CHAPITRE IV
Tous les aliéuistes ont fait jouer à ce genre de causes un très grand rôle dans la production de la folie. Elles sont beaucoup plus fréquentes que les causes physiques ('), et seraient même les principaux facteurs des vésanies (■), 66 fois pour 100 (^). Leur action s'exercerait plus chez les femmes que chez les hommes ('') ; et chacune aurait une prédilection pour un des deux sexes. Ainsi, d'après une statistique de Parchappe ('), les causes morales les plus fréquentes seraient, chez les hommes : les pertes d'argent, l'amour et la jalousie, la misère, l'orgueil, les émotions violentes, l'ambition déçue, la religion; chez les femmes, ce serait d'abord l'amour, puis la religion, la misère et les pertes d'argent, les émotions, et enfin la mort d'une personne chère. Dans l'étiologiedes suicides, les misères et les revers de fortune reviendraient plus souvent pour les hommes ; et les chagrins de famille, l'amour et la jalousie pour les femmes (Soquet).
Les causes dites morales agissent différemment suivant lés àges("). Absentes chez l'enfant, les passions se tournent, à la
(1) EsQumoL. Ouv. cité, I, 62.
(2) GuiESiNGEu. Ouv. cité, 196.
(3) GuiSLAix, Ouvr. cité, I, 399,
(4) Marge. Traité prai. des mal. ntoU., 1862, 120.
(o) Parchappe. Art. Aliénation, Dicl. encijcl, des soi. méd., 1" série, III, 1863.
(6) EsQuiuoL. Ouv. cité, I, 58.
130 LES CAUSES DE LA FOLlE.
puberté, surtout du côté de J'amour, Avec l'âge les passions factices deviennent de plus en plus fortes et ont pour objet l'intérêt personnel, l'ambition, l'amour des distinctions. Plus tard, dans la vieillesse, le sentiment de son impuissance rend l'homme plus calme ; il devient égoïste, s'isole et est rarement atîecté par les causes morales. Si l'émotion est subordonnée à la représenta tion ('), il est naturel que dans la sénilité, les capacités d'émo lions doivent diminuer. D'autre part l'éraotivité morbide tient parfois à une sorte de monoïdéisme et suppose une certaine apathie aux représentations d'un autre ordre.
Toutes les causes qui peuvent débiliter l'individu, et notamment les maladies graves, le rendent plus sensible aux effets des émo lions. Les gens riches le seraient plus que les pauvres (-). Le genre de vie n'est pas non plus indifférent ; une existence solitairre exagère les passions. Zimmermann(^) fait remarquer à ce propos l'intensité des rivalités et des haines dans les petites villes et, l'on peut ajouter, dans tous les milieux à horizon étroit.
La prédisposition peut être constatée dans la plupart des accidents nerveux dus aux émotions, dont les effets se portent toujours avec plus de force sur les organes faibles. Aussi ce sont les névropathes, les femmes, qui sont les plus sensibles à leurs actions. Charles-Quint, que l'on se représente comme un dégénéré, mourut de la frayeur que lui causa la cérémonie de ses funérailles, auxquelles il avait voulu assister.
Certaines émotions peuvent aussi créer, parfois par leur répétition, des états neurasthéniques qui eux, à leurtour, sont capables d'engendrer des psychoses.
Toutes les causes morales ne sont pas aussi puissantes les unes que les autres. A ce point de vue, Esquirol (') classait les passions dans cet ordre: les chagrins domestiques, l'orgueil, la crainte, la frayeur et les revers de fortune qui sont de nature complexe.
(1) Féré. Lapathol. des émot., 1892, 492.
(2) Esquirol. Ouvr. cité, I, 63,
(3) ZiMMKRMANN. Dc Ici soUtude, 1840, 161.
(4) EsQuinoL. Ouvr. cité, I, o8.
Guislain (') plaçait aussi en tète des causes morales les cliagrins qui peuvent provenir du fait de la brutalité du mari, des désordres de la femme, de la conduite d'un père, de soucis d'argent, de la mise à la retraite pour un fonctionnaire, du défaut d'avancement pour les employés, de la mort d'un mari.
Morel (") cite aussi les remords. Une mère, raconte-t-il, devint mélancolique, parce que son inconduite avait causé la rupture du mariage de sa fille et son suicide. Le même auteur fait mention des accusations calomnieuses, 2. jeunes filles furent accusées, l'une de vol, l'autre d'infanticide. La seconde passe aux assises. Une expertise médico-légale prouve qu'elle était vierge. A la suite de ces émotions, les '2 filles tombèrent dans un état de stupeur. La perte de l'honneur peut avoir aussi de funestes conséquences sur certains cerveaux prédisposés. La stérilité du mari a encore été signalée (^).
La nostalgie ('') ou mal du pays peut aussi déprimer un individu. Cette maladie atteint de préférence les jeunes gens, car c'est de 15 à 30 ans que l'on quittç sa famille pour s'instruire, servir son pays ou se créer une position. L'enfant est oublieux et le vieillard se détache peu à peu de cet amour du sol natal. De même, la femme est de par ses conditions d'existence familiale, moins exposée que l'homme. Cependant la nostalgie n'est pas rare chez les jeunes domestiques, venues de la campagne dans la ville voisine, et chez les femmes qui suivent leurs maris dans des pays étrangers ou même dans des provinces françaises éloignées de celles où elles ont été élevées. Les paysans ou les personnes peu cultivées sont plus souvent nostalgiques que les citadins et les gens instruits. Cependant beaucoup de littérateurs, et dans l'histoire Ovide, Chateaubriand et bien d'autres, sont des exemples, qui prouvent que le mal du pays n'épargne pas les sujets cultivés. Toutefois cet état mélancolique atteint de préférence les sujets portés à la solitude, c'est-àdire bien souvent des névropathes. Certaines professions offrent
(1) GuisLAix. Ouv. cité, I, 400.
(2) Morel. Traité des mulad. méat., 1860, 229 et 230 .
(3) A. Voisin. Ànn. méd. psychol, 1893, XVII, 119.
■ (4)Bk\oist ui: lv Gr.vndiéri':. De In nostalgie ou mal dupay.<, 1873
des conditions étiologiques particulières, par exemple celle de militaire. La nostalgie règne parfois épidémiquement dans les armées, surtout lorsqueles défaites diminuent la résistance morale des hommes. Certaines races paraissent plus prédisposées. Les Bretons, les Vendéens et les Corses seraient plus vite atteints (^), et l'on sait d'autre part que le Français est, de tous les Européens, celui qui s'acclimate le plus difficilement en terre étrangère. La nostalgie cause ordinairement un état de dépression mélancolique, qui s'accompagne de troubles physiques plus ou moins graves. L'impulsion la plus dangereuse qui puisse prendre naissance dans ces conditions, c'est l'impulsion du suicide.
Les folies par amour tendraient à devenir plus rares dans ce siècle (^), à cause du relâchement des mœurs. Je ne sais si cette assertion de Morel, qui s'appuyait sur Esquirol, est vraie. Lui-même cite le cas d'une jeune fille, dont le père avait éloigné l'amoureux et qui tomba dans un état de stupeur avec sitiophobie. Cinq jours après, l'amant est rappelé, mais la jeune fille meurt le lendemain. Dans ce groupe de folies par amour, on fait souvent entrer des troubles mentaux qui ont des causes bien différentes. Ainsi parfois, une fille est trompée et abandonnée, ou encore elle s'est fait illusion sur les intentions d'un jeune homme, qui épouse une autre femme. Dans ces cas, c'est souvent le chagrin d'une position perdue, qui est l'émotion principale. De même des mariages disparates, l'union de jeunes filles avec des vieillards ou avec des êtres dépravés (') peuvent avoir les mêmes fâcheuses conséquences.
Les impressions du jeune âge ont souvent un effet durable, chez certains sujets. On raconte que Linné prit au berceau le goût des plantes que lui apportait son père. De même Haydn faisait remonter ses premières dispositions musicales au temps où sa mère le berçait avec des chansons. Certaines idées délirantes viennent aussi des premiers âges. Esquirol ('■) rapporte le cas d'une enfant de sept à huit ans, qui voulait tuer sa belle-mère. Les impulsions homi-
(1) Bexoist de la Guandière. De la nostalgie ou mal du pays, 29.
(2) Morel. Traité des mal. ment., 1880, 218.
(3) Morel. Traits des maL ment., 220.
(4) Esquirol. Ouv. cité, II, Ho et suiv.
cides provenaient de menaces de mort, qu'elle avait entendu proférer par ses parents alors qu'elle avait 2 ans. Aussi les anciens recommandaient le plus grand respect des enfants et l'aréopage d'Athènes chassa de la République un enfant qui était cruel envers ses camarades, dans la crainte qu'il devînt plus tard un citoyen dangereux (').
11 est remarquable que, comme l'avait observé Esquirol {■), les passions gaies, qui, ainsi que la joie, peuvent causer la mort, produisent exceptionnellement l'aliénation mentale. Ce même auteur disait aussi que parfois une émotion, qui paraît être déterminée par la joie, n'est en réalité qu'une émotion pénible. Ainsi un individu, auquel un ministre apprend sa nomination à une place importante, tombe dans un état lypémaniaque ; or cet homme était devenu fou de la douleur de quitter une maîtresse aimée. Cependant, il est des cas authentiques où la joie semble avoir déterminé l'aliénation mentale. Ainsi Pinel (') raconte le fait d'un artilleur qui, en l'an If, proposa au Comité de Salut Public, le projet d'un nouveau canon; après un essai favorable, Robespierre écrit à l'inventeur une lettre si encourageante que celui-ci reste frappé de stupeur à la lecture de la missive et est envoyé à Ricêtre.
Ce sont les émotions tristes, et surtout celles qui agissent d'une manière lente et continue, qui montrent le plus de puissance dans la production des psychoses. Féré ('') cite, à l'appui de cette proposition, le cas de deux gardiens de phare, qui, au cours de leur existence monotone, auraient été atteints l'un et l'autre d'idées de persécution.
Les émotions violentes causent souvent aussi des psychoses qui sont ordinairement caractérisées par de la stupeur. Morel (=) rapporte le cas de deux frères devenus aliénés, l'un après l'incendie de sa fabrique et l'autre par l.'i frayeur que lui causa l'envahissement d'une salle du tribunal, où il siégeait comme juré. Les incendies
(1) Morel. Trailé des mal. ment., 1860, p. 239.
(2) Esquirol. Ouv. cité, I, a'J.
(3) Pinel. Ouvr. cité, 184.
(4) Féré. Lapalhol. des é.'^iolions, 1892, p. 294,
(5) Morel. Et. clin., I, 295
sont d'ailleurs fréquemment notés comme cause de maladies mentales. J'ai rapporté (^) récemment l'histoire d'une femme qui fut atteinte d'une amnésie rétro-antérograde progressive à la suite de la destruction par le feu de la maison qu'elle habitait ; cette malade ressemblait à une mélancolique et fut internée.
La mort subite d'un parent aimé ou sa maladie ont souvent des effets analogues. Sous la Révolution, deux jeunes gens partirent pour l'armée: l'un fut tué près de son frère, qui fut frappé de stupeur et ramené chez lui. Là, un troisième frère, bouleversé par ces deux événements, devint stupide (^) à son tour.
Dans les batailles, le même accident psychopathique frappe parfois les soldats au milieu de l'action. Tel cet artilleur, observé par Morel ('), qui, (( exposé, pendant les journées de juin, au feu le plus terrible, resté seul de tous ses camarade^ sur la pièce qu'il servait, tomba immédiatement dans une profonde stupeur ».
Toutes les émotions ont été citées comme causes de maladies mentales; l'attentat à la pudeur, le viol ('), les premiers rapports conjugaux {'■'). 11 n'en est pas qui ne puissent être l'occasion d'un accès de folie chez certains prédisposés. Ainsi, un chasseur qui se croyait en sûreté, voit tout à coup venir un cerf sur lui. Il ne reçoit aucune blessure et cependant reste quinze jours dans un état de manie aiguë {^).
Il ne paraît pas y avoir de rapport constant entre l'espèce d'émotion et la maladiementale produite. Lunier (') avait remarqué que la majorité des psychoses provoquées par les événements de 1870-71, étaient exubérantes, bien que les causes étaient toutes dépressives et débilitantes. D'ailleurs, on sait que presque toutes les émotions qui produisent des troubles mentaux sont de nature
11) Ed. Toulouse. Amnésie l'étro-ant^rograde à mai'che progressive, par choc moral, Arch. de Neurol., 1894, XXVIII, 167.
(2) PiNEL. Ouvr. cité, 185.
(3) MoREL. Trailé des malad. ment., 1860, 233.
(4) MoREL. Traité des malad. ment., 1860, 234. (o) EsQuiROL. Ouvr, cité, I, 69.
(6) Ball. Leçons or., ouvr. cité, 401.
(7) Lunier. Be l'infl. des grandes commotions polit, et .soc, ouvr. cité, 388
triste. Leurs eiïets devraient donc tous être semblables. Or il n'en est pas ainsi. Et il est probable que la manière brusque ou lente dont l'émotion agit et aussi l'état du sujet qui le ressent doivent déterminer la forme vésanique.
Cependant les émotions vives et brusques produisent ordinairement delà stupeur, ou parfois de la confusion mentale qu'on a souvent confondue avec la démence. Quelquefois encore, elles provoquent une sorte d'ivresse dite émotionnelle ('), véritable folie transitoire (^), qui se termine quelquefois paf des accès de sommeil, ainsi que dans l'intoxication alcoolique aiguë, — cela surtout chez les enfants.
Les émotions peuvent aussi ne pas agir tout de suite, et ne produire des désordres mentaux que lorsque les conséquences du choc ont atteint toute leur intensité (Féré). Mais souvent, à la manière d'un traumatisme pliysique, elles éveillent des tendances vésaniques latentes. Ainsi Morel(') rapporte une observation de delirium tremens, qui avait été occasionné par une querelle de ménage. Ces délires alcooliques, apparaissant sous l'influence d'un choc moral, ont été quelquefois observés. MM. Bail et Chambard (''), M. Féré ('), en rapportent d'autres exemples. Les premières attaques d'épilepsie et d'hystérie, ainsi que les accès consécutifs à ces crises convulsives, sont souvent provoqués par des émotions, et notamment par des frayeurs.
Le sujet de l'émotion peut aussi devenir la matière principale du délire ou fournir le thème des hallucinations ("). De même les émotions reviennent quelquefois dans les cauchemars. On a vu, d'autre part, que celles qui ont été ressenties dans un rêve peuvent produire des troubles mentaux, car elles s'accompagnent des mêmes
(1) Férè. L'ivresse émotionnelle, iîer»e de viédecine, 1888, 937.
(2) RiTTi. Folie transitoire à la suite d'une violente émotion morale, ^Ih», méd. psijch., 1860, III, 234.
(3) MoREL. Et. cliniq., I, 147.
(4) Ball et Chambard. Delirium tremens. Dictionn. encycl. des scienc. méd., XXVI, 442.
(5) FicRE. La PaUiol. des Émotions, 1892, 289.
(6) Baillarger. Recherches, etc., ouvr. cité, I, 570.
phénomènes physiques que durant la veille. C'est ainsi qu'on a voulu expliquer l'attaque convulsive de l'hystérie, comme la reproduction d'une émotion antérieure ('). De môme, dans les cas d'écliolalie, la peur détermine la forme du phénomène (^) ; ainsi la terreur causée par un chien suscite des ahoiements. Quelquefois l'émotion devient obsédante. Tel ce malade, présenté par M. Jofïroy('), qui avait été mêlé, comme shérifïir landais, à des troubles publics; il ne pouvait se débarrasser du souvenir de ces scènes dramatiques qui étaient toujours présentes à son esprit.
Parmi les effets des émotions, on peut encore citer la transformation portant sur le caractère des idées du sujet. Un débauché espagnol entre par distraction dans une église, en se rendant à une orgie. Le chant d'une jeune religieuse suffit pour le convertir. Il sort pour vendre tous ses biens et se consacrer uniquement à Dieu (''). On peut rappeler à ce propos les effets de l'effroi que produisit sur Pascal l'accident du pont de Neuilly (').
Enfin les émotions peuvent guérir des psychoses. Esquirol (") l'avait observé. Leuret (") a fait quelquefois cesser des troubles mentaux peu profonds par le moyen de la douche qui impressionnait les malades. Les pèlerinages, les pratiques religieuses n'agissent pas autrement. M, Féré (') explique ce fait en comparant l'action des émotions à celle d'une excitation d'un nerf, qui le met dans un état inverse à celui où il se trouvait auparavant : si donc les conditions physiques d'une émotion sont incompatibles avec les conditions d'un état morbide, celui-ci peut se trouver modifié. On sait enfin que les émotions ont parfois aussi pour effet de raviver la mémoire, comme chez les gens en danger de mort
(1) Janet. L'état mental des hi/stériques, ouvr. cité.
(2) SiGAUD. De l'Échomatisme, Th. Lyon, 1889, 75 et 79.
(3) JoFFROY. Obsessions à caractère mélancolique che: un héréditaire. Leçon faite à Sainte-Anne le 30 janvier 1893.
(4) MoREL. ih. clin., II, Loi.
(;)) Lelut. rAmulette de Pascal, 1846.
(G) Esquirol. Ouvr. cité. I, 57.
(7) Leuret. Du traitement moral de la folie, 1840.
(8) FÉRÉ. la Patliol. des Émotions, 1892, 299.
(noyés), tout comme elles peuvent déterminer des amnésies(^), surtout chez des hystériques (^). Leurs effets sont donc des plus variables.
M. Féré (') a essayé une classification des émotions, et aussi une systématisation de leurs effets. Il fait d'abord remarquer que les états émotifs, qui sont des reproductions de sensations, s'accompagnent de phénomènes physiques analogues à ceux qui sont associés à ces sensations elles-mêmes. Dans la mort par attente de la saignée à blanc, elle n'arrive pas par l'imagination des effets de la saignée, mais par l'émotion de la peur.
Les émotions sont sthéniques, comme l'amour, la joie, et alors elles augmentent l'énergie et la fréquence des mouvements du cûeur, le volume des membres, la tension des muscles, amplifient la respiration, élèvent la température, etc.
Les émotions asthéniques produisent des effets opposés. Mais, les unes et les autres déterminent des phénomènes de réactions ; par exemple une émotion sthénique, une joie, entraîne une période de dépression, d'autant plus prononcée que le sujet est un névro pathe, et une émotion asthénique, comme la colère peut provoquer une réaction sthénique secondaire qui se traduit par une vive excitation. En outre, une passion agréable, comme l'amour, a quelquefois pour résultat de déprimer l'individu par les chagrins et les fatigues qu'il cause. Les effets des émotions sont donc complexes.
Mais les émotions sthéniques primitives (agréables), n'ont pas de conséquences fâcheuses, à moins d'une syncope ou de certaines dispositions organiques qui peuvent faciliter un accident mortel, sans relation étroite avec l'état émotionnel. Ce sont les asthéniques que l'on retrouve dans l'étiologie de la plupart des maladies nerveuses et mentales. Ceci s'appuie sur l'autorité de la plupart des aliénistes et notamment de Guislain, qui disait qu'à la base de toutes les aliénations mentales, il existe une douleur morale. Cette dernière affirmation est certainement en rapport avec la majo-
(1) RouiLLARD. Essai sur les anniésies. Th. Paris, 1885, 88.
(2) Charcot. Sur un cas d'amnésie rétro-anlérograde prohabiement d'origine hystérique. Revue de méd., février 1892.
(3) Féré. La Pathol. des Émotions, 1892.
rite des faits cliniques; mais elle parait quelque peu absolue. M. Féré (^) lui-même n'a-t-il pas donné la relation d'une observation d'ivresse émotionnelle, où l'excitation anormale était produite sans aucun intermédiaire dépressif, par une joie.
Pour comprendre les effets des émotions, on doit, avec M. Féré, les comparer aux effets des excitations physiques. On sait que la douleur morale' et la douleur physique ont la même expression somatique, il en est de même de la fatigue. Il faut partir de ce principe que les émotions sont des phénomènes dont les consé quences sont purement physiques ; certaines agissent comme des traumatismes et peuvent même tuer. Les chocs moraux ont des elîets analogues. Ils ont pour effet de produire une sorte d'épuisement, qui peut aller jusqu'au coma. M. Féré compare les excitations excessives des émotions à la galvanisation du sympathique, et les excitations modérées à sa section.
Les émotions sont donc des commotions nerveuses, dont les effets peuvent aller de la simple excitation, que l'on remarque dans l'ivresse émotionnelle, jusqu'à la dépression qui se traduit par de la stupeur. Ce qu'on appelle les causes morales sont au plus haut point physiques; les états organiques qu'elles développent peuvent engendrer les troubles nerveux les plus variés, plus ou moins durables et intenses selon la réaction du sujet. Il ne faut pas oublier que lorsque les émotions se répètent, elles engendrent des troubles de la nutrition qui ont aussi leur retentissemen/t cérébral (').
Contagion mentale. — Il est naturel de ranger parmi les causes morales la contagion mentale, qui forme un chapitre spécial que l'on peut diviser en deux parties : les folies collectives épidémi-
(1) FiîRÉ. la Pathol. des Emotions. 1892, 226.
(2) Des travaux récents (Lange, les Émotions, trad. Dumas, l(S9o. — Dcmas. Les États intellectuels dans la mélancolie, 1894) ont montré que Témotion fait de conscience était la résultante de modifications organiques primordiales. Dans ces dernières années, on admettait en France que les troubles physiques étaient les conditions des émotions mentales. Considérés comme contemporains ou comme antérieurs à celles-là, les désoi'dres somatiques ont donc toujours été étudiés ; et si le problème aujourd'hui est peut-être mieux posé, il n'est pas pour cela plus facile il résoudre.
ques, et les folies transmises d'une personne à une ou quelques autres.
Dans les causes sociales, il a été dit un mot des premières. Les crimes sont très contagieux {\). Le meurtre d'un enfant par la fille Cornier, en 1825, inspira des actes analogues et plusieurs femmes entrèrent à cette époque dans les asiles avec des impulsions au meurtre (-). Marc raconte qu'une jeune fille voit à Dresde un criminel mourir avec une grande piété ; elle est prise du violent désir de mériter une si belle mort et elle tue une de ses amies qu'elle avait attirée dans ce but.
La guillotine exerce sur certains esprits une attraction puissante. Et c'est avec raison qu'on a fait dernièrement une campagne contre la publicité des exécutions capitales ; les journalistes suisses se sont entendus pour ne donner que résumés les sommaires des affaires criminelles (^).
Le procédé du crime est souvent imité par les délinquants. Proal ('') raconte que ce fut à Saint-Remy, en Provence, en 1879, que pour la première fois, une femme vitriolisa son amant; peu après, cet acte fut imité dans toutela France. Les explosions à la dynamite ont, dans ces derniers temps, eu lieu aussi par séries.
Les suicides sont de même très contagieux et se sont parfois présentés sous forme épidémique ( '). On a souvent dit, avec raison, que Werther et Chatterton avaient, dans la période romantique, poussé beaucoup de-jeunes gens à se donner la mort. On se rappelle qu'il y a quelques années, il régna une véritable épidémie de suicides à deux.
Les idées politiques sont très communicatives aussi. Il semblerait même que la contagion de l'émotivité morbide, de l'agoraphobie par exemple, puisse s'exercer de l'homme sur les animaux
(1) AuBRY. La contagion du meurtre, Th. Paris, 1888. il) MoREL. Traité des malad. ment., 1880, 241.
(3) AuBRY. De l'inlluence contagieuse de la 'publicité des faits criminels, Ani%. d'Anthrop. criminelle, 1893, ;ï65.
(4) Pro.\l. Le crime et la peine, 1892, 214.
(rj) Paul Moreau (de Tours). De la contagion du suicide à propos de l'épidémie actuelle, Th. Paris, 1875.
qui vivent intimement avec lui, les chiens notamment (').
La contagion mentale a depuis longtemps été remarquée. Les disciples de Platon portaient les épaules hautes, ceux d'Aristote bégayaient, les courtisans d'Alexandre tenaient la tête penchée et grossissaient leurs voix. M. Féré rapporte que Gonfucius pensait que l'habitude de gestes nobles déterminait des sentiments honnêtes.
La contagion des idées délirantes qui s'exerce sur un petit nombre de personnes, dans une famille par exemple, intéresse davantage les aliénistes. Ce n'est guère que depuis le mémoire classique de Lasègue et J. Falret (-), publié en 1877, que cette question, qui avait cependant été entrevue par Baillarger ('), a occupé les médecins. D'après Lasègue et Falret, les idées délirantes, transmises d'un sujet à l'autre, sont presque toujours des idées de persécution. Cette transmission ne peut se faire que dans certaines conditions : il faut notamment que l'un des deux individus crée le délire et l'impose à un autre plus faible, que tous les deux vivent d'une môme vie, et enfin que leurs fausses conceptions roulent sur des espérances ou des désirs communs.
M. BaillargerIC) fit remarquer à ce propos, que parfois certains aliénés faisaient accepter leurs hallucinations et leurs idées délirantes par des parents, sans que ces derniers deviennent fous. M. Régis (°) développa cette idée dans sa thèse et arriva aux conclusions suivantes. Un aliéné peut communiquer une partie de son délire à un autre individu crédule, sur lequel il a une grande autorité psychique, et sans que cet autre devienne aliéné au sens étroit du mot. Il peut encore arriver que deux individus, également prédisposés et vivant ensemble, soient atteints, par suite de mêmes causes occasionnelles, des mêmes troubles psychopathiques, qui
(1) Féré. Soc. de biolog., 1893.
(2) Lasègue et Falret. La folie à deux ou folie communiquée. Ànn. méd. psych., 1877, XVIII, 321.
(3) Baillarger. Quelques exemples de folie communiquée. tfrt:r. des Hôp., 1860
(4) Baill.\rgrr. Ann. méd. paych., 1873, 484. (.">) RÉGIS, la Folie à deux, Th. Paris, 1880.
constituent le véritable délire à deux, où la contagion morbide ne joue pour ainsi dire aucun rôle.
L'année d'après, M. Marandon de Montyel (') établissait une nouvelle division des cas qu'il groupait ainsi sous trois chefs : la folie imposée, dans laquelle un aliéné fait accepter par un autre, comme vraies, ses idées fausses ; la folie simultanée, telle que l'avait conçue M. Régis, et la folie communiquée, où un sujet rend siennes les conceptions délirantes d'un autre et divague ensuite à sa manière.
Plus tard, M. Marandon publia plusieurs autres mémoires, où il étudia avec beaucoup de soin les conditions de la contagion mentale et mit particulièrement en relief l'influence des facteurs prédisposants, tels que les causes débilitantes, les chocs moraux, certains états physiologiques (menstruation), qui favoriseraient plutôt la transmission des délires généraux ; tandis que les psychoses systématisées trouveraient dans la misère un moyen précieux de propagation. Toutes ces causes agissent davantage pour les folies simultanées et moins pour les folies imposées. Le même auteur croit à la nécessité d'une prédisposition psychopathique, mais non fatalement héréditaire. Enfin M. Marandon (^) est récemment revenu sur cette question pour faire admettre l'existence d'un type spécial de folie imposée, qui consiste dans le fait de personnes crédules qui, sans devenir jamais aliénées, sont induites en erreur par un fou et trouvent vraisemblables ses conceptions délirantes. Les publications sur ce sujet se sont multipliées (^) dans ces dernières années.
On a publié des cas de folie à deux, à trois (Pages), à quatre (Martinencqj, à cinq (Taguet), à toute une famille (Colin) ('•).
M. Pronier (') a étudié à nouveau cette question dans sa thèse
(1) Marandon de Montyel. Contribut. à l'étude de la folie à deux. Ànn. inéd. psych., 1881, 28.
(2) Marandon de Montyel. De la folie à deux, Gaz. des Hop., 1894.
(3) Ball. La Folie à deux, l'Encéphale, 1886, lô2. — JLegrain. Contrib. à l'étude de la folie communiquée. Ârch. de Neur., 1888, XVI, 321. — Arnaud. La folie à deux, Ann. méd. psych., 1893, XVII, 337.
(4) Colin. Ann. méd. psych., 1890, XII, 135.
(o) Pronier. Ei. sur la contagion de la folie, Genève, 1892.
inaugurale et est arrivé aux couclusions suivantes. Il établit la division en maladies impressionnantes (manie, hystérie, mélancolie aiguë), et les maladies non impressionnantes (délires systématisés). Les premières se transmettraient par un procédé psychique qui est en dernière analyse l'imitation. Une personne assistant à un accès d'excitation maniaque, est violemment émue ; et c'est l'occasion, pour elle, d'une crise de manie reproduisant plus ou moins le tableau de l'état morbide observé. Dans les cas de ce genre, les maladies sont d'autant plus contagieuses qu'elles frappent davantage l'esprit des spectateurs ; en outre la transmission en est rapide. Les autres maladies mentales transmissibles, composant le deuxième groupe, comprendraient les délires systématisés, et principalement les délires de persécution. Il ne s'agit pas là d'imitation automatique, mais de suggestion lente pénétrant peu à peu le sujet passif, qui est d'ordinaire plus débile que le sujet actif qui lui fait partager ses idées délirantes. Ce qui dominerait la transmission de la folie serait, d'après M. Pronier, la prédisposition vésanique du malade. Dans 104 cas recueillis de folie à deux ou à plusieurs personnages, comprenant 117 délirants passifs, il s'agirait dans 92 fois, de sujets contagionnés par leurs frères, sœurs, parents, enfants ou collatéraux. On avait affaire, pour lesautrescas, à des personnes vivant d'une façon intime (époux, amants, amis, maître et savants, malade et son gardien). Dans les 92 faits où la maladie a atteint successivement deux proches parents, on conçoit que c'est la tare névropathique héréditaire qui est la vraie cause de l'état vésanique des sujets. La vie en commun, l'échange continuel des mêmes idées, la répétition des mêmes actes Unissent par donner aux manifestations de cet état vésanique la même forme d'aliénation. Cependant il y a un des deux sujets qui est le premier atteint et qui est réellement actif. L'autre n'est que le comparse, qui souvent guérit dès qu'il a été arraché à l'influence de son compagnon héréditaire, mais qui continue parfois aussi à délirer pour son propre compte et même alors d'une façon différente.
En résumé, au point de vue pathogénique, la contagion mentale ne peut s'exercer que de deux manières, comme le disait M. Pronier: tantôt par l'émotion que ressent un individu témoin d'un accès d'aliénation mentale, — et on a vu plus haut que souvent
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la scène émotioniiaute pouvait servir de matière à la folie, ce qui explique comment les mêmes formes vésaniques sont parfois reproduites' ; et tantôt encore par l'influence qu'exercent certains esprits plus intelligents ou plus tenaces sur d'autres. 11 s'agit en somme de suggestion; et en dernière analyse le mécanisme physiologique est la tendance à l'imitation. L'idée d'un mouvement ou d'une sensation, c'est le mouvement commençant ou la sensation à un faible degré. Beaucoup de personnes boitent en marchant avec des boiteux. Comme le rappelait à ce sujet M. 1^'éré, on observe, même cbez les corps inorganiques, des pJiénomènes comparables à l'imitation. Ils peuvent cristalliser sous des formes différentes, selon qu'on les met en contact avec telle ou telle parcelle d'une substance présentant une cristallisation déterminée.