C. — Intoxications |>rofe.s!SionneIle
1. Plomb. — Les autres intoxications sont d'origine surtout professionnelles. Quelques-unes sont le résultat d'un accident, et je les décrirai dans ce même paragraphe.
Le saturnisme est un des premiers empoisonnements professionnels qui ait attiré l'attention des médecins. Le travail le plus complet sur les troubles mentaux dus au plomb est encore celui de Tanquerel des Planches (') qui date de 1839. Les voies d'absorption du poison sont nombreuses ; mais celles qui jouent le plus grand rôle dans l'étiologie du saturnisme sont les poumons et le système digestif. Cependant la peau est bien souvent aussi la porte d'entrée du toxique. Les pommades, employées pour colorer la barbe ou les cheveux, peuvent causer des désordres psychiques. Témoins ce coiffeur cité par Bail (-) qui fut pris dans ces conditions d'un délire furieux, et cet autre malade de Devouges, qui fut frappé de stupeur dans des circonstances analogues.
Toutes les professions, où l'on manipule des composés plombiques, exposent les individus à des troubles saturnins. Dans un relevé de 72 malades, Tanquerel (') nota 25 ouvriers des fabriques de céruse et 20 peintres en bâtiments, mais aussi des plombiers, des ferblantiers, des lapidaires et des imprimeurs. Enfin cet auteur aurait même observé du délire dans l'emploi des médicaments saturnins. Les hommes fournissent de par leur métier un contingent plus fort que les femmes ; et l'âge prédisposant est celui de la maturité, c'est-à-dire du travail. Les troubles cérébraux viendraient ordinairement après les autres symptômes, tels que les coliques ou les arthralgies; cependant ils peuvent survenir d'emblée. Et ce fait montre bien que le terrain n'est pas indifférent ; toutefois Tan querelC) disait que les troubles mentaux ne frappaient pas toujours les sujets de constitution délicate ou nerveuse, mais il n'entendait pas comme nous la prédisposition névropathique. Elle n'est
(1) Tanquerel des PlAxNChes. Traité des maladies du ploinh, 1839, II, 2V3 et suiv.
(2) Ball. Leç'nis sur les maladies inenL, 1880,96.
(3) Tanquerel. Ouvr. cité, 268.
(4) ID. Ibid., 273.
d'ailleurs pas fatale, et Tanquerel cite le cas de deux anciens aliénés de Bicètre qui travaillèrent impunément dans des fabriques de céruse et présentèrent des symptômes abdominaux, mais aucun dérangement intellectuel. Les écarts de régime, une mauvaise ali mentalion, l'alcoolisme, qui est souvent associé au saturnisme, sont des conditions prédisposantes importantes.
Les troubles mentaux, auxquels Tanquerel donna le nom d'encéphalopathie saturnine, sont difïéi'euts selon qu'ils surviennent dans une intoxication aiguë ou chronique. Dans le premier cas, on constate surtout un état d'excitation maniaque et hallucinatoire assez analogue à celle provoquée par l'alcool, et qui est une véritable ivresse plombique. D'après Bail ('), ces deux formes d'intoxication se rapprocheraient beaucoup par les prodromes, les cauchemars, l'insomnie et les troubles sensoriels. Mais souvent aussi il faut se demander si les troubles observés ne sont pas réellement dus à un appoint alcoolique. Parfois au contraire on observerait un délire tranquille avec de la confusion dans les idées (■). L'intoxication saturnine peut, comme l'alcoolisme, causer la démence. Bail (') raconte que dans le service de Beau, qui traitait les phtisiques par le carbonate de plomb, certains malades tombaient peu à peu dans un état d'affaiblissement intellectuel, qui pouvait aller jusqu'au gâtisme. Il paraîtrait que dans l'intoxication par le plomb, la démence se montrerait plus rapidement que sous l'influence de l'alcooL
Mais il est une variété de démence, simulant la paralysie générale et qui l'est peut-être — quia donné lieu, comme celle analogue due à l'alcool, à des discussions nombreuses. L'embarras delà parole avait été déjà signalé par Tanquerel des Planches. Plus tard Delasiauve ('•) décrivait une encéphalopathie saturnine qu'il rapprochait de la paralysie générale, opinion sur laquelle il est revenu plus tard, mais que l'on rencontre avec quelques variantes dans la thèse de
(1) Ball. Leçons sur les maladies ment., 1880, 595.
(2) Tanqukrel. Ouvi'. cité, 285.
(.3j BAr.f.. Ouvr. cité, 597.
(4) DrcLASiAuviî. Classification et diagnostic dilïérentiel de la paralysie gêné, raie, ,(/(/(, iriéd. psychol. 1851, III, G21.
M. J. Falret ('), qui inclinait à admettre une paralysie générale d'origine saturnine. Plus tard Devouges (-) essaya de prouver avec des observations, que le saturnisme pouvait produire une paralysie générale qui n'a pas de caractères très spéciaux.
La question fut reprise plus tard par M. Régis ('), qui proposa de classer cette forme morbide dans les pseudo-paralysies générales. Elle présenterait les signes physiques et psychiques propres au saturnisme chronique : liseré gingival, teinte terreuse de la peau, phénomènes convulsifs, troubles de la sensibilité et de la motilité, hallucinations delà vue, idées de persécution et d'empoisonnement — notons en passant la ressemblance de ces signes à ceux fournis par l'alcoolisme — ; elle aurait un début brusque, atteindrait du premier coup son apogée et, malgré la gravité des symptômes initiaux,' serait essentiellement curable. M. Régis concluait que la paralysie générale saturnine n'existait pas, mais que l'intoxication parjle plomb pouvait prendre le masque symptomatique de la paralysie générale d'une manière temporaire.
Depuis cette époque, les cas de saturnisme chronique simulant la paralysie géûérale se sont multipliés ('). Enfin M. Vallon {■') a, dans un récent mémoire, montré que les prétendus faits de pseudoparalysie générale saturnine ne sont le plus souvent que des états intermédiaires entre l'intoxication plombique cérébrale et la para . lysie générale, qui, lorsqu'elle survient, ne présente aucun symptôme réellement spécial. Le même auteur ('') a observé un cas de véritable démence paralytique chez un saturnin, qu'on aurait pu, si on ne l'avait suivi, diagnostiquer atteint de pseudo-paralysie
(1) J. Falret. Recherches sur les folies paralytiques, etc. Etude cliniq. sur les malad. ment., 1890, 139 et suiv.
(2) Devouges. De la paralysie géoérale, de la paralysie saturnine, .4////. m éd. imjchol., 1857, 111, 521.
(3) Régis. De rencéphalopathie saturnine clans ses rapports avec la paralysie générale progressive, Ann. méd. psychol., 1880, IV, 174.
(4) C.\MusET. Saturnisme chronique simulant la démence paralytique. Ann. niéd. psychol. 1883, X, 228. Rayner, Robertson, Savage, Atkins, Journ. of mental sci., 1880, 222 et suiv.
(5) Vallon. Pseudo-paralysies générales saturnine et alcoolique., 1894. ((i) Vallon. Congrès annuel des médec. Alién. (1892). C, R. Biais 1890, 23!}.
générale. Notons que le plomb, se fixant dans les cellules, produit un ralentissement de la nutrition (^)d'où résultent la goutte saturnine et un état bien semblable en somme à la diathèse arthritique, Il ne serait donc pas étonnant qu'il pût en résulter aussi les lésions anatomiques propres î\ la paralysie générale.
2. Mercure. — L'hydrargyrisme chronique otïre beaucoup d'analogie avec l'alcoolisme chronique. On tend à admettre, depuis les travaux de Charcot, que les troubles de la sensibilité qu'on observe chez les mercuriels, sont de nature hystérique. Les désordres meutaux ne sont pas très étudiés : on a décrit ("-) une forme vésanique consistant en de la stupidité observée chez un mineur californien qui séparait l'or de l'amalgame. On a aussi constaté des. états démentiels qui peuvent simuler, sans toutefois l'être (^), la paralysie générale.
3. Sulfure de carbone. — Signalés par Delpech ('') et par Marcé ("), puis étudiés plus tard par Huguenin C^jjles troubles mentaux, causés par le sulfure de carbone chez les ouvriers qui travaillent le caoutchouc, ont donné lieu à quelques publications, parmi lesquelles celle de M. A. Voisin ("). Cet auteur a observé deux cas où n'existait aucun antécédent héréditaire; la forme vésanique était un délire diffus hallucinatoire avec agitation.
4. LWciDE CARBONIQUE a aussi été incriminé comme pouvant provoquer chez les cartonniers des accès de manie transitoire.
5. L'Oxyde de carbone est un gaz plus dangereux. Il frappe sou vent les gens vivant près des foyers, d'où il se dégage. M. Paul
(1) Legendue. Ouv. cité, 275.
(2) Chapiis. Aliénât, ment, déterminée par l'exposition aux vapeurs de mercure Ann. méd. psychol., 1867, X, 391.
(3) A. Voisin. Ann. wéd. psychoL, 1891, XIII, 109.
(4) Delpech. Académie de médecine, séance du lo janv. 1836. (ij) Marcé. Traité pratique, ouvr. cité, li8.
(6) Huguenin. Th. Paris, 1876.
(7) A. Voisin. Ann. méd. psycliol. 1884, XI, 432.
OAUSES PATHOLOGIQUE!?. i^OB
Moreau (de Tours) ('), a décrit cette folie des cuisiniers, qui consisterait, après une période prodromique assez longue, en un délire de persécution avec hallucinations multiples et notamment de la vue. Ce qui rend le diagnostic difficile, c'est que souvent ces malades sont en même temps alcooliques. Mais il n'y a pas que les cuisiniers qui peuvent être intoxiqués par l'oxyde de carbone. Le séjour dans une chambre chauffée avec des poêles mobiles ou dans une voiture publique (Laborde, Motet), où brûlent des briquettes, peut être l'occasion de troubles mentaux graves. Un des principaux elïets de l'intoxication oxy-carbonée est l'amnésiâ (-), qui parfois annonce la démence. M. Raffegeau (') a rapporté l'observation très intéressante d'un vieillard de 67 ans qui, intoxiqué par un poêle mobile, devint, après être resté plusieurs jours dans un état comateux, un démeut sale, indécent, et sans jugement ni mémoire, ce qui fit poser le diagnostic de ramollissement cérébral. L'incurabilité de ce malade fut confirmée par M. Bouchereau qui le soignale premier. Ce cas ne serait d'ailleurs pas isolé (''). Et d'autres, suivis d'autopsie, ont été observés en Allemagne, et même en France par M. Bourdon {'). C'est, comme le faisait remarquer M. Laborde, à l'Académie de médecine, le grand danger de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone. D'antre part M. Garnier ['•] dit avoir vu une sorte de torpeur avec confusion et amnésie qui se dissipa après un certain temps. Il y aurait donc aussi dans cette intoxication des phénomènes pseudo-démentiels curables.
6. NriRO-BENziNE — Ou doit encore citer parmi les intoxications
(1) P. MoRE.\i' (de Tours). Des Irouble:^^ intelLdus à l'intoxication lente pur le gaz oxyde de carbone, 1876.
(2) Briaxd. De ramiiésio rétrograde dans l'iiitoxicatioii par l'oxyde de carbone, Congrès internat, de niéd. ment., 1889, G. R. 188 et suiv.
(.3) R.VFFEGEAU. Note sur un cas de démence consécutive à l'intoxication oxy-carbonée, Ann. niéd. psychol.^ 1889, IX, 4oo et suiv.
(4) RicuAuniÈRE. L'empoisonnement par l'oxyde de carbone, Gazette des liôp. 1894, 968.
(o) Bourdon. Des paralysies consécut. à Vintoxicat. par la vapeur du charbon, th. Paris, 1843.
(6)i/)7(. méd. p^ycli. 1889, IX, 463.
professionnelles, la nitro-henzine (') qui a parfois une action psychopatliique chez les fabricants de couleurs d'aniline. Encore le délire est il rare dans cette variété d'empoisonnement.
D. — Intoxicatîon»« alimentaires.
On peut ajouter à ce chapitre, comme intoxication alimentaire, la pellagre, dont les symptômes sont des érythèmes squammeux sur les parties découvertes, des troubles digestifs et surtout de la diarrhée, enfin des troubles nerveux plus ou moins graves et pouvant compromettre les fonctions intellectuelles.
La cause de cette maladie a donné lieu à de longues discussions et à bien des recherches, dont les plus considérables sont celles de M. Th. Roussel (-), M. Bouchard, Baillarger. On tend aujourd'hui à admettre qu'elle doit être recherchée dans le maïs altéré. Mais cette cause est favorisée par la misère et une alimentation insuffisante. C'est ainsi que le pellagreux devenant soldat ou domestique guérit, et qu'à Sainte Gemmes les indigents étaient, au coursVl'une épidémie, seuls atteints, tandis que les pensionnairesrestaient indemnes ('). Aussi la pellagre disparaît-elle peu à peu avec le bien-être moderne, et les médecins de ma génération n'ont plus l'occasion de l'étudier. Les troubles mentaux les plus intéressants qu'on ait signalés au cours de la pellagre sont de nature démentielle. Est ce de la paralysie générale? M. Roussel, Virchow, Stambio, M. A. Voisin, M. Bouchereau disent non. Pour Baillarger ('') les symptômes de la paralysie pellagreuse offrent la plus grande analogie avec ceux de la paralysie générale vulgaire ; elle est progressive et incomplète jusqu'à la terminaison. On observe parfois dans la folie pellagreuse, mais moins souvent, les symptômes propres à la folie paralytique, notamment l'hésitation de la parole avec tremblements des lèvres précédant l'articulation des mots, et aussi de l'inégalité pupillaire. Baillarger pensait en résumé que la pellagre
(1) Beugkuon. Nitro-Benzine et faliricanls d'aniline. Bvll. de l'Acad. Tiiipér. de mcd., 1864-6;5, XXX, 327.
(2) Tli. RoussKL. Traité de la pellagre et des pseudo-pellagres, 186(j.
(3) Legendue. Ouvr. cité, 261.
{'/) B.MLi.AHGEU. Analogies des symptômes de la paralysie pellagreuse et de la paralysie générale. Aiin. méd. psych. 1888, VII, 213.
CAUSES l>ATlIOLOGtQUES. 2U7
pouvait créer une paralysie générale bien aiialoi^ue, sinon identique, à la vulgaire. C'est en somme une question dont les documents cliniques tendent trop à s'épuiser pour (ju'on puisse aujourd'Iiui se former sur elle une opinion.
En résumé, les agents toxiques, qu'ils soient minéraux ou végétaux, se comportent d'une façon analogue (^), Selon l'intensité de leur action, ils peuvent, par une intoxication aiguë, provoquer une sorte d'ivresse ou un délire diffus avec agitation. Le fond en est toujours des hallucinations, et souvent celles de la vue prédominent au point de masquer les autres. C'est cette forme là qui a fait, des délires alcooliques, des délires spéciaux. Or on a vu, en étudiant l'effet des autres poisons, et on verra en étudiant les infections et les auto-intoxications, que ce type n'appartient pas à l'alcool seul. Le délire hallucinatoire, mobile et confus comme un rêve, s'observe dans tous les états fébriles et dans tous les empoisonnements. Les idées professionnelles et du milieu forment toujours le canevas des conceptions de l'aliéné. Enfin l'exacerbation nocturne de ces troubles mentaux se rencontre dans plusieurs autres états vésaniques, dans la mélancolie par exemple et dans les délires symptomatiques. Il est donc curieux que les mêmes médecins repoussent l'étiquette de délire briglitique ou urémique et acceptent avec une grande facilité celle de délire alcouli([ue, considéré ainsi comme une véritable entité vésanique, sans que ce soit plus logique.
Quelquefois la période d'excitation est très légère et agréable. C'est la cause des intoxications volontaires. Les sujets recherchent dans l'alcool, la morpbine, le tabac, le tonique nerveux dont ils ont déplus en plus besoin à mesure que l'action du poison s'épuise. Mais, après l'excitation parfois fort courte, survient toujours une période de dépression qui souvent paraît manifester seule l'empoisonnement : c'est la stupeur alcoolique, l'aphasie oxy-carbonée. Enfin à la longue, l'intoxication, voulue ou non, amène une déchéance detoutl'organisme et notamment du système nerveux. Les lésions encéphaliques des enveloppes et des vaisseaux, des cellules et de la uévroglie, tendent à frapper l'intelligence d'une mort précoce
(I) Lkghain. Les poisons 4e l'InleUig. Ouvr. cité, ol.
plus OU moins irrémédiable; c'est raiïaiblissemeut psychique, la clémence de l'alcool, du plomb, de l'oxyde de carbone; c'est aussi, lorsque le processus anatomique prend une certaine allure, la paralysie générale ou des états qui la simulent cliniquement d'une façon plus ou moins grande.
Ce qui fait la diversité d'action des poisons nerveux, c'est en partie l'espèce toxique : l'oxyde de carbone agit par exemple avec une brusquerie et une violence autres que la morphine. Mais le sujet apporte sa réaction propre, c'est lui qui prolonge en quelque sorte l'action de l'alcool, ou encore qui, à l'occasion d'un poison quelconque, fabrique des idées délirantes, mystiques, de persécution ou ambitieuses, toutes très personnelles, et que ses habitudes mentales coordonnent et systématisent d'une façon plus ou moins serrée et durable.