‹ Les causeries de BianchonChapitre 8 sur 29 · LA NÉCESSITÉ DE LA DIVISION DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

LA NÉCESSITÉ DE LA DIVISION DU TRAVAIL

Elle était très grande et très belle, cette madame de Cubzac, d’une beauté vivace et presque paysanne qui, certes, manquait de langueur, mais non point d’allure, ni de grâce, ni de souplesse féminine. Puis, elle avait des yeux amusants au possible, des yeux bleu clair, hardis, intelligents, tranquilles, des yeux de femme qui peut tout connaître impunément, sans se salir.

Sa vue donnait l’impression d’une superbe santé d’âme : le vice ne l’habitait pas. On l’avait surnommée Minerve, tant elle incarnait la sagesse.

C’est la femme la plus lucide et la plus responsable d’elle qu’il m’ait été donné de rencontrer. Elle pensait par elle-même, ce qui n’est vraiment pas fréquent, et nulle ne conservait mieux qu’elle le charme simple, bien que son esprit fût capable de s’élever très haut à de certains moments.

MADAME DE CUBZAC

Sa mère — une très digne Anglaise, et son père, un des aristocratiques négociants héréditaires du Pavédes-Chartrons, à Bordeaux — l’avaient laissée tout à fait libre du choix de son mari. Elle avait pris ce M. de Cubzac, un de ces puissants mâles, au corps harmonieux et noble, bons à perpétuer les races, ce qui est, après tout, le but du mariage.

Grand chasseur, maître agriculteur, assurément moins intelligent qu’elle, mais homme de goût cependant, incapable de se mêler des choses qui ne le

regardaient pas, M. de Cubzac adora, plein de ferveur

et de reconnaissance, la femme supérieure qui avait bien voulu de lui. Son attitude, vis-à-vis d’elle, fut constamment celle où l’on imagine quelque princeconsort amoureux de la reine. Jamais, en lui parlant, il ne se départait d’un peu d’humilité discrète, et jamais il ne témoignait l’inutile velléité de devenir son maître, si ce n’est cependant aux heures nuptiales, où il était vraiment, comme il convient, un roi très triomphant et très dominateur.

Madame de Cubzac s’était dit, une fois pour

toutes, que, quand on a trouvé un si parfait époux, il vaut mieux s’en tenir à lui et ne pas tenter

d’aventures. Non par tendresse passionnée — bien qu’elle l’aimât de bon cœur — ni par immuable principe — elle en connaissait fort peu qui fussent immuables — par conviction rassise et raisonnée, elle avait résolu de lui rester fidèle.

MADAME DE CUBZAC

Elle trompa son mari cependant, cette sage personne, et le plus sottement du monde, cette femme de tant d’esprit.

Voici dans quelles circonstances.

Ils habitaient, en Périgord, leur terre de Cubzac; mais de janvier à mai, laissant leur fils à sa grand’inère, ils venaient s’installer dans leur hôtel de la rue de Grenelle, dépouillaient le hàle des champs et devenaient Parisiens avec autant de conviction qu’ils en mettaient, la veille, à être campagnards.

Or, M. de Cubzac avait une tante à Paris, une très vieille originale qui s’appelait la baronne Menou, se mêlait des élections à l’Académie des sciences, sous prétexte que son mari avait été l’ami de Gay- Lussac, et ne manquait pas d’inviter, à ses dîners du vendredi, tous les savants qu’une découverte récente venait de mettre en relief.

Ce fut chez elle que Minerve connut celui qui eut raison de sa sagesse. Du jour au lendemain, Alexandre Bailly, simple chef de laboratoire à l’institut Pasteur, avait surgi en pleine gloire. Avec d’irréfutables preuves à fappui, il venait de trouver le vaccin préventif et curatif de la tuberculose, et Paris acclamait en lui le vainqueur de l’affreux microbe, le bienfaiteur du genre humain et le rival heureux de l’Allemand.

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MADAME DE CUBZAC

Mais il ne sut pas plaire aux femmes. Quelques salons académiques l’exhibèrent : il y resta silencieux et gauche, avec cet air toujours distrait, toujours exténué qu’ont certains névropathes ; il parlait mal, d’ailleurs, s’empêtrait dans ses phrases et mangeait plus que gauchement.

Malgré sa grande renommée, les femmes se lassèrent vite d’être coquettes avec lui. Comme il commençait justement à prendre goût à cette forme de la gloire, leur abandon l’attrista tellement que madame de Cubzac se crut presque tenue à lui servir de compensation. Elle sut lui parler si juste, que le cœur tout ratatiné du savant se développa tout à coup : il devint éloquent pour elle toute seule, révéla des trésors d’innocence pour toutes les choses de la vie, raconta son enfance, lui parla de sa mère, l’apitoya par le récit des années de misère et des nuits de travail dans sa mansarde d’étudiant.

Et Minerve cessa pour un moment d’être Minerve. Cette bonté réflexe, et soustraite à leur volonté qu’ont les femmes, étouffa sa lucidité, et sérieusement elle crut avoir rencontré quelqu’un de bien plus digne d’elle que ce pauvre Cubzac, incapable, à coup sûr, d’inventer un vaccin pour le moindre microbe.

Deux ou trois fois, avec des cachotteries d’écolière, elle lui fit visite, dans son garni de la rue de Savoie, tout d’abord pour la seule joie de mettre un peu d’ordre aux rayons de sa bibliothèque, d’épous-

MADAME DE CUBZAC

seter sa table, et d’encombrer de fleurs son pot-àeau. Lui, la regardait faire, plus nigaud qu’un collégien; et, cédant aux impulsions de sa nature active, ce fut elle qui se donna, beaucoup plutôt qu’il ne la prît.

Ce jour-là, quand elle sortit de chez l’homme qui venait d’être son amant, madame de Cubzac eut un court moment de vertige. La cohue de ses pensées tourbillonna dans son cerveau, puis se tassa... Et tout en boutonnant ses gants d’un doigt distrait, elle se dit à demi-voix :

— Minerve, en une fois tu viens d’être plus bête que tu ne l’as jamais été !

Et d’un pas plus rapide qui fouettait son indignation, elle prit le chemin du logis conjugal.

Fermée à double tour dans son cabinet de toilette, avec un gant de crin rèche comme un cilice, elle se rudoya la peau pour en ôter jusqu’au souvenir du contact. Et peu à peu ses nerfs se détendirent ; sa pensée se débarrassa des fumées qui l’obnubilaient, et sans qu’elle eût, du reste, des remords, la bonne ironie lui revint, la saine ironie d’ellemême et de son trop piteux complice.

Oh ! pour un grand savant, c’était un grand savant!... Mais, tout de même, avait-il été assez gauche, assez médiocre en amour ! Qui sait si les pensées trop hautes, si les efforts d’esprit trop prolongés... car il avait été d’un bref..., d’un décevant!...

MADAME DE CUBZAC

Et sa lèvre se retroussa de ce sourire de pitié qui veut dire qu’on n’aime plus.

Ce même soir, Cubzac en rentrant de son cercle, s’en vint frapper discrètement à la porte de sa femme.

Elle l’accueillit souriante, avec des yeux baissés et des joues empourprées dont il fut loin de deviner la cause; et bien qu’elle lui résistât et s’évadât de son étreinte, il l’affola tellement de baisers et de caressantes paroles, qu’elle cria « je t’aime », et s’en remit à son vainqueur.

Dame ! il fut un peu moins godiche que n’avait été son rival!... Comme si quelque instinct secret l’eùt averti, il fut même exceptionnel cette nuit-là, le vaillant homme. Et quand il fut rentré dans son appartement. Minerve redevenue Minerve par la grâce de ses baisers, pensa qu’il était sage de ne pas s’attarder en interminables remords.

Mais avant de dormir, elle récapitula son aventure pour en tirer une morale. Et la tête douillettement enchâtonnée dans l’oreiller, elle se murmura cette conclusion pratique :

— La division du travail est un très grand principe en économie politique. Mieux vaut laisser aux savants les microbes, et pour faire l’amour, se contenter d’un ardent amoureux.

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