‹ Les causeries de BianchonChapitre 9 sur 29 · L’AMOUR ET LES MÉDECINS · texte numérisé non relu

L’AMOUR ET LES MÉDECINS

Un de nos distingués confrères, le D" Émile Laurent, ancien interne à rinfîrnierie centrale des prisons, a publié, ces temps derniers, un volume, V Amour morbide, qui n’est pas d’intérêt médiocre pour les psychologues et les savants.

Non pas que son œuvre soit telle qu’on aurait pu la souhaiter. Pour ma part, je la crois trop hâtive, insuffisamment méthodique, trop vague de contours. Et puis, pour un ouvrage écrit par un savant, en vue d’un public scientifique, la table des matières est un peu trop... affriolante, je crois bien.

N’importe. Il y a une idée dans ce livre : une tendance s’y révèle — tendance bien marquée déjà — celle du médecin moderne à se mêler de tout, même de l’amour, que les romanciers et les auteurs dramatiques semblaient vouloir se réserver. Car l’auteur se défend d’étudier les grosses perversions du sens génésique déjà classées, appartenant évidemment au domaine pathologique, et veut se limiter aux fêlures légères, ou déviations passagères, susceptibles de guérison.

Et le premier chapitre est naturellement consacré à la

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définition de l’amour maladif, au diagnostic différentiel entre l’amour morbide et l’amour harmonique.

Mais c’est là que l’absence de précision apparaît surtout regrettable.

Voici comment s’exprime le D" Émile Laurent :

(( L’amour se compose de deux éléments : l’un physio- » logique, un besoin; l’autre psychologique, un senti- » ment. C’est leur équilibre plus ou moins parfait qui » établit l’harmonie en amour. Dans l’amour platonique, » il y a hypertrophie de l’un de ces deux éléments, et )) atrophie de l’autre... Il y a par conséquent rupture )) d’équilibre, et c’est déjà de l’amour morbide. »

Cette définition paraît fort discutable. Prenez dans la société actuelle un jeune homme, point encore en âge de se marier. Il a toutes les apparences de la santé du corps et de l’esprit, mais sa jeunesse le tourmente, et sans aimer sentimentalement, il satisfait à son besoin physique, au jour le jour, sans lendemain. Est-ce là de l’amour morbide ? Non, bien certainement, quoiqu’il y ait ici encore un des deux éléments constituant l’amour qui s’atrophie au profit de l’autre. .

De même, un amoureux platonique, s’il habitait l’Afrique ou simplement Marseille, aurait chances d’être un malade, alors qu’il semblerait un homme très normal en Allemagne ou en Norvège. Vérité en deçà de la zone torride, mensonge au delà.

Tout au commencement, dans la simplicité première des hommes et des choses, on pouvait schématique-

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ment considérer l’amour comme l’attrait instinctif de deux cellules, ayant pour but la perpétuation de l’espèce. Mais nous n’en sommes plus tout à fait là. En nous civilisant, d’un instinct primitif nous avons fait un sentiment et une passion. La nature sauvegarde éternellement, de son mieux, la conservation de l’espèce. Mais l’homme n’y pense guère, quand il est pris de l’appétit d’aimer : il songe à satisfaire un besoin qui l’assaille, et s’il fait un enfant, c’est bien souvent sans l’avoir prémédité. J’en reviens à mon exemple de tout à l’heure : un garçon qui satisfait à ses besoins d’amour physique avec une femme qu’il ne connaissait pas une heure avant et qu’il oublie une heure après ne songe pas du tout à perpétuer l’espèce : il n’est pourtant pas maladif. Il faut donc abandonner cette seconde définition de l’amour morbide qui consiste à dire : « Tout est pathologique qui n’a pas pour unique but le création d’un enfant ».

Le D" Émile Laurent démontre que tous les amoureux morbides sont primitivement des dégénérés héréditaires. C’est une vérité qui nous paraît d’ores et déjà démontrée, et bien qu’on eut pu l’accuser de faire une pétition de principe, peut-être eùt-il pu dire : « L’amour morbide est la manière dont les dégénérés se comportent vis-à-vis de l’amour », et distinguer deux formes à cet état de maladie : une

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forme bénigne, curable, et une forme grave, quand le malade est atteint de délire systématisé, inguérissable par les moyens de la thérapeutique actuelle.

Mais, même en admettant cette définition, une chose reste à fixer : à quel point finit l’amour harmonique, à quel po’nt commence l’amour maladif?

Prenons quelques exemples : cela doit être encore le seul moyen de s’en tirer.

Incontestablement, l’homme amoureux d’une statue, d’une semelle de soulier ou d’une mèche de cheveux, est un amoureux fort malade.

De même, à un degré à peine moindre, un homme amoureux d’une femme indigne qui lui sembledigned’adoration.

De même encore, un homme qui, n’ayant pas, à un moment donné, de désirs physiques spontanés, les évoque péniblement, artificiellement par des lectures érotiques ou par un effort d’imagination.

Par contre, un mâle pris naturellement d’appétit d’amour, qui satisfait cet appétit par le moyen normal et sans rêveries étrangères, est un être normal et sain, qu’il y apporte ou non du sentiment.

Cela ramènerait la question à la doctrine des Appétits, qui fournit à Lasègue de si amusantes cliniques. Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Il faut aimer pour vivre et non pas vivre pour aimer. Ce qui revient à dire, assez sagement, je crois bien : « L’amour devient morbide, à dater du moment où il empêche de vivre de la vie

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commune, où il absorbe tout dans l’homme, en fait un maniaque du sentiment ou de l’acte physique, où il envahit l’existence et en domine les autres éléments.

Cette explication paraîtrait assez juste : elle satisfait au premier abord. Mais n’est-elle pas un peu superficielle et facile?

Voyez ce très heureux ménage. Le mari et la femme s’aiment de tout leur cœur. Ils s’estiment et ils s’admirent ainsi qu’ils le méritent. Ils s’aident dans la vie ; ils ont beaucoup d’enfants. Mais la paix de leur cœur, admirable à l’heure actuelle, a-t-elle été toujours pareille? Il y a gros à parier que non. Cet amour apaisé, calme, en pleine sérénité, en pleine santé morale et physique, a commencé souvent par une passion aiguë. Ils ont été « fous » l’un de l’autre, avant leur mariage et pendant la lune de miel : ils ont connu les angoisses, le mal d’aimer, la jalousie peut-être ; ils ont été des malades d’amour, ils ont subi la crise initiale. Nous connaissons aussi, en médecine, ce début aigu et fébrile d’états chroniques permanents.

Oh! la question est complexe et pas près d’être résolue !

En admettant que nous sachions où commence l’amour morbide, quelle classification faudrait-il adopter? seconde question pour le moins aussi difficile.

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Essayons cependant, d’une façon rudimentaire, et plutôt pour poser la question que pour la résoudre.

L’amour complet se constitue, dans la société actuelle, de deux éléments, a-t-on dit : un sentiment et un besoin physique.

Le sentiment d’amour peut être maladif :

1® Par atrophie : l’homme civilisé tend à se rapprocher de la brute;

2° Par hypertrophie : ici prennent place les amoureux platoniques, les rêveurs qui sont, pour ainsi dire, émasculés par l’excès du sentiment;

3® Par démation : le sentiment faussé s’aveugle, s’attache à des personnes indignes, à des objets inanimés, à des êtres inabordables (érotomanie, amour fétichique, azoophilique, etc.).

Le besoin physique du rapprochement sexuel peut être maladif de même :

1® Par atrophie : encore l’amour platonique;

2° Par hypertrophie ;

Par déviation : perversions du sens génésique, trop connues pour qu’il soit utile de les énumérer ici.

En somme, deux maladies possibles, isolées ou concomitantes : une maladie cérébrale, surtout sentimentale; une maladie de la moelle à manifestations périphériques. État transitoire ou chronique, selon les cas.

Je donne cette classüication provisoire pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour pas grand chose, et je me borne à y ajouter cette remarque que me fournit un

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embryologiste de mes amis : « L’amour est une maladie cérébro-cutanée, qui siège tout entière dans le feuillet externe du blastoderme. »

Quelle est sa nature morbide? Autre point à élucider.

Tout ce que j’en sais dire, c’est que certains amours morbides revêtent tous les caractères d’une intoxication habituelle.

Prenez, par exemple, un morphinomane, un alcoolique, un tabagique, et comparez-les à un homme qui s’est acoquiné à une femme indigne, Jean Gaussin, par exemple, dans le beau livre de Daudet qui s’appelle Sapho.

Voici les phases successives par où ils passent pareillement :

1" Phase d'intoxication aiguë :

Le poison est mal toléré : le vin grise ; la morphine fait vomir; le tabac donne mal au cœur;

l’amour inquiète et fait peur.

2° Phase de tolérance :

Le vin ne porte plus à la tête; le tabac aide à travailler; la morphine rend la vie possible; l’amoureux ne peut plus se passer de sa maîtresse.

3® Phase des accidents chroniques :

Pâleur, insomnies, inappétence, ennui, idées noires, ralentissement de la nutrition, paralysie de la volonté.

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