CHAPITRE P
ARTICLE 1er L'HÉRÉDITÉ EN BIOLOGIE
1. DÉFINITION. — (( L'hérédité biologique, dit M. Sanson (^), dans une définition qui est encore la plus juste de toutes celles données, est la transmission des ascendants aux descendants par voie de génération sexuelle, des propriétés ou qualités naturelles ou acquises ».
Relativement à son mode de transmission, l'hérédité est appelée directe ou immédiate lorsqu'elle s'exerce des générateurs à leurs enfants ; médiate quand elle saute une génération ; unilatérale ou bilatérale, selon qu'elle manifeste l'influence d'un seul ou des deux géniteurs, et dans le premier cas, elle est dite croisée, quand elle va de la mère au fils et du père à la fille. Par abus de langage, on admet encore une hérédité collatérale, qui ferait transmettre de l'oncle au neveu, d'un cousin ou d'un frère à un autre, des qualités qui, en réalité, sont données par un aïeul commun. Par Vatavisme, l'individu tend à ressembler à un de ses ancêtres plus ou moins éloignés.
On dit encore en médecine que l'hérédité est latente durant la période de temps où elle est silencieuse chez un sujet dont, par exemple, les descendants sont déjà frappés ; alors elle est anticipée dans son action sur ces derniers. Elle peut être aussi accumulée, si plusieurs ascendants ont été atteints, progressive si elle tend à aboutir à la dégénérescence d'une race, régressive, si elle tend au contraire à disparaître d'une famille. Enfin elle est liomoctirone. lorsqu'elle se manifeste à la même période de la vie ; c'est même une loi de l'hérédité de manifester son influence à des époques biologiques identiques. Les organes génitaux se développent à la
(1) Sanson. L'hérédité normale et pathologique, 1893, 2.
puberté, de même l'hérédité pathologique peut se montrer à des périodes correspondantes. Relativement à ce qu'elle transmet, on dit que l'hérédité est similaire ou dissemblable, selon que les caractères, notamment les maladies, sont les mêmes ou non que ceux observés chez les ancêtres. Bien qu'il est clair que cette force biologique ne peut transmettre que ce qu'elle a, l'expression n'est pourtant pas tout à fait vicieuse. Si le fonds légué est le même, la forme peut varier, et c'est à elle seule que s'adresse le terme dissemblable.
Dans une autre variété, dite hérédité par imprégnation ou par influence ('), que certains naturalistes disent avoir observée, le premier mâle qui féconderait une femelle laisserait en elle une empreinte telle que les rejetons ultérieurs, nés en dehors de son action, lui ressembleraient. La chose n'est pas inexplicable, comme le faisait remarquer récemment M. Bouchard ("). On peut en effet concevoir que l'embryon né du premier mâle a hérité de lui un taux d'activité nutritive, qui, par les échanges entre son sang et celui de la mère qui le porte, tend à modifier les cellules de "cette dernière et à leur donner le type qui le caractérise. Cette femelle reste ainsi modifiée et, étant plus tard fécondée par un autre mâle, pourra à son tour imposer à l'embryon nouveau les habitudes nutritives du premier fœtus qu'elle a développé. On comprend très bien qu'un mâle chétif détermine de cette manière chez les femelles qu'il féconde des troubles de la nutrition qui vicient la constitution de' ces dernières, lesquelles à leur tour ne sont plus capables d'avoir de beaux et vigoureux produits.
Tous les phénomènes héréditaires peuvent se prêter à quelques considérations générales. Il faut d'abord admettre que seuls doivent être appelés héréditaires les caractères ou altérations pathologiques qui sont transmises de l'ascendant au descendant par l'ovule ou le spermatozoïde. C'est un point très important, car la congénitalité tient, comme on va le voir, autant de place que l'hérédité véritable dans les études entreprises sur ces questions. En second lieu, on doit concevoir l'hérédité comme un mélange de tendances biologi-
(1) F. Regnault. De l'imprégnation ou hérédité par influence. Gaz. des Hôpitaux, 1894, 1017.
(2) BoucHAKD. La nutrition envisagée au point de vue médical, La Semaine médicale, 1895, 104.
ques dérivées de deux individus générateurs et de leurs parents et s'eiïorçant chacune de prévaloir sur le produit. De ce conflit, les influences ancestrales plus anciennes, c'est-à dire l'atavisme, sortent le plus souvent victorieuses et imposent le type de la race. En outre dans la lutte des deux puissances sexuelles, représentant les deux familles, c'est le parent le mieux doué qui triomphe. En cas de partage, il n'y aurait qu'une simple association des caractères et non une fusion intime, si l'on en croit les zoologistes ('). Gela détruirait l'hypothèse de l'innéitéde Lucas (^), d'après laquelle les deux germes, se combinant parfois à la façon des corps chimiques, produiraient un individu ne ressemblant ni à l'un ni à l'autre des générateurs, c'est-à-dire entièrement nouveau.
2. Théories de l'hérédité. — Les théories de l'hérédité sont nombreuses et ont été maintes fois exposées (^). Elles peuvent se grouper sous deux chefs : les unes veulent expliquer l'hérédité par une transmission de mouvement, les autres par une transmission de substance. Au premier groupe appartiennent les opinions de His, Pflûger et Hœckel (''), qui pensent que la ressemblance des descendants est surtout due à ce fait que les molécules ont la même tendance à se grouper chez eux comme elles l'étaient chez leurs ancêtres. C'est Darwin (") qui a répandu la théorie de la pangenèse que l'on retrouve formulée d'une façon plus ou moins semblable dans des auteurs antérieurs à lui. D'après le célèbre naturaliste anglais, chaque organe formerait des genuiiides pouvant les reproduire et allant se placer dans les cellules sexuelles. Issus d'or-
(1) Sanson. (Ouvr. cité, 195), rapporte qu'on a marié des juments à garrot bas à des étalons à garrot haut et qu'on n'a pas obtenu des produits moyens.
(2) Lucas, Traité philosoph. et pliysiol. de l'héricUté naturelle, 1847, I, 97 et suiv.; c'est en se basant sur cette hypothèse de Lucas que M. Zola a conçu son docteur Pascal.
(3) Dejerine. De l'hérédité dans les maladiei, du système nerveux, 1886, 3 et suiv. — Féré. La famille névropathique, 1894,4 et suiv. — Sanson, Ouvr. cité. 18 et suiv. — ViALETTON. Des princip. théories de l'héréd. Àrch. d' Anthropol. crimin. 1893, 635.
(4) HoECKEL. Histoire de la création des êtres organisés, traduit par Létourneau, 1874. 178 et suiv.
(5) Charles Darwin. De la variation des animaux et des plantes, etc., Il, 398.
ganesqui se modifient durant la vie, ils peuvent donc transmettre aux descendants les caractères acquis par l'individu.
Weismann (') a émis une hypothèse très originale et qui a eu un grand retentissement. Il admet que l'hérédité s'opère par la transmission d'éléments très petits, les déterminants, qui eux-mêmes contiendraient des biophores, unités vitales. Chaque biophore aurait une des propriétés qui caractérisent une variété de cellule. Un groupe de ces petits corps formerait un déterminant qui donnerait à la cellule son type spécial. La lutte pour la vie assurerait le triomphe aux déterminants les plus forts. Ainsi dans l'embryon procréé par un brun et une blonde, les déterminants bruns et blonds luttent, et les uns ou les autres sont victorieux, mais il n'y a pas fusion entre eux. La variété des types serait donc provoquée par le mélange des déterminants fournis par chaque générateur. L'atavisme s'expliquerait par ce fait que des déterminants, n'ayant pu se développer durant plusieurs générations, quoique régulièrement transmis, arriveraient tout à coup à imposer leur forme cellulaire à un nouvel être. Si ces éléments héréditaires, sans avoir pu s'extérioriser tout en existant chez des ancêtres, se manifestent chez un oncle et un neveu ou chez deux frères, on aura ce qu'on a appelé l'hérédité collatérale.
Veismann fait encore remarquer que la substance vivante considérée dans son état le plus simple est immortelle. Ainsi, chez les êtres unicellulaires, les amibes, la propagation se fait par scissiparité; dans la division, les deux portions sont également vieilles et aussi vieilles que l'espèce. Chez les animaux se reproduisant par voie sexuelle, l'homme par exemple, l'ascendant meurt après avoir procréé des rejetons. Mais le plasma germinatif est représenté là aussi par le noyau de la cellule qui continue de vivre et se dédouble comme celle des amibes. Une moitié formera l'embryon par ses subdivisions successives et l'autre se subdivisera aussi de telle sorte qu'un lot de plasma germinatif passera dans toutes les cellules formées et jusque dans chaque cellule sexuelle. Ce qui fait que chacun de ces corps élémentaires, et par suite les embryons qui en naissent ultérieurement, possèdent un plasma con-
(1) Weissmann. Essai sur l'hérédité et la sélection natiorelle, traduit par H. de Vasigny, 1892.
temporaiû de l'individu qui les porte et qui n'est pas son produit. Le rejeton ne peut donc pas hériter de ses parents. Aussi Weismann explique l'apparente hérédité des caractères acquis par l'in' dividu par ce fait que le milieu extérieur (infection, intoxication, climat, etc.), influe sur la nutrition des germes portés par les ascendants.
Cette dernière théorie nie donc l'hérédité des caractères acquis, et par conséquet des maladies, ce qui est un dogme médical. Il est donc nécessaire de discuter cette question résolue de part et d'autre d'une façon si opposée.
3. HÉRÉDITÉ DES CARACTÈRES ACQUIS. — Oii Sait quc Darwiu (^) a montré que l'hérédité a surtout pour action de transmettre les caractères du plus apte dans la lutte pour la vie et de les maintenir tant qu'ils sont utiles à l'espèce. Elle fixerait aussi les modifications organiques avantageuses déterminées par une action répétée et longuement continuée du milieu. Mais les caractères acquis par l'individu, de par le seul fait de l'usage qui développe les organes, se transmettraient rarement. Bien que Darwiu donne parfois une certaine importance à cette dernière fonction de l'hérédité, celle-ci a été surtout admise par Laraarck (^) dont les idées ont été récemment encore défendues par Spencer (^).
Dans ces derniers temps, l'opinion Lamarckienne, ainsi qu'on l'appelle, a été vigoureusement attaquée par Weismann (') et Wallace (") qui se sont attachés à montrer qu'elle ne reposait sur aucune preuve certaine. W. P, Bail (") a résumé dans son petit livre, traduit il y a quelque temps en français, les principales objections que l'on peut adresser à cette hypothèse. Les mutilations, dit-il
(1) Darwin. De l'origine des espèces.
\2) Lamarck. Philosophie zoologique.
(3) Spe.ncer. Principes de Biologie, The inadequacy of natural sélection, anal, in Revue Philosop., 1894, XXXVII, 102.
(4) Weismann. Essai sur l'hérédité, trad. H. de Varigny, 1892.
(5) Wallace. Le Darwinisme, trad. H. de Varigny (Bibliothèque évolutionniste).
(6) W. P. Ball. Les effets de l'usage et de la désuétude sont-ils héréditaires ? Trad. H. de Varigny, 1891. (Bibliolh. évolutionniste).
ne sont presque jamais héréditaires. Ainsi depuis plusieurs siècles, les Juifs sont forcés d'opérer la circoncision (') chez les nouveauxnés. La perforation du lobule de l'oreille est toujours nécessaire chez les filles, ainsi que la déchirure de l'hymen des vierges. On a écourté durant de nombreuses générations la queue des chevaux et les oreilles des bouledogues sans qu'elles deviennent congénitalement moins longues. Par contre, les individus accidentellement mutilés, les amputés par exemple, transmettent à leurs enfants le membre qu'ils ont perdu. 11 faut rapprocher de ces faits les tentatives infructueuses pour créer des variétés d'animaux présentant l'absence congénitale d'un organe. On a accouplé ensemble des bovidés nés sans cornes, mais leurs produits venaient au jour avec l'appendice qui manquait à leurs parents (Sanson).
On n'observe pas d'habitude chez les descendants les stigmates professionnels ni les hautes qualités intellectuelles des ancêtres.
La plupart des cas où des caractères acquis ont été transmis et des caractères tombés en désuétude perdus sont justiciables de l'hypothèse de la sélection naturelle. Par exemple, si les crustacés des cavernes ont perdu leurs yeux et conservé leurs pédoncules, les uns et les autres non exercés, c'est que la sélection a supprimé l'œil exposé à des blessures — et en cela il y a eu profit pour l'espèce — mais a conservé les pédoncules, seulement inutiles, et malgré la désuétude prolongée. L'augmentation du pis des vaches et des chèvres, l'élargissement de la poitrine des montagnards, la plus grande fécondité des animaux domestiques tiennent peut-être à ce que la sélection naturelle tend à « agrandir des organes qui sont de plus en plus exercés, et d'économiser sur ceux qui sont le moins demandés ». La difficulté de l'explication de tous ces faits tient à ce que « les effets de la sélection naturelle sont communément traduisibles comme effets de l'usage et de la désuétude, tout comme l'adaptation dans la nature est traduisible dans la langue téléologique (-). Mais quand les processus sont opposés, la sélection appa-
(1) D'après Leidesdorff et HœcKEL, le prépuce serait parfois incomplètement développé ou absent dans les races sémites. (Hallopeau. Pat/ioL géiiér., 1887, p. 15). Mais cette anomalie se l'encontre aussi quelquefois chez des nouveaux-nés appartenant à d'autres races, sans qu'on puisse invoquer l'hérédité d'une mutilation.
(2) W. P. Ball. Ouvr. cité, 77.
raît comme toute puissante. Sans elle, l'homme s'assiérait sur des callosités et aurait des sabots pour marcher, le cœur toujours en mouvement acquerrait des dimensions incommodes, et les dents molaires, s'hypertrophiant par suite d'un travail plus fréquent, empêcheraient les incisives de se rejoindre (^).
On vient de voir que certains faits de transmission apparente de caractères acquis peuvent être expliqués par l'influence de la sélection naturelle. D'autres faits pourraient s'interpréter autrement, par l'action des mêmes causes qui modifieraient l'individu et ses rejetons avant la naissance (Weismann), avant même la fécondation. Car il est évident que la prospérité des germes dépend de celle de l'organisme où ils vivent. Si l'individu est mal nourri, ses cellules germinatives en souffriront et les rejetons seront débiles, quelle que soit la cause morbide qui a agi chez les parents (syphilis, tuberculose). Il n'y a pas là hérédité au sens de transmission, par voie génératrice, d'un caractère défini de l'ascendant au descendant.
D'autres cas peuvent se comprendre autrement. L'hérédité de hautes qualités intellectuelles artistiques ou littéraires (Ribot) (-), est souvent explicable par la culture spécialisée que reçoivent les enfants dans des familles de peintres, de musiciens et de savants. L'éducation ne doit certainement pas avoir été étrangère au développement des facultés artistiques des Titien, des Ténieer, des Bach et des Mozart, ou des aptitudes scientifiques des Bernouilli et des Jussieu. L'habileté professionnelle est souvent le résultat d'une éducation précoce. La myopie pseudo-héréditaire des horlogers (") [n'est-elle pas causée chez les pères elles fils parles mêmes fatigues et peut être par une sélection à rebours qui éloigne de ce métier les presbytes?
Enfin la contagion de l'exemple peut expliquer le développement des mauvaises mœurs; et là encore il s'agit d'éducation à rebours.
L'hérédité d'exercice s'observe donc rarement à l'état isolé. Presque toujours d'autres facteurs mêlent leurs actions à la sienne, embrouillant ainsi le problème. Toutefois est-on en droit de nier
(1) W. P. Rall. Ouvr. cité, 109 et 110.
(2) Ribot. L'hérédité psychologique, 1873. i3) Darwin. Descend, de l'homme, 31.
complètement son influence prouvée par des faits authentiques où des malformations se sont montrées héréditaires {') et de l'opposer aussi nettement que le font certains naturalistes à la sélection naturelle? Mais comment agit en somme cette dernière, sinon par l'hérédité qui fixe des caractères nouveaux, c'est-à-dire acquis nécessairement par l'usage et la désuétude, les deux seuls modes de transformation des organismes. Que la sélection naturelle ait une sorte de choix dans la conservation de ces caractères que l'exercice et le repos tendent à chaque instant à créer, et cela dan^ le but final de l'utilité de l'espèce, c'est possible, encore que ce pouvoir soit une hypothèse plutôt métaphysique.
Mais en pratique, les deux processus se confondent le plus souvent pour fixer les modifications que le milieu extérieur tend incessamment à imposer aux organismes. Aussi est-il raisonnable dédire que la sélection naturelle s'opère par l'hérédité de l'exercice ou de la désuétude prolongée. Darwin n'a-t-il pas dit que l'habitude, c'est-à-dire l'exercice « implique presque que l'on en retire quelque avantage, soit grand, soit petit (-) », utile à l'espèce?
On peut donc se représenter les caractères acquis comme tendant à se transmettre chez les descendants. Mais comme d'autre part l'influence d'une très vieille hérédité est la plus forte, le plus souvent les modifications nouvelles sont impuissantes à passer dans l'embryon qui est, au total, la copie plus de l'espèce que de ses parents. C'est pour cela que les caractères récemment acquis sont si rarement héréditaires et le plus souvent ne persistent que durant deux ou trois générations, comme cela se voit dans les familles présentant des facultés intellectuelles supérieures, celles-là revenant
(li Sanson (Ouvr. cité, 46 et suiv.), dit avoir observé des cas de lapins nés sans oreilles et transmettant à leurs rejetons cette difformité. Il n'est pas niable dau- Ire part que les enfants, chez l'homme, ressemblent d'habitude à leurs parents. Mais ce n'est point là, dira-t-on, l'hérédité d'un caractère acquis, car les traits du visage qu'un père lègue à son fils, lui-même les a reçus de ses ascendants. Et il s'agit en somme de caractères communs à une race, et nullement acquis par un individu. Or les types de familles se transforment avec le temps; les descendants des paysans vivant à la ville, s'affinent et ont des enfants où se poursuit la même évolution anatomique. C'est que le milieu a modifié ces individus et que l'hérédité a fixés ces caractères nouvellement obtenus.
(2) W. P. Ball Ouvr. cité, 70.
au type moyen ou disparaissant. Mais c'est pour cela aussi que certains caractères, imposés durant plusieurs générations, par les mêmes causes extérieures, finissent quelquefois par devenir héréditaires. C'est qu'alors la persistance des facteurs étiolog'ique§ a peu à peu modifié la race et créé en quelque sorte des variétés nouvelles.
4. L'hérédité en pathologie. — Ces quelques considérations pourraient s'appliquer assez justement à ce qu'on observe en médecine. Tout d'abord il faut réserver les cas où les mêmes causes, par exemple des conditions hygiéniques défectueuses, un mauvais genre de vie, des habitudes alcooliques, provoquent des troubles morbides analogues chez les ascendants et aussi chez les descendants qui sont frappés de bonne heure. Des enfants d'ivrognes, élevés à l'alcool, sont évidemment surtout des individus directement intoxiqués.
Il faut encore distinguer d'autres faits où l'hérédité n'est pas nettement en cause. Ainsi, lorsqu'une mère variolique met au monde un enfant couvert de pustules, il est évident qu'il y a contagion congénitale, mais pas transmission héréditaire. Il en est de même pour tous les cas d'hérédo-infections (') maternelles, causées par les fièvres éruptives, la fièvre typhoïde, l'érysipèle, la syphilis, la pneumonie, la tuberculose et peut-être le rhumatisme articulaire aigu, communiqués, durant la gestation, de la mère au fœtus, qui naît avec des lésions caractéristiques de l'affection contagieuse. 11 n'y a pas alors, répétons-le, transmission héréditaire.
Mais la maladie est léguée par le père, par exemple dans l'hérédo-syphilisoul'hérédo-tuberculose paternelle où la mère reste indemne ; la question devient plus complexe. Or, ces faits sont rares et sont même niés. Car comment affirmer que la mère n'a pas été contagionnée par le père et n'a pas à son tour infecté son enfant? Pour la vérole la chose est vraisemblable. On a dit que la mère avait gagné la syphilis et avaitp ar exemple une lésion silencieuse, localisée à l'utérus. Ce qui est certain, c'est que son sang est modifié, puisque tous les syphiligraphes sont d'accord pour penser qu'elle
(1)Charri\. Pathol. génér. infect., in Charcot et Bouchard, Traité de médecine. I, 38 et suiv.
peut allaiter son enfant sans courir le risque d'attraper la vérole. Dans la tuberculose, la probabilité pour une infection de la mère est tout aussi grande. Mais admettons ces faits d'hérédo-infection uniquement paternelle. Dans ces cas, le trouble morbide semblerait bien communiqué du père à son produit par l'intermédiaire des cellules géiiératives. Encore les partisans de la théorie de Weismann soutiennent-ils qu'il ne s'agit probablement là que de contagion directe de l'ascendant à ses germes, puisque le sperme de tuberculeux ayant des testicules apparemment sains peut contenir des bacilles spécifiques (Landouzy et Martin ') ; Baumgarten en aurait même trouvé dans un ovule fécondé par du sperme provenant d'un lapin phtbisique (-). On sait aussi que les matières chimiques, le plomb (Legrand ^) par exemple, peuvent, ainsi que les virus et les toxines, passer chez les enfants des saturnins. En résumé, les hérédo-infections et les bérédo-intoxications sont surtout des infections et des intoxications congénitales, et c'est à tort qu'on leur donne l'étiquette d'héréditaires.
Mais quand le rejeton d'un tuberculeux naît avec la seule prédisposition morbide, ce n'est probablement que le résultat de la mauvaise nutrition, par un organisme profondément débilité, du germe qui ne peut alors produire qu'un être faible, d'une résistance vitale précaire et par conséquent propice à l'évolution d'une tuberculose ? Cette explication s'applique aussi à certains cas où l'hérédité dissemblable, manifestée par des désordres nutritifs, des arrêts de développement ou une faiblesse systématique congénitale, est causée par une intoxication chronique, alcoolique, saturnine ou autre, par l'évolution d'une maladie grave et longue, par unediathèse, par la misère ou l'inanition, qui toutes amènent un affaiblissement considérable de l'organisme de l'ascendant et secondairement celui de ses germes, l'un et l'autre à peu près contemporains. Dans tous ces cas (vérole, tuberculose, maladie chronique), le rejeton ne présente pas de stigmates propres à la cause béréditaire qui doit agir sur la
(1) Cependant on sait que le sperme des sujets syphilitiques a été inoculé sans résultat chez des individus sains. Mireur. Recherches sur la non inoculabilité spécifique du sperme Ànn. de dermaiol. et de i^i/philograpliie, 1877, 423.
(2) CiiARRiN. Ouvr. cité. 47.
{'.]) GiiARHix. rtuvr. cité, 53,
nutrition des cellules géiiératives sans leur imprimer de vice bien spécifique et rappelant le facteur étiologique. Les rejetons d'Un tuberculeux, d'un syphilitique ou d'un alcoolique chronique, qui n'héritent que du terrain, selon l'expression classique, sont Chétifs et présentent des altérations variées de leurs tissus et de leurs fonctions. Mais on reconnaît difficilement en elles la marque irréfutable de la tuberculose, de la syphilis ou de l'alcool. Les signes par lesquels on a voulu par exemple caractériser la vérole héréditaire sont au plus haut point para-syphilitiques, car ils n'ont rien d'absolument spécifique et peuvent se rencontrer ailleurs. Si, d'autre part, les enfants de tuberculeux deviennent souvent tuberculeux à leur tour, il ne faut pas oublier que la bacillose est une maladie des plus fréquentes. Étant l'aboutissant de toutes les dystrophies, il est naturel qu'elle atteigne très fréquemment des enfants nés de sujets tuberculeux, comme elle frappe dans des proportions non encore relevées (Legrain) (') les descendants des vieux alcooliques.
Enfin, il reste les faits où les descendants semblent tenir de leurs parents des aptitudes morbides spéciales, telles que les états diathésiques, qui sont des manières de vivre et de réagir aux causes pathogènes, de véritables tempéraments morbides. « La diathèse, dit Bouchard (-), est un trouble permanent des mutations nutritives qui prépare, provoque et entretient des maladies différentes comme formes symptomatiques, comme siège anatomique, comme processus pathologiques ». Cette habitude morbide de la nutrition, donnée peut-être par les échanges entre le germe et l'organisme générateur, est devenue chez le descendant sa manière biologique de vivre. On a comparé ces faits à la variation spontanée observée chez les animaux et dans diverses races anthropologiques ; grâce à une lente préparation, il se serait créé une sorte de famille biologique nouvelle dont chaque membre pouvait transmettre les caractères acquis. Mais cette comparaison est abusive. Ges familles pathologiques ne peuvent constituer une race viable. Leur destinée est, si un sang nouveau ne les ramène pas au type moyen, la stérilité
(1) Legrain. Dégénérescence sociale et alcoolisme, 1895.
(2) Bouchard. Malad. par ralentiss. de la nutrition, 188o, S"- édit., 377.
et l'extinction. Quoi qu'il en soit, les diathèses ne sont pas héréditaires au sens de la transmission d'un caractère morbide de l'ascendant au descendant. L'accident pathologique se lègue rarement en nature. Le rejetons des goutteux ne sont pas plus souvent podagreux que graveleux, migraineux ou obèses. Ils sont seulement atteints plus souvent que d'autres d'un vice dystrophique vague, informulé. De même le cancer, qui se développe, par contagion ou par un autre procédé, sur des terrains arthritiques, n'est pas aussi héréditaire qu'on le croit. Et dans les mémoires (^), où les observations de cette maladie sont nombreuses, les cas où le cancer apparaît sur plusieurs membres d'une famille sont encore assez rares. En résumé, ce qui se passe dans la pathologie générale ne diffère pas de ce qu'on observe dans la biologie normale. Les caractères récemment acquis ne se lèguent pas d'ordinaire, par exemple les mutilations et la plupart des maladies aiguës qui passent sans laisser de trace chez les ascendants. Même les malformations congénitales qui, cependant, se transmettent quelquefois, ne sont pas habituellement héréditaires (^), et les sourds-muets par exemple qui se marient entre eux ont le plus souvent des enfants qui parlent et entendent. Parfois l'hérédité n'est qu'apparente dans certains faits où il s'agit d'une infection directe ou d'une modification vaccinale ; d'autres fois, et c'est peut-être le cas le plus fréquent, le germe est débilité secondairement et paraît conserver la forme d'une nutrition déviée du type normal. Mais même encore ce qui est le plus souvend hérité, ce n'est point la lésion extérieure, l'attaque de goutte, le diabète, la gravelle, le cancer, mais une certaine mauvaise habitude des échanges nutritifs, une certaine faiblesse de développement qui engendrent, sous l'influence de causes variées, des maladies d'aspect différent. C'est l'hérédité dissemblable qui transmet une dystrophie générale non systématisée à laquelle les accidents de la vie biologique trouveront une localisation précise. Si l'on tient compte que le champ de ces maladies qui peuvent se rencontrer dans les mêmes familles est immense, puisque, outre les maladies proprement appelées arthritiques par Bouchard, pourtant déjànombreuses,
(1) Iscii-Wall. Arthvitisme et Cancer, Th. Paris, 1891.
(2) Là encore l'iiérédité dissemblable serait tout aussi fréquente que rhérédité similaire. Fkrk. La famille névropalhiqxie, 1894, 213.
on rencontre aussi la scrofule, le cancer, les varices, les anévrysmes, l'apoplexie, les névroses et les psychoses, et que d'autre part les maladies infectieuses, la syphilis, la tuberculose se manifestent le plus souvent chez les rejetons par des accidents morbides qui n'ont rien de bien spécifique et peuvent trouver encore place dans ce groupe général, il faut admettre avec M. Crocq (^) que la plupart des maladies chroniques constituent une seule diathèse, caractérisée par une altération du système nerveux, qui amène à sa suite des troubles intellectuels ou nutritifs.
Mais alors, on ne voit plus bien le rôle de l'hérédité dans cette succession d'accidents morbides si dissemblables. On ne peut même pas dire que l'individu hérite d'un vice spécial de la nutrition, pouvant se manifester par diverses maladies proches parentes, car le lien qui unit ces troubles pathologiques si divers n'est plus assez étroit pour permettre leur réunion dans un seul processus. Il paraît assez logique d'admettre quetoutesles dystrophies générales retentissent sur les cellules génératives et par conséquent sur la vitalité ultérieure du descendant qui, naissant avec une nutrition défectueuse, se trouve prédisposé à la plupart des maladies et surtout aux accidents neuropathologiques. Ce qui semble évident aussi, c'est que ces sujets sont tous dégénérés à des degrés divers, et ne peuvent constituer une famille nouvelle, adaptable aux conditions extérieures. Ce qui les distingue de leurs ancêtres, c'est non pas la présence de caractères nouveaux stables, mais l'absence des caractères biologiques normaux. L'atavisme a été vaincu chez eux par des processus pathologiques; il n'y a pas là en somme d'hérédité morbide, mais plutôt dissolution, interruption de l'hérédité normale, ainsi que l'a bien exposé M. Féré ('). En résumé, l'hérédité réelle, c'est-à-dire la transmission de certains caractères morbides des ascendants aux descendants par la voie générative, est exceptionnelle en pathologie. Les maladies aiguës, les mutilations, les accidents pathologiques fortuits ne se lèguent en général pas. Les cas les plus nombreux d'hérédité apparente appartiennent à l'influence directe des principes morbides sur le fœtus ou sur les
(1) Crocq Fils. Hérédité morbide. Revue de médecine, 1893, 673.
(2) Féré. La famille névropathique, 1894, 236 et suiv.
eellules génératives d'où il va procéder. Quaot à Fliérédité diatliésiqiie, elle s'étend sur un champ morbide tellement vaste, que pour expliquer les faits, on ne peut pas dire que le rejeton reçoive des tendances nutritives spéciales et semblables à celles de ses générateurs. Mais on doit plutôt comprendre que l'individu n'a pu hériter des tendances biologiques normales, perverties par l'action d'une mauvaise nutrition dans sa période pré-fœtale. Et si l'on veut ne pas faire d'hypothèse, on peut dire simplement que l'hérédité pathologique est plus apparente que réelLe. Les rejetons des sujets atteints de maladies graves ou chroniques sont des dégénérés dans la plus large acception du mot, c'est-à-dire des individus surtout différents de leurs parents et plus ou moins inadaptables à la vie. Mais c'est là l'interprétation des faits, qui eux demeurent. Car il n'en reste pas moins que les descendants d'individus atteints dé certaines maladies graves ont souvent des affections analogues. Et nous allons voir que la chose est fréquente dans la pathologie mentale.