L'HÉRÉDITÉ DANS LES MALADIES MENTALES
« Il existe une grande cause de l'aliénation, cause primordiale, cause des causes, l'héi^édité, qui fixe cette maladie dans les familles et la rend transmissible de génération en génération » (^). Elle est la graine d'où sortent toutes les dégénérescences nerveuses (Jofïroy) (^). La plupart des aliénistes ont remarqué la fréquence des troubles mentaux chez les ascendants des aliénés. Mais tout d'abord,' on n'avait noté que cette coïncidence. Dans ces derniers temps, l'attention des observateurs a été éveillée sur les antécédents névropathiques et autres dans les familles de ces i malades. Aussi j les
(1) M. Trélat. Des causes (le la Mié.Ann.-Médico^PgtJchol.,' 1836, H, 17i.
(2) JoFKROY. Leçons professées à l'aé'ile Sain'te-Anwey 1894-93:; . .
statistiques sur ce point ne sont-elles guère comparables, les unes embrassant plus de faits que les autres. Une autre puissante cause d'erreur est la dissimulation des personnes interrogées et quelquefois leur ignorance au sujet de leurs antécédents familiaux. Il est à remarquer que les statistiques établies sur les pensionnaires de maisons privées, fournissent des chiffres plus élevés que celles dont les éléments ont été pris dans les établissements publics, où les renseignements sont plus difïïciles à obtenir.
On aura une idée des résultats différents des statisticiens, en lisant le tableau ci-dessous, où je ne cite que quelques chiffres.
Proportion numérique des cas d'hérédité dans l'étiologle des psychoses.
p. lOQ
Elus ('), 214 p. 1380 13.50
■ MOREL (^), 1 p. 3. 20
Statistique des asiles d'Angleterre (1878-1887), portant sur
: 136,478 admissions (^).. 20.3
EsQuiROL. Statistique de Charenton C), 327 p. 1373 soit. ... 24 30
Statistique des asiles de la Prusse (1877) ('), 6,396 p. 22,776. 27.96
GUISLAIN C) 45
EsQUiROL. Statistique de sa maison d'Ivry C), 150 p. 26i .. 36.81 MoREAU (de Tours) C) 90
La folie se transmet-elle plus souvent par la mère que par le père? Baillarger C) a constaté que dans 453 cas d'aliénation avec
, (1) Ellis. Traité de ralién. ment., trad. Archambault, 1840, 69.
(2) MoKËU Traité des mal., ment., 18Q0, ili.
(3) Hack Tuke. Dictionary of psycholog. mediciiie. Art. Stalistics of insanity, II, 120o.
■• (4) EsQuiROL. Ouvr. cité, II, 682.
(5) Dejerine. Ouvr. cité, 42.
(6) GuisLAiN. Lee. oral, sur les phréiiop at lues, 2= édit., 1880, I, 433.
(7) EsQuiROL. Ouvr. cité, I, 64.
(8) MoREAU (de Tours), in LEGRANodu Saulle. La folie héréditaire, 1873, p. 5.
(9) Baillarger. Recherch. statist. sur l'héréd. de la folie [W4,^t). ,\ti Recherches 5iw ies 7?iaiad. meni., 1890, 1,160 et 161.
antécédents héréditaires, 271 fois la tare venait du côté de la mère et 182 fois du côté du père. Le même auteur a remarqué que la folie de la mère atteignait un plus grand nombre d'enfants et qu'elle se transmettait plus souvent aux filles. L'influence prépondérante de la mère dans l'étiologie des maladies mentales est un argument en faveur des idées de^Weismann; on comprend en effet que l'enfant porté par une femme aliénée ait à souffrir de troubles de nutrition (^ ) plus ou moins graves. D'autre part, les enfants nés avant que leurs parents tombent malades, sont moins exposés que si ces derniers étaient aliénés au moment de la conception (^), bien que la folie puisse survenir d'abord chez les descendants et ensuite chez les ascendants (^).
La transmission vésanique peut n'être pas directe et sauter une génération ; de même elle peut paraître avoir lieu en ligne collatérale, quelquefois elle semble épargner un sexe et ne frappe, dans une famille, que les hommes ou que les femmes; d'autres fois, il y a une sorte d'intermittence qui épargne un enfant entre deux autres atteints parla folie (*).
Moreau (de Tours) (^) avait cru remarquer qu'il y avait une sorte d'antagonisme entre l'hérédité de la physionomie et celle du cerveau. Les enfants qui ressemblent à leurs parents aliénés seraient de ce fait moins exposés à la folie, mais cela n'a pas été confirmé.
L'hérédité vésanique se montre parfois aux mêmes âges de la vie C), aux mêmes périodes physiologiques (puberté ou sénilité), ou sous l'influence des mêmes accidents, la puerpéralité par exemple.
Les cas de folie gémellaire sont bien propres à faire comprendre l'influence de la prédisposition héréditaire qui se manifeste parallèlement chez des individus de même sang et ayant été élevés
(1) Cependant des recherches plus récentes d'ORCHANSKEY, L'hérédité dans les familles malades, Saint-Pétersbourg, 1894, ont permis à cet auteur d'affirmer que les tares du père se transmettent plus facilement que celles de la mère.
(2) EsQuiROL. Ouvr. cité, I, 65.
(3) MoREL. Traité des mal. ment., 1860, 116.
(4^ Marcé. Traité pratique des mal. ment., 1862, ÎOi. (o) Moreau (de Tours). Union médicale, 18b2, 194. (6) EsQUiROL. Ouvr, cité, I, 65.
ensemble. Esquirol (^), Moreau de Tours (^), Mickle (^), Bail ('') en ont rapporté des exemples. Le fait le plus curieux a été raconté par Baume (°), Il s'agit de deux frères faisant, à deux lieues de distance et à la même heure, le même rêve et s'écriant : « Je tiens le voleur, on fait du mal à mon frère », puis se mettant à délirer. Ce qui est certain, c'est que les deux frères moururent à 48 heures d'intervalle, l'un en se noyant et l'autre au cours de son agitation, La paralysie générale a été aussi signalée chez deux jumeaux (*). La plupart de ces observations, que les auteurs paraissent avoir de la tendance à enjoliver, mettent surtout en évidence ce fait que la contagion, agissant sur deux cerveaux identiquement prédisposés, produit souvent en même temps un délire, que la même éducation, la même organisation morale rendent semblable chez les deux jumeaux. Il esta noter à ce propos, que deux frères ou sœurs non jumeaux qui deviennent aliénés, ont le plus souvent un délire analogue (Brunetet Vigouroux) C).
La consanguinité, dont l'étude se rattache étroitement à celle de l'hérédité, a été accusée par Devay (*), Boudin et Ghipault, de produire chez les descendants de nombreuses maladies et infirmités. Avant eux, Esquirol (') avait fait remarquer que l'hérédité vésanique sévissait beaucoup chez les catholiques anglais et les grands seigneurs de France qui se marient entre eux.Guislain (^°) a aussi fait
(1) Esquirol, Ouvr. cité, I, b81 .
(2) Moreau (de Tours). La psychologie morbide, 172.
(3) Mickle. Insanity of Twins. Journ. ofmeiU. Sci., 1884, XXX, 67-74.
(4) Ball. Folie gémellaire, Encéphale, 1884, 387.
(5) Baume. Singulier cas di folie. Suicide chez deux frères jumeaux. Ann. méd. psych., 1863, 312.
(6) Cloubton and Savage. General paralysis in Twins, Journ. of mental Scienc. 1888, XXXIV, 65.
(7) Brunet et Vigouroux. Congrès des médec. alién. et neurolog Session de Clermond-Ferrand, 1894.
(8) Devay. Du danger des mariages consanguins, sous le rapport sanitaire, 2" édit. 1862.
(9) Esquirol. Ouvr. cité, I, 63.
(10) Guislain. Ouvr. cité, I, 437.
le procès de la consanguinité. Plus tard, Morel (^) avait insisté sur les dangers des unions consanguines qui favorisaient la transmission des états de dégénérescence. On a voulu expliquer ainsi l'abâtardissement de certaines races royales {^), ou de certaines populations fermées aux croisements (^). Mais les faits contradictoires ne manquent pas ('') et sont tout aussi probants. La consanguinité serait donc bonne ou mauvaise, selon d'autres conditions. Les partisans du danger des unions consanguines paraissent avoir été guidés quelque peu par des considérations sentimentales dans l'interprétation des faits. Si l'on veut juger les choses d'une manière impartiale, il semble que l'on doive admettre, ainsi que l'ont montré les travaux de Bourneville ('), de M. Gottschalk (") et ceux plus récents de M. Lagneau ('), que là où la consanguinité a des produits mauvais, c'est qu'il existe des tares familiales. Dans ces cas, les unions peuvent donner des produits détestables : témoin celle observée par M. Doutrebente (*), entre un père épileptique issu de névropathe et une mère fille d'aliéné, tous deux parents qui eurent 12 enfants, dont aucun ne laissa de postérité. De ces 12, 5 moururent de convulsions, 2 d'hémorrhagie cérébrale, 1 d'apoplexie, et les autres furent un épileptique, un choréique, un hydrocéphale et un sujet atteint de folie instinctive.
En somme, la consanguinité paraît n'avoir d'autre action que de
(1) Morel. Traité de dégénérescence physique, intellectuelle et morale de l'espèce humaine, 1857, 324 et suiv.
(2) Dejerine. Ouvr. cité, 88 et pL XIII.
(3) BuRLUREAUx. Ai't. Epilepsic, Dict. Encyclop. des scienc, méd., i" série, t. XXXV, 169.
(4) Bourgeois. Quelle est l'infl. des mariages consanguins sur la générât. Th. Paris, 1859. — Aug. Voisin. Et. sur les mariages consanguins dans la commune de Batz, Ann. d'hygiène, 1865, XXIII, 260.
(o) Bourneville et Combarieu. Note statistique sur le rôle de la consanguinité dans l'étiologie de l'épilepsie, de Tidiotie et de YivahèciWilé. Progrès médical, 1889, n» 23.
(6) Gottschalk. Valeur de l'influence de la consanguinité sur la production de l'épilepsie et de l'idiotie. Th. Paris, 1889.
(7) Lagneau. Académie de médecine, 23 sept. 1894.
(8) Doutrebente. Et. généal. sur les aliénés hérédit., Ann. Méd. Psych., 1869, II, 373.
multiplier (Jofïroy) (') ou de porter au carré (Paul Bert) {') l'Iiérédité, d'autant que les névropathes s'attirent et s'unissent volontiers. « Ce n'est pas, dit M. Lacassagne ('), la consanguinité qui est saine ou morbide, c'est le terrain sur lequel elle se produit ». En pratique, comme « il n'est pour ainsi dire aucune famille qui ne soit entachée d'un vice héréditaire quelconque, tout médecin prudent doit donc craindre de voir cette disposition héréditaire renforcée chez les descendants, par l'union entre deux proches parents, qui sont doués en puissance de mêmes tendances morbides, lesquelles ne peuvent que s'exagérer par l'effet d'une double hérédité agissant dans le même sens, tandis ({u'elles pourraient être contrebalancées avantageusement par les dispositions héréditaires en sens inverse des deux époux » ('). Ces paroles de M. Falret résument sagement le débat.
Après ces quelques considérations générales sur l'hérédité psychopathique, je vais étudier chacun de ses deux modes principaux: l'hérédité similaire et ce qu'on appelle l'hérédité dissemblable.
1. HÉRÉDITÉ SIMILAIRE. — Piocl écrivait en 1809 : « il serait difficile de ne point admettre une transmission héréditaire de \si manie, lorsqu'on remarque en tous lieux et dans plusieurs générations successives, quelques-uns des membres de certaines familles atteintes de cette maladie (').» Esquirol (°) avait fait la même. remarque. Cette transmission a été, par la suite, souvent constatée. Mais la manie est une sorte de caput mortimm, dans lequel les anciens aliénistes réunissaient la plupart des états avec agitation, à tel point qu'Esquirol (') rangeait sous cette étiquette le tiers des cas de folie. Aujourd'hui, les classilications sont devenues moins étroites, mais cependant la manie reparait encore très souvent dans les certificats
(1) JoFFROY. Surdi-mutité et dégénérescence. F^eçon faite à l'asile Sainte- Anne, 16 février 1895.
(2) In. Féré. Les épilepsies (t les épileptiques, 1890, 246.
(3) Lacassagne. Art. consanguinité. Diction. Encycl. de se. méd.
(4) Falret. La consanguinité (1866). In Les aliénés et les asiles d'aliénés, 1890, 401.
(o) PiNKL, Traité médico philosoph. sur l'aliin. ment., 1809, 13.
(6) Esquirol. Ouvr. cité, I, 65.
(7) Esquirol. Ouvr. cité, II, 687.
d'aliénistes. Le délire mélancolique ('), la stupeur ou les idées hypocondriaques (■) ont été quelquefois observés chez les ascendants et les descendants d'une même famille. Il en est de même des hallucinations (') et de Yaudition colorée (*) qui est un phénomène morbide.
Parmi les psychopathies, les folies dites à double forme, qui consistent dans la succession d'accès d'excitation et de dépression diversement combinés entre eux, ne surviennent le plus souvent que chez des sujets dont les parents sont gravement atteints par les psychoses et4es névropathies, ainsi que M. Ritti (') l'a bien fait ressortir, après M. Falret et Morel, dans son excellent mémoire. Le même auteur essaye en outre d'établir que la folie à double forme peut se transmettre en nature des ascendants aux descendants, et il cite quelques faits à l'appui de son opinion.
L'hérédité vésanique similaire se rencontre surtout dans l'impulsion au suicide. Gall, Esquirol ("), Falret ('), Moreau (de Tours) (*), Cazauvieilh ("), Marc f^") et Lucas ont rapporté des cas où l'on voit le suicide ravager des familles durant deux, trois générations, et faire jusqu'à cinq, six victimes et même plus, dans un temps plus ou moins long. Dans une famille de paysans. Le Roy (^') a observé dix individus qui se sont suicidés durant une période de 50 ans. Un fait très curieux est encore rapporté par Maccabruni ('^). Le voici résumé. Un homme se suicide à 62 ans; de ses 7 enfants, 2 garçons se tuent, l'un à 22 ans et l'autre à 28 ans, une fille s'empoisonne par
(1) Esquirol. Ouvr. cité, I, 40lî.
(2) Morel. Traits des mal. ment., 1860,534.
(3) Brierre de Boismont. Des hallucinations^ 5" édit., 431.
(4) Flournoy. Des phénomènes de synopsie. 1893, 15.
(5) RiTTi. Iraiti clinique de la folie à double forme, 1883,266 et suiv.
(6) Esquirol. Ouvr. cilé, I, 580 et suiv.
(7) Falret. De l'hypochondrie et du suicide, 5 et suiv.
(8) Moreau (de Tours). Psychol. morbide, 1859, 170 et suiv.
(9) Cazauvieilh. Du suicide, de l'aliénation mentale et des crimes contre les personnes, 1840.
(10) Marc. De la folie considérée dans ses rapp. avec les questions médicojudiciaires, 1840, T II, 420 et suiv.
(11) Le RoY. ht. sur le suicide et les mal. ment, dans le départem. de Seine-et- Marne, 1870, 199.
(12) Dejerine. Ouvr. cilé, 66.
le phosphore à 26 ans, un autre fils meurt assassiné en Amérique, mais il a un enfant qui se suicide à 17 ans.
Il est à remarquer que souvent les suicides familiaux s'exécutent de la même manière, par les armes à feu, la peudaison, la submersion. Ainsi les 4 hommes observés par Maccabruni s'étaient tués en se tirant un coup de pistolet, et avec le même pistolet. De même un individu, âgé de 33 ans, se coupe la gorge avec un rasoir dans un bain ; il laisse 3 enfants : deux fils qui se tuent au même âge et de la même manière; une fille qui, à 34 ans, se détruit aussi en se coupant la gorge dans un bain; cette dernière seule a un fils qui, après deux tentatives défectueuses, se tue à 31 ans par un procédé identique (Hammond) (V- C'est aussi souvent au même âge que s'exécutent les suicides familiaux ou que les sujets commencent à y songer (-).
Le même lieu est encore choisi pour le théâtre des suicides familiaux : 3 sœurs, observées par M. Mabille(^), se noyèrent dans le même canal, à quelques années d'intervalle. Il faut tenir compte aussi de la contagion délirante qui actionne et donne une forme à la prédisposition héréditaire. « Dans la presque unanimité des cas, disait Marc (^), cette disposition héréditaire ne dégénère en suicide que par l'exemple. »
A côté de l'impulsion au suicide, il faut ranger les autres impulsions morbides, et par exemple la tendance à l'homicide. Olhaven (') cite le cas d'une femme qui, en punissant son enfant, eut l'envie irrésistible de le tuer. Sa fille, devenue mère aussi, fut prise plusieurs fois d'une impulsion violente à couper la gorge d'un de ses enfants.
La plupart des impulsions, des obsessions et des phobies, peuvent se retrouver sous la même forme chez divers individus d'une même famille. M. Féré C*) rapporte des cas qui le prouvent pour
(1) fn. Féré. La famille névrop., 1894, 29.
(2) EsQuiROL. Ouvr. cité, 580 et 381.
(3) Mabille. Trois cas de suicide survenant en trois ans cliez trois sœurs An. méd. psychoL , 1891, XIV, 228.
(4) Marc. Ouvr. cité, II, 420.
(5J In. RiBOT. Ouvr. cité, p. 176.
(6) Féré. Les épilepsies et les épileptiques. 1890, 329 et 330.
â6 LES CAUSES DE LA FOLIE.
Vhémaiophobie, Vhydrophobie (Tonnini), Vhyperhydrose émotionne-lle (Suckling). Baillarger et Delasiauve (') ont signalé d'autres cas. Enfin, M. Magnan (^), qui a une très longue expérience classique, prétend « qu'on trouve plus souvent qu'on ne paraît le croire, l'hérédité similaire et notamment l'hérédité de ces phéiiomènes étranges des syndromes épisodiques {'■') ». Il a constaté la recherche angoissante du mot dans toute une famille et il rappelle l'histoire d'un perverti sexuel poussé à voler des chemises blanches et dont la mère avait une tendance morbide à voler des rubans rouges. Dans un autre travail, le même auteur dit avoir observé la manie du discours nocturne chez un père et sa fille, la manie des achats dans trois générations, des idées de marche et des rires involontaires chez la mère et la fille. Mais il faudrait savoir jusqu'à quel point l'imitation, la contagion, jouent un rôle dans la transmission de ces phénomènes morbides.
hQ délire des persécutions est, des délires systématisés, celui qui se montre le plus souvent chez des malades du même sang. Mais, c'est qu'il s'agit aussi de conceptions morbides communiquées ou imposées d'un sujet à un autre. Dans beaucoup de cas, l'isolement a suffi pour faire disparaître les idées délirantes chez l'individu contagionné (Falret etLasègue, Régis, Marandon de Montyel, Pronier, Arnaud). L'analyse de ces faits sera mieux à sa place à propos de la contagion de la folie.
Le délire alcoolique ne peut pas être héréditaire, au sens propre du mot: mais le penchant à l'ivrognerie a été noté depuis longtemps chez les enfants d'alcooliques. Gall, Esquirol {''), Lucas (=), Lancereaux ("), et MM. Taguet ('), Peeters (') et Grenier (°),ont rap-
(1) Ann. med. psycli. 1893, XIV, 133 et suiv.
(2) Magnan. Héréditaires dégénérés. Leçon recueillie par le û'' Vigoureux, ^rc/i. de iVeî/r., 1892, XXill, 303.
(3) Magnan. Ann. mécl. psych., 1886, IV, 277.
(4) Esquirol. Ouvr. cité, II, 73.
(3) Lucas. Ouvr. cité, I, 476 et suiv.
(6) Lanciîreau.k. De l'alcoolisme et de ses conséquences, 28.
(7) Taguet. Héréd. dans l'alcool., Ann. méd. psych. 1877, XVIII, 3.
(8) Peeters. L'aZcooL, Bruxelles, 1883, 290 et 29\.
(9) Grenier. De la descend, des alcooliq., Th., Paris, 1887
porté des faits probants ou affirmé cette transmission morbide. M. Legrain (^) l'a rencontrée 197 fois sur 467 cas, et M. Solfier (^) seufement 106 fois sur 350 cas, c'est à-dire dans une proportion raoiadre. L'appétit alcoolique pourrait s'observer pendant trois générations et même quatre générations ; il serait même plus fatal à mesure que les générations se succèdent (Legrain).
Mais leschilîres, dans ces questions obscures, ne peuvent donner qu'une impression de vérité. Le problème est autrement complexe. Et M. Bouchereau se demande avec raison si, dans les cas d'hérédité alcoolique similaire, les individus n'ont pas été bien souvent habitués tout jeunes à boire, surtout dans le cas où l'on rencontre chez eux le goût pour la même boisson que celle aimée par leurs parents, ce qui semblerait faire croire qu'il s'agit d'une éducation spéciale. M. Sollier (^) cite cependant un fait où le penchant à boire du cassis fut observé chez un homme et aussi chez son fils qui devint orphelin, étant encore en nourrice. Les occasions qui développent cette appétence, parfois latente, ne sont pas toutes indifférentes et jouent un certain rôle dans son éveil.
Les autres penchants aux plaisirs sexuels, au jeu, au vol, au crime, sévissent assez souvent chez plusieurs membres d'une même famille. Il y a longtemps déjà que Lucas (^) avait rassemblé des faits de ce genre, que les récents travaux d'anthropologie criminelle, inspirés par Lombroso, ont singulièrement multipliés.
La débilité mentale et Vimbécillité peuvent aussi être légués des ascendants aux descendants (Brunet et Vigouroux).
Quant à Vidiotie, on conçoit qu'elle ne puisse se transmettre.
«Je n'ai jamais eu à soigner, que je sache, disait Séguin (') d'idiot, fils d'idiot, ni même fils d'imbécile ». L'idiotie n'est qu'un syndrome d'altérations variées de fencéphale (hydrocéphalie, microcéphalie, porencéphalie, sclérose des circonvolutions, etc.,) ou encore de myxœdème par l'atrophie ou l'absence de la glande
(1) Legrain. Dégénères, sociale et alcoolisme, l8do, i8. .
(2) Sollier. Du rôle de l'hérédité dans l'alcoolisme, 18;59, 2o.
(3) Id. Ibid., 95. .
(4) Lucas. Ouvr. cité, 477 et siiiv.
(b) Séguin. Triitem. moral, hygihie et éducation des idiots, 1846, 239.
28 LliS CAUSES DE LA FOLIE.
tyroïde, toutes lésions qui ont pour effet ordinaire de frapper d'impuissance les individus qui en sont atteints.
L'hérédité similaire de la démence sénile ou organique, a été observée. « Il existe aux environs de Nantes, disait Esquirol ('), une famille dont 7 frères et sœurs sont "en démence ». M. Féré cite le fait d'un père et de ses deux fils devenant déments entre 52 et 54 ans (^). On voit quelquefois des individus, appartenant à une même famille, tomber à la fin de leurs jours dans un état d'affaiblissement intellectuel profond. Mais là encore, comme dans l'idiotie, il s'agit d'un symptôme appartenant à des lésions variées, dont l'hérédité similaire n'est pas fréquente. La démence sénile semble être liée à des altérations diffuses des vaisseaux, des cellules et des tubes nerveux, sur la nature desquelles on n'est pas encore très fixé ; la démence dite organique, est ordinairement la conséquence de lésions plus ou moins circonscrites du cerveau, ramollissements, hémorrhagies, tumeurs, etc.
La transmission de \di paralysie générale des ascendants aux descendants est rare. L'indigence des documents sur ce sujet prouve que le fait n'est pas fréquent. Cependant, il faut tenir compte de cette circonstance que les renseignements fournis par la famille des malades ont rarement une précision suffisante pour permettre de faire porter à distance et après coup le diagnostic d'une maladie qui, comme la paralysie générale, peut être confondue avec toutes les autres démences organiques et bien des vésanies.
Vhîjstéîie et Vépilepsie sont plutôt du domaine de la neurologie. Cependant l'association fréquente de troubles mentaux à ces névroses m'engage à dire quelques mots sur la transmission de ces maladies.
L'hérédité similaire de Vépilepsie a été niée ou considérée comme très rare par Maisonneuve ('), Morel et Lasègue (*). Delasiauve (^) ne l'a rencontrée que 5 fois sur 300 observations. Cependant de nom-
(1) Esquirol. Ouvr. cité, I, 66.
(2) Féré. L'hérédité névropath., 1894, 34.
(3) Maisonneuve, Observ. etrech. sur Vipil., Th. 1803, 86.
(4 Lasègue. De l'épilepsie par malformation du, crâne, El. Méd. 1.885. (5) Delasiauve. Traité de Vépilepsie, 1884, p. 189.
breux auteurs l'avaient admise. Parmi les plus récents, il faut citer Aug. Voisin (') qui, dans 17 ménages d'épileptiques, rencontra, sur 35 enfants, 16 morts de convulsions ou épileptiques. Mais le fait a été surtout rais en lumière par Echeverria {''), qui, sur 553 enfants d'épileptiques, en a trouvé 78 atteints de la même affection et 195 morts d'éclampsies, ce qui fait 273, soit à peu près la moitié, héritant de la névrose convulsive. Le raêrae auteur a remarqué que les mères épileptiques transmettent plus fréquemment leur maladie que les pères, et que parfois la névrose saute une géuération et souvent se montre dans deux.
Les recherches de M. Féré (^) ont apporté de nouvelles preuves à l'opinion d'Echeverria. Quelquefois l'épilepsie apparaît chez les descendants au même âge que les ascendants, mais en général elle est plus précoce. On sait, d'autre part, que des cobayes devenus épileptiques par section du sciatique ou de la moelle, procréent des petits qui présentaient les mêmes symptômes convulsifs (Brown- Sequard).
L'hystérie se transmettrait fréquemment aussi en nature. Briquet (^) aurait trouvé dans les familles de 351 hystériques, se composant de 1,103 personnes : 214 ascendants ou collatéraux atteints de cette maladie nerveuse. Le même auteur écrivait : « La moitié des mères hystériques donnent naissance à des hystériques ». Hammond (') a constaté une proportion encore plus considérable. M. Batault (") aurait trouvé 56 fois sur 100 l'hérédité similaire dans l'étiologie de l'hystérie mâle : et 4 fois pour 1 cas, la mère transmettrait l'hystérie. L'hérédité directe (de la mère à la fille) serait particulièrement fréquente dans l'hystérie (^). « Il n'y a rien d'étonnant vraiment, dit M. Dejerine ("), qui rapporte ce fait, à ce que des enfauts
(1) A. Voisin. Art., Epilepsiedu Nouv. Dict. de méd. et dechir., XIII, 1870,602,
(2) Echeverria. Mariage and héréditairiness of épileptics. Journal of ment, se, oct. 1880.
(3) Féré. Les épilepsies et les épileptiques, 1890, 241 et 242.
(4) Briquet. Traité clin, et thérap. de Vhystérie, 1859, 82.
(o) Hammond. Traité des mal. du s y st. nerv. ,Tvad. Labadie-Lagrave, 1879, 870.
(6) Batault. Contrib. à l'étud. de l'hystérie chez l'homme, Th. Genève, 188a.
(7) Gilles de la Tourette. Traité clin, et thérap. de l'hystérie, 1891, 43.
(8) Dejerine. Ouvr. cité, 119.
qui voient journellement leurs parents en proie aux attaques, les imitent inconsciemment, et cela indépendamment du fait que la société de la mère leur imprime involontairement la même manière de sentir, de réagir et de penser ». La contagion ne doit pas être sans action pour donner une forme à la prédisposition morbide, surtout si l'on admet avec M. Pierre Janet C), développant une idée de Briquet, que l'attaque d'hystérie ne serait que la reproduction d'un état émotionnel. On pourrait peut-être en dire autant de l'épilepsie.
Il ressort de ces quelques détails, que les faits rais sur le compte de riiérédité vésanique sont des phénomènes relativement rares et assez difïïciles à interpréter. Lorsqu'on observe chez plusieurs membres d'une famille les mêmes penchants morbides, les mêmes idées délirantes de suicide ou de persécution, ou même des crises convulsives, on doit se demander jusqu'à quel point la contagion mentale intervient pour donner la même forme à des manifestations vésaniques chez des individus consanguins et vivant souvent d'une vie analogue.
2. HÉRÉDITÉ DISSEMBLABLE. — J'ai déjà Critiqué cette expression. Comme le fait remarquer à plusieurs reprises M. Sanson (^) dans son récent livre, l'hérédité ne peut être dissemblable, étant incapable de transmettre au descendant autre chose que ce qui est chez l'ascendant. Toutefois, envisagée ainsi, c'est plutôt là une question de mot ; si l'on admet que le fond légué est le même, mais que la forme est variable, le terme dissemblable est justifié. Mais on a vu qu'il n'est pas sûr qu'il y ait transmission d'un fond morbide identique chez le rejeton et les parents. Si les maladies dites héréditaires ont des traits communs, qui sont la déviation du type normal biologique, elles n'en ont point d'assez ressemblants pour faire admettre un vice dystrophique spécial et pouvant se léguer. A ce point de vue donc, le titre ci-dessus n'est pas très exact. Toutefois l'usage l'a consacré, et il exprime sufTisamment les
(1) Pierre Janet. L'état mental des hystériques; les accidents mentaux. Biblioth. Chàrcot-Debbve, lo4etsuiv.
(2) SANSON.'Ouvr. cité.
faits dont nous nous occupons ici. A côté de la question théorique, il reste que dans les familles d'aliénés il y a très souvent des névropathes et des individus atteints profondément dans leurs principales fonctions physiologiques.
La dissemblance de l'hérédité vésanique a été notée par tous les aliénistes. « Le plus souvent la maladie mentale qui se transmet se transforme, disait Legrand du Saulle (') ».
« Toutes les formes de la folie, écrivait Marcé (■^), manie, mélancolie, délire partiel, s'engendrent réciproquement et d'une manière indistincte ». Griesinger (^) a soutenu une opinion analogue ; et Morel disait: « On risquerait de se faire une fausse idée de l'hérédité, si on ne l'envisageait au point de vue de ces transformations qui ouvrent un champ si vaste au pronostic et au traitement des maladies nerveuses ('').
Citer les formes vésaniques que l'on rencontre dans les ascendants des aliénés, ce serait les énumérer toutes. Pour voir la complexité de leur association, il suffit de jeter les yeux sur les observations recueillies par les nombreux auteurs qui ont cherché à mettre en relief les tares héréditaires de leurs malades. A ce point de vue, Ip mémoire de M. Doutrebente ('). la thèse de M. Legrain ("), pour ne citer que ceux-là, sont très instructifs.
Mais les accidents vésaniques ne sont pas les seuls que l'on rencontre dans l'histoire familiale des aliénés. Les maladies nerveuses s'y observent peut-être tout aussi fréquemment. C'est que les psychopathies et les névropathies sont deux rameaux d'un même tronc, et dont l'étude n'a été divisée que parce que des mesures de protection sociale ont relégué certains sujets dans les asiles, en abandonnant les autres aux hôpitaux, ce qui a créé dans cette science indivisible par nature , qui est la pathologie nerveuse, une scission tout artificielle. C'est Guislain ('), Griesin-
(1) Legrand DU Saulle. La folie héréditaire, 1873, 9.
(2) Makcè. Ôuvr. cité, 107.
{3) Griesinger. Traité pi'atique, etc., ouvr. cité, 186. ., , -
(4) Morel. Traité des maladies ment, ^ 1860, 115. .;
,,. (5). DQUTâEBENTË. Et- ,généalogique^ eic, , ouvr. cité, 197 et 368.
(6) Legrain. Du délire chez les dégénérés, Th. Paris, 1886. ■ - ' '
(7) Guislain. Ouvr. cité, I. 437.
ger (') et Moreau (de Tours) ('), qui, les premiers, ont élargi le cadre de l'hérédité psycbopathique.
Mais tout d'abord, on n'associa guère les psychoses qu'aux névroses. Aujourd'hui toutes ces parentés morbides (') n'ont plus besoin d'être prouvées.
Les parents des hystériques, qui ne sont pas eux-mêmes hystériques, sont aliénés, comme l'a montré un des premiers Briquet (*). Une observation curieuse à ce sujet est celle de M. Doutrebente (') d'une hystérique dont le père, le grand-père et deux tantes étaient aliénés, et dont six cousins germains étaient dipsomanes et faibles d'esprit. On en trouvera d'autres dans les travaux de M. Féré (") et de M. Dejerine C). On sait d'autre part que l'épilepsie et l'hystérie s'engendrent réciproquement et l'on peut dire avec M. Dejerine (*), que « l'épilepsie du père semble être pour la fille ce qu'est l'hystérie de la mère ».
Bien que l'épilepsie se transmette facilement des ascendants aux descendants, elle est souvent observée dans les familles d'aliénés ("), Herpinf^") a noté fréquemment chez les ascendants des épileptiques les diverses formes de l'aliénation mentale, le suicide, la mélancolie, l'hypochondrie. Moreau (de Tours) 0^) a, dans les antécédents de 124 épileptiques, constaté 26 cas de folie.
Dans une statistique portant sur 350 cas de mal comitial, observés
(1) Griesinger. Ouvr, cité. 182.
(2) Moreau (de Tours). Psychol. morb., ouvr. cité, 177.
(3) BoiNET. Les parentés morbides. Th. d'agrégat., 1886.
(4) Briquet. Ouvr. cité, 1859, 82.
(o) Doutrebente. Etude généal., ouvr. cité, obs. VII.
(6) Féré. La famille névropat. Arch. de Neurol., 1884, VII, 12 et 3.
(7) Dejebinë. Ouvr. cité, 122.
(8) Dejerine. Ouvr. cité, 119.
(9) BoucHET et Cazauvieilh. De l'épilepsie 'considérée dans ses rapports avec l'alién. ment. Arch. gén. de médecine, déc. 182b.
(10) Herpin. Du pronostic et du traitement curatif de l'épilepsie, 1852, 325 et suiv.
(H) Moreau (de Tours). De l'étiologie de l'épilepsie, Mém, acad. de Méd., XVIII, 1854, D5.
dans le service de M. Bourneville, M. Dejerine (') a constaté que les antécédents vésaniques entraient pour les 16.8 % des faits et pour les 24.1 «/o, en y comprenant les suicides et les tentatives de suicides. M. Féré (') est arrive à des résultats analogues. Les descendants des épilepliques sont assez souvent aussi des psychopathes.
On a noté des antécédents héréditaires vésaniques chez des sujets atteints de Véclampsie infantile puerpérale (^), scarlatineuse (^), iirémique (''), et d'autres maladies convulsivesqui, toutes, sont très probablement des manifestations de l'épilepsie. Les troubles intellectuels sont assez fréquemment observés chez les parents des Basedowiens, comme l'ont mis en lumière M. Jofïroy (^), dans ses leçons de 1891, MM. Raymond et Sérieux (') et récemment M. Brunet ('). L'observation la plus curieuse est celle de la famille X.., reproduite sous forme de tableau dans le livre de M. Dejerine (''). On y voit la dégénérescence se maintenant durant cinq générations par des maladies variées, telles que le goitre exophthalmique, l'hystérie, diverses névropathes, la mélancolie, la manie, la démence, l'idiotie, la surdité et un cas de monstruosité fœtale. M. Breton ('") a, dans une thèse inspirée par M. Jotîroy, relevé des parents aliénés, idiots, déments, dans 10 observations sur 126 de choréiques. Des troubles mentaux, l'imbécillité, l'alcoolisme et surtout la démence, peuvent aussi frapper les membres d'une famille atteinte de chorée héréditaire ("), ainsi que le prouve le curieux tableau généalogique de Perretti ('^).
(1) Dejerine. ouvr. cité. 113.
(2) Féré. Les épilepsies et les épileptiques, 1890, 241.
(3) Féré. Id., 1890, obs. LXXV, 267.
(4 Féré. Id., obs. LXX 259.
(o) BouvAT. Essai sur Vurémie délirants. Th. Lyon, 1883.
(6) JoFFROY. Nature et traitement du goitre exophthalmique. Progrés Médi. 1874, 61. Martin. Troubles psychiq. dans la maladie de Basedow, Th. Paris, 1890.
(7) Raymond et Sérieux. Goitre exophthalmique et dégénéi-esc. Revue de médecine, 1892, 961 et suiv.
(8) Brunet. Dégénérescence mentale et goitre exophthalmique, Th. Paris, 1893.
(9) Dejerine. Ouvr. cité, tableau XLIII, entre p. 152 et 133.
(10) Breton. État mental dans la chorée, Th. Paris, 1893, 101.
(11) HuET. De la chorée chimique. Th. Paris 1889, 24 et suiv.
(12) In Dejerine. Ouvr. cité, tableau XXVIII, entre p. 134 et 135.
Les maladies mentales s'observent chez les parents des individus atteints de paralysie agitante, comme l'ont montré les travaux de M. Féré ('), de M. Leroux et de M. Lliirondel. On peut, comme exemple, citer celui d'une famille observée par Charcot (^). Le père était aliéné et mourut à Bicêtre ; il eut deux enfants, dont une fille qui se jeta de la fenêtre dans ud accès de délire, et un garçon atteint de maladie de Parkiuson ot de mélancolie.
Les individus atteints de tremblement sénile (') et de tremblement essentiel héréditaire ('■), ont parfois des parents vésaniques. Il en est de même des malades affectés de tics {'), de paralysie faciale (•=), de maladies de Thomsen ('), de migraine (^) qui, dans sa forme précoce, serait un stigmate névropathique de grande valeur (Jofîroy). Une autre maladie convulsive, le tétanos ('), frappe souvent, dans les familles à tares psychopathiques, ainsi que le montre le tableau généalogique de M. Edwards, où Ion voit cette maladie associée avec un délire aigu, la manie puerpérale, l'imbécillité, etc.
On tend aujourd'hui à considérer la.neurastliénie comme la souche de la plupart des maladies nerveuses et mentales ('"). Bien qu'elle puisse même survenir en dehors de toute prédisposition, on a constaté quelquefois son apparition dans des familles de vésaniques.
(1) Féré. La famille névropathici.ue, 1884, ouvr. cité, p. 26.
(2) In Dejerine. Ouvr. cité, 142.
(3) Thébéault. Et. clin. SU7' le tremblement sénile, Th. Paris, 1882.
(4) Hamaide. Du tremblement essentiel hérédit. et de ses rapports avec la dégénér. ment., Th. 1893,
(5) Féré. La famille névropathe, 1884, ouvr. cité, 29. — Gilles de la Toirette. Etude sur une atïection nerv. caractérisée par de ITncoordine motr., accompagnée d'écholahe et de copolalie. Arch. de Neur., 1885, IX. 36 et 41.
(6) Neumann. Du rôle de la prédisposition nerveuse dans léliologie de la paralysie faciale dite à frigore. Arch. de Neurol.^ 1887, XIV, observ. II, Vil, VIII, X, XI, XII.
(7) Thomsen, qui a observé dans sa famille la maladie qu'il a décrite, a constaté de nombreux cas d'aliénation mentale parmi ses pai-ents.
(8) Féré. L'état de mal migraineux. Revue de Médecine, 1892, 23 et 81. Les statistiques de M. Féré {les épilepsies et les épileptiques, 1890, 241), montrent que la migraine et les vésanies sont souvent associées dans les familles des épileptiques.
(9) In Dejerine Ouvr. cité, 162.
(10) MATHtEU. La neurasthénie. Collect. Charcot-Debove.
Ce qui est certain, c'est que les neurastliéuiques engendrent souvent des né.vropathes et notamment des aliénés (').
Parmi les affections du système nerveux à lésion connue, il faut d'abord citer le tabès, qui a été fréquemment observé dans les familles de vésaniques. Cette association morbide avait déjà été notée par Trousseau (^) ; elle a été souvent mise en lumière par Charcot. Une étude minutieuse de 138 cas d'ataxie locomotrice a permis à MM. Ballot et Landouzy (') de confirmer cette opinion. Ces auteurs ont en effet rencontré, sur 130 faits, 35 cas où l'hérédité névropatliique et psycbopathique existait. Féré ('') et M. NageotteC') ont rapporté plusieurs observations où le tabès et l'aliénation mentale se sont montrés dans les mêmes familles. Dans Vataxie héréditaire de Friedreich, où l'hérédité similaire est fréquente, les antécédents vésaniques des parents ont été signalés quelquefois C').
Des cas de vésanies ont été observés chez les parents d'individus atteints d'autres maladies nerveuses et notamment de paralysie infantile C), d'atrophie musculaire progressive (^), de myopathies primitives C), do, paralysie pseudo-hypertrophique ('"), de paralysie labioglosso-laryngée{''^), de sclérose en plaques i^'^), de myélites diffuses chroniques C), etc.
(1) Dejerine. Ouvr. cité, 169.
(2) Trousseau. Clin. méd. de l'Hôtel-Dieu de Paris, 1862, II, 188.
(3) Ballet et Landouzy. Du rôle de l'hérédité nerv. dans la genèse de l'ataxie locomot. progressive. Ànn.med. psych., 1884, XI, 29.
(4) Féré. La famille névropathique, 1884, ouvr. cité, 35 et 36.
(5) Nageotte. Tabès eiparalysie générale. Th. Paris, 1893, obs. I. II, III, VII, XIV.
(6) Dejerlne. Ouvr. cité, 196 et suiv.
(7) Féré. La famille névropathique, 1884, ouvr. cité, obs. LIX, 37. — Dejerine. Ouvr. cité, obs. LXIII, LXiV, LXV et LXVII, 203 et 206.
(8) Féré. Ouvr. cité, obs. LXI, 38.
(9) Dejerine. Ouvr. cité, 207 et 208.— Landouzy et Dejerine. De la myopathie atrophique progressive. Revue de méd., 1887, 88.
(10) DuMLOP. Journ. of. mental, science, 1882, 144.
(11) Féré. La famille névrop., 1884, ouvr. cité, obs. LXV, 39.
(12) Féré. La famille névrop., 1884, ouvr. cité, obs. LXVI, LXYII, LXVIII, LXX, 39 et 40.
(13) Grasset. Traité des maladies du syst. nerveux. 2"= édit., 431.
La plupart des maladies nerveuses peuvent se rencontrer dans des familles où il existe des accidents mentaux. Mais, le plus souvent, les auteurs se sont contentés de noter cette coexistence sans rechercher une proportion même approximative des cas de névropathies associées héréditairement à la folie. Si l'on considère que très souvent il ne s'agit que d'une ou de peu d'observations, il faut avouer que les faits ne sont pas nombreux qui confirment cette croyance à l'association habituelle des accidents psychopathiques et névropathiques dans les mêmes familles. Toutefois, la fréquence de cette association est très probable, et l'on peut l'admettre, malgré la rareté relative des documents.
A cause de l'importance de la question, je dirai ici quelques mots sur l'hérédité spéciale de la paralysie générale et de l'alcoolisme.
On a vu plus haut que la paralysie générale ne se transmettait pas d'ordinaire, mais on rencontre, parmi les ascendants des paralytiques généraux, des vésaniques ('), dans une proportion bien supérieure à ce que l'on croit géuéralement, ainsi que l'a montré le M. P' Jofïroy dans plusieurs de ses leçons à Ste-Aune. Cette opinion avait d'ailleurs été celle défendue par les premiers observateurs, par Bayle et par Calmeil notamment. M. Jotïroy (^) Fa reprise et élargie comme on le verra plus loin ; et pour lui la paralysie générale est une maladie dont la cause essentielle réside dans les tares vésaniques et névropathiques des ascendants ; l'alcool, la vérole, le surmenage physique et mental ne peuvent qu'arroser le germe prêt à se développer sous certaines conditions. M. Marandon de Montyel (') a publié des observations où l'hérédité vésanique était manifeste et où la plupart des malades avaient une courte survie, contrairement à l'opinion de M. Doutrebente(''), qui avait remarqué que la paralysie générale survenant chez les héréditaires vésaniques
(1) Marge. Ouv. cité, 169.— Luys. Traité clin, et prat. des malad. mentales^ 1881, 546.
(2) JoFFROY. Leçons professées à Ste-Anne, 1894-93.
(3) Marandon de IMontyel, Marche de la paralysie chez les hérédit. Ann. méd.psych. 1878, XX, 332.
(4) DouTREBENTE. RecJiej'cIies sur la paralysie générale progressive, Th. Paris, 1870, 50. Des dilïérentes espèces de rémissions durant le cours de la pal'alysie générale progressive. Ann. méd. psych., 1878, XIX, 341.
présentait une durée plus longue et était sujette à des rémissions, fait d'observation entrevu par Lunier et Legrand du Saulle ('). Cette dernièreopinion a été reprise ultérieurement par M.Lionnet(^); enfin M. Santon (^) a soutenu que l'hérédité vésanique est la cause du délire des paralytiques généraux, lequel ne se produirait pas en dehors d'elle.
Ce qui paraît établi depuis Baillarger, c'est que les paralytiques généraux sont souvent des descendants de sujets apoplectiques et congestifs.
M. Doutrebente a mis nettement ce fait en lumière dans sa thèse (^) ; et après lui M. Bouchoir ('). MM. Bail et Bégis ("), comparant 100 familles de paralytiques généraux à 100 familles d'individus apparemment sains, ont remarqué que les affections cérébrales et médullaires (convulsions, méningite, apoplexie, paralysie infantile, etc.), figuraient environ deux fois plus dans celles-là que dans celles-ci, et aussi que les descendants des paralytiques étaient des cérébraux et des médullaires et presque jamais des aliénés. Aussi, concluaient-ils avec une certaine hardiesse « que l'enfant d'un paralytique, par ce seul fait qu'il est l'enfant d'un paralytique, n'est nullement prédisposé à devenir fou )). La paralysie générale juvénile apparaît souvent chez des individus issus d'alcooliques et qui avaient manifesté dès leur première enfance une émotivité réellement morbide (Joffroy) C). C'est dans cette forme que l'on rencontre la plus grande accumulation des tares héréditaires (Legrain) et même la syphilis ancestrale (Bégis).
(1) Ann. méd. psijch., 1877, XVIII, 428.
(2) LtoNNET. Des variétés de la paralysie générale dans leurs rapports avec lettr pathogénie, Th. Paris, 1878.
(3) Sauton. De l'hérédit' morbide et de ses manifestations vésaniques dans la paralysie générale, Th. Paris 1883.
(4) Doutrebente. Recherches sur la paralysie générale progressive, Th. Paris, 1870, 52.
(3) Bouchoir. Consid. étiol. et médic. légales sur la folie paralytique, Th. Paris, 1874, 6.
(6) Bali. et RÉGIS. Les familles des aliénés au point de vue biologique, Encéphale, 1883, 431.
(7) JoKFROY. La paralysie générale juvénile. Leçon faite à l'asile Sainte-Anne.
L'étude des familles des alcooliques donne lieu à des considérations intéressantes. On sait depuis Lasègue C) que le penchant à boire est souvent un indice de tempérament névropathique; il en est de même de la moindre résistance à l'alcool. On a vu que les parents des alcooliques l'étaient bien souvent eux-mêmes. Mais parmi les ascendants et collatéraux des alcooliques, on a noté des sujets déséquilibrés, des débiles, des impulsifs, des aliénés de tous genres, des individus atteints de lésions circonscrites de l'encéphale, des cérébraux (^), des paralytiques généraux ('). Les rejetons des alcooliques sont par ordre de fréquence (Martin, (*) Bourneville (') Séglas et Sollier), desépileptiques {'^), des idiots et des imbéciles ('), des vésaniques de toute espèce et aussi des hystériques ('). M. Legrain (') a remarqué que les descendants des ivrognes étaient de plus en plus frappés par la dégénérescence à mesure que les générations se succédaient. L'intoxication alcoolique est probablement, à cause des troubles de nutrition permanente qu'elle engendre, le facteur héréditaire peut-être le plus considérable des vésanies. M. Jofîroy ('") insiste avec raison sur ce fait dans ses leçons, et pour ce professeur l'alcoolisme des parents, conscient ou inconscient, avoué ou non, est la tare la plus commune que l'on puisse rencontrer dans l'hérédité des aliénés et celle qui a peut-être le plus de puissance. Dans son importante leçon d'ouverture (^'), il
(1) Lasègue. Et. médicale, 1884. I, 141 et 424.
(2) Ball et Régis. Ouvr. cité, 734 et 737. ^
(3) CoMBEMALE. La clescetidance des alcooliques. Th. Montpellier, 1888, 178* Congrès des médecins aliénistes (1891), C. R. 1892, 374.
(4) H. Martin. De l'Alcoolisme des parents considérés comme cause d'épilepsie chez leurs descendants. Ànn. méd. psych., 1879, I, 48.
(5) Bourneville in Déjerine. Ouvr. cité, 115. — Féré. Les Épilepsies et les épileptiques, ouvr. cité. 241.
{6)BouRNEViLLE et Séglas. Les familles d'idiots, Arch. de Neurol. 1883, X, 190.
(7) Grenier. Contrib. à l'étude de la descendance des alcooliq. Th. Paris 1887. Obs. 8 et obs. 19.
(8) SoLLiER. Ouvr. cité, 134.
(9) Legrain. Dégénérescence sociale et alcoolisme, 1893.
(10) JoFFROY. Leçons faites à l'asile Sainte-Anne, 1894-93.
(11) JoFFROY. Alcool et alcooUsme, Gaz. des Hôpitaux, 1893, 237.
faisait remarquer que l'alcool frappait souvent les testicules, les rendant ainsi peu à peu impropres à la fonction de la reproduction ; cette notion aide à comprendre les fâcheux effets de l'intoxication alcoolique sur les descendants des ivrognes, rendus ainsi peu à peu inaptes à la procréation normale.
Antécédents diathésiques. — Dans les familles d'aliénés, il n'y a pas seulement que des névropathes de toute espèce, mais aussi des individus atteints de maladies générales. Portai (') écrivait en 1814 qu'il avait observé une famille dont les individus étaient atteints successivement, de génération en génération, de manie, d'épilepsieou de phthisie pulmonaire.
Plus tard Moreau (de Tours) (') disait que les aliénés, les idiots, les scrofuleux et les rachitiques étaient les rejetons d'une même souche. On sait d'ailleurs que la plupart des maladies qui affectent primitivement la nutrition, sont étroitement unies et ne forment que deux diathèses, l'arthritisme et la scrofule, d'après M. Bouchard (■*), l'herpétisme et la scrofule, d'après M. Lancereaux (''j.Dans chacun de ces deux groupes, les états morbides divers, goutte, obésité, diabète, gravelle d'une part, lupus, tumeurs blanches, tuberculose, d'autre part, se succèdent et s'engendrent réciproquement dans une même famille. En outre, les deux états diathésiques, arthritique et lymphatique, ne sont pas très éloignés et sont au contraire unis par un caractère commun, le ralentissement de la nutrition (').
On sait aussi les rapports intimes qui existent entre les maladies arthritiques et les maladies nerveuses ("), à tel point qu'on les a réunies sous la même dénomination nosologique groupe nmroarthritique, dans lequel il faut faire rentrer le cancer ('V^erneuil,
(1) PoRTAL. Considérât, sur la nat. et le traitement des maladies de famille et des malad. héréditaires, 3'^ édition, 1814, 36.
(2) Moreau (de Tours), Psychologie morbide, ouv. cité, 99.
(3) Bouchard. Malad. par ralentiss. de la nutrition, 2= édition, 1885.
(4) Lancere.^ux. Leçons de Cliniq. méd., 3" série, 1890, p. 271. — Traité de l'herpétisme, 1883.
(o) Legendre. Ouv. cité, 254.
(6) Lepicard. Nerveux et arthritiques, Tli. Paris, 1889.
Isch-Wall) ('). Les relations avec les psychoses ne sont pas moins évidentes, quoique moins connues. Un des travaux les plus complets sur cette question, est celui de M. Charpentier (^), qui a recherché les accidents arthritiques chez les parents de 338 aliénés. Sur ce nombre, 226 avaient des ascendants arthritiques (herpétiques, athéromateux, cardiaques, graveleux, rhumatisants). Mais les manifestations arthritiques le plus souvent rencontrées seraient les hémorrhoïdes, qui, à elles seules, représentent 85 cas. Baillarger et Féré(^) ont signalé dans les familles d'aliénés des rhumatisants, et MM. G. Guinon et Souques, des diabétiques (^).
MM. Mabilleet Lallemant(') ont publié plusieurs faits établissant la coexistence, dans des familles, de l'aliénation mentale et de la paralysie générale avec l'obésité, la goutte, l'eczéma, le diabète et le psoriasis.
Enfin, M. Crocq fils (') a, par de nombreuses observations, établi la parenté morbide de l'aliénation mentale avec toutes ces maladies et en outre avec la gravelle hépatique et rénale, l'asthme, le rachitisme, la chlorose, le cancer et la tuberculose.
Antécédents moraux et intellectuels anormaux. — Enfin les vésaniques peuvent encore appartenir à des familles où se montrent des vicieux et des criminels, qui ne sont guère séparés entre eux que par des réglementations pénales. Les uns et les autres sont les proches parents des aliénés, comme les récents travaux de l'anthropologie criminelle l'ont montré. On trouvera de nombreux exemples de cette association morbide dans Lombroso ("). Penta (*)
(1) Isch-Wall. Arthritisme et cancer, Th. Paris, 1891.
(2) Charpentier. De la valeur des hémorrhoïdes et de quelques autres signes en aliénation mentale, Ann. méd. psych., 1887, 283 et suiv.
(3) Baillarger. Ann. méa. psych. 18f4, 329. — Féré. La famille nérropath. , Arch.de Neiirol., ouvr. cité, obs. LXXVI, 180.
(4) G. GuiNON et Souques. Association du tabès avec le diabète sucré. Arch . de NeuroL, 1891, XXII, 311 et suiv. 1892, XXIII, 197 et suiv.
(o) Mabille et Lallemant, Des folies diathésiques, 1891.
(6) Crocq Fils. La folie diathésique. Gaz. hebdom., 1894.
(7) Lombrosu, L'homme criminel, 1887, 377 et suiv.
(8) Lo.MBRoso. In \ouv. rech. de psych. et d'antropologie crimin., 1892, 107.
a trouvé dans les familles de 500 grands criniiaels, 50 cas d'aliénation mentale. Bien souvent, les révolutionnaires ont parmi leurs parents des névropathes, ainsi que l'a observé M. Laborde (') pendant la Commune.
Les hommes de génie ou simplement de talent, en tant qu'êtres anormaux, appartiennent aussi quelquefois à des familles d'aliénés. On sait que Moreau (de Tours) a, le premier, affirmé nettement ce rapport morbide dans sa formule célèbre: « Le génie est une névrose (^) ». Dans ces derniers temps, cette question a été reprise par Lombroso ('). Toutefois, les observations documentées sur les familles d'hommes célèbres ne sont pas très abondantes (*) et le caractère morbide du génie, ou du moins de certains hommes de génie, a été surtout prouvé par les accidents qui ont été observés chez ces derniers.
On ne sait d'ailleurs pas trop au juste ce qui caractérise le génie, que l'opinion publique attribue aux individus les plus différents, à des fondateurs de religion comme à des hommes de guerre, à des écrivains ainsi qu'à des savants. La foule tend à voir du génie là où il y a des facultés exceptionnelles, qui, très souvent, coexistent avec d'autres facultés moyennes ou faibles. Le critérium de ce don naturel extraordinaire n'est pas toujours dans l'utilité des individus qui le possèdent. Ce ne sont pas non plus les hommes les mieux organisés pour le jugement et la mémoire, qui sont sacrés grands. 11 faut que la matière sur laquelle ils s'exercent les porte.
Un savant modeste, travaillant avec une extraordinaire lucidité dans un horizon étroit, la minéralogie par exemple, sera difficilement accepté comme génial. Par contre, un inventeur heureux qui aura fait une découverte retentissante sera l'élu du public, quoique peut-être d'une médiocre intelligence. A ce point de vue, on se représente l'homme de génie comme « percevant des rapports
(1) Laborde. Les hommes et les actes de l'insurrection de Paris devant la psychologie morbide, 1872.
(2) MouEAu (de Tours). Psychologie morbide, ouvr. cité, 464.
(3) LoMBROso. L'homme de génie, Alcan, 1889.
(4) Moreau (de Tours). Psychologie morbide, ouvr. cilé, 469 et suiv.
inconnus jusque-là (') » ; par ce côté, il est d'une organisation cérébrale anormale et appartient à la neuropathologie. Mais il faut se méfier de la tendance qu'on a à trouver des défauts chez les grands hommes, dont tous les caractères sont grossis. D'autre part, il y a parmi eux, surtout des artistes, c'est-à-dire des gens d'une organisation nerveuse, délicate congénitalement et surmenée par leur genre de travail et leur manière de vivre. Il est à craindre que l'on généralise de ceux-là, qui sont les plus célèbres des hommes de génie, à tous les autres.
En résumé, dans lès familles d'aliénés, on a rencontré, plus ou moins fréquemment, d'autres vésaniques, des névropathes, des sujets appartenant à la diathèse arthritique, des scrofuleux, des tuberculeux, enfin des vicieux, des criminels et même des hommes doués de facultés intellectuelles exceptionnelles.
On pourrait encore citer les malformations congénitales souvent associées dans les mêmes familles à toutes les tares énumérées plus haut ; mais on sait qu'elles se présentent peut-être encore plus volontiers chez le même sujet. Aussi, est-ce comme stigmates dg la dégénérescence que je les passe plus loin en revue.
Quant aux simples déséquilibrations n'entraînant pas l'internement de l'individu, elles se rencontrent fréquemment chez les parents des aliénés. Et comme elles sont souvent ignorées par les membres de la famille, elles manquent ordinairement aux antécédents héréditaires portés dans les feuilles d'observations (') , M. Jofïroy quirevient souvent sur ce point, racontait un jour à ce propos, l'histoire d'un homme occupant à Paris une haute situation de fortune et de rang, et qui était pris de temps à autre du singulier désir de revêtir des vêtements de femme, des linges fins et ornés de dentelles. Il satisfaisait ce penchant morbide chez une maîtresse qui était seule à connaître cette tare psychique. Si, plus tard, les enfants de ce névropathe deviennent aliénés, il est fort probable que dans l'ignorance des perversions génitales de leur père, on les déclare exempts de tout vice héréditaire.
L'existence de beaucoup de ces associations morbides n'est prouvé que par un petit nombre de faits. On ne sait pas non plus
(1) Fékè. LaPath. des Emot., 1892, 529.
(2) JoFFROY. Leç. faites à l'asile Sainte-Anne.
exactement clans quelle proportion les familles d'aliénés ont plus de névropathes et d'arthritiques que les familles dites saines. Le plus souvent les auteurs se sont contentés de citer des cas où des parents étaient à la fois fous et atteints de telle ou telle maladie nerveuse. Or il n'est pas interdit à un vésanique d'avoir eu une mère ou un oncle asthmatique, tétanique ou atteint de sclérose en plaques. D'autre part, certaines maladies, celles du groupe arthritique et la tuberculose, sont tellement communes, qu'il serait plutôt extraordinaire de ne pas les rencontrer fréquemment chez les parents des aliénés. Pour dire que ces affections sont le plus souvent associées aux maladies mentales, il faudrait d'abord savoir dans quelle proportion elles frappent les familles saines et dans quelle autre proportion elles se montrent chez les familles des vésaniques . Or, ces deux éléments du problème, le premier surtout, manquent ordinairement.
Les recherches sont en effet très difficiles et laissent aux observateurs une telle liberté dans la détermination des limites du sujet que les résultats n'en sont point comparables entre eux. Ainsi, M. Charpentier (^) a rencontré dans les familles de 338 aliénés, 226 où existaient des accidents arthritiques, observés dans 67% des cas ; tandis que MM. Bail et Régis (^) n'ont trouvé dans les familles de 100 psychopathes que 24 cas (dont plusieurs pouvaient appartenir à la même famille) d'affections arthritiques (^), soit à peu près 25%, proportion inférieure de moitié environ à celle que ces auteurs ont relevée dans les familles dites saines. D'où il résulte que, pour MM. Bail et Régis, les maladies du groupe arthritique seraient non-seulement beaucoup plus rares chez les parents des aliénés que ne l'a trouvé M. Charpentier, mais même moins fréquentes que dans les familles d'individus sains. Il est clair que le champ où se sont exercées ces deux statistiques, était bien plus étendu dans un cas que dans l'autre.
Ce qui manque surtout, c'est la famille étalon, la famille saine, où n'aurait été constaté aucun des nombreux accidents psycho-
(1) Charpentier. De la valeur des hémorrhoides, etc., onv. cité, 287.
(2) Ball et Régis, ouvr. cité, 534 et 535.
(3) Je compte dans ces 24 cas les 16 affections de l'appareil circulatoire, les 4 maladies des reins et de la vessie, et les 4 cas de goutte et de rhumatisme.
neuro-arthritiques. Je doute d'ailleurs qu'elle existe. Tout au moins peut-on admettre que clans certaines familles, ces accidents sont très peu nombreux. Mais à quel chiffre ces derniers rendront-ils morbide le groupe biologique? Personne ne peut répondre à cette question. Pour montrer l'arbitraire avec lequel chacun peut la trancher, il suffit de comparer les chiffres de deux tableaux construits avec beaucoup de soin par MM. Bail et Régis (^).
Maladies observées chez les familles de lOO individus.
Normaux Aliénés
Affections cérébrales et médullaires 63 66
Nervosisme, névroses, suicide, folie 17 92
Affections arthritiques (cardiaques) 28 6
» (anévrysmes) w» 4
» (fiydropisie) 5 6
» (de la vessie et des reins) . 11 4
» (goutte et rhumatisme). . . 12 4
Nombre total des cas observés 1497 1401
Soit une proportion de 9.08 0/0 13.13 0|0
On peut constater que si, dans les familles d'individus considérés normaux par MM. Bail et Régis, il y a cinq fois moins de névroses et de maladies mentales que dans les familles d'aliénés, il y a tout autant d'affections cérébrales et médullaires, plus du double d'accidents morbides que l'on peut plus ou moins légitimement rattacher à l'arthritisme, et qu'au total il y a, dans les deux groupes familiaux, à peu près également (9 et 13 %) d'affections psycho-neuro-arthritiques.
])e tous les faits exposés au cours de cet article, quelques conclusions peuvent être tirées ainsi que je l'ai déjà fait (^), clans une récente revue sur cette question. Dans les familles des aliénés, les psychopathies sont fréquentes et de formes diverses. Rarement, le même accident vésanique s'observe chez les ascendants et les des-
(1) Ball et Régis. Ouvr. cité, 412, 413, 534 et 333.
(2) Ed. Toulouse. L'hérédité dans les maladies mentales. Gaz. des Hôpitaux, 1893, 163.
cendants. Encore lorsque le phénomène a lieu (folie, suicide, idées de persécution), peut-on se demander si la contagion, l'exemple, ne sont pas les véritables facteurs de cette similitude des manifestations de la folie. Ordinairement donc les aliénés appartenant à une même famille ne se ressemblent pas ; et leurs parents ne sont pas toujours des fous. Souvent on rencontre à leur place des névropathes, en nombre peut-être aussi considérable que les aliénés. On n'ignore pas qu'on observe parfois aussi des individus arthritiques ou scrofuleux, des vicieux, des criminels et des esprits anormaux dans des proportions encore indéterminées.
On sait enfin que tous ces individus se retrouvent souvent dans ces associations familiales, et que cette coexistence plus ou moins fréquente a donné l'idée de les réunir dans un même groupe biologique, la famille nécropathique. Pour M. Féré (^), qui a le premier fait cette synthèse pathologique, inspirée par les travaux de Moreau (de Tours), ces états morbides si distincts en apparence se rapprochent en ce qu'ils sont tous des manifestations différentes de la déviation de la nutrition normale et sont les symptômes à des degrés divers de la dégénérescence d'une race.
Comme cet auteur le soutient fort justement, en poursuivant une idée de Morel, on ne peut pas dire qu'il y ait réellement d'hérédité morbide, puisqu'il n'y a qu'exceptionnellement transmission de l'état pathologique. 11 y a plutôt interruption de l'hérédité normale et les rejetons naissent avec des tares diverses qui ne sont point forcément semblables à celles de leurs parents. Ce qui les caractérise, c'est, d'une façon négative, qu'ils ne ressemblent plus à leurs ancêtres ; les qualités de la race ne leur ont pas été léguées; mais ils se ressemblent entre eux par leurs malformations anatomiques et par leurs troubles fonctionnels, et c'est en cela qu'ils forment une famille tout artificielle, le groupe des dégénérés, c'est-à-dire des individus moins capables que la moyenne des gens à s'adapter à leur milieu.
Une incursion rapide dans le domaine de la biologie normale et pathologique nous avait montré que l'hérédité des caractères acquis ou des maladies était chose rare. Des faits rapportés plus haut, il résulte que l'béréditépsychopathique est, au sens exact de ladéfini-
(1) Fi';uÉ. La famille névropathe, 1884, ouv. cité.
tion, chose exceptionnelle. Les vésanies ne se transmettent pas d'ordinaire, ni les maladies nerveuses non plus.
M. Christian (^) a insisté avec raison sur ce fait qu'elles ne passaient pas fatalement des parents aux enfants ; souvent même des rejetons sont frappés et d'autres non. L'hérédité régressive, c'est-àdire faisant retour aux caractères normaux de la race, serait plus fréquente qu'on ne le croit, ainsi que l'a dit M. Charpentier (^).
Mais il n'en reste pas moins que, dans les familles névropathiques, la folie, les névroses, les lésions du myélencéphale paraissent plus, communes que dans les autres. Alors? Faut-il incriminer, avec les partisans de Weismann, les générateurs et surtout les femmes qui nourrissent neuf mois le fœtus? Les cellules générativesdes individus atteints de tares graves ou intoxiqués, les cellules de l'être futur prendraient ainsi, même avant la naissance, de mauvaises habitudes biologiques. Plus tard, elles ne pourraient se développer parfaitement et aboutiraient le plus souvent à des organes imparfaits, à des systèmes nerveux débiles. Les rejetons seraient ainsi frappés de faiblesse congénitale, et plus tard, toutes les maladies, toutes les secousses physiques et morales, pourraient, avec la plus grande facilité, retentir fâcheusement sur ces terrains prédisposés aux névropathies.
Ce qui crée la diversité des troubles morbides, c'est le hasard, les arrêts de développement et aussi l'influence des conditions extérieures du milieu, qui, par l'éducation, par l'instruction, le genre de vie, l'hygiène, l'exemple psychologique, les conditions sociales, donnent la diversité d'aspect de la floraison psychopathique.
(1) Christian. Ann. méd. psych., 1886, IV, 2o8 et suiv.
(2) Charpentier. De l'hérédité pathol. régressive en aliénation ment. Revue générale de Cliniq. et de thérapeuth., 1891, 65.