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CHAPITRE II

Parmi les conditions biologiques de la folie, l'hérédité, ou ce qu'on est convenu d'appeler sous ce nom, est la plus importante. J'ai étudié longuement son action au début de ce livre ; aussi je n'ai plus à y revenir. De même ce qui a rapport à l'influence de certains facteurs congénitaux a été examiné ; et la naissance, comme condition étiologique de la folie, a donc été envisagée. Dans les grands processus biologiques de l'évolution humaine, quelques-uns, comme la croissance, la puberté, la maturité et la sénilité de l'individu, seront examinés à l'occasion de l'âge. D'autres, tels que la sexualité, la menstruation, la grossesse, trouveront mieux leur place dans le chapitre des causes physiologiques, car ce sont proprement là des fonctions dont les troubles prêtent mieux à des considérations individuelles.

Certains caractères biologiques, et notamment la longévité, la natalité, la vitalité et la morbidité, ont été étudiés dans les familles névropathiques, par MM. Bail et Régis (^). Ces médecins sont passibles d'un reproche pour la manière dont ils ont choisi, comme termes de comparaison à opposer aux familles d'aliénés, les familles saines. Ils ont pris cent individus normaux ou atteints de maladies accidentelles et ont dressé, pour chacun d'eux leurs tableaux généalogiques. Il est clair en effet qu'une famille, tarée au point de vue névropathique, peut, par le moyen d'un de ses membres indemnes de toute tare, figurer dans le groupe sain.

(1) B.vLi- et Régis. Les familles des aliénés au point de vue biologique, ouv. cité, 401, 529 et 712.

Toutefois, les renseignements fournis par ces recherches n'en sont pas moins intéressants, d'autant que celles-ci portent sur 6,844 individus constituant 400 familles d'aliénés. Mais il ne faut pas leur attribuer une valeur bien grande ; en ces matières les causes d'erreur sont nombreuses et il est à peu près impossible de s'en garer.

1. Là Longévité ou durée de la vie serait, d'après MM. Bail et Régis, supérieure, chez les ascendants des aliénés, à celle qu'on observe dans les familles normales. En outre, chez les ascendants des alcooliques et des paralytiques généraux, l'âge moyen serait encore plus élevé que chez ceux des névropathes et des vésaniques, dont la longévité ne serait pas, en somme très différente de la normale. De même, c'est encore dans les familles d'alcooliques et de paralytiques où l'on trouverait les cas les plus nombreux de longévité exceptionnelle : les nonagénaires et même les centenaires n'y seraient pas très rares.

2. La Natalité serait plus fréquente dans les familles d'aliénés que dans les familles normales. Il y aurait, en effet, à la troisième génération, 4 naissances 1/2 par ménage dans les familles saines et 5, 6 et plus de 7 dans les familles de vésaniques, de paralytiques généraux et d'alcooliques. Mais cette natalité exagérée ne se montre plus dans la génération qui suit celle des malades observés, qui ont un même nombre d'enfants que les individus appartenant aux familles normales.

Ces conclusions de MM. Bail et Régis ont été en partie confirmées pacM. Marandon de Montyel (') qui a fait, à la même époque, des recherches sur des points biologiques semblables, et a trouvé que dans les familles d'aliénés il y avait un ménage stérile sur 7, alorg que d'après Simpsone, il y aurait normalement un ménage stérile sur 8. Dans 141 ménages féconds de familles d'aliénés, il y compte 677 enfants, soit cinq par ménage, moyenne supérieure de deux à a normale. Mais cette fécondité est diversement répartie dans les générations successives. C'est ainsi que dans la première, les ména-

(1) Marandon de Montyel. Rech. cliniq. sur l'hérédité de la iolie, Y Encéphale, 1883, 449 et suiv.

ges, tous fécoûds, produisaient chacun 7 enfants ; dans la seconde, il y avait i ménage stérile pour 14,5, et 5,9 enfants par ménage ; enfin dans la troisième, les mariages stériles étaient de 1 sur 4,5, et les naissances de 3,4 enfants par ménage. M. Marandon concluait de ces faits que l'hérédité vésanique aurait pour premier efïet d'exciter la fécondité des sujets et ensuite de l'épuiser. Ce dernier effet, aidé par la mortalité exagérée des enfants, tendrait naturellement à la stérilité de la famille psychopathique.

3. Vitalité. — Eu efïet, cet auteur a trouvé que dans la première enfance, la mortalité s'élevait à 36 °/o, c'est-à-dire était de 16 % supérieure à la normale. MM. Bail et Régis ont fait la même remarque. Ils ont observé que le défaut de vitalité était surtout considérable dans le bas-âge, de 0 à 3 ans, et allait jusqu'à constituer 80p. 100 de décès dans les descendants d'alcooliques. Mais cette faiblesse de la vitalité se constate même chez les adultes, et l'on peut dire qu'elle est générale dans les familles d'aliénés et qu'elle tend à grandir encore de génération en génération. Ce sont les ascendants des alcooliques et des paralytiques généraux qui seraient les moins résistants, ainsi que les descendants des épileptiques, des alcooliques et des paralytiques généraux. Dans les familles de vésaniques, la vitalité, touj )urs inférieure à la moyenne normale, tend cependant à s'en rapprocher. On remarquera ici que les conclusions de MM. Bail et Régis sur la vitalité ne paraissent pas tout à fait d'accord avec celles sur la longévité.

4. La MORBIDITÉ, ou fréquence des diverses maladies, qui est très variée dans les familles normales, prend un cachet spécial dans les familles névropathiques. Et l'on observe surtout l'aliénation mentale, les maladies nerveuses, les affections cérébrales, l'alcoolisme et la phthisie pulmonaire. Ces particularités ont déjà été étudiées dans le chapitre de l'hérédité.

5. Age. — Esquirol(') a fait une statistique portant sur 1,193 aliénés pauvres, 1,118 aliénées indigentes et 327 malades riches, pris dans sa maison de santé.

(I) KsQumob. Oliv. cité, 1, 33 ol 3'i.

D'après ce relevé, la folie serait plus fréquente de 30 à 40 ans chez les hommes et de 50 à 60 chez les femmes ; elle serait dans les deux sexes plus rare dans l'enfance, la jeunesse et l'âge avancé. En outre, elle apparaîtrait plus précocement chez la femme que chez l'homme, et de 20 à 30 ans sévirait plus fréquemment chez les gens riches que chez les pauvres. Dans une autre statistique (^) portant sur 1,557 malades, le même auteur a trouvé que le maximum total des admissions a lieu de 30 à 35 ans, que pour les hommes il peut être fixé entre 25 et 30 ans, tandis que pour les femmes, il serait entre 35 et 40. La folie serait toujours plus hâtive pour les hommes et diminuerait rapidement avec l'âge pour les deux sexes. Ces nouveaux chiffres concordent assez bien, on le voit avec les premiers.

La prédominance des aliénés de l'âge moyen dans les asiles, a frappé tous les observateurs : Guislain (') plaçait l'âge d'élection de la folie entre 30 et 40 ans pour l'homme, et indiquait pour la femme une recrudescence dans les entrées entre 40 et (iO ans. Parchappe (^) donnait les chiffres suivants : 30 à 40 ans pour les hommes, 40 à 50 pour les femmes. En Angleterre, Tuke et Bucknil (") ont constaté que les fous de 20 à 40 ans étaient les plus nombreux.

Mais ces chiffres indiquent seulement le nombre absolu des aliénés aux divers âges de la vie. Or pour savoir si certaines périodes de l'existence sont plus dangereuses que les autres, il faut comparer le nombre des aliénés à celui des individus en liberté du même âge. Esquirol(') a fait, aidé par Leuret, ce travail, et il a dressé une planche où les nombres sont représentés par des lignes de hauteurs proportionnelles On voit, en considérant ce tableau, que la population générale diminue d'âge en âge, très vite jusqu'à 20 ans, puis plus lentement, mais toujours de plus en plus rapidement en se rapprochant de la vieillesse. La fréquence de

(1) EsQumoL. Ouvr. cité, II, 672 et suiv.

(2) Guislain. Ouv. cité, II, 105.

(3) In Guislain. Ibid., II, 105.

(4j In Ball. Ouv. cité, 380.

(o) EsQuiROL. Ouv. cité, II, 674 et suiv. et PI. XXVI.

Ici folie comparée aux âges va au contraire toujours en augmentant, i^lus l'individu avance dans la vie, plus il a de chances de devenir aliéné. Il y a relativement moins de fous de 30 à 40 ans que dans la vieillesse, où la proportion de ces derniers, relativement à la population du même âge, est énorme.

Cette conclusion d'Esquirol n'a pas été admise par tous les observateurs, mais elle n'a pas non plus, que je sache, été infirmée par de nouvelles statistiques. Pour les suicides ('), l'âge d'élection serait de 50 à 60 ans. Il y a peu de vieillards qui se tuent, parce que ces derniers sont moins nombreux ; toutefois, la proportion est encore plus élevée dans la vieillesse que dans les autres périodes de la vie.

Il est maintenant utile de considérer chaque âge dans ses rapports avec la folie. L'enfance est, d'après toutes les statistiques, la période delà vie où l'aliénation mentale est la moins fréquente ; .car il ne faut point comprendre l'idiotie et l'imbécillité qui, au contraire, sont l'apanage de ce moment de l'existence. Jadis, on croyait presque à une sorte d'immunité, et Esquirol (■), qui cependant avait observé quelques cas d'aliénation dans l'enfance, écrivait : « Cette dernière esta l'abri delafolie, à moins qu'en naissant l'enfant n'apporte quelque vice de conformation, ou que des convulsions ne le jettent dans l'imbécillité ou l'idiotie ». Aujourd'hui, que l'attention est éveillée de ce côté, on trouve plus souvent la folie chez les jeunes sujets. Moreau (de Tours) (') a trouvé assez de matériaux sur cette question pour faire une étude d'ensemble.

Si l'aliénation parait si rare dans les premiers âges de la vie, c'est en partie que les parents conservent chez eux leurs enfants aliénés, et que, cesderniers étant moins dangereux que lesadultes, l'autorité a rarement l'occasion de les placer d'office.

Toutefois, il est certain que l'enfant est peu exposé à la folie. Pourquoi ? Probablement parce qu'il a pu rarement se livrer à des excès d'aucun genre, d'alcool ou de travail, et que les causes morales n'ont pas encore de prise sur lui. Eu fait de psychoses, il

(1) SocQUET. Ouv. cité.

(i) Esquirol. Ouv. cité, I, 2U.

(.3) Paul MoRKAU (de Tours). La folie clii'z le>i fiifaiil-^, 1888.

CAUSES PATFIOLOGIQUES. 95

ne peulgucre avoir que des délires difïus sans tendance à l'organisation, c'est-à dire àla chronicité. «Le m-nàcet âge, dit Griesenger (^), n'est pas encore formé d'une manière bien stable, de façon à pouvoir présenter une perversion durable et radicale ; la mobilité de l'enfance est telle qu'un ordre déterminé d'idées délirantes ne peut pas à cet âge s'emparer de l'esprit et se systématiser comme cela se voit à une époque plus avancée de la vie. »

Toutefois, si les psychoses n'existent pour ainsi dire pas chez les enfants, ceux-ci sont sujets à délirer facilement sous l'influence des maladies aiguës. Des états maniaques et mélancoliques ont aussi été observés chez eux. Les suicides sont assez fréquents ; ils ont ordinairement des motifs futiles et sont souvent suscités par l'exemple. Les impulsions à l'homicide ont été parfois observées. C'est encore l'esprit d'imitation qui fréquemment inspire les crimes des enfants.

Les jeunes sujets sont quelquefois poussés à mettre le feu ; cette pyromanie précoce avait été notée par Marc (-), qui en a donné plusieurs exemples. Mais ils sont surtout aptes à recevoir par contagion des idées délirantes, qui déterminent de véritables épidémies mentales ; il suffit de rappeler les croisades d'enfants en Terre Sainte au moyeu âge, et aussi la réunion de milliers de petits Cévenols qui prophétisaient durant les guerres religieuses (').

La puberté jette un trouble profond dans les fonctions de l'adolescent, qui devient apte à fabriquer certains délires, qu'on a décrit en Allemagne sous une étiquette spéciale, l'hébéphrénie. M. Mairet ('') a fait une longue étude des psychoses de la puberté, qui se diviseraient, selon lui, en folie avec arrêt de développement intellectuel ou démence, et en folie pubérale simple, pouvant se présenter sous les formes de stupeur mélancolique et de manies choréique, impulsive et hystérique. C'est dire, en somme, qu'il n'existe pas de folie spéciale à la puberté. Il faut donc, avec

(1) Griesinger. Ouv. cité, 171.

(2) Marc. De la Folie, eue. Ouv. cité, II, So.'j et suiv.

(3) Calmeil, De la Folie, etc. Ouv. citp, II, '272.

(i) Mairet. Folie de la puberté, Ami. méd. i)Sijch, 1888, VII*, 337; 1889, IX, 34, 209 et 333.

la plupart des auteurs, coûsiclérer ce moment physiologique comme propice à l'iiivolution démentielle et à l'éclosion de délires. Notons aussi que, d'après les observations même de M. Mairet, la prédisposition héréditaire ou individuelle semble jouer le principal rôle dans la genèse de ces troubles morbides, puisque, de son aveu, il a trouvé 4 fois sur 7 cas des tares héréditaires. Bail (') avait d'ailleurs fait la même observation.

Au moment de l'adolescence, les démences précoces sont à craindre, surtout chez les héréditaires. Il semble que l'organisme de certains dégénérés ne puisse faire les frais de l'évolution pubère et arrive ainsi à la banqueroute. Toutes les causes qui détruisent l'équilibre des apports nutritifs (alimentation, air, exercice), et des dépenses nécessitées par la croissance de l'individu, créent une opportunité morbide pour la plupart des maladies et notamment pour les maladies mentales.

Parfois, cette faillite organique se manifeste sous la forme de la paralysie générale, comme l'ont remarqué Clouston, Turnbull, Wiglesworth, M. Rey (-), M. Vrain, (') M. Ballet et Charcot(''). L'étiologie est assez obscure. Presque tous appartiennent à des familles tarées, ainsi que je l'ai indiqué dans l'examen des cas publiés {'), et comme l'a bien fait ressortir M. Jofïroy (") dans une récente leçon, où ce professeur montrait aussi les caractères spéciaux propres à la forme juvénile de la paralysie générale. C'est dans l'hérédité vésanique chargée que M, Legrain (') trouve

(1) Ball. Delà folie de la puberto, Encéphale, 188i, 11.

(2) RtY ET Manière. Paralysie générale héréditaire, Aiin. méd. psych., 1883.

(3) Vraln. Contrihution à l'étude de la paralysie générale précoce, th. Paris» 1887, obs. I, 32.

(i) Charcot et DuTiL. Sur ua cas de paralysie générale progressive à début très précoce, Àrch. de Nenrol., 1892, XXIII, 145.

(o) Ed. Toulouse. La paralysie générale juvénile,. Gar. desHôpit. 1893, 909.

(G) JoFFROY. La paralysie générale juvénile, leçon faite à l'asile Sainte-Anne, le 8 déc. 1894.

(7) Legrain. Contribution à l'étude de la paralysie générale chez l'adolescent. Ànn. de la Polkliniq. de Paris, avril et octobre 1893.

l'explicatiou patliogéiiique de la paralysie précoce, tandis que M. Régis (') veut surtout voir l'influence de la syphilis héréditaire.

Les troubles de l'évolution sexuelle peuvent influer sur l'état mental des individus. Et l'infantilisme moral, le féminisme, le masculisme, sont parfois le résultat des troubles de ce processus biologique .

Dans Vâge adulte, la plupart des maladies mentales sont communes. La paralysie générale apparaît à cette période de la vie et sévit durant toute la maturité avec une fréquence extrême. Les délires systématisés, qui sont en rapport avec le développement complet de l'esprit, sont aussi le privilège de l'âge adulte.

Enfin la vieillesse amène une aptitude particulière à la démence, soit que celle-ci survienne sans autres symptômes physiques, soit qu'elle accompagne des lésions matérielles de l'encéphale, une hémorrhagie ou un ramollissement cérébraux. Ce n'est pas seulement la vieillesse qui prédispose aux troubles psychopathiques ; et l'on voit tous les jours des gens d'un grand âge qui ont conservé toutes leurs facultés intellectuelles. Il faut que l'individu soit atteint par la sénilité, qui peut, sous l'influence de causes diverses (maladies aiguës ou chroniques, alcoolisme, syphilis (^), hérédité seule), survenir d'une façon plus ou moins précoce (')•

Dans son processus d'atrophie générale (Gharcot) et de dénutrition de tous les organes, la sénilité produit en effet dans le cerveau des conditions favorables à l'affaiblissement intellectuel et à des délires souvent monotones, ainsi que j'ai essayé de le montrer dans ma thèse ('). Mais de véritables psychoses, semblables à celles de l'adulte, peuvent aussi s'observer chez les vieillards {■'), et, dans ce

(1) Régis. Syphilis et paralysie générale. Arch. elin. de Bordeaux, 1892, n"' 7 et 8.

(2) Charpentier. Congrès des médecins aliénistes (Session de Lyon 1892), 247 etsuiv.

(3) In. Troubles mentaux dans la sénilité précoce. Ann. méd. psych. 1885, I, 272.

(4) Ed. Toulouse. Et. clin, sur la mélancolie sénile chez la femme. Th. Paris, ■l'891.

(5) Thivet. Folie chez les vieillards, Th. Paris, 1889,

cas, elles paraissent être sous la dépendance de tares héréditaires, ainsi que l'a bien mis en lumière M. Pécharman (').

Dans l'agonie, on observe quelquefois un désordre des facultés intellectuelles, dont la cause est probablement dans les troubles circulatoires et dans l'auto-intoxication de l'asphyxie, qui crée une véritable ivresse.

Mais les forces affaiblies du mourant ne peuvent soutenir un délire quelque peu actif. Aussi y a-t-il le plus souvent, avant la mort, un délire monotone qui indique la dissociation des facultés intellectuelles. Le malade ne reconnaît plus les gens qui l'entourent, ni la maison où il est. La mémoire est faible, les associations des idées sont automatiques ; la pensée est une sorte de rêvasserie, et les discours sont pleins de confusion. Les hallucinations et illusions des sens, qu'il n'est pas toujours facile de distinguer des erreurs de jugement, ne sont pas rares. Ces symptômes, qui n'existent pas chez tous les mourants et qui se montrent surtout dans les maladies qui atteignent l'encéphale ou dans certaines maladies aiguës fébriles, ne sont intéressants que sous le rapport des testaments. C'est à ce point de vue surtout que Legrand du SauUe les a étudiés (-). Quelquefois on observe dans l'agonie une lucidité d'esprit parfaite et môme une certaine excitation des facultés intellectuelles. On connaît cette illumination de la mémoire qui fait tout à coup revivre, chez les pendus et les noyés, les mille épisodes de leur existence (').

Les médecins, dignes de foi (Brierre de Boismont, Morel, Griesinger) ('), ont noté quelquefois le retour à la raison d'aliénés mourants, de mélancoliques, d'imbéciles^ de paralytiques, et surtout de maniaques. Baillarger [') disait même que c'était un signe de mauvais pronoctic au cours du délire aigu. Ces phénomènes d'hypéridéation ont été expliqués par des modifications dans la

(1) PÉCHARMAN. Essal suv les psijchoses de la vieillesse, Th. Paris, 1893.

(2) Legrand. DU Saulle. La folie devant les tribimaux, 1864, 122 et suiv.

(3) MoREAu (de Tours). Psychol. morb., ouv. cité, 432 et suiv.

(4) Brierre de Boismont. Ann. méd. psych. 1850, 531. — Griesinger. Ouv. cité, 133.

(5) In. Legrand du Saulle. La Folie, ouv. cité, 130.

circulation cérébrale, dont la plus grande activité (') jetterait un dernier éclat sur l'esprit des mourants.

6. .Sexe. — Deux points sont à considérer : la population relative des fous et des folles recensés ou internés, et le nombre des admissions des aliénés de l'un et de l'autre sexe. Il est clair que, s'il y a moins de femmes atteintes par la folie, mais ayant des formes psychopathiques plus longues à guérir, les deux genres de recherches pourront paraître se contredire.

Esquirol (^), visitant les asiles des principales villes de France, trouvait, sur près de 6,000 aliénés, une proportion moyenne de cinq hommes à sept femmes. Le même auteur concluait de l'examen de diverses statistiques qu'il y avait un écart peu considérable entre le chiffre des hommes et celui des femmes aliénés et que cet écart était en rapport avec la proportion des deux sexes dans la population.

Marcé (■') a trouvé que la population des asiles français était, dans la période de 1842 à 1854, répartie de la manière suivante : 9,314 hommes et 10,177 femmes, soit une proportion de 109 femmes contre 100 hommes aliénés, alors qu'il y avait à cette époque en France 102 femmes pour 100 hommes vivant sur tout le territoire. Enfin une statistique ('') plus récente, portant aussi sur la population de tous les asiles, indique qu'il y avait par 1,000 internés, 519 femmes au t^' janvier 1865, et 526 au l^»" janvier 1875.

Toutefois si les femmes sont généralement en France plus nombreuses que les hommes dans les asiles, dans la proportion moyenne de 1 10 pour 100 (^), il n'en est pas ainsi partout. Guislain (") écrivait vers 1850 qu'il y avait en Belgique 4,108 hommes pour 3,704 femmes aliénés. D'après lui des causes locales pouvaient influencer ces proportions ; ainsi on recevait à Gand plus de femmes que d'hom-

(1) Féré La patli. des Émot. 1892, 171 et 173.

(2) Esquirol. Ouv. cité, J, 36 et 37.

(3) Marge. Traité pratique, ouv. cité, 117.

(4) CoNSTANS, LuNiER et DuMESNiL. Ouv. cité. 446.

(5) Lknier. Mouvemeat, ouvr. cité, 1884, 204.

(6) Guislain. Ouvr. cité, I, 443 et suiv.

100 LKS CAUSES DK LA FOLIE.

mes, mais- aussi la ville avait plus d'habitants du sexe féminin que du sexe masculin, dans le rapport de 55 à 50.

Si l'on examine maintenant la proportion relative des admissions des hommes et des femmes, on constate que, en France du moins, les premières sont plus nombreuses que les secondes. Ainsi Lunier(^) a trouvé que de 1842 à 1880 la moyenne des hommes admis était de 114 pour 100 femmes. A Paris cette différence en faveur des iiommes est encore plus accentuée, et le D"^ Garnier ('), reproduisant une statistique générale de la Préfecture de police, constate qu'il a été placé dans les asiles de la Seine, de l'année 1872 à l'année 1888, 34,802 hommes et 27,770 femmes, soit environ 125 hommes pour 100 femmes.

Pareillement les hommes se suicident plus souvent que les femmes dans la proportion de 3 1/2 à 1 (^) .

S'il y a moins de nouveaux cas de folie chez les femmes que chez les hommes, c'est d'abord à cause de la paralysie générale, qui frappe ceux-ci et épargne celles là, bien que ces dernières paraissent être de plus en plus frappées. x\insi, il y avait dans nos asiles publics en 1864, pour 100 hommes paralytiques généraux, 32 femmes paralytiques ; ce dernier chiffre s'est élevé en 1874 à 40 femmes pour les asiles départementaux et à 61 pour les asiles de la Seine.

M. Idanow ('), utilisant beaucoup de documents publiés (104,284 cas observés dans les diverses contrées de l'Europe), a trouvé que la proportion des paralytiques femmes est aux paralytiques hommes de 1 à 3.09 en moyenne. Ce rapport varie peu dans les différents pays; en France il ne serait que de 1 à 2.40. 11 faut savoir qu'il est établi d'après la proportion de paralytiques de chaque sexe relativement aux autres aliénés du même sexe, les deux chiffres proportionnels pour les hommes et pour les femmes étant ensuite divisés l'un par l'autre. Ainsi, sur 100 aliénés, il y a

(1) LuNiiiR. Mouvement, ouvr. cité, 188i, 204.

(2) Garmer. Ouvr. cité, 7.

(3) SocQUET. Ouvr. cité.

(4) Co.\£T.\NS, LuNiER et DoMES.ML. Ouvr. cité, 474 et 475.

(3) ID.4N0W. De la paralysie générale chez la femme, Ann. méd. psycli., 1894, XIX, 382.

20 paralytiques, sur 100 aliénées il y eu a 6; 20 : 6 donue la proportion des paralytiques des deux sexes, qui sont comme 1 est à 3.33. Ces chiffres sont beaucoup plus petits que ceux fournis par la comparaison du nombre brut des paralytiques hommes avec celui des femmes. Il semblerait donc que la paralysie générale est plus fréquente qu'on ne le croit généralement chez ces dernières. Mais pourquoi cette maladie frappe-t elle moins souvent le sexe féminin? C'est peut-être que la femme est plus rarement syphilitique et alcoolique; c'est peut-être aussi que la lésion cérébrale évolue chez elle d'une façon plus silencieuse et entraîne moins fréquemment la séquestration. Pour terminer, disons qu'il semblerait que l'âge d'élection est à peu près le même dans l'un et l'autre sexe et se place entre 30 et 40 ans.

L'alcoolisme est aussi plus de quatre fois plus fréquent chez l'homme que chez la femme ('). Or les paralytiques généraux durent trois ou quatre ans et meurent ; les alcooliques guérissent pour la plupart et sortent. D'une façon ou d'une autre donc ces malades disparaissent des asiles, ce qui diminue le chiffre de la population masculine. Par contre les femmes sont surtout atteintes par des psychoses d'une durée toujours plus longue que la paralysie générale et la folie alcoolique. Aussi sont-elles plus nombreuses dans les asiles, bien qu'elles y soient moius souvent admises.

Il est probable aussi que si les femmes sont moins fréquemment aliénées que les hommes, cela tient à leur vie plus régulière, à leurs excès plus rares en alcool. Si elles menaient une existence plus fatigante, nul doute qu'elles fourniraient plus de cas à la folie ; car elles sont d'une émotivité défectueuse, et ont un système nerveux moins affiné et plus sensible aux actions pathogènes, comme le prouve leur plus grande aptitude aux psychoses organisées.

Le sexe a donc une influence sur la forme vésanique produite. Esquirol disait que les causes physiques agissaient plus souvent chez elles que chez les hommes, qu'elles étaient plus sujettes à la démence et que leur délire était ou religieux ou erotique et presque toujours compliqué d'hystérie. — les hommes, au contraire, étant plus maniaques et furieux. Dans une statistique portant sur

(l) GOXST.VNS. LUNIER et DO.MKSNIL.. Ouvi". Cité, 473.

8,139 cas, M. Garnier(^) a établi que les maladies mentales sont par ordre de fréquence chez l'homme l'alcoolisme, la dégénérescence (idiotie, débilité, folie des dégénérés), la paralysie générale, l'affaiblissement intellectuel, l'épilepsie, la manie, la mélancolie, la démence sénile et le délire chronique (délire des persécutions systématisé). Chez les femmes, ce sont : la dégénérescence mentale, la mélancolie, l'affaiblissement intellectuel, l'alcoolisme, la manie, la paralysie générale, la démence sénile, le délire chronique et l'épilepsie.

L'étude de l'influence du sexe sur l'étiologie des maladies mentales conduit à des conclusions d'une haute généralisation. Retenons ici que la femme est plus sujette que l'homme aux états psychopathiques et beaucoup moins à la paralysie générale. Pourquoi? Si la prédisposition héréditaire était tout, la paralysie générale— pour prendre un exemple — devrait être également fréquente dans les 2 sexes, puisque frères et sœurs ont les mêmes parents. Or il est loin d'en être ainsi. Gest donc que les causes dites occasionnelles, l'alcoolisme, la syphilis, le surmenage, ont un pouvoir étiologique qui doit nécessairement s'exercer pour que cette prédisposition mystérieuse soit actionnée.

(1) Garnier. Ouvr. cité, 24 et 25.

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