habitants
Habitants
pour 1 aliéné.
Années.
Aliénés.
Excédent.
En un demi-siècle donc, le nombre des aliénés internés a presque quintuplé, et la proportion de ceux-là la population générale a triplé. Et cependant, Lunier ne croyait pas à une augmentation
(1) Lunier, Du mouvem. de l'alién. ment, en France de 1835 à 1882. A7in. méd. psych. 1884, XII. 207.
(2) Lunier, Du mouvem. de l'alién. ment, en France de 1835 à 1882. Ànn. méd. psych. 1884, XII. 193.
réelle des cas de folie, augmentation qu'il rapportait surtout à l'extension de l'Assistance. Et il pouvait remarquer que l'accroissement par rapport au chiiïre des admissions, qui était, il y a quarante ans, de 12.5 p. 100 par an, n'était plus en 1882 que de 1.70 p. 100. Il tendait donc à progresser seulement avec la population.
Les statistiques de M. Planés (') donnent pour Paris une augmentation notable dans le chiffre des aliénés qui ont passé par l'infirmerie spéciale du Dépôt, de l'année 1872 à 1885. Il y avait eu 3,084 aliénés en 1872 et 4,186 en 1885, d'où une augmentation de 1,102 malades en 12 ans. Mais il faut tenir compte de l'augmentation corrélative de la population. M. Garnier (') accuse l'alcoolisme et la paralysie générale de causer cet accroissement de l'aliénation mentale.
A l'étranger, la progression du nombre des aliénés recencés est générale (^).
Ce qui est certain, c'est qu'il y a un encombrement des asiles, ainsi que le fait remarquer M. Napias (*), dans son excellent travail. Cet auteur l'attribue à l'alcoolisme, à l'introduction croissante dans les asiles d'idiots, d'imbéciles, de crétins et d'épileptiques, qui jadis n'étaient pas internés, de déments séniles, dont les hospices se débarrassent, et enfin aux facilités plus grandes de la séquestration ainsi qu'à la diminution des préventions des familles contre les établissements publics d'aliénés.
On a dit qu'il y avait plus de fous dans les villes que dans les campagnes. Guislain {') a observé qu'en 1852, il y avait en Belgique 1 aliéné sur 476 habitants des villes et 1 sur 1.368 ruraux. Renaudin (*) avait aussi relevé un fait analogue pour le département de la Meurthe et la ville de Nancy.
Les milieux ruraux seraient pauvres, surtout en paralytiques
(1) Planés. Quelques considérations sur la folie à Paris, Th. 1886.
(2) Garnier. La folie à Paris, 1890, 55.
(3) CoNSTANS, LuNiER et DuMESNiL. Rapport à M. le' Ministre de l'Intérieur sur le service des aliénés en 1874, Paris, 1878, 448 et 449.
(4) Napias. Sur les conditions d'hygiène des asiles d'aliénés. Revue d'hygiène et de police sanitaire, 1893, 227 et 552.
(5) Guislain. Leçons orales, ouv. cité, I, 382.
(6) Renauhin. Notice administrative et médicale sur Maréville.
généraux. L'asile de Saint-Alban ('), qui est placée au milieu de la population agricole de la Lozère, n'a reçu en dix ans que 10 paralytiques, répartis sur un cliifïre moyen de 200 malades par an. Récemment, MM. Giraud et Malfilâtre (^) ont relevé que dans la période décennale 1881-1890, les grands centres, chefs-lieux d'arrondissement de la Seine-Inférieure, fournissaient proportionnellement plus d'aliénés domiciliés dans ces agglomérations urbaines. Toutefois, ces mêmes auteurs avaient remarqué aussi que, dans l'arrondissement d'Yvetot, région essentiellement agricole, naissait une proportion plus grande d'aliénés que dans les autres points du territoire. M. Cullerre (^), qui a observé de véritables foyers de dégénérescence dans des milieux ruraux de la Vendée, attribue la déchéance de certaines familles au champ limité des mariages, dont la conséquence est de propager les tares dues à des causes diverses.
D'autre part, Bail croyait établi que, dans les villes, les classes pauvres et ignorantes étaient plus frappées que les riches, et aussi qu'en Angleterre c'étaient les ruraux, gens très misérables, qui fournissaient le plus d'aliénés. Il semble donc que les causes de l'augmentation des cas de folie dans les villes sont complexes, et que la misère aussi est une étiologie sociale de l'aliénation. On admet encore que les grandes villes, les capitales surtout, attirent les déséquilibrés, les gens les plus aptes à devenir fous.
Les aliénés sont-ils moins nombreux dans les pays moins civilisés. Cela a été souvent soutenu, mais sans preuves sérieuses. Ainsi Bail (*) a relevé la proportion des aliénés pour différents pays et a trouvé qu'il y avait
1 aliéné par 294 habitants en Norwège- 1 — 360 — Danemarck,
(1) Camuset. Ann. méd. psych. 1886, IV, 187.
(2) Giraud et Malfilâtre, Topographie de l'aliénation mentale dans le département de la Seine-Inférieure. Congrès annuel de méd. ment. Session de Blois, C. R. 1893, 375, 376 et 377.
(3) Cullerre. Des dégénérescences psycho-cérébrales dans les milieux ruraux. Ann. méd. psycho. 1884, XII, 363.
(4) Ball. leçons, ouv. cité. 373.
aliéné par 363
habitants
en Angleterre,
Saxe.
France.
Prusse.
États-Unis.
Bavière.
Suède.
Autriche.
Onne s'explique pas, ainsi que le fait remarquer Bail, comment, si l'augmentation du chiffre des aliénés allait réellement avec le progrès social, deux milieux juxtaposés et de même civilisation, comme la Suède et la Norvi^ège, seraient aussi éloignés dans ce tableau.
Dans les pays peu civilisés, comme ceux de l'Orient ou l'Afrique, l'assistance publique est nulle ou à peu près . Il est naturel que les aliénés, disséminés sur tout un territoire, paraissent moins nombreux. L'absence de toute statistique exacte empêche de tirer aucune conclusion. On n'a guère que des observations de voyageurs plus ou moins compétents.
Esquirol (^) rapporte, d'après de Humboldt, qu'il y a très peu d'aliénés parmi les sauvages de l'Amérique. Desgenettes n'aurait trouvé que quatorze fous dans l'hôpital du Caire (^). Marcé (*) cite un M. Aubert qui n'aurait observé que deux idiots dans toute l'Abyssinie, et le D^ Williams qui, durant douze années de résidence en Chine, aurait constaté l'extrême rareté de l'aliénation mentale dans ce pays. Guislain (^) raconte qu'un Père de l'Ordre des Récollets n'aurait remarqué à Alexandrie et Jérusalem que 4 cas de folie sur 70,000 habitants. Un autre missionnaire lui aurait dit qu'il n'y avait que des idiots dans les prairies américaines.
Mais des observateurs plus compétents ont aussi fourni quelques renseignements. Moreau (de Tours), qui a fait un voyage en Orient, a dit que les aliénés y étaient très rares. D'autre part, on
(1) Esquirol. Des mal. ment. ouv. cité, 48.
(2) Marcé. Traité pratique, ouv. cité, 97.
(3) Marcé. Traité pratique, ouv. cité, 97.
(4) Guislain. Leçons orales, ouv. cité, 374.
admet que la paralysie générale est moins fréquente parmi les représentants de races peu civilisées, en Amérique chez les nègres {') eu Afrique chez les Arabes ("').
L'histoire du suicide, qui est bien souvent une manifestation psychopathique, peut fournir des documents complémentaires. M. Socquet (') s'est livré à de patientes et minutieuses recherches sur le suicide en France.
Il a pu établir qu'il suivait une marche ascensionnelle. Il y a aujourd'hui un cas pour 10,000 habitants, ce qui est inférieur au taux de mortalité des maladies graves (tuberculose, variole, etc.). Dans les villes, les suicides sont proportionnellement plus nombreux que dans les campagnes (agglomération de moins de 2,000 habitants). Ils n'ont pas la même fréquence dans tous les départements, ils sont au nombre de 632 par an dans la Seine, et de 4 à 10 dans la Lozère, la Corse, l'Ariège, etc. Les départements du Nord sont les plus frappés et ceux du Centre et du Midi le moins, absolument et relativement à leur chiffre de population.
En résumé, si l'excès de civilisation tend à augmenter la population des aliénés, personne n'est en mesure actuellement de le prouver d'une façon irréfutable. On peut dire seulement que la chose est très probable. Mais il ne faut pas oublier que la même cause a aussi pour tendance de supprimer certaines infirmités cérébrales et notamment le crétinisme (^), dont les deux principales conditions étiologiques seraient la misère, avec sa mauvaise hygiène et l'inertie intellectuelle des milieux ruraux éloignés de tous centres. Aussi le crétinisme tend-il à disparaître même dans les gorges des Alpes et des Pyrénées (').
2. RÉGIME POLITIQUE. — Esquirol C') croyait que sous le despo-
(1) Spitzka. Ânn. méd. psych. 1882, VU, 329.
(2) Pascahs. De la paralysie générale chez les arabes, Th. MonipfUiev, 1893-94, n°7.
(3) Socquet. Et. statisq. sur le suicide eu France de 1827, à 1880, Ann. med psych. 1889, X, 43, 21b et 363 et 1890, XI, 41 et 239.
(4) Krauss. In. Ann. méd. psych. 1888, VII, 503.
(5) LuNiER. Du mouvement, etc., 1884, 210.
(6) EsQLiROL. Ouv.cité, 52.
CAUSES SOCtALES. 75
tisme, les passions étaient comprimées et les cas de folie moins nombreux, A l'appui de cette assertion, il citait la Turquie et l'Espagne, où les aliénés étaient plus rares ; la République au contraire excitait, d'après cet aateur, des passions mauvaises pour la santé morale des populations. Il est certain qu'au début de l'établissement des libertés publiques, beaucoup de gens sont inaptes à se conduire eux-mêmes, et leurs instincts manquent de contrepoids. Mais ce qui se passe en bas s'observe encore mieux en haut, et le pouvoir suprême a déséquilibré bien des souverains. Les Tibère, Caligula, Néron ont été certainement les victimes de leur autorité sans limite et sans frein. S'ils étaient nés des esclaves illettrés et sans aucuns droits civils, ils auraient probablement eu une vie psychologique plus normale.
D'un autre côté, la crainte et les terreurs, inspirées de l'insécurité, du citoyen vivant sous un régime où l'arbitraire est la loi, peuvent tout aussi bien impressionner défavorablement certaines natures nerveuses. <
L'extension des libertés publiques crée les grands mouvements d'opinion, favorise des ambitions injustifiables, toutes choses dangereuses pour les cerveaux mal équilibrés. Aussi un des grands dangers est la réunion publique, où viennent s'échauffer des esprits débiles. Les foules — et la plupart des réunions ne sont que des foules — sont des êtres spinaux, a dit avec raison M. Lacassagne (^). Elles sont bien souvent criminelles et aliénées, comme il ressort de l'excellente thèse de M. Fournial (^).
Parmi les libertés publiques les plus utiles, mais aussi les plus dangereuses, il faut citer celles de la presse et du livre. On sait combien les esprits faibles sont des champs où l'ensemencement des idées, bonnes ou mauvaises, se fait avec facilité. Mais, d'autre part, la liberté de la parole, du journal et du livre, sont des facteurs puissants du progrès. 11 est difficile de satisfaire à la fois à des exigences opposées, également justes. Il est vrai que l'habitude des libertés et le développement de l'instruction compensent peu à peu les fâcheux effets que leurs abus peuvent avoir sur des mentalités inférieures.
(1) In FÉRÉ. La pathol. des Émot. 1892, 567.
(2) Fournial. Essai sur la psychologie des foules, Th. Lyon, 1892.
Ces victimes de l'évolution ne doivent d'ailleurs pas entrer en balance dans l'avenir de tout un peuple. Mais la société doit se protéger par des mesures restrictives contre l'influence pernicieuse de certains exemples. Encore faut-il réfléchir que ces mesures, qui sont souvent en même temps répressives, ne font qu'exaspérer le fanatisme. Les grands mouvements religieux et politiques ont souvent été aidés par les persécutions avec lesquelles on voulait les accabler. C'est là un autre péril que doit éviter toute société qui veut se défendre.
Les idées patriotiques, comme les idées religieuses, quand elles sont exagérées, indiquent toujours une déséquilibration de l'individu qu'elles ont envahi. M. Jofîroy (^) montrait récemment une jeune femme dont toute la maladie consistait en un développement réellement morbide de sentiments patriotiques. Pauvre, elle dépensait son temps à rechercher les moyens d'amener par la plume et la parole le retour de l'Alsace-Lorraine à la France, et mourait littéralement de faim. Non hallucinée et ne déraisonnant pas par ailleurs, elle délirait en ce qu'elle ne comprenait pas que la réalisation de ses belles idées était au-dessus de son pouvoir.
3, Les Révolutions. — Les événements politiques et les révolutions ont été souvent accusés d'augmenter les cas de folie. Cependant cette augmentation n'est qu'apparente. Esquirol écrivait après la tourmente révolutionnaire : « Les commotions politiques sont, comme les idées dominantes, non des causes prédisposantes, mais des causes excitantes ; elles mettent en jeu telle ou telle cause, elles impriment tel ou tel caractère à la folie ; mais cette influence, quoique générale, est momentanée. Tel individu, devenu fou par la perte de sa fortune, de son rang, le fût devenu, cinquante ans avant, après avoir perdu sa fortune confiée à la mer, ou après une disgrâce de cour: tel individu, que les paysans révolutionnaires rendirent aliénés, le fût devenu, il y a deux siècles, par la crainte des sorciers et du diable (^) ».
Si l'on consulte les chiffres, on voit que l'influence des évène-
(1) JoFFROY. Idées de patriotisme chez une dégénérée. Leçon faite à l'asile Ste- Anne, 5déc. 1894.
(1) EsQuiKOL. Ouv. cité, II, 54. et 53.
ments politiques sur la production de la folie est pour ainsi dire nulle {').
La statistique générale des aliénés en France durant la période de 1847-1850, a donné les résultats suivants (^) :
années.
Aliénés.
Annése.
Aliénés.
On voit que l'augmentation de la population des asiles n'a pas été, en 1848, beaucoup plus considérable que dans les autres années.
Durant les tristes événements de 1870-1871, le chiffre des admissions dans les asiles publics a même baissé, à cause du désarroi apporté par la guerre et la Commune dans les services de l'iVssistance publique, et en 1872, à cause du passage, au compte de l'Allemagne, de 1,133 malades.
Les guerres et les révolutions suspendent l'action de certaines causes de folie, et, d'autre part, beaucoup de prédisposés se font tuer dans les batailles ou les émeutes. En outre, les formes vésaniques observées étant plus aiguës, c'est-à-dire plus cruelles ou plus mortelles, entraînent une diminution dans la population des agiles (Lunier). Mais, durant l'année 1873, le chiffre a à peine dépassé celui de 1869 et, depuis cette époque, l'augmentation a subi sa marche ascendante (^).
Ainsi Lunier {'') a établi que les événements provoqués par la guerre franco-allemande, ont déterminé, du l^i' juillet 1870 au 31 décembre 1871, la production de 1,700 à 1,800 cas de folie. Cependant, les asiles ont reçu 1,300 malades de moins que dans la période de temps correspondante de 1869-1870. Les victimes psychopathiques de la guerre ont été plus nombreuses dans les départements où la lutte a été le plus acharnée. Les hommes étaient
(1) B.\iLLARGER. Académie de médecine, séance du 13 mars 1849.
(2) Marge. Traité pratique, ouv. cité, 103.
(3) CoNSTANS. Lunier et DrJMESNiL. Ouv. cité, 443 et 444.
(4) Lunier. De l'influence des grandes commotions politiques et sociales sur le développement des maladies mentales. Ann. inéd. psychol., 1874, X, 38û et suiv.
plus frappés que les femmes, et parmi eux, surtout les militaires et les fonctionnaires administratifs. Les causes déterminantes auraient été, dans les départements non investis : l'excitation patriotique, l'agitation électorale, et, sur le théâtre de la lutte, les nouvelles des revers. La crainte de la guerre, d'être soldat, de marcher à l'ennemi, la nostalgie, le chagrin de ne pouvoir partir, les fatigues de la campagne, les inquiétudes d'une personne chère, la mort d'un parent ou d'un ami, les chagrins d'argent, les excès d'alcool, la. terreur de l'invasion, la menace d'être fusillé, l'émotion de la bataille, du bombardement ou de l'incendie de Paris, le délire traumatique enfin, telles sont les autres causes qui ont agi pour provoquer l'aliénation mentale. Les suicidés ont aussi été plus nombreux durant la période 1871-1878 que durant celle 1863-1870; la proportion a augmentéde l/i5e, alors que la populationdiminuaitde 1/17e (' ).
Parmi les formes mentales les plus fréquemment observées, il faut citer la stupeur, l'anxiété panophobique (-), les idés de suicide (Lunier), des états mélancoliques.
MM. Magnan et Bouchereau (') ont noté que la Commune a amené à Sainte-Anne, en 1870-1871, surtout des mélancoliques, des alcooliques et des paralytiques généraux.
Les grands événements sociaux influent facilement sur la forme et la couleur du délire.
Les persécutés étaient jadis des possédés. Durant ce siècle, leurs persécuteurs ont changé : ce sont les jésuites, les francs-maçons, la police ; et les moyens par lesquels ou les tourmente sont aujourd'hui des engins physiques, le téléphone, le phonographe, le télégraphe, l'électricité sous toutes ses formes, et d'une façon vague la physique.
(( Lorsque le pape vint en France, écrivait Esquirol (^), les folies religieuses furent plus nombreuses : lorsque Bonaparte fit des rois, il y eut beaucoup de reines et de rois dans les maisons d'aliénés (^) ».
(1) SocQUE-f. Oav. cité.
(2) MoREL. Du délire panopliobique des aliénés gémisseurs. Ann. méd. iisych., 1871, VI, 343 et suiv.
(3) Magnan et Bouchereau. Statistique des malades entrés en 1870 et 1871. etc., Ann. méd. psijcli., 1872, VIII, 342.
(4) EsQuiuoL. Ouv. cité, I, 54.
Un siècle plus tard, lors du siège de Paris, les esprits morbides dirigeaient leur activité vers les moyens de sauver la capitale. Legrand du SauUe raconte que les inventeurs de machines, capables de détruire les Prussiens, étaient particulièrement nombreux.
Pendant la guerre, une malade, qui fut internée à l'asile d'Orléans, se présentait chez les notables du pays, demandant une épée et un cheval blanc pour, comme Jeanne d'Arc, marcher à la tête de l'armée contre les Prussiens.
Les grandes commotions politiques et sociales ne paraissent donc pas produire beaucoup de folies nouvelles. Elles semblent être des causes occasionnelles pour les prédisposés ('), comme le prouve la lecture de certaines observations ('). Cependant Lunier aurait constaté, dans les aliénations mentales causées par les événements de 1870-1871, beaucoup moins (25 % environ, au lieu de 63%) d'héréditaires que dans les autres cas de folie.
Dans chaque crise sociale, des esprits faibles perdent la raison ; et quelquefois ce sont ces déséquilibrés qui jouent les principaux rôles d'acteurs dans les événements, ainsi que l'a montré M. Laborde (^) dans son courageux et curieux livre sur la Commune.
Mais, parfois aussi, les grandes commotions sociales ont d'heureux résultats. Us donnent une direction à l'activité des déséquilibrés et leur permettent de faire une œuvre utile. Morel (') pensait même que les révolutions guérissaient des nerveux et des déséquilibrés plus qu'elles n'en produisaient.
4. Religion. — Les médecins qui écrivaient sous les régimes monarchiques, ont souvent accusé l'athéisme, le manque d'esprit religieux, de causer l'aliénation mentale. Je ne sais jusqu'à quel point cette opinion peut être confirmée par les faits, mais on peut
(1) Belhomme. Influence des événements et des commotions politiques sur le développement de la folie, 1849.
(2) LuNiER. De l'Influence. Ouv. cité. 1873, IX, 243.
(3) Laborde. Les hommes et les actes de l'insurrection de Paris devant la psychologie morbide, 1872.
(4) Morel. Traité des mal. ment., 1860, 86.
avancer aussi que l'esiDrit religieux a parfois la folie. Il est vrai qu'il s'agit alors de prédisposés, si les idées mystiques les ont rendus fous, c'est qu'ils étaient déséquilibrés pour avoir de pareilles idées.
Mais je crois que l'éducation religieuse, par trop poussée chez des sujets à cerveau peu solide, est une pratique dangereuse. Souvent des parents font, pour se faire voir d'un certain monde, élever leurs enfants cfans une dévotion exagérée, et il arrive quelquefois que ces malheureux se laissent entraîner à des pratiques qui ne font que surexciter leur système nerveux.
Il serait intéressant de savoir si les couvents fournissent plus d'aliénés que les milieux laïques, et si les religieux ont fréquemment dans leurs familles des tares névropathiques. Mais on conçoit que les intéressés ne se prêtent guère à des recherches de cette nature. Cependant, Guislain (i) affirmait qu'il y avait plus d'aliénés dans les communautés religieuses que dans la population laïque. Ainsi, le grand Béguinage de Gand comprenait, vers 1850, 12 aliénées sur 650 religieuses, c'est-à-dire 6 aliénées sur 325 béguines, alors que la population de Gand ne fournissait que 1 fou pour 302 habitants; aux sœurs de charité, en Belgique, il y aurait eu même 1 aliénée sur 250 religieuses. Le même auteur croyait aussi que les prêtres étaient plus souvent aliénés que les laïques (^). Il n'y a pas d'épileptiques ni d'idiots chez les religieux.
D'autre part, M. Bouchaud (') a observé que sur 146 aliénés religieux admis en 20 ans à l'asile deLommelet, il n'y avait que 3 paralytiques généraux pour 69 aliénés, c'est-à-dire 1 pour 47,7 autres aliénés, alors que les laïques paralytiques étaient dans cet asile, relativement aux autres malades, dans la proportion de 1 à 3.9. Cette différence a pu être contrôlée dans d'autres établissements où l'on reçoit des laïques et des religieux. M. Bouchaud explique cette immunité particulière par l'absence, chez ces derniers, d'alcoolisme et de syphilis.
(1) Guislain. Ler. orales. Ouv. cité, I, 404 et 403.
(2) Guislain. Ler. orales. Ouvr. cité, I, 404.
(3) Bouchaud. De la fréquence relative de la paralysie générale chez les laïques et chez les religieux. Ann. méd. psycli., 1891, Xlll, p. 363.
Les délires mystiques seraient plus communs chez les jeunes filles que chez les garçons, chez les filles que chez les femmes mariées, et plus souvent encore chez celles qui se coirfessent habituellement, suivent les sermons et fréquentent assidûment les communautés religieuses ('). On sait, d'autre part, que les délires mystiques sont les plus contagieux et se communiquent facilement aux esprits faibles, aux enfants, aux femmes. Les épidémies de démonopathie (-) ont troublé le moyen âge et ces derniers siècles. Pendant longtemps, on a fait les procès de beaucoup de malades hystériques, mélancoliques, persécutés, qui se disaient en relation avec le démon et qui expièrent sur le bûcher le crime d'être hallucinés. Ces faits là ne nous intéressent plus et ne peuvent pas, à proprement parler, figurer parmi l'histoire des causes de la folie. Et cependant il existe encore, de temps à autre, des épidémies religieuses. Dans ce siècle, ou en a observé en Bretagne et en Savoie, au sein de populations ignorantes (^).
Quelle est la religion qui prédispose le plus à l'aliénation mentale ? Ellis ('') disait que les catholiques, qui ne discutent pas leur dogme, seraient moins sujets à la folie que les protestants, dont les passions sont excitées par la liberté de controverse théologique. Il est vrai que beaucoup d'épidémies religieuses ont éclaté au cours de ce siècle dans des pays protestants, par exemple en Suède, en Norwège, aux États-Unis.
Enfin on connaît, d'autre part, l'association si fréquente des idées religieuses avec les idées erotiques, surtout chez les femmes arrivées à la période de la ménopause. L'amour de Dieu est souvent alors la tradition de vives passions génitales.
En résumé, les idées religieuses ne peuvent déséquilibrer que les esprits faibles. Avec le développement de l'instruction, leur danger disparaît peu à peu.
5. L'État-givil, c'est-à-dire le mariage, le célibat ou le veuvage,
(1) GuiSLAiN. Leçons orales. Ouvr. cité, I, 403.
(2) Calmeil. De la folie, etc., 184o.
(3) CoxsTANS. Relation d'une épidémie d'hystéro-démonopathie. Anii. méd. psijch. 1862.
(4) Ellis. Traiié de Valiénation mentale, Trad. Arghambault, 1840, 99.
sont aussi des conditions sociales qui peuvent plus ou moins prédisposer à la Mie. Esquirol ('') avait constaté que le quart des individus admis dans sa maison de santé, étaient des célibataires. Dans une statistique portant sur 1,537 malades entrés à Cliarenton, de 1826 à 1833, le même auteur (-) a relevé :
698 célibataires dont 505 hommes et 193 femmes 750 mariés dont 387 — 363 —
109 veufs dont 40 — 69 —
11 résulte de ce tableau que, le nombre des célibataires adultes et susceptibles d'aliénation étant bien inférieur à celui des gens mariés, le célibat paraît prédisposer l'homme à la folie. Le mariage semblerait plus funeste à la femme. Enfin, le veuvage paraîtrait aussi plus dangereux pour la femme que pour l'homme.
Ces conclusions sont facilement explicables. Le célibat est souvent imposé aux individus par diverses infirmités, dont fait partie la prédisposition à l'aliénation mentale, qui peut se révéler par des tares physiques ou psychiques incompatibles avec le mariage. On comprend aussi que l'homme prédisposé reste célibataire, d'autant qu'il se marie plus tard que la femme, c'est-à-dire à un âge où la folie a pu déjà se manifester, empêchant ainsi toute union. Enfin, les hommes font certainement, en restant garçons, plus d'excès et mènent une vie plus irrégulière que ceux qui se sont mis en ménage.
La femme, au contraire, est mariée beaucoup plus jeune, avant que l'aliénation mentale, ayant pu faire sa sélection, l'ait en quelque sorte condamnée au célibat. A l'inverse de l'homme, c'est tandis qu'elle est fille qu'elle mène une vie tranquille et exempte d'excès. Le mariage n'est pour elle, en général, qu'une source de fatigues physiques (grossesse, accouchement). Le veuvage change encore la question de face, du moins en apparence. L'homme, assagi par les années, peut, étant donné sa position sociale, se ménager des conditions matérielles d'existence convenables. La veuve a le plus souvent à se débattre contre des difficultés d'ar-
(J) EsQumoL. Ouv. cité, I, iJO.
(2) Esquirol. Ouv. cité, II, 677.
gent ; elle est en outre plus ou moins proche delà ménopause, autre écuell de sa vie physiologique.
Il est bon de mettre une réserve à ces conclusions, qui cependant paraissent raisonnables, car d'autres observateurs ont émis sur certains points des opinions quelque peu ditïérentes de celles d'Esquirol. Ainsi Guislain (') croyait que le célibat prédisposait plus les femmes que les hommes, parce que c'était, disait-il, une situation plus mauvaise pour elles. Le même auteur pensait aussi que le veuvage était plus funeste à l'homme.
Toutefois, ce qui est admis par tous et ce que prouvent toutes les statistiques, c'est que le célibat paraît être une prédisposition à la folie, probablement parce qu'il est une des conséquences de cette prédisposition morbide.
Marcé (-) a eu l'idée juste de comparer la population des aliénés, célibataires ou non, avec la population générale du pays. Il a trouvé, en se basant sur le nombre des aliénés, observés en France durant dix ans, que les célibataires fous étaient dans la proportion de 61.80 p. 100, alors que les célibataires sains, âgés de plus de 15 ans, n'étaient que dans le rapport de 36.74 p. 100,
L'étude du suicide (^) indique que ce sont les célibataires qui se tuent le moins et les veufs le plus. Dans ces deux catégories, les hommes se suicident un peu plus que les femmes ; la différence s'accuse pour les veufs. Au contraire, pour les personnes mariées, il y a 5 suicides d'hommes pour 6 de femmes. Mais il fautnoter que parmi les célibataires, on range les enfants et les adolescents qui sont peu enclins au suicide, alors que les veufs sont généralement des personnes âgées qui se tuent fréquemment. Si l'on tient compte des enfants, on remarque que la situation la plus défavorable est celle de célibataire, ensuite celle de veuf sans enfants, et qu'enfin les hommes mariés avec enfants sont ceux qui se suici' dent le moins. Ces dernières conclusions confirment donc en partie celles d'Esquirol et de Marcé au sujet de l'aliénation.
6. La profession peut plus ou moins prédisposer à la folie. Il
(1) GuiSLALV. Ler. orales, Ouv. cité, I, 449 et 450.
(2) Marcé. TraUê pratique, Ouvr. cité, 118.
(3) SocQUET, Ouvr. cité.
semble que les classes pauvres soient proportionuellement plus frappées que les classes aisées ; mais les documents statistiques manquent pour confirmer cette opinion. La proportion des cas d'aliénation avec le chiffre de la population professionnelle est l'élément qui est le plus difficile à établir dans les recherches de ce genre.
Toutefois il paraît admissible que toutes les professions qui entraînent des écarts de régime, des fatigues extrêmes, sont celles qui fournissent le plus grand nombre de malades. Les ouvriers sont plus frappés que les employés et les bourgeois, et parmi les artisans, les boulangers, les cuisiniers, ceux qui manient le plomb ou des substances chimiques, comme les teinturiers, ceux qui vivent dans une atmosphère surchauffée (mécaniciens, chauffeurs).
Une statistique, faite en 1853 ('), et portant sur 19,817 cas, a montré que la folie frappait, proportionnellement au nombre des personnes exerçant la même profession, pour 1 ,000 habitants :
Les professions libérales 3.10 pour 1000.
Les militaires et marins 1 .99 »
Les domestiques et journaliers 1.53 »
Les rentiers et propriétaires 1.01 »
Les ouvriers de l'industrie et de l'agriculture 0.66 »
Les commerçants et négociants 0.42 »
Dans les professions libérales, les artistes seraient le plus frappés (9,60 p. 1,000), et les fonctionnaires et employés le moins (1.37 p. 1,000).
M. Charpentier (-) divise les professions en 4 groupes. Dans le premier sont celles qui exposent l'individu à une intoxication par un agent chimique : le plomb chez les nombreux ouvriers qui le manient ; l'alcool chez les tonneliers, les brasseurs, les ouvriers des docks, les dégustateurs, les marchands de vernis (Lancereaux) ; le sulfure de carbone chez les ouvriers en caoutchouc ; le mercure chez les calambristes d'Almaden par exemple; l'arsenic dans cer-
(1) Fauchappe. Art. Aliénalion. Dict. Encycl. des Sciences médicales, III, 40.
(2) Chakpkntieu. Du rôle de la i)rofession dans le développement de l'aliénation mentale, Ànn. iiiéd. psych., 1884, XI, 313.
tahies manufactures; le zinc chez les fondeurs de laiton; l'essence d'amande a mère chez ceux qui travaillent les écorces d'oranges; l'oxyde de carbone cliez les cuisiniers (Paul Moreau de Tours) ; l'indigo chez les teinturiers (Esquirol); la nitro benzine chez ceux qui fabriquent o'u emploient les couleurs d'aniline (J. Bergeron).
Dans le deuxième groupe, M. Charpentier range les professions qui exposent à des troubles d'ordre physique causés par le froid, la chaleur (fondeurs et boulangers), les vibrations trop intenses ou trop prolongées, la privation de lumière. Le troisième groupe comprend les professions qui, déterminant des maladies viscérales, cutanées, etc., peuvent ainsi retentir indirectement sur le cerveau. Au quatrième groupe, peu distinct du troisième, ressortisseut les professions qui provoquent un état de nutrition retardante, et par suite le diabète, la goutte, etc., et consécutivement des troubles Intellectuels, M. Charpentier cite enfin l'alcoolisme professionnel des petits boutiquiers, les troubles morbides éveillés par le manque de sommeil de certains états.
La profession militaire a été accusée de produire beaucoup d'aliénés(^). Parmi les causes de cette influence pathogénique, on a invoqué l'alcoolisme, qui toutefois tend aujourd'hui à disparaître de l'armée, la syphilis, fréquente parmi les militaires qui se marient tard, la vie monotone des garnisons, et enfin les fatigues des campagnes, surtout coloniales. La paralysie générale tendrait à s'accroître chez les officiers où elle cause plus de la moitié des cas d'aliénation.
Parmi les autres professions libérales, toutes celles qui tendent au surmenage physique et mental, — et la profession médicale est de ce nombre, — peuvent provoquer la folie. Les négociants, les financiers y sont aussi prédisposés à cause de l'aléa de leurs spéculations. Les artistes, — et je comprends tous ceux qui exercent une branche quelconque de l'art, — deviennent souvent aliénés. Il est naturel que les travaux d'imagination, demandant une excitabilité particulière, tentent surtout des névropathes qui versent facile-
(1) DuFOUR. Notice statistique sur les militaires admis à l'asile d'Armentière?, de 1838 à 1872, Ann. méd.psych., 1872, VJII, 52.
ment dans l'aliénation mentale. La vie des artistes, par leurs ambitions, leurs joies et leurs déboires, contribue encore à affaiblir leur système nerveux. Les journalistes et les politiciens peuvent être rapprochés des artistes par leur genre d'existence.
Mais la folie frappe partout, les riches qui se surmènent dans leurs plaisirs, commeles pauvres qui souffrent des premières nécessités matérielles, les employés qui dépendent de leur patron comme les souverains qui craignent toujours pour leur couronne ('). D'après Guislain (^), le mendiant serait moins souvent fou, parce qu'il n'a ni soucis, ni passions.
Ce que l'on peut dire en matière de conclusion, c'est que la vie la plus hygiénique sera celle qui prédisposera le moins à la folie. Or, beaucoup recherchent des professions agitées, parce qu'ils sont des déséquilibrés. Le choix de la profession est fréquemment un despremiers indices de la névropathie du sujet.
Ainsi les prostituées fournissent beaucoup d'aliénées, et il faut remarquer que souvent le vice, qui conduit à ce genre de vie, est un stigmate de dégénérescence, lequel se manifestera par un accès de délire à l'occasion des excès ou des privations, qui sont fatals dans ce genre d'existence. Aussi Esquirol (^) avait-il compté que le 20® des aliénées de la Salpètrière étaient des prostituées.
Enfin le passage d'une vie agitée ou très active à une existence monotone est quelquefois la cause occasionnelle d'un accès d'alié nation mentale. L'officier mis à la retraite, le boutiquier qui se retire des affaires, le médecin qui cède sa clientèle, l'employé qui quitte son bureau se trouvent dans des conditions favorables à l'évolution d'une psychose.
On s'est souvent demandé si le contact des aliénés ne déterminait pas, chez les personnes qui les soignent, des troubles vésaniques. Bien que le danger de la contagion morale soit à peu près nul pour des cerveaux bien équilibrés, il est certain que le spectacle attristant et parfois émotionnant des fous, et surtout l'existence monotone des asiles de province peuvent agir défavorable-
(i) Esquirol. Ouv. cité, I, 44.
(2) Guislain. Leçons orales, ouv. cité, I, 38S
(3) Esquirol. Ouv. cité, 45.
ment sur des individus prédisposés. Il est à noter que les personnes qui y vivent ont souvent le caractère aigri et ont une certaine tendance à se croire victimes de mauvais procédés de leur entourage.
M. Socquet (') a constaté que les professions où l'on se suicide le plus sont pour les hommes : d'abord celles qui ont pour objet l'exploitation du sol, puis celles chargées de la mise en œuvre des produits de la terre ; les moins atteintes sont celles de l'alimentation (boulangers, bouchers) et du transport (mariniers, voituriers). Pour les femmes, les plus frappées sont celles de l'exploitation du sol, puis l'état dit sans profession ou du moins sans profession avouable ; les plus épargnées sont celles du transport, de l'alimentation et du commerce. Mais si l'on compare le nombre des suicides au chiffre des habitants exerçant les diverses professions, on voit que les proportions changent. Les agriculteurs forment la moitié de la population et fournissent un chiffre inférieur à la moyenne qui est 14 p. 100.000 hab., chiffre atteint par l'industrie, qui constitue environ le cinquième delà population totale. Les commerçants et les domestiques sont les plus favorisés, tandis que les individus les plus atteints sont ceux appartenant aux professions libérales (46 pour 100,000 hab.) les gens sans aveu (92 p. 100,000 hab.), lesquels ne comptent dans la population, les premiers que pour un vingtième, et les seconds pour un soixantième.
Certaines professions prédisposent-elles plus que d'autres à des maladies mentales spéciales ? C'est probable. Il est certain, par exemple, que les marchands de vin fournissent le contingent le plus nombreux des alcooliques internés. Mais le choix de cette profession ne serait-il pas bien souvent déterminé par le penchant à boire ? D'autre part les métiers où certaines intoxications sont fréquentes prédisposent à des délires quelque peu spéciaux.
7. RÉGIME PÉNITENTIAIRE. — Parmi les causes sociales de la folie, il faut ranger l'influence des régimes pénitentiaires, qui sont une des institutions des pays civilisés. Qu'il y ait plus d'aliénés dans les prisons qu'en liberté, c'est un point qui paraît hors de conteste. Dans une enquête faite sur toute la France, au l^r avril 1844, on a
(1) Socquet. Ouv. cité.
compté 359 aliénés sur 18,845 prisonniers, soit à peu près 20 pour 1,000, alors que clans la population libre il n'y avait, à cette époque, qu'un aliéné pour 1,000 habitants (').
Est-ce que la prison développerait la folie par les misères et la monotonie de l'incarcération? Il est certain que l'insuffisance du régime alimentaire, le manque d'air et d'exercice et le chagrin de l'emprisonnement doivent contribuer à provoquer l'aliénation mentale. Ces causes sont d'autant plus puissantes qu'elles agissent sur des candidats à la folie. J'ai déjà montré la parenté de la folie et du crime, qui frappent dans les mêmes familles et souvent les mêmes individus. Sans vouloir ouvrir ici un chapitre d'anthropologie criminelle, je dirai seulement que le délinquant, né ou d'occasion, n'est souvent qu'un déséquilibré, quelquefois même un individu atteint d'une aliénation mentale confirmée.
Lasègue (^) disait que près d'un tiers des fous qu'il avait observés, avaient commis un délit suivi d'une condamnation plus ou moins grave. M. Pactet (') a publié beaucoup d'observations de malades, notamment de paralytiques généraux et de persécutés, ayant eu des démêlés avec la justice pour des délits divers, vagabondage, escroquerie, vol et tentative de meurtre. Et M. Jolïroy (') insistait dans une de ses dernières leçons sur la fréquence de ces erreurs judiciaires. Étant amené à faire un jour une clinique sur cette ques tion, il trouva en effet 4 condamnés sur les 105 malades hommes du service, ce qui est une proportion très élevée.
En laissant de côté les individus simplement dégénérés, dont la qualité d'aliénés est discutée par certains médecins, il reste un nombre considérable de véritables malades, notamment des paralytiques, des déments, des hallucinés, qui, chaque année, encou rent des condamnations plus ou moins fortes et sont reconnus plus tard. Aussi M. Garnier, médecin en chef de l'Infirmerie spéciale du Dépôt, a-t-il demandé au dernier Congrès d'anthropologie crimi-
(1) M.vRcÉ. Trailé pratique. .. Oav. cité, 12;).
(2) Ball. Leçons sur les mal. ment. 1880, 390.
(3) P.\cti;t. Aliénés méconmtset condamnés par les Tribunaux. Th., Paris, i89l.
(4) JoFFuoY, Les erreurs judiciaires, Leçou faite à' l'asile Sainte-Anne, le 11 déc. 1894.
nelle de Bruxelles que l'on fasse examiner les délinquants par les médecihs aliénistes. A la même époque, M. Jules Morel (') soumettait un vœu analogue à une réunion de médecins anglais. Il réclamait avec raison que tous les détenus fussent vus et interrogés par des médecins spécialistes. Et M. H. Monod, se basant sur une très vaste statistique, faisait récemment la même réclamation devant l'Académie de médecine.
Toutefois l'influence du régime pénitentiaire et notamment du régime cellulaire est certainement un facteur étiologique assez important dans la production des psychoses qui se développent sous l'influence du chagrin, des excès d'alcool ou autres, surtout quand il agit chez des prédisposés, comme l'a observé M. Hurel (') à Gaillon. Dernièrement M. Semai ('), s'est livré sur ce sujet à des recherches importantes. Il a tout d'abord constaté que sur 526,313 détenus dans les prisons de Belgique, il n'y avait que 514 aliénés, soit 0,97 p. 1,000, c'est-à-dire moins que dans la population libre, où l'on compterait 1,42 aliéné p. 1,000 habitants. Mais il fait remarquer que 167 détenus sont devenus aliénés le premier mois de leur incarcération, ce qui rend la proportion réelle des cas d'aliénation mentale, pour cette période de la détention, quatre fois plus considérable que dans la vie réelle.
D'autre part, le nombre des cas de folie augmente avec la gravité de la délinquance. Alors qu'il n'y a que 0.27 et 0.66 aliénés p. 1,000 détenus pour contraventions de simple police ou délits correctionnels, il en existe 20 p. 1,000 détenus criminels, proportion plus forte que dans la vie libre .
M. Semai pense que le régime cellulaire est, par l'ébranlement moral que cause la détention ainsi que par l'insuffisance du régime alimentaire, une cause prédisposante de folie, mais qu'elle met surtout en action l'aptitude vésanique du sujet. Il décrit même une forme psychopathique spéciale aux prisonniers où les hallucinations de l'ouïe et les idées de persécution prédomineraient habituellement.
(1) J. Morel. Bull, de la Soc. de inéd. ment, de lielg., 1892, p. 322.
(2) A. Hurel. Ann. niéd. psych., 1875, XII, 161 et 374.
(3) Semal. Coup d'œil sur les folies pénitentiaires. Congrès international de mêd. ment., Session de Paris, 1889. C. R. 1890, 114 et siiiv.