‹ Les causes de la folie, prophylaxie et assistanceChapitre 18 sur 62 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

1. Civilisation. — Elle a été souvent accusée de produire un plus grand nombre de fous. Dans cette cause complexe, on comprend les influences les plus diverses : les excès de travail rendus nécessaires par la lutte pour la vie de plus en plus âpre, les excès de plaisirs provoqués par des labeurs plus opiniâtres et aussi en rapport avec une mentalité plus élevée et des conditions économiques meilleures, et les abus d'alcool, de tabac, de coït. Toutes ces causes n'ont pas la même intensité, mais toutes agissent de la même manière, et leur résultat commun est le surmenage physique et mental, c'est-à-dire l'épuisement nerveux qui facilite l'apparition des maladies et notamment des psychopatliies.

Comparez, par exemple, la vie d'un euiployé d'un grand magasin de Paris avec celle du petit boutiquier, type qui tend à disparaître. Si la journée de travail n'a pas été allongée, combien elle est par contre plus remplie ! Toujours debout, vivant dans une atmosphère chaude et bruyante, l'esprit sans cesse tendu par les demandes des acheteurs dont le flot se renouvelle constamment, l'employé arrive au soir dans un état de fatigue, que la nuit peut difficilement réparer.

Le petit boutiquier vit, au contraire, dans une longue paix, à peine troublée par quelques clients, qui n'empêchent pas les longues stations sur les portes, où l'on respire à son aise e^ où des commérages facilitent un exercice de l'esprit peu fatigant et très hygiénique.

Comme l'employé des grands magasins, l'ouvrier des usines a souffert de la civilisation. Au lieu d'un travail, le plus souvent exécuté à sa maison, et employant davantage son habileté et par

conséquent plus distrayant, il vit aujourd'hui dans de grands ateliers, dans des manufactures, des usines, où l'air est plus vicié, où le labeur, plus simple, exerce de moins en moins son intelligence et répuise davantage par sa monotonie. De nouveaux métiers se sont créés, celui de télégraphiste, de gazier, tous ceux enfin qui n'existent que par suite des découvertes de ce siècle et de leurs applications industrielles.

Les classes libérales n'ont pas été plus épargnées. Et si l'ouvrier et l'employé travaillent davantage, l'ingénieur, le médecin, l'avocat le négociant, le journaliste, se surmènent dans une proportion plus grande encore. D'abord, les études générales et spéciales deviennent de plus en plus étendues.

Un élève, faisant des humanités au commencement du siècle, n'apprenait guère qu'une chose, le latin ('), qu'il savait d'ailleurs parfaitement. Aujourd'hui, les programmes, quoique récemment allégés, contiennent une foule de connaissances absolument inconnues sous la Restauration. Les progrès de la science ont leur retentissement forcé dans les écoles, et tout appareil nouveau est une leçon de plus pour les élèves. En médecine, voyez le chemin parcouru dans se siècle : les sciences nouvelles, la microbiologie, la micrographie, la chimie biologique, la médecine expérimentale» créées en si peu de temps! Quelle production de mémoires, de travaux, qui, après la sélection du temps, constituent de nouveaux chapitres pour les ouvrages classiques !

Et, qu'est-ce que ce travail scolaire, à côté du labeur que doivent fournir les praticiens qui veulent connaître convenablement la section de la science où ils se sont spécialisés! On peut citer comme exemple la médecine mentale, qui, travaillée par un petit groupe de médecins, a fait des progrès insensibles. Et cependant, quelle différence entre hier et aujourd'hui! Esquirol écrivait le résultat de son expérience sans grand souci de celles des autres, qui se résumaient presque dans Pinel, c'est-à-dire dans quelques centaines de pages.

Mais les femmes elles-mêmes participent à ce surmenage collectif, car, les places, qui leur sont données, sont de jour en jour plus

(1) Jules Simon. Nouveaux mémoires des autres. La Lecture 1891, XVII, 405.

nombreuses. Enfin, en dehors même de toutes conditions professionnelles ou autres, tout le monde se fatigue davantage.

Chacun lit ses journaux, et par eux s'intéresse à cette foule de choses qu'on appelle la politique et l'actualité, voyage davantage, appartient à un ou plusieurs cercles, associations ou sociétés. Et toutes ces occupations sont des labeurs nouveaux imposés à l'esprit.

Mais la civilisation apporte aussi des allégements à ces peines et des remèdes à ces maux. Si le surmenage est devenu plus grand, les conditions matérielles de la vie sont meilleures et permettent de lutter contre lui. L'ouvrier se fatigue davantage, mais il mange mieux, et son habitation est plus saine, à peine plus saine, si l'on veut ; enfin il se vêt mieux. Bien des fatigues sont évitées à tout le monde par la poste, le télégraphe, le téléphone, les chemins de fer.

Le progrès n'a pas lieu seulement dans la sphère physique, mais il pénètre aussi dans la sphère morale. Des idées plus justes imposent peu à peu et imposeront davantage encore une plus égale répartition des fatigues et du bien-être sociaux. Lorsque l'ouvrier travaillera moins, il pourra s'instruire davantage et sera plus sobre. Alors aussi, le riche oisif travaillera nécessairement et sera ainsi réfréné dans ses excès d'un autre genre. Les deux classes les plus éloignées seront ainsi assainies. Quant à la classe bourgeoise, c'est elle qui bénéficie déjà de toutes les conquêtes scientifiques, qui tournent toujours à des avantages hygiéniques, et c'est elle aussi qui se porte le mieux.

Si l'excès de civilisation cause la folie, il faut que le nombre d'aliénés croisse avec le progrès et soit plus grand dans les populations urbaines et dans les pays les plus policés. Mais les chiffres sont, en cette matière, d'une interprétation difficile. Car avec la civilisation s'étend l'assistance publique, et celle-ci met en lumière, en les dénombrant, beaucoup de malades qui, non secourus, ne figureraient pas dans les statistiques.

On est aussi de moins en moins difficile sur le choix des sujets, et les asiles sont encombrés par des infirmes, des vieillards, des idiots, des déments, des épileptiques, et aussi par des alcooliques et des vicieux, qui sont, à des titres divers, dignes de la sollicitude des pouvoirs publics, mais ne sont pas tout à fait les aliénés pour

lesquels on a construit les établissements publics destinés au traitement de la folie.

Cet encombrement des asiles par des éléments étrangers, a pour conséquence de faire croire à un accroissement dans le chiffre réel des cas d'aliénation et aussi à diminuer le nombre proportionnel des guérisons, qui est aujourd'hui inférieur à celui que les médecins aliénistes obtenaient il y a 30 ans (').

Les chiffres suivants (^) vont nous donner une idée de l'augmentation des cas d'aliénation mentale recensés dans les asiles et au dehors.

Années.

Mais cette progression est rendue plus évidente, si l'on considère par dix ans l'augmentation du chiffre des aliénés internés.

Population.

Aliénés

libres

et internés.

Proportion

pour

Page 1