni plus ni moins qu’à la Salpêtrière, la supérieure de la maison de retraite, fort alarmée et soupçonnant le diable, finit par m’appeler en consultation.
L’hystérie à cet âge est presque une curiosité scientifique ; le cas m’intéressa et la malade prit pour elle la sympathie qui s’adressait surtout à la rareté de son mal.
En peu de temps, elle m’aima beaucoup et fut prise de ce besoin de confession qu’elles ont toutes.
J’eus vite fait la part des puérils mensonges dont elle essaya tout d’abord d’enjoliver sa triste vie, et je pus acquérir bientôt la certitude qu’elle disait l’exacte vérité en me racontant ce qui suit.
A seize ans, elle avait eu pour intime une jeune femme récemment mariée, dont elle avait reçu cent confidences, d’ailleurs très vagues et dénuées de toute précision réa-
VISION FUGITIVE
liste, sur les enivrements mystérieux des épousailles, les délices de la caresse, la merveille des voluptés. Et la pauvrette avait, dès lors, souhaité de toute son àme qu’un mari vint lui apprendre tout ça!
Il en vint un qui fut brutal, mais caressant. Beaucoup d’hommes sont ainsi faits, et les tendresses que ceux-là prodiguent ne sont encore qu’une manifestation de leur éternel égoïsme. Mais bien que sa façon d’aimer fût loin de la banalité bourgeoise, jamais il ne put éveiller en sa femme le tressaillement espéré.
Elle attendit, d’abord avec quelque résignation, une autre amie lui ayant affirmé qu’il fallait parfois des années!.. Il s’en écoula six, sans qu’il lui fût donné de voir cette terre promise. Elle y pensait chaque jour de la vie, en cousant près de sa fenêtre tout au long des aprèsmidi, en lisant les romans où l’on s’enlace avec des hurlements de joie, où l’on se mord de volupté, où l’on se pâme à tous moments, et consacrait ses insomnies à pleurer sur son impouvoir qui lui semblait la pire, l’unique injustice qui fût. Elle se figurait, comme un prodigieux trésor, une félicité sans bornes, dont tout le monde, sur la terre, avait sa part, sauf elle seule.
Nous sommes tous enclins à accuser autrui de ce qui n’incombe qu’à nous ; elle soupçonna donc de maladresse son mari, qu’elle trompa pour un bellâtre. Elle l’aima sincèrement, mais ce Sigurd non plus n’éveilla pas la Walkyrie. Ce fut pour elle un désespoir profond. Elle n’eut point l’audace qu’il fallait
VISION FUGITIVE
pour courir d’autres aventures, et la résignation ne vint jamais à cette malheureuse. Elle n’eut point d’enfants pour épurer son cœur, faire dévier son désir et la soustraire à ces pensées. Elle vieillit, cessa d’être une femme, conservant, comme une idée fixe, le regret de n’avoir pas su ce que le mot Volupté voulait dire.
Il est assez païen de supposer qu’un Dieu ait eu pitié d’une aussi profane misère... mais moi, je suis précisément aussi païen qu’un Grec au temps de
Périclès, et je crois qu’Eros est un dieu, tôt ou tard secourable à ceux qui l’honorent vraiment. Dans cette maison de retraite, — elle avait soixante-quatre ans, — après une si longue vie de vaines espérances, elle se fixa un moment, la vision fugitive et toujours
poursuivie. Et bien étrangement, mon Dieu!... La
pauvre vieille, elle, dormait... sans qu’elle sût pourquoi, car elle commençait à devenir dévote, elle se mit à rêver de jeunesse, de baisers conquérants et de
bonheur réalisé... Et voilà qu’elle s’éveilla, à demi tout d’abord, puis pleinement et sans doute possible... Cela dura quelques secondes : le voile s’était déchiré.
Cette première fois fut aussi la dernière.
Extrêmement troublée, pas bien sûre de n’avoir pas commis un noir péché, elle courut se confesser et le fit en termes si gauches que le prêtre comprit très mal et la sermonna d’importance.
Quand elle me fit cet aveu, en me racontant les
Causeries. — 7.
VISION FUGITIVE
symptômes de sa maladie hystérique, comme bien vous pensez, je pris cela moins au tragique. Mais, si grand que soit le toupet que vous me connaissez. Madame, je n’osai jamais demander à cette pauvre femme si la réalité si tardive et si brève avait été plus riante ou moins belle que son rêve de quarante ans.
Un peu émue par cette étrange histoire, la belle madame Pariset garda le silence un moment. Puis, pensant qu’il était plus chic de conclure à la pessimiste :
— Moi, je parie pour une déception, dit-elle.
— Eh bien! pas moi, fit Bataillaud.
Et il ajouta doctement, car il trouvait volontiers des sentences :
— Rien n’est si beau que la réalité.
LA PART DE BONHEUR
L’ordre du jour étant peu chargé, ce jour-là, MM. de l’Académie des sciences sortirent de bonne heure.
Quelques-uns s’en allèrent vite, des médecins qui exerçaient encore, et que pressait, mêlé à l’éternel désir de gagner quelques louis de plus, le bon vouloir d’assister un malade. Mais presque tous s’attardèrent encore dans la seconde cour de l’Institut où, par groupes, ils bavardèrent, cinq ou six étrangement jeunes — des chimistes surtout — parmi tant d’autres, géologues, astronomes, naturalistes, mathématiciens, maigres, vieux et branlants comme d’anciennes tours.
Et leur troupe était singulière, corps misérables, jambes grêles, bras mal musclés dans des habits mal adaptés, tout cela contrastant avec l’intérêt de ces têtes, les uns ayant la sérénité d’un bon prêtre, les cheveux longs du séminaire, l’œil malin, la bouche bénigne, les autres mouvementés et beaux comme des singes, à la manière de Littré. Distraits, myopes, chauves, la face asymétrique ou le crâne trop gros, presque tous paraissaient marqués au sceau des dégé-
LA PART DE BONHEUR
nérescences, comme s’il fallait être un peu malade, et un peu fou, décidément, pour aspirer à la sagesse et révéler aux autres hommes les mystères de la nature et les vérités de la vie... Quelques rares têtes béates de bourgeois seulement courtois, faisaient tache au milieu du reste.
Comme quatre heures et demie sonnaient à l’horloge du quai, un des savants se détacha du groupe des physiologistes, et furtif, évitant les poignées de main, gagna la porte Mazarine.
C’était J. -J. Moissac, le plus fameux des médecins aliénistes, le classificateur des maladies de la pensée, le rénovateur de la psychologie et de la morale, pour qui la Faculté de médecine avait adjoint à son enseignement une chaire de philosophie.
Il avait soixante-deux ans.
Au retour du congrès de Rome, où des savants venus de tous les coins du monde avaient acclamé son testament scientiüque donné en guise de discours d’inauguration, le gouvernement venait de le nommer grand-officier, et son portrait était encore dans toutes les salles des dépêches. Mais il semblait que tant de gloire le fatiguât et le vieillît, loin de lui redonner de la jeunesse et de la force.
Ses cheveux blancs se faisaient rares, son teint pâle, ses tempes maigres ; et ses mains plus fébriles, remuaient
LA PART DE BONHEUR
constamment, se frôlaient l’une à l’autre. Une mélancolie rêveuse succédait à l’expression réfléchie, positive, qu’avait son visage autrefois, et la beauté de ses traits nobles s’était accrue d’une auréole de souffrance morale. Il n’était plus distrait de. la même manière. Son àme s’absentait pendant les discussions savantes les mieux faites pour la capter, et bien qu’il répliquât parfois encore aux adversaires, on sentait qu’à présent sa passion était ailleurs, et qu’une chose humaine, personnelle, vécue, devait l’intéresser prodigieusement.
On s’accordait à dire qu’il baissait.
En le voyant s’enfuir sournoisement, deux de ses éminents collègues — dont la curiosité, non contente des hauts problèmes des sciences, condescendait parfois aux potins de concierges, — Frémiont, le zoologiste, et le contre-amiral en retraite Donecq, se méfiant d’une aventure et s’accordant d’un seul coup d’œil, se mirent à suivre Moissac.
Moissac gagna le quai, prit un des escaliers qui mènent tout au bord de l’eau, alla droit au ponton, où l’on s’embarque pour la direction d’Auteuil.
C’était jeudi : il y avait beaucoup de monde. Frémiont et Donecq purent passer inaperçus, et le même bateau les emporta sans que Moissac, assis tout à l’avant, vînt à soupçonner leur présence.
Ils allèrent ainsi jusqu’à la station extrême.
LA PART DE BONHEUR
Passé le viaduc du Point-du-Jour, le steamer léger, presque à vide, évolua, décrivit sa courbe charmante, puis dansant et venant de flanc, vint frôler son bâbord contre la rive droite. Dissimulés jusqu’à ce moment-là dans la cabine des fumeurs, Frémiont et Donecq durent paraître sur le pont... Moissac, en les apercevant, devint si pâle qu’ils eurent conscience du vilain métier qu’ils faisaient.
— Tout le monde descend, hurlait le batelier.
A terre, une très jeune femme, jolie, visiblement sur le point d’accoucher, vint à Moissac, et dit : « Bonjour, ami ! » à voix si haute que les deux autres entendirent. Moissac devint plus rouge qu’un jeune homme, et, renseignés suffisamment, un peu honteux d’être surpris à pareille besogne, Frémiont et l’amiral, feignant quelque course pressée, se perdirent parmi la foule des badauds.
Le lendemain, Frémiont, que Moissac tutoyait depuis le temps lointain de l’internat, reçut la lettre que voici:
« Mon cher camarade,
» Je crois bien que tu ne me reverras plus jamais aux séances de l’Institut, non seulement parce qu’il me serait pénible de te revoir après ton puéril espionnage d’hier, mais encore, mais surtout, parce que ma vie de travail est finie, parce que Moissac le savant est un mort, et que plus rien ne survit de moi-même qu’un
LA PART DE BONHEUR
homme attaché tout entier à goûter des joies inconnues.
)) Tu m’as surpris hier, allant rejoindre ma maîtresse, et j’ai honte, à présent, d’en avoir rougi devant toi.
» Tu pourras lire, si tu veux, cette lettre à nos bons collègues, car rien ne me paraît plus légitime, moins à cacher, ni plus digne d’envie que mon existence actuelle.
» Depuis près d’un an, je suis las. Une attaque de grippe a fortement atténué mon énergie d’esprit, ma faculté d’attention volontaire. C’est cet état sans doute qui m’a permis de m’attendrir sur une jeune fille, quasi-mourante de la typhoïde, dans mon service, à l’hôpital. Elle guérit : son histoire étant très touchante, je me chargeai des frais de sa convalescence. Pour me remercier, elle revint me voir, demanda la faveur de rester ma servante, et l’amour entra dans mon cœur.
» Je ne me doutais pas de sa toute-puissance.
» Ecoute, mon ami ! J’ai commencé à dit-sept ans à suivre les cours du Muséum et de la Faculté. Depuis cet âge-là, ma vie s’est écoulée sinon sans femme, du moins sans aucune tendresse; j’ai vécu avec la science, et tout ce que j’ai eu de forces, je le lui ai intégralement consacré. Pendant quarante-cinq ans, je n’ai fermé mes livres que quand le sommeil m’accablait : le temps m’a manqué pour aimer.
» Et voilà que, à la fin de ma vie, quand mon œuvre est finie, quand mon cerveau est las d’avoir
LA PART DE BONHEUR
trop eDfanté, un voile se déchire, une aube m’apparaît, voilà qu’il m’est donné de vivre, comme un homme, de m’égaler à la nature entière, de cesser d’être une exception ici-bas. J’aime, je suis aimé, j’ai des forces insoupçonnées, je crée encore, un enfant, cette fois ! Et tu veux que j’aie honte ; il faudrait cacher cette ivresse ! A moi qui ai connu l’orgueilleuse joie de la pensée, il est donné, tout à la fin, d’apprendre le bonheur de tous tel que l’a voulu la nature, la douceur d’un regard ami, l’ivresse d’une main pressée, le frémissement de tout l’être, ivre de se donner !
» Mais j’en suis fier, entends-tu bien ? et je veux crier mon bonheur !
» J’ai, pendant quarante ans, travaillé pour les autres, et je vais donc vivre pour moi, donner à la femme adorée tout l’or gagné jusqu’à présent ! Je vais vivre et hâter ma mort, de toute l’ardeur insensée que je mets à être pareil aux hommes ignorants et pauvres, aux oiseaux innocents du ciel et aux plantes inconscientes, à tous ceux qui n’ont que l’amour.
» Je n’ai plus que l’amour, et je ne sais rien autre chose. Qu’êtes-vous donc, mes pairs, vous qui tiendrez distraitement les cordons du poêle à mes funérailles, auprès de celle qui poussera des cris de désespoir quand on emportera mon corps au cimetière !
» Vois-tu, mon vieil ami, je voudrais qu’on mît cette lettre en appendice à la fin du dernier volume de mes œuvres complètes. Il ne me déplairait pas du
LA PART DE BONHEUR
tout que la postérité qui me lira sût que l’auteur de toutes ces choses, le créateur de la morale moderue, est plus heureux et plus orgueilleux mille fois de l’enfant qui va lui venir. C’est près de son berceau que je rendrai le dernier souffle, et la plus féroce agonie ne prévaudra point contre lui ! »
A la séance du jeudi suivant, quand on se passa cette lettre, plus d’un immortel opina que les amours séniles de Moissac déshonoraient la Compagnie.
Mais le jour même il lui naquit un fils qui lui ressemblait tellement qu’il en pensa mourir de joie.
LE SERVICE RENDU
Il y avait à dîner ce jour-là un médecin célèbre, le professeur de clinique Dechaland, et la maîtresse de maison faisait fête à cet hôte illustre. Ce fut assez pour que, dès le potage, le journaliste Vertamont s^occupàt à le molester.
Névropathe incurable et grastralgique impénitent, Vertamont ne manquait jamais de se venger, sur tous les médecins que le hasard lui faisait rencontrer, des misères physiques dont aucun ne l’avait guéri, et il se sentait d’autant plus en verve que celui-là était plus glorieux.
Bon enfant dans la forme, amère dans le fond, sa verve en somme fut féroce.
— 11 fallait que les hommes fussent vraiment bien fous pour se livrer aveuglément à ce tyran sans responsabilité légale et sans contrôle qu’est le docteur. Sans doute, il ne tue pas, trop de morts pouvant nuire au renom de son cabinet ; mais que de ruses il lui reste pour tondre le client : en les terrorisant avec une menace habile, on oblige les bien portants à se laisser soigner ;
LE SERVICE RENDU
quand un bobo guérit trop vite, on le prolonge à volonté ; on fait payer très cher des soins illusoires, un fantôme de traitement... »
L’attaque étant tout de même un peu vive, on s’attendait à quelque riposte emportée. Mais Dechaland dit d’une voix très calme :
— En ce qui me concerne, M. Vertamont n’a pas tort... 11 m’est arrivé une fois — une fois seulement, mais une bonne fois — de me faire payer très cher des soins illusoires ; et j’ai joué la comédie que vous dites. Monsieur, dans les circonstances suivantes... Ces dames vous pardonneront si vous m’avez contraint à raconter une trop scabreuse aventure.
« L’année dernière, tout justement vers cette époqueci, je vis entrer dans mon cabinet de travail, vers la fin de ma consultation, à la nuit tombée, une jeune femme à la voilette si épaisse que j’eus peine à la reconnaître. J’étais pourtant son médecin depuis vingtdeux ans, depuis le jour de sa naissance.
Délicieusement élégante et jolie, et d’une grâce légendaire, elle avait épousé un des noms les plus somptueux de l’aristocratie parisienne.
J’étais aussi le médecin de la famille du mari, et je n’avais pas vu sans déplaisir cette union, à jamais
LE SERVICE RENDU
condamnée à la stérilité. Consécutivement à quelque péché de jeunesse, le marquis était devenu, à trente ans... non pas incapable d’aimer, ni d’être empressé pour sa femme, mais d’être père, simplement ; pour être clair, la paternité lui était interdite, non la virilité. Le marquis ne l’ignorait pas ; mais en dépit de mes meilleures remontrances, il avait voulu épouser l’exquise héritière dont il était éperdument épris, et j’avais dû le laisser faire, enchaîné que j’étais par le secret professionnel.
Trois années s’étaient écoulées depuis le mariage, quand la marquise vint chez moi, comme je vous ai dit, à l’heure de la nuit tombante. Elle paraissait être en proie à un désespoir violent. Elle débuta par éclater en sanglots, ne recouvra la voix que pour dire : « Je suis^ perdue ! » et finit par tout avouer d’une phrase :
— Je suis enceinte, mon mari saura bien que ce n’est pas de lui !...
Situation cruelle, avouez-le. Il fallait n’être pas enceinte ou bien avouer l’adultère, le mari ne pouvant se faire aucune illusion sur ses moyens et la malheureuse étouffait entre les deux mâchoires de ce dilemme.
Ce gracieux et joli petit être à la torture m’émut profondément ; puis je songeai aux conséquences d’un scandale chez ces gens dont j’étais l’ami depuis longtemps, dont j’avais vu naître la fille ; et tout de suite j’entrevis que j’allais pouvoir la sauver. Tout en réfléchissant à mon plan de bataille, je la dorlotai doucement, en lui fai-
LE SERVICE RENDU
sant un petit sermon bien banal sur les inconvénients de l’adultère, comme si cette malheureuse n’en avait pas mille fois plus que moi conscience... je l’enga§;eai très vivement à ne plus revoir son amant, et pour toute ordonnance, je la priai de m’avoir à dîner, avec d’autres personnes de son choix, dans la huitaine.
Elle fut un peu ahurie de cette solution inattendue, et partit décidée à m’obéir aveuglément.
Donc, je dînai chez eux comme j’avais voulu.
Aux cigares, je pris négligepiment le bras du mari. Je lui parlai de la santé de sa femme qui me semblait quelque peu languissante ; et j’en vins à lui dire le mot qu’il me fallait :
— Eh bien ! quoi ! toujours pas d’enfant ?...
— Mais vous savez bien, mon cher docteur. . .
— Mais pourquoi ne pas vous traiter ?
Je croyais à l’incurabilité totale de ces maladies-là ; et pas du tout... Un savant allemand — j’eus le toupet de citer un nom propre — vient de publier un mémoire sur les effets du courant électrique ; il paraît que c’est étonnant ! En deux ou trois semaines, six fois sur dix, il aurait eu des résultats incontestables. Son travail fait grand bruit en ce moment : les inconvénients sont nuis ; les avantages sont probables et je serais très heu-
LE SERVICE RENDU
reux, pour ma part, de voir se perpétuer heureusement votre lignée, mon cher marquis, grâce à un bon conseil de votre ami-docteur.
Je ne me serais pas cru capable de mentir avec cette perfection : le ton, surtout, était tout à fait naturel.
Ma proposition fut accueillie avec enthousiasme. Dès le lendemain, le marquis venait se faire électriser.
Je l’électrisai pour de bon, ayant soin de lui faire un peu mal, pour plus de vraisemblance. Tous les huit jours, un spécialiste du microscope examinait et donnait des nouvelles. Après la première semaine, on n’eut que de faibles lueurs d’espoir et je feignis de me décourager ; au bout de la quinzaine c’était mieux que de l’espérance ; avant les trois semaines révolues je dis à mon pseudo-malade : « Allez et me revenez père ! »
Ainsi fut fait.
Sept mois après — il y a. Dieu merci, beaucoup d’enfants qui naissent à sept mois ! — la marquise donna le jour à un garçon superbe, aussi gros et fort qu’à neuf mois.
Sitôt après les relevailles, le mari et la femme s’en vinrent me remercier : outre une somme confortable, ils m’avaient envoyé la veille le bronze le plus cher de chez Barbedienne, et la reconnaissance du mari fut débor-
LE SERVICE RENDU
dante au <point de me gêner. La marquise se contenta de die broyer les mains d’une étreinte muette, et m’inclinant gravement devant elle, je lui répondis simplement que l’électricité est une grande fée. Et je pensai que le pouvoir d’illusion des hommes est toujours plus fort qu’on ne croit. »
Quand Dechaland eut fini de parler, toutes les femmes donnèrent tort au méchant Vertamont, chacune d’elles se disant que le docteur était un homme de ressources, et que peut-être un jour — qui sait ! — elles iraient le consulter aussi.