‹ Les causes de la folie, prophylaxie et assistanceChapitre 24 sur 62 · INTOXICATIONS · texte numérisé non relu

INTOXICATIONS

Les intoxications pouvant provoquer des délires sont très nombreuses. Au point de vue de l'agent toxique, on pourrait les diviser en minérales (plomb, mercure), végétales (opium, hascliich), et animales (septicémies, auto-intoxications urémique, hépatique). Mais il y a quelque raison pour décrire à d'autres places les délires liés aux maladies infectieuses et à certains états morbides généraux. Je ne m'occuperai donc dans ce chapitre que des deux premiers groupes. Les toxiques qui en font partie appartiennent à diverses catégories des principales classifications des auteurs. C'est ainsi que, si l'on suit celle de Tardieu, le tabac fait partie des poisons stupéfiants, l'opium des narcotiques et le sulfate de quinine des névrosthéniques Les corps les plus diiïéreiits par la prédominance de certains de leurs effets sur le système nerveux ou musculaire peuvent tous provoquer des troubles intellectuels. On ne peut non plus établir une division des toxiques basée surle délire, car pour le moment on ne voit guère que les relations qui unissent les divers syndromes, et presque pas les différences qui les séparent.

Je me contenterai de donner ici quelques renseignements sur les poisons les plus connus, renvoyant pour les autres à des ouvrages plus complets et notamment au savant travail de M. Legrain (^).

(1) LegraIiN. Les poisons de l'iiitelligeiice, Ànn. )néd. jisych.. 1891, XIV, 30 21o et 377, et 1892, XV, 32 et 213.

A. — Intoxications volontaires.

1. Alcool — Le délire alcoolicjue est, des troubles intellectuels par intoxication, le premier qui ait été étudié avec soin. Il est vrai que sou importance est tout de suite devenue considérable. C'est surtout depuis les travaux de Lasègue ('), inspirés par ceux du médecin suédois, Magnus Huss, que cette question a occupé l'attention des aliénistes. Cependant le mal était ancien, puisque Esquirol avait déjà noté que l'abus des liqueurs alcooliques venait, en quatrième ligne, dans l'énumération des causes de la folie.

Toutefois, il est certain que ce mal a fait des progrès considérables dans la seconde moitié du siècle. Il m'est impossible de donner ici, même très sommairement, des renseignements bibliographiques sur l'étude de l'alcoolisme, caries travaux sur ce sujet sont si nombreux, que leur énumération seule tiendrait plusieurs pages. Il suffit de rappeler ceux de Lasègue ('), de M. Lancereaux (/), de MM. Magnan et Laborde ('■), le rapport sénatorial de Claude (des Vosges) (■'), illustré par les diagrammes et les cartes de M. Turquan, et auquel j'emprunte plus d'un renseignement.

a) Toxicologie. — On sait comment on obtient l'alcool. Mais dans la distillation, il passe toujours avec l'alcool vinique, d'autres produits qu'on ne peut éliminer qu'après une série de distillations fractionnées et savantes, nécessitant des connaissances, des soins et des dépenses que beaucoup d'industriels ne veulent ni ne peuvent donner. Il en résulte que les eaux-de-vie du commerce sont toujours des produits complexes.

(1) Lasègue. Alcoolisme chronique (1852) Études médicales ouvr. cité, 102.

(2) Lasègue. Études médicales, ouvr. cité, II, 102 et suiv.

(3) Lancereaux. Alcoolisme, in Dict. encycl. des sci. niéd., II, 1865, 815.

(4) Magnan. De Valcoolisme, des diverses formes du délire alcoolique et leur Irailement, 1874. — Uxanm . Recherches sur les centres nerveux, 1893. — Magnan et Laborde. De la toxicité des alcools dits supérieurs et des bouquets arficiels. Société de méd. puhl. et d'hygiène professionnelle, 1887. —Laborde et Magnan. L'alcool et sa toxicité. Académie de médecine, 2 et 16 octobre, 1888.

(5) Claude (des Vosges). Rapport fait au Sénat au nom de la Commission d'enquête sur la consommation de l'alcool en France, 1887.

Dans les substances dites mauvais goût de tète, qui passent d'abord au cours des manipulations de rectification, se trouvent de l'aldéhyde G- H'' 0, de l'étber acétique, de l'alcool propylique. Ce dernier ne se reconnaît qu'à la proportion de 4o/o et donne alors à la dégustation un peu de montant.

Dans les mauvais goûts de queue, on rencontre de l'alcol propylique, encore de l'alcool butylique, de l'alcool amylique qui est le produit dominant, une huile essentielle particulière et des produits poivrés.

Dujardin-Beaumetz et Audigé (^) ont étudié la puissance toxique de ces difïérents alcools. Il résulte tout d'abord de leurs expériences entreprises sur des chiens, sur lesquels ils recherchaient les quantités d'alcool pur par kilogr. d'animal nécessaires pour causer la mort en 24 ou 36 heures, que tous les alcools sont doués de propriétés toxic[ues. Dans la série mono-atomique, cette toxicité s'élève ainsi que les formules. Cette loi ne parait pas pourtant aussi absolue que l'ont énoncée les premiers expérimentateurs, ainsi que le faisait remarquer M. Laborde(-) à propos de ses expériences sur la strontiane.

Rabuteau (^) a d'autre part constaté que les alcools soût d'autant plus toxiques qu'ils ont un point d'ébullition plus élevé. Ainsi l'alcool éthylique C- H'' 0, qui bout à 78°, est moins toxique que le propylique C^ H ^ 0 bouillant à 97°, et celui-ci moins que le butylique CH'" 0 bouillant à 109% etc.

En outre les alcools sont d'autant plus toxiques, qu'ils sont plus solubles. Ainsi l'alcool céthylique, très riche en carbures d'hydrogènes mais complètement insoluble, est inofïensif . Certains alcools exposés à l'air s'altèrent et, parmi les produits de décomposition, se forment des aldéhydes et deséthers qui augmentent leur nocuité. Enfin les travaux de M. Pasteur ont appris que les moûts ensemencés avec des ferments difïérents donnaient des alcools dissemblables, notamment au point de vue delà toxicité.

(1) Dujardin-Beaumetz et Audtgé. Recherches expériinent. sur la jouissance, des alcools, 1878.

(2) Laborde. Étude expérimentale de l'action sur l'organisme des sels de Strontium. Académie de médecine, 21 juillet, 1891.

(3) Rabuteau. Traité élémentaire de thérapeutique et de pharmacologie, 188i.

On sait que l'intoxication aiguë par l'alcool se manifeste par trois périodes : ivresse, résolution et collapsus. Les alcools supérieurs déterminent une succession plus rapide de ces phénomènes qui deviennent plus intenses et s'accompagnent d'Jiypotliermie.

Les expériences de MM. Dujardin-Beaumetz et Audigé leur ont permis de conclure que tous les alcools et eaux-de-vie de commerce, tous toxiques, étaient nuisibles relativement à leur origine et leur degré de pureté. C'est ainsi qu'ils ont classé dans l'ordre de toxicité croissante, les produits suivants : 1° Alcools et eaux-de-vie de vin ; 2° eaux-de-vie de poiré ; 3° eaux-de-vie de marc de raisins et de cidre; 4° alcools et eaux-de-vie de grains; 5° alcools et eauxde-vie de betteraves et de mélasse de betteraves ; 6° alcools et eauxde-vie de pommes de terre.

Les expériences de MM. Labordeet Magnan ont confirmé la vérité de cette sorte de hiérarchie toxique, basée sur la provenance de l'alcool. Ces expérimentateurs ont en outre montré que tous les alcools, quelle que fût leur origine, pouvaient être ramenés au type physiologique de l'alcool éthylique, le moins dangereux. On comprend l'importance de cette donnée, car elle justifie la mesure prophylactique la plus sûre, la rectification de l'alcool, qu'on demande aujourd'hui.

L'alcool de vin commercial, le moins nuisible, est plus toxique que l'alcool éthylique pur, car il renferme certains autres produits comme on l'a vu un peu plus haut. Les eaux-de-vie de marc de raisins, de cidre et de poiré sont plus toxiques, parce qu'ils contiennent des quantités d'alcool propylique, œnanthylique et caprylique ; les eaux- de-vie de grains et de betteraves, à cause des alcools propylique, butylique et amylique ; et les alcools et eaux-de-vie de pommes de terre sont les plus dangereux, à cause des alcools butylique et amylique.

La toxicité n'est plus la même pour les alcools rectifiés et les flegmes, c'est-à-dire les produits qui résultent de la distillation lente des matières fermentées. Ce qui fait que l'industrie ne rectifie pas les alcools et eaux-de-vie, c'est que de la sorte ils ne paraissent pas mauvais au goût et môme sont parfois préférés par de certains consommateurs : une économie de manipulation délicate non exigée parle public est donc réalisée.

Il faut encore noter que les industriels rendent plus impurs leurs produits par des falsifications diverses. Par exemple, pour payer un impôt plus faible, on ajoute aux alcools du méthylène qui permet de les vendre comme dénaturés ; les mauvais produits obtenus servent au vinage, qui fait ainsi plus riches en alcools, mais plus malsains, des vins faibles. Le mouillage, qui permet ensuite de les additionner d'eau, est aussi dangereux ; car au lieu de se servir de piquette de raisin et d'eau pure, on se sert de produits fabriqués avec les glucoses du commerce, qui contiennent des acides sulfurique et chlorhydrique, et des traces d'arsenic à l'état de sels de chaux, de soude et de magnésie. Le coupage se fait ensuite chez les marchands de vin, au moment de la livraison, pour empêcher les contraventions. Une autre falsification consiste à donner à des vins artificiels, la saveur et la senteur, c'est-à-dire le bouquçt des vins naturels. Pour cela on emploie des huiles de vin françaises ou allemandes, dont l'action a fait l'objet des expériences de MM. Laborde et Magnan (■). Ces produits sont de violents toxiques, et l'iuiile de vin allemande l'est deux fois plus que la française ; aussi est-elle plus en faveur dans l'industrie, car à volume égal elle peut parfumer un volume double de vin.

Les falsifications ne portent pas seulement sur les vins. M. Girard (-) a indiqué comment on fabriquait artificiellement le bouquet du cognac, en attaquant par l'acide nitrique un mélange d'huile de ricin et de coco, de beurre et d'autres matières grasses. Ce produit, contenant des alcools supérieurs est très toxique et permet de masquer le mauvais goût des alcools employés. Le rhum, dit de la Jamaïque, est parfois un composé d'alcools supérieurs, d'aldéhydes (acétal, méthylal, acétone), et de produits aromatiques du groupe des camphres, ainsi que l'a montré une analyse de M. Pouchet (').

Les essences qui entrent dans la composition des liqueurs, sont aussi très dangereuses ; elles ont fait l'objet de recherches très savantes de MM. Laborde et Magnan. Celle d'absinthe, bien connue

(1) Laborde et Magnan. L'alcool et sa toxicité, .icadé m le de médecine, 2etl6oct.

(2) In CLAtiDE (des Vosges). Ouvr. cité.

(3) In Laboivde et Magnan. De la toxicité des alcools dits supérieurs et des bouquets artificiels, Sociétp de jiiédecine pral. et, d'hygiè)te professionnelle, 1887.

depuis les travaux de M. Magnan, paraît être une des plus répandues et des plus nuisibles ('), bien que MM. Cadéac et Meunier (') aient cherché à l'innocenter en accusant de ses méfaits les autres essences qui servent à la fabrication de la liqueur d'absinthe et notamment l'essence d'anis, la badiane et le fenouil. Dans la fabrication du vermouth et du bitter, les industriels remplacent ordinairement l'essence de la reine des prés par l'aldéhyde salicylique, qui est un puissant convulsivant, comme l'ont montré MM. Laborde et Magnan ; ces auteurs ont trouvé aussi dans ces apéritifs une autre substance convulsivante, le salicylate de méthyle. Mais il n'est pas jusqu'à la liqueur de noyau, qui cependant passe pour inofïensive, qui, expérimentée par ces physiologistes distingués, ne se soit révélée comme un poison dangereux. Elle renferme un produit composé de benzonitrile et d'aldéhyde benzoïque, dont l'action est tétanisante et foudroyante: cela ne rendrait-il pas compte de ces morts subites que l'on observe au cours d'un accès d'alcoolisme aigu ?

b) Production des alcools. — Il est intéressant de connaître la production des alcools en France. Le rapport de Claude (des Vosges (') donne là-dessus des renseignements nombreux. Les eaux-de vie, alcools ou esprits sont les produits de la distillation de certaines boissons (vin, cidre, bière), ou d'autres matières (marcs de vin, lies de vin, moûts d'orge et de pommes de terre, sucs de fruits, etc). .., qui ont subi la fermentation alcoolique. Dans le commerce, on appelle eaux-de-vie les produits qui contiennent 38 à 61 o/° d'alcool pur, obtenus parla distillation ou encore par l'addition d'eau à des alcools plus ou moins rectifiés. Les alcools ou esprits sont ceux qui contiennent plus de 61 % d'alcool pur ou réputé tel. Les eaux-de-vie communes sont ordinairement fabriquées avec des vins qui ont tourné ou qui ne peuvent être conservés. Auparavant, on ne les tirait que du vin, mais depuis les ravages de l'oïdium et du

(1) Magnan, C. R. Société de Biologie, 1872, IV, 210. Id. Union méd., 1864, 4 el 9 août, et Arch. de physiol., novm. et pathol., 1873, 127. — Lancereaux. Académie de )néd., 7 sept, et 19 octobre 1883.

(2) Cadéac et Meunier. Acad. de médecine, 10 sept. 1889. — Société de Biologie, 9 nov. 1889.

(3) Claude (des Vosges). Oiivr. cité, 81.

phylloxéra , on a commencé à les extraire de toutes sortes de matières ; et les proportions des alcools de vin ou de fruits, relativement aux autres, ont singulièrement varié en cinquante ans, comme le montre un tableau construit par Claude (des Vosges) (^), que je complète par des documents récents ("), dont les chiiïres ont été groupés de manière à pouvoir figurer à côté de ceux du rapport sénatorial. La distillation des alcools de vin et de fruits, les moins toxiques, qui était de 815.000 hectolitres de 1840 à 1830, n'était plus que de 93.681 hectolitres en 1883, c'est-à-dire neuf fois moins considérable. Le vin seul produisait, en 1876, 343.994 hectolitres, et en 1883, neuf ans après, 23.240 hectolitres, c'est-à-dire 23 fois moins environ et le 80e à peu près de la production totale des alcools. Dans ces dernières années, la production des alcools de vin s'est considérablement accrue, jusqu'à atteindre en 1893 (') le chiffre de 100.829 hectolitres, représentant la 24^ partie de l'alcool total distillé par les professionnels et les bouilleurs de crt:i.

Années.

Page 1