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MALADIES INFECTIEUSES

Le délire est une complication banale des maladies infectieuses. On a essayé de le séparer de la folie, mais les signes différentiels qu'on a donnés sont tous critiquables. Esquirol (') disait que l'aliénation mentale était caractérisée par l'absence de lièvre ; or l'apyrexie se rencontre aussi dans des maladies infectieuses (choléra) et les empoisonnements minéraux. J.-P. Falret (^) se basait sur la durée de l'apyrexie : la folie était un délire chronique; or il est des manies transitoires qui évoluent très rapidement. Foville ('), qui

(1) Esquirol, Ouvr. cité, I, ii.

(2) J.-P. Faluf.t. Des iiialad. ment, et des asiles d'aliénés, 1864, 7. (ii) FoviLLK. Art. Délire i)tN. Dict. île Méd. et de Chir., XI, 18(i9. 18.

distinguait le délire vésaniqiie du symplomatique, concédait cepeiidantque cette division ne reposait pas sur une diiïérence de nature. C'est par la clinique seule que MM. Bail et Ritti (') ont cru justifier cette séparation qui, d'autre part, leur semble arbitraire. Au fond, je crois qu'il n'est qu'une raison de la division, c'est une raison sociale. Selon que les troubles mentaux durent plus ou moins longtemps, compromettent ou non la sécurité de l'individu et de son entourage, permettent un traitement à l'hôpital ou dans la famille, ou au contraire nécessitent uue surveillance spéciale, le sujet est laissé libre ou bien séquestré et dans ce cas considéré comme aliéné. Si l'on veut absolument trouver un prétexte quelque peu scientifique à celte classification arbitraire, on peut dire que le délire vésanique est celui qui se manifeste sans lien apparent avec l'état somatique qui l'entretient. Mais comme la folie est le plus souvent une maladie primitivement et essentiellement générale et physique, dont les troubles psychiques ne sont que des symptômes, on voit que la raison donnée plus haut n'est guère plus valable que les autres.

Les documents sur les délires infectieux sont très nombreux, si on considère tous ceux disséminés de ci de là, mais les études d'ensemble sont assez rares. Les plus connues sont celles de Thore (-), de Ghéron (»), le mémoire de M. Christian ('), les articles de Fo ville ('), de Bail et Ritti C^) et en Allemagne de Kraepelin {'), et enfin le récent mémoire de MM. Régis et Chevalier-Lavaure [*') sur

(1) Ball et Ritti. Art. Délire, Dict. encycl. des Sci. méd. 1" série, T. XXVI, 1882, 357.

(2) Thore. De la folie consécutive aux maladies aiguës, Ann. méd. psycli., 1830, II, 586.

(3) Chbron. Th. de Paris, 1866.

(4) Christian. De la folie consécutive aux maladies aiguës, Arch. génér. de méd., 1873, 257 et 421.

(5) FoviLLE. Art. Délire, ouvr. cité.

(6) Ball et Ritti. Art. Délire, Ouvr. cité.

(7) Kraepelin. De l'Influence des maladies aiguës sur la genèse des maladies mentales, anal, in Arch. de Neurol., 1881, II, 263 et 1882, IV, 105.

(8) Régis et Chevalirr-Lavaure. Des Auto-Intoxications dans les maladies mentales, La Rochelle, 1893, 40 et suiv.

210 LES CAUSES DE LA POLtE.

les auto-intoxications dans les maladies mentales. Je vais me contenter de passer rapidement en revue les principales maladies infectieuses où l'on rencontre plus ou moins souvent des troubles mentaux associés, en insistant plus particulièrement sur ceux qui, par leur durée ou leur intensité, peuvent nécessiter l'internemeut.

1. Les fièvres éruptives sont ordinairement accompagnées de délire. Dans la variole, ce dernier peut apparaître à toutes les périodes ; pendant l'invasion, il est d'allure assez tranquille, devenant plus violent au moment de l'éruption. Il est à noter qu'il manque ordinairement dansla variole hémorrhagique ('). Quelquefois il réapparaît dans les varioles graves et confluentes, ou, sous un appoint alcoolique, durant la suppuration. Tous ces troubles Intel" lectuels seraient plus ou moins en rapport avec l'élévation de la température. Thore (-) a le premier appelé l'attention sur les hallucinations qui peuvent se montrer durant le cours de la variole et qui afïectent principalement la vue et l'ouïe. Ces troubles sensoriels sont assez semblables à ceux qu'on observe dans l'alcoolisme. Quinquaud (•), qui a donné deux observations de variole délirante, insiste sur ce fait que les troubles nerveux sont souvent localisés à la sphère sensorielle, qu'ils apparaissent surtout au moment où le varioleux est sur le point de s'endormir, et enfin que le patient a conscience de ces phénomènes morbides. Toutes ces remarques sont très justes et j'ai eu l'occasion de les vérifier au cours d'une épidémie de variole. Durant la période de desquamation ou pendant la convalescence, apparaissent quelquefois des troubles mentaux de longue durée. On les a souvent décrits sous l'étiquette de démence, dont ils ont l'obtusion intellectuelle et l'incohérence des idées, mais dont ils se distinguent par ce fait qu'ils sont curables. Il s'agit en somme ordinairement d'une forme vésanique où domine la confusion mentale, symptôme que nous retrouverons encore dans ce chapitre. Parfois ces psychoses à caractère asthénique peuvent se

(1) LiîGRAND DU Saulle. À)in. luéd . psych., 1871, V, 413.

(2) TiioRE. Des Hallucinations dans la variole, Ann. méd. psycli., 1856, II, 162.

(3) Quinquaud. Sur quelques troubles nerveux consécutifs à la variole, L'Encéphale, 1884, 33 et siiiv.

manifester par quelques accès d'agitation ou au contraire par des idées délirantes dépressives avec tentatives de suicide et refus d'aliments; parfois aussi elles simulent la démence paralytique ('). Enfin la variole serait encore capable de provoquer la véritable paralysie générale, comme le prouve l'observation avec autopsie de M. Habille (').

Dans la rougeole le délire est plus rare. Il est léger et quelque peu agité cbez les enfants, au moment des élévations thermiques. Des délires asthéniques auraient été observés par Kraepelin (').

Les psychopathies scarlatineases paraîtraient — dans la moitié des cas environ (Kraepelin) — surtout en rapport avec la gravité et riiyperthermie de la fièvre éraptive. Les délires fébriles du cours de la maladie se montrent à la fin de la première semaine, durent peu (') et sont à base hallucinatoire. Les vésanies de la convalescence peuvent avoir une évolution plus longue, et leur aspect clinique est plus varié; elles ont souvent un fond de confusion mentale qui les caractérise. Il faut aussi distinguer les cas où le délire est provoqué par une lésion rénale développée au cours d'une scarlatine.

2. Erysipèle. — Sa localisation à la face et notamment au cuir chevelu est ujie condition très favorable au développement des troubles mentaux. Le plus souvent un délire à caractère diffus se montre avec l'hyperthermie et disparaît avec elle. Mais parfois, dans la convalescence d'érysipèles, même bénins, on observe un état psychopathique maniaque C') ou à forme de stupeur (^). La paralysie générale est une des complications éloignées. Baillarger(')

(1) FoviLLE. De la paralysie générale par propagation, Ann. mécl. psych., 1873^ IX, 40 et suiv. — Claye Shaw, Journal of mental Sci., 1872, 289, obs. I à V.

(2) Mabille. Démence paralytique à la suite d'une variole, A««. méd. psych. ^ 1883, X, 225.

(3) Kraepelin. Ouvr. cité, 1882, IV, 112 et 113.

(4) RouiLLARD. Société médico psychologique, 29 juin 1891. (o) Baillarger. Ann. méd. psych., 1879, I, 79.

(6) Chéron. Ouvr. cité, LX.

(7) Christian. De la folie consécutive aux maladies aiguës, ouvr. cité, 261.

(8) Baillarger. Note sur l'influence de l'érysipèle de la face et du cuir chevelu sur la production de la paralysie générale, Ann. méd. psych., 1849, I, 477.

est le premier qui, après Bayle ('), ait mis ce fait en lumière en rapportant 3 observations, où la lésion cérébrale s'était manifestée quelques mois après l'érysipèle. Morel ;-i publia quelques années plus tard une observation analogue.

La pathogénie de ces divers accidents est complexe Les délires delà période fébrile ont été attribués à un réflexe dont la cause initiale serait dans l'excitation des nerfs de la V^ paire, à la fièvre, à la congestion cérébrale, ou à des lésions plus graves de l'encéphale (thrombose des sinus, méningite) et à l'alcoolisme. Les délires de la convalescence ont été rattachés aux troubles de nutrition consécutifs à cette maladie grave ; il en est de même pour la paralysie générale. Mais on conçoit aussi que cette dernière puisse, bien qu'existant déjà à l'état latent, se manifester soudainement à l'occasion d'un érysipèle.

3. Oreillons. — Ils provoquent souvent des troubles mentaux (') plus ou moins intenses, qui sont capables d'entraîner la mort, probablement par méningite. Ils peuvent coïncider avec l'apparition de l'orchite ourlienne ou encore être amendés par elle. Parmi les symptômes nerveux observés, on a noté de l'aphasie consécutive (Monro(^)), associée ou non avec ies paralysies des membres. Ces phénomènes se dissipent parfois en peu de temps ; mais ils peuvent aussi avoir une plus longue durée, ainsi que l'ont observé MAI.Lannois et Lemoine ('). Ces auteurs, recherchant la pathogénie de ces accidents, ont paru la trouver dans la méningo-encéphalite qui serait le plus souvent superficielle.

4. Fièvre typhoïde. — Les troubles délirants de la fièvre 'typhoïde sont les plus étudiés, à cause de leur fréquence et de leur

importance. Ils furent de bonne heure observés par Ghomel, Louis,

(1) Bayle. Traité des maladies du cerveau et de ses membranes, 1826, 243.

(2) Morel. Traité des maladies mentales, 1860, 147.

(3) Trousseau. Clinique de VHôtel-Dieu, o" édition, I, 252.

(4) MoNRo. The Lancet, 1883.

(ij) Lannois et Lemoine. Des manifestations méningitiques et cérébrales des oreillons, Arch . de neur., 1885, XI, 1.

Sauvet('), Max Simon (■), qui le premier eut le mérite de montrer que les délires post-typhiques pouvaient constituer des aliénations mentales, ce que n'admettait pas l'école d'Esquirol. Tliore('), Morel (''), Griesinger ('), Berthier ("), qui fit un travail d'ensemble, traitèrent la question. Avec Mugnier C) et Gliéron (') l'importance de la prédisposition héréditaire commence à être mise en lumière. Puis les mémoires et les observations, concernant les délires liés à la fièvre typhoïde, se multiplient. Un des plus importants est celui de Kraepelin ("), dont j'ai déjà plusieurs fois exprimé les idées. M. Marandon de Montyel ('") a divisé les délires en pertyphiques, ou liés au début, àla période d'état et à la convalescence delà dothiénentérie, et en post- typhiques qui apparaissent après la maladie. Enfin M. Glover (") a, dans une excellente thèse inspirée par M. Jofïroy, exposé les idées de ce professeur, qui insiste sur lanécessitéd'une prédisposition vésanique pourla production des psychoses au cours ou après la fièvre typhoïde.

Les délires associés à la dothiénentérie peuvent apparaître à tous les moments de cette maladie. Les troubles mentaux surviennent parfois dans la période d'incubation, avant même l'élévation thermique. Ils sont ordinairement constitués par de la stupeur. Dans

(1) Sauvet. Remarques sur le délire consécutil aux fièvres tbyplioides, Ànn. méd. psych., 1845, VJ, 223.

(2) Max Simon. De la folie consécutive à la fièvre typhoïde et de son mode ordinaire de transmission, Journal des Connaisscmces médico-chirurgicales, 1844, 53.

(3) Thore. Etudes sur les maladies incidentes des aliénés, 1847, 244 et suiv.

(4) MoREL. Traité des maladies mentales, ouv. cité, 163 et suiv.

(5) Griesimger. Ouv, cité, 217.

v6) Berthier. La Fièvre dans ses rapports avec l'aliénation mentale, Aiin méd. psijch., 1861, Vil, 1.

(7) Mugnier. De la folie cons'ciitice aii.v maladies aiguës, Th. Paris, 1835.

(8) Cheron. Observations et recherches sur la folie consécutive aux maladiesaiguës, Th. Paris, 1866.

(9) Kraepelin. Ouv. cilé, 113 et suiv.

(10) Marandon de Montyel. De la fièvre typlioïde dans ses rapports avec la folie, Ann. méd. psych., 1883, IX, 387.

(IDGlover. Lafolieet laflèvr<h typhoide, Th. Paris, 1891.— Voir aussi Pagll^xo. Revue de Médecine, 1894, et Saisset, Th. Paris, 1895.

le cours de la période d'inva;ion, le délire peut se monlrer avec une intensité telle qu'il masque la dothiénentérie. Le malade est quelquefois alors interné. Les observations publiées ('), qui s'accompagnent d'examen nécropsique, sont d'un diagnostic peu discutable. Mais, dans d'autres cas, on est en droit de se demander s'il s'agit de fièvre typhoïde ou de délire aigu, lequel, par sa symptomatologie, simule parfois une dothiénentérie. A la période d'état, le délire est à peu ]..rès constant; il survient vers le second septénaire, se montrant ou s'exagérant le soir. Ce délire, qui est d'or dinaire diffus et hallucinatoire, est le plus souvent en rapport avec l'hyperthermie et aussi avec la gravité de la fièvre typhoïde. Il peut avoir des aspects cliniques variés, rouler sur des symptômes d'ordre mélancolique, se transformer en un accès de manie aiguë ou au contraire se résoudre dans un état de stupeur. Dans la convalescence ('), les psychoses aslhéniques dominent. On les a décrites sous des noms divers, délires d'épuisement, d'inanition, et encore démence, idiotie, imbécillité, stupeur. Les malades de ce genre sont dans un état d'affaiblissement intellectuel et psychique considérable ; beaucoup gâtent. Ils paraissent avoir perdu la plupart des souvenirs concernant leur vie passée et être incapables d'en fixer de nouveau ; leurs discours sont incohérents et décèlent un état mental assez semblable à un subdelirium chronique qui persisterait à l'état de veille. Il en est qu'il faut faire manger, habiller. Cependant ce ne sont que de faux déments, puisqu'ils peuvent guérir ('). Mais on rencontre aussi d'autres formes vésauiques, et par exemple des états d'agitation maniaque, des idées ambitieuses, qui seraient même assez fréquentes (''), des idées mélancoliques avec conception de culpabilité, mutisme et tendance au suicide, des idées de persécution. Parfois enfin il reste une idée fixe. Tel ce médecin des hôpitaux de

(t) BAiLLAnoER. Fièvre typhoïde simulant l'aliénation mentale, Ann. méd. psych., 1843, II, 147. — L.\roussinie. Fièvre typlioide à forme anormale chez une aliénée, Tribune médicale, 1893, 397.

(2) BucQUOY et Hanot. Quelques remarques cliniques sur le délire de la fièvre typhoïde, Arch. génér. de vtéd. 1881, 2i.

(3) Régis. Folie consécutive à une fiéore lyphoide, Encéphale, 1881, 457.

(4) Marcé. Traité pratique, ouv. cité, 13o.

Pdris qui avait conservé, à la suite du typhus, l'idée qu'il était propriétaire d'une maison de campagne et d'un cheval blanc. Par moments il en parlait et d'autres fois il reconnaissait son erreur ('). Dechainbre (') avait soigné un homme qui, convalescent d'une lièvre typhoïde, garda durante semaines l'idée fixe qu'il était marié. Lorsque la fièvre typhoïde ne laisse pas à sa snite une psychose plus ou moius tenace, elle peut déséquilibrer le malade et le rendre débile et apte à délirer facilement. Esquirol (') avait remarqué ce fait, qui a été souvent constaté depuis.

Enfin la paralysie générale (Aug. Voisin '') (Schiïle ') a été notée à la suite de la fièvre typhoïde. Cependant Nasse ('') ne l'aurait jamais observée dans 2.000 cas.

La pathogénie de ces troubles délirants est complexe. Quand ceux ci surviennent au début, avant l'apparition de la fièvre, on peut accuser l'action directe du poison sur les cellules nerveuses. Plus tard, durant la période d'état, l'hyperthermie, les troubles circulatoires, les congestions, les lésions diverses de l'encéphale et des méninges, sont capables de provoquer les troubles intellectuels, qui sont souventcaractérisés parde l'excitation et disparaissent ordinairement avec les phénomènes qui leur ont donné naissance. Les lésions encéphaliques sont surtout importantes. On a rencontré descongestions capillaires avec turgescence veineuse(Raymond), et aussi de véritables méningo-encéphalites lyphiques avec bacille d'Eberlh dans les exsudais (Fernet'). Enfin des lésions rénales secondaires, produisant de l'insutTisance urinaire, peuvent déterminer aussi des troubles délirants que l'on met à tort sur le compte de la dothiénentérie. Quant aux délires asthéniques de la convalescence, il est très probable que c'est l'épuisement, l'état de dépression nerveuse qui en facilite l'évolution.

1) Baillarger in Griesinger. Oiiv. cilé, 217.

(2) In Ball et Bitti. Art. Délire, ouv. cité, 338.

(3) Esquirol. Ouv. cité, I, 73,

(4) A. Vo:siN. Leçons cliniques sur ks mal. ment., 1883, 12,'J. (o) In CiiAKPEMiEu. Ann. m 'd. p^ijch., 1891, XIII, 113.

(G) In A. Voisin. Ann. incil. p^ycli., 1891, XIII, 110.

(7) In Chantemiîsse. Art. Fièvre tijpho'ide. Traité de médecine de Charcot et Bouchard, ouv. cilé, 761 et 762.

Jusqu'à quel point la prédisposition vésauique est elle nécessaire dans la production de ces troubles mentaux? Morel C) a cité le cas d'une famille présentant des tares névropathiques,où, sur 8 enfants atteints de fièvre typhoïde, 4 devinrent sourds et affaiblis intellectuellement et les 4 autres aliénés avec des alternatives de stupidité et d'excitation. M. Joffroy (■) a rapporté des observations fort instructives sur le rôle joué par la prédisposition. Une femme à antécédents vésaniques familiaux, qui avait eu à 20 ans une dothiénentérie accompagnée de délire prolongé durant la convalescence, eut plus tard d'autres accès psychopatbiques, à la suite d'émotions (mort de sa mère, suicide de son père, mauvaise conduite de son fils, incendie de sa maison). Toutes ces causes morales diverses provoquaient chaque fois le même délire triste avec idées de ruine qui avait été observé pendant la fièvre typhoïde. Dans deux autres cas, observés par le même auteur, la dothiénenterie réveilla des accès délirants, semblables comme forme, à d'autres manifestés antérieurement. Le rôle de la maladie aiguë était dans ces faits celui d'un agent provocateur. Mais, d'ordinaire, les observations sont d'un secours restreint, car dans la plupart les antécédents du malade n'ont pas été recherchés. Il semble ressortir pourtant de certains faits que la prédisposition n'est pas également indispensable pour tous les cas. Ellessraitau minimum pour les délires fébriles ; aussi leur évolution serait en général rapide. Pour les psychoses de la convalescence, à tendance vers la chronicité, la prédisposition serait beaucoup plus nécessaire. J'ai, en effet, observé quelques cas de confusion mentale consécutive à la dothiénenterie, où les antécédents vésaniques familiaux des sujets étaient assez chargés.

5. Influenza. — Les récentes épidémies de grippe ont eu leur retentissement dans les asiles ; beaucoup de grippés sont devenus aliénés. Aussi les mémoires publiés dans ces dernières années sur les rapports de cette maladie avec la folie, sont-ils assez nombreux. Un des plus importants, parce qu'il est le résumé de beau-

(1) Morel. Traiti des maladies mentales, 1860, 167. (2) JoiTROY. Congrès annuel des midecins aliénistes (Session de Lyon), C. R., 1892, '.iOS et suiv.

coup d'autres, est celui d'AlthaiisC), qui s'est servi des documents apportés par MM. Jotïroy ('), Mairet (') Ladame {'•), Bidon ('), Leledy(^), J. Voisin C), et beaucoup d'autres auteurs français et étrangers. Altliaus a clioisi dans ces divers mémoires les faits les plus circonstanciés, exactement 117 cas de vésanies développées à la suite de l'influenza, qu'il a comparés à un tableau, établi par Kraepelin, de 330 observations de psychoses liées à des mala dies aiguës.

Les délires de la période fébrile peuvent précéder l'ascension thermométrique, ainsi que dans beaucoup d'autres maladies aiguës. Plus souvent ils débutent avec l'hyperthermie et disparaissent avec elle, comme dans le cas intéressant de M. Jolïroy ("), où il s'agissait d'un homme qui présenta durant deux semaines un délire violent avec crises d'excitation et hallucinations, et guérit lorsque la période d'effervescence arriva.

Il semblerait que les troubles intellectuels post-fébriles fussent plus fréquents après l'influenza qu'après les autres maladies aiguës; mais il faut tenir compte du nombre de personnes atteintes par une épidémie de grippe. Les délires apparaissant tout de suite après l'influenza seraient le plus souvent des états maniaques (Altliaus). Les états de dépression, la mélancolie notamment, apparaîtraient plus tard. Comme partout ailleurs, on a relevé la plupart des formes vésaniques, c'est-à-dire des idées délirantes mélancoliques, de persécution, ambitieuses, religieuses, idées plus ou moins systé-

(1) Althaus. On psychoses after influenza, The Journal of merU. ScL, 1893, XXXIX, 163.

w (2) JoFFROY. Délire avec agitation maniaque dans l'influenza, Soc. in/'d. des Hôpit., 28 mars 1890.

(3) Mairet. Grippe et aliénation mentale, Montpellier médical. 1890.

(41 Ladame. Des psychoses après l'influenza, Ann. méd. psych., 1890.

(o) Bidon. Etude clinique de l'action exercée par la grippe de 1889-1890 sur le système nerveux, Rev. de méd., 1890, 661 et 8.39.

{6)Leledy. Contrihution à l'étude de l'épidémie de grippe de 1889-1890, Th. Paris, 1891.

(7) Jules Voisin. Idées de persécution à la suite de la grippe, (ki^. des Hôpit. 1890, 1012.

(8) JoFFROY. Délire avec agitation maniaque dans l'influença, ouvr. cité.

malisées. On y rencontre ces états complexes de stupeur, de pseudodémences, qui sont surtout caractérisés par de la confusion mentale. La paralysie générale a aussi été observée, et Althaus l'a comptée 6 fois sur 100 cas de troubles mentaux post-influenzicjues. Le début apparent de l'encéphalite serait assez éloigné de l'attaque de grippe, et la marche en serait rapide.

Quant aux facteurs pathogéniques, ce sont toujours les mêmes que les observateurs accusent : agents infectieux, hyperthermie, anémie de la convalescence, lésions cérébrales. M. Pierret(') a rapporté le cas d'une jeune fille qui, à la suite de l'inlluenza, tomba dans un état de stupeur qui s'aggrava peu à peu et entraîna la mort deux ans après. L'autopsie révéla des lésions des méninges et du tissu nerveux, que M. Pierret croit caractéristiques desméningoencéphalites infectieuses.

La prédisposition héréditaire de ces accidents cérébraux aurait été trouvée par Althaus 72 fois sur 100 ; mais il faut remarquer que cet auteur admet, comme causes prédisposantes, l'anémie, la ménopause, la syphilis. Il ne s'agit donc pas de prédisposition purement vésanique. M. Leledy (') n'aurait, de son côté, trouvé cette dernière que 8 fois dans ses observations personnelles, qui sont au nombre de plus de vingt.

6. L'lmpaludisme peut être aussi la cause de délires variés. Sydenham avait déjà noté ce rapport morbide. Baillarger (') remarqua la tendance des paludéens vers la stupidité et Morel ('') relata une observation où le sulfate de quinine ramena la santé mentale. Griesinger (') avait constaté que, chez les paludéens, le délire remplace parfois un accès intermittent et est alors accompagné de frissons, de chaleur, de sueur et de pouls rapide, parfois survient après l'attaque fébrile et d'autres fois enfm apparaît après la guérisou de la fièvre.

(1) Pierret et Paret. Mélancolie avec slupeur suite d'influenza, etc.. Lyon médical, 9 oct. 1892.

(2) Leledy. Ûuvr. cité, 68.

(3) Baillarger. De la folie à la suite dos flévrcs intermittentes, Recherches sur les inuladiei mentales, 1891), I, GOB.

(4) iMoHEL. Traité des maladies imntiles, 1830, 128 et suiv. (ij) GniEsi.NfiER. Ouvr. cite. 218.

Plus tard Kraepelin (') étudia les délires liés à l'impaludisme, selon l'élénieiit patliogénique qui les actionne. Les formes pernicieuses, comateuses, convulsives, délirantes, agiraient par l'action commune de la fièvre et du poison, et aussi par l'intermédiaire de riiyperémie, de l'œdème, des centres cérébraux et des foyers pigmentaires de l'écorce. 11 existerait aussi des troubles psychiques apyrétiques, périodiques et représentant des accès fébriles ; ce délire serait sous la dépendance de la toxhémie. Parmi les formes vésaniques observées, il faudrait surtout citer une variété de mélancolie agitée. Enfin la cachexie malarienne produirait encore des délires variés, quoique en moins grand nombre que ceux observés dans les autres phases de l'impaludisme. Récemment MM. Lemoine et Cliaumier(5) ont fait un travail d'ensemble très documenté sur les troubles psychiques qu'on constate dans l'impaludisme. Ils distinguent d'abord le délire fébrile, bruyant, confus et hallucinatoire, qui apparaît au moment de l'accès, quelquefois durant le stade du frisson, plus souvent durant le stade de chaleur; il est surtout intense dans Tes accès pernicieux. Après ces troubles psychiques, les auteurs considèrent le délire de la convalescence des fièvres paludéennes, qui est parfois remplacé par de la stupidité. Mais il peut survenir aussi de l'excitation ; c'est ce qui se produit lorsque, comme dans l'observation de M. Mabille ('), les troubles psychiques débutent durant la période fébrile pour se continuer pendant la convalescence. C'est aussi dans ce groupe morbide qu'il faut ranger les cas de Sébastian ('), où la manie prend le typepériodique et peut être guérie par la quinine. Une dernière classe de troubles mentaux est constituée par ceux qui surviennent dans l'impaludisme chronique. MM. Lemoine et Chaumier ont observé sept faits de ce genre. Les malades avaient eu des fièvres intermittentes dans leur jeunesse, puis plus tard des accidents larvés du côté du système

^1) Kraepelin. Ouvr. cité, 18S1, 264 et suiv.

(2) Lemoine et Chaumihr. Des troubles psychiques dans l'impaludisme, Ann. inéd.psijcli.,1881, V, 177.

(3) Mabille. Note sur les rapports de raliénation menlale et de la fièvre intermittente, Ann. inéd. psych., 1881, VI, 2i9.

(4) Sébastian. Remarques sur la mélancolie et la manie suites de fièvres intermittentes, Ann. méd. psych., 1844, IV, 210.

nerveux; eafin des hallucinations, de l'excitation maniaque, un véritable délire avec tendance à la chronicité et non modifié par le traitement. Les idées délirantes furent des plus variées ; et, fait curieux à noter, 6 sur 7 des malades observés par les auteurs ne présentaient aucun antécédent héréditaire connu. Enfin MM. Lemoine et Chaumier admettent la possibilité d'une paralysie générale paludéenne et citent à l'appui de cette opinion une observation personnelle. A propos de prédisposition, rappelons que M. Marandon de Montyel (') a publié des observations où l'impaludisme, agissant en cela comme beaucoup d'autres maladies infectieuses, crée, chez certains sujets, une aptitude vésanique qui se manifeste en les rendant assez brusquement sensibles à l'action psychopathique de l'alcool.

7. Choléra. — Les troubles délirants liés au choléra ne sont pas très bien connus. Delasiauve (■) les siguala un des premiers en citant des faits qui rappelaient la paralysie générale. Griesinger (') avait noté que les psychoses post-cholériques consistaient souvent eu un délire passager, ce que confirmèrent des observations de Bail ('). Mesnet (') décrivit le délire diffus et hallucinatoire de la période de réaction, en faisant remarquer la part que l'alcoolisme pouvait avoir dans cet éveil de désordres psychopalhiques. D'après Kraepelin ("), les troubles psychiques du choléra s'observeraient d'abord au moment de la phase de réaction qui, comme on le sait, s'accompagne parfois de méningo-encéphalite et seraient d'origine fébrile, congestive ou peut-être urémique, Les délires de la convalescence seraient d'aspects divers, et la stupeur a été vue quelquefois.

(1) Marandon diî Montyël. Contribution à l'étude clinique des rapports de l'impaludisme et de l'alcoolisme, Ann. méd.psycli., 189.3, XVIJI, 3o3etsuiv.

(2) Delasiauve. Influence du choléra sur la production de la folie, Aau. inccl. inych., 1849, I, 331.

(3) Griesinger. Ouv. cité, 221.

(4) Ball. De la folie consécutive au choléra, Encéphale, 188o, n" 1.

(o) Mesnet. Physiologie pathologi([ue du cerveau chezlescholériques,i«H. mêd psych., 1866, VII, 317.

(6) Kraepei.in. Ouv. cité, 1882, li;i.

Eli effet, M. Séglas (') a rapporté un cas de confusion mentale ayant débuté dans la convalescence du choléra chez une prédisposée. Enfin il est intéressant de noter que, chez les aliénés atteints de choléra, l'agitation tombe dans la période algide pour revenir dans la phase de réaction, comme l'a constaté M. Gamuset (-) en un mémoire dont j'ai discuté ailleurs les conclusions (').

8. — Dans la rage, on peut diviser, d'après la description de M. Roger {'•), les troubles intellectuels suivant les périodes de la maladie. Le délire, souvent à tendance mélancolique, peut débuter avec les prodromes. Dans la période d'excitation il est violent, comme dans toutes les phases fébriles des maladies infectieuses, et s'accompagne de troubles sensoriels et surtout d'hallucinations de la vue et de l'ouïe {'). Enrin,<lans la période paralytique, une sorte de stupeur avec inconscience se montre. La fausse rage ne survient guère que chez des névropathes : elle n'a d'ailleurs aucun rapport avec l'infection.

La DIPHTÉRIE, le CHARBON peuvcut donner lieu à du délire et parfois occasionner des troubles mentauK que l'on a décrits comme de l'aliénation mentale {^).

9. La TUBERCULOSE a été souvent accusée de produire l'aliénation mentale. Clouston (') a soutenu que la phthisie cause trois fois plus de victimes chez les psychopathes que chez les gens raisonnables. Et en effet l'observation de tous les aliénistes justitîe cette opinion C) que la folie prédisposée la tuberculose. L'état de dénutrition où se trouvent la plupart des aliénés, le refus d'aliments des

(1) S!i:fiLAS. Un cas de folie post-cholérique à forme de confusion mentale primitive, Ann. méd. psych., 1893, 376.

(2) Camuset. Des modifications observées dans l'état mental de certains aliénés atteints de choléra, .4/)/!. méd. psych., 1892, no v.

(3) Ed. Toulouse. Le choléra elles aliénés, la Tribune médicale, 1893, 10.

(i) Roger. Chap. Rage in Charcot et Bouchard, Traité de médecine, 603 et suiv. (o) Chîustian. Rage et hydrophobie, Àan. méd. psych., 1869, 1, 226.

(6) A. Voisin, Leçons, ouv. cité, 120.

(7) Clouston. Art. Phlhisical Iiisanity iwDictionn. ofpsychol. medic. byTuKE

(8) CuLLiîRRE. Contribution à l'étu'le de la tuberculose chez les aliéné?, Ann. méd. psych., 1876, XV, 161,

mélancoliques, tout met ces malades en état de réceptivité bacillaire. Pour ma part, j'ai rencontré fréquemment des lésions tuberculeuses au cours des autopsies d'aliénés ('). Morel(^) disait que toutes les périodes de la phthisie peuvent amener des troubles intellectuels, qu'à la fin le délire est plus violent, et que le plus souvent il progresse et suit la maladie pulmonaire. Bail a même cru remarquer que la tuberculose engendrait une folie spéciale.

Les faits sont justiciables d'une interprétation moins absolue. Il est compréhensible que la tuberculose peut, comme toutes les autres maladies infectieuses, provoquer des troubles intellectuels. On connaît l'euphorie des phthisiques, qui se manifeste parfois par des conceptions nettement délirantes. Dans les poussées aiguës, au moment des exacerbations thermiques, on observe surtout des troubles mentaux bruyants et à ba&e hallucinatoire, semblables aux délires fébriles. Au cours de la tuberculose, toutes sortes de psychoses peuvent apparaître, mais il est toujours difficile de les rattacher, par l'évolution, à la lésion bacillaire, qui est d'ordinaire de longue durée, alors que les désordres cérébraux sont moins tenaces. Le fait d'alternance entre les symptômes physiques et les troubles mentaux, qui a été remarqué dans la tuberculose ('), s'observe dans bien d'autres circonstances ('■). Enfm, quant à'Ja paralysie générale, je ne sache pas qu'elle ait été signalée comme consécutive à la tuberculose 11 semblerait même, d'après les autopsies, que ces deux maladies sont rarement associées.

La pathogénie de tous ces troubles cérébraux est complexe. Les accès de fièvre, l'état de dénutrition profonde où tombent peu à peu les tuberculeux, et aussi les lésions de l'encéphale et des méninges doivent être les principaux facteurs des délires et des psychoses. La prédisposition est difficile à débrouiller, attendu que la tuberculose est une maladie d'aboutissement de toutes les tares biologiques ; dans les familles où elle se développe, les dégénérés sont fréquents.

(1) GiRAUD, NicoDLAU, TOULOUSE. Rappovt médical sur l'asile de Saint-Yon, 1894, ?4.

(2) MoREL. Traité des maladies mentales, 1860, 162 et suiv.

(3) Mabille et Lallemand. Les Folies diathésiques, 1890,141.

(4) Laugier. La marche des maladies aiguës et de l'influence qu'elles exercent sur les maladies mentales, Th. de Paris, 1873.

10. La SYPHILIS a des rapports étroits avec les antécédents névropatliiques. On n'est pas encore fixé sur le rôle qu'elle peut jouer dans la production de la débilité mentale et de l'idiotie chez les enfants dont les pères avaient la vérole. Mais on est plus documenté sui- l'influence psychopathique de la syphilis acquise. M. Féré (') rappelle que les premiers observateurs, Fracastor, A Paré, Swédiaur, avaient noté la dépression morale dans le temps compris entre le chancre et les accidents qui le suivent ; le même auteur cite le cas d'un syphilitique qui, au cours de la période secondaire, fut pris d'une peur angoissante des papillons de nuit, etchez lequel le traitement mixte fit disparaître les troubles mentaux. James Kiernan (■) a aussi observé des cas de psychoses survenues durant cette époque morbide, où se constate souvent de la hèvre, et les trouve comparables à celles produites par l'alcool, les narcotiques et les élévations thermiques. M. Parant (^), qui a traité cette question dans une revue critique, rapporte des faits intéressants d'auteurs anglais, notamment un cas de Wiglesworth où un délire mélancolique apparut chez une jeune femme en même temps que le chancre et disparut quelques mois après, alors que la sypbilis continuait son évolution. Au bout de 13 mois de maladie, la mort survint et l'autopsie permit de constater que le cerveau était indemne. 11 ne semble pas, dans les cas de ce genre, que la syphilis imprime au délire un cachet particulier, — c'est ce que conclut M. Hagelstein ('') dans sa récente thèse qui contient sur cette question les opinions des principaux aliénistes.en même temps que des faits nouveaux. M. Mairet (') admet l'existence d'une aliénation mentale syphilitique spéciale, dont lés caractères qu'il donne sont assez vagues . Les modes d'action de la syphilis sont, dans tous ces f ai ts , des plus variés. Car en dehors des lésions encéphaliques qui sont rares dans la période secondaire, la vérole provoque habituellement

(1) Fuiîii. La palhologie des ém-jtions^ 1892, oii et 623.

(2) lÛERNAN. Psychoses de la fièvre syphililique secondaire, Journal ofnervous and ment, diseases, 1880, analysée in Ann. méd. psych. 1882, VII, 326.

(3) Parant. Syphilis et folie, Ann. méd. psych., 1888, VIII, 413 etsuiv.

(4) Hagelstein. Tlièsc de Nancy, 189i.

(3) Mairet. Aliénation mentale syphilitique, Montpellier, 1893,

un état de dénutrition qui peut aller jusqu'à la cachexie. Elle éveille alors les troubles délirants comme l'hystérie latente ('). Son action psychopatique paraît être en rapport moins avec sa malignité générale qu'avec la prédisposition de l'individu (Ballet). Je ne parlerai pas ici des troubles démentiels liés à des lésions syphilitiques de l'encéphale, la vérole n'étant plus en cause que d'une façon indirecte, bien que le traitement spécifique puisse parfois amender le délire en arrêtant les altérations encéphaliques (Fournier (').

Quels sont les rapports de la syphilis et de la paralysie générale? L'intérêt qu'on a porté à celte question dans ces derniers temps a provoqué de nombreux travaux, parmi lesquels il faut citer ceux de MM.Morel-Lavallée et Bellières (') de M. Régis ('') et de M. Fournier {"'), qui ont bien exposé la question. D'abord et en Aile magne, la paralysie générale fut considérée comme étant toujours d'origine syphilitique. Mais la question n'intéressa les aliénistes français que lorsque M. Fournier (^'), mettant à profit les travauxde ses devanciers, parmi lesquels Zambaco, Marcé, Lasègue, Lancereaux, créait les pseudo paralysies générales syphilitiques, complexus symptomatiques provoqués par la vérole, laquelle paraissait incapable de produire la vraie paralysie générale. Cette opinion fut acceptée en France et à l'étranger. Mais peu à peu de l'Allemagne encore revint le mouvement d'idées qui faisait de la syphilis la cause de la paralysie générale vraie, ce qui provoqua une discussion qui se continue.

On a essayé de trancher la question par les chiffres. Or, les statistiques ont donné des résultats contradictoires, comme le prouvent ces quelques exemples. M. Magnan a trouvé pour 100 hommes, 4 syphilitiques certains et 5 douteux, et, pour 100 femmes, 1 syphilitique certaine et6 douteuses, — alors que M. Régis a rencontré, pour iOOparalytiques des deux sexes, 70 à 76 syphilitiques certains et 87,30 avec

(l)GuiNON. Les agents provocateurs de l'hystérie, Th. Paris, 1889, 98.

(2) Voir aussi Parant. Syiihilis et folie, ouvr. cité, 416.

(3) Morel-La VALLÉE et Bellières. Syphilis et paralysie générale, 1889.

(4) RÉGIS. Syphilis et paralysie générale, Archives cliniques de Bordeaux^ 1892, N"' de juillet et août.

(5) Fournier. Les Affections para-syphilitiques, 1894, 137 et suiv.

(6) Fournier. La Syphilis du cerveau, 1879.

CAUSES PATHOLOGIQUES. 22o

les probables. RécemmentM. Nicoulau (') ne la trouerait à Saint-Yon que 1 fois sur 128 paralytiques générales, c'est à-dire moins souvent que dans la vie libre (Fournier), et M. Lefilliâtre (') au contraire 22 fois sur 40 femmes paralytiques dans le service de M. Vallon. La raison des divergences de ces statistiques tient à beau coup de causes que j'ai éuumérées ailleurs ('). L'opinion du médecin guide un peu ses recherches, et son éducation syphiligraphique lui fait voir ou méconnaître la vérole. Si les adversaires de la doctrine syphilitique se montrent très difficiles dans leurs recherches, par contre les partisans sont d'ordinaire d'un accommodement singulier et beaucoup admettent la vérole cliez leurs sujets sur de simples renseignements d'amis ou sur les déclarations des malades, renseignements et déclarations nullement confirmés par l'existence de stigmates certains.

Mais examinons les arguments en faveur de l'origine spécifique de la paralysie générale, formulés par M. Régis ('). La syphilis se retrouve plus fréquemment dans les antécédents des paralytiques généraux (650/0) que dans les antécédents des aliénés (100/0). Dans les milieux où la syphilis est rare, on compte peu de paralytiques généraux, par exemple parmi les populations agricoles et chez les religieux (Bouchaud) ; au contraire l'alcoolisme, invoqué aussi dans l'étiologie de cette maladie cérébrale, est très fréquent dans le Nord, où l'on observe beaucoup de paralytiques, et rare dans le Midi où pourtant ces derniers sont tout aussi nombreux. La paralysie générale est plus commune chez les hommes que chez les femmes, chez les citadins que chez les ruraux, et aussi chez les militaires, les ouvriers et les étudiants que dans les autres professions. Chez la femme, elle sévit surtout parmi les prostituées.

M. Régis a voulu encore montrer que la paralysie générale précoce était déterminée par la syphilis héréditaire. Le même auteur examine en outre les cas de paralysie générale apparaissant chez diverses personnes syphilitiques d'une même famille et — ce qui est

(1) Nicoulau. Causes de la paralysie générale, Ànn . méd. psycli., 1893, XVII, 2o.

(2) Ann. méd. psych., 1893,XVII, 448.

(3) Ed. Toulouse. Syphilis et paralysie générale, Gaz. des Hup., 1892, 801.

(4) Régis. Syphilis et paralysie générale, ouvr. cité.

plus curieux — ceux qui surviennent cliez deux époux véroles. M. Cullerre (') a aussi étudié ces derniers faits sous le nom de sijphilis conjugale. Enfin M. Bellière (') a rapporté le cas d'une femme, qui communiqua la sypliilis à quatre amants successifs qui tous quatre devinrent paralytiques généraux. Cet auteur se demande à ce sujet si la localisation de la vérole sur le système nerveux ne tiendrait pas aussi à la qualité du virus pathogène.

Beaucoup de ces faits sont, il faut l'avouer, en faveur de l'hypothèse qui fait de la syphilis un facteur important de la paralysie générale. Comment se comporte-t-elle ? Comme cause efficiente, principale, dont les auxiliaires seraient l'alcoolisme, le surmenage etc., ou comme cause occasionnelle agissant sur un terrain prédisposé ? Cette dernière opinion a été maintes fois exprimée par M. le Pi" Jofïroy (^) qui s'est attaché à montrer la fréquence, chez les paralytiques généraux syphilitiques ou non, des antécédents héréditaires vésaniques et névropathiques. La tare héréditaire du sujet serait pour lui le facteur principal, de la maladie cérébrale; mais il n'en reste pas moins que la syphilis augmente la susceptibilité morbide de l'individu dans une proportion considérable. Sur un terrain prédisposé, c'est un des meilleurs engrais pour faire germer la paralysie générale, mais ce n'est pas le seul.

Au point de vue anatomique, on croit généralement que la paralysie générale, d'origine syphilitique, pas plus que le tabès de même nature, n'a de lésions particulières. Cela expliquerait pourquoi jamais le traitement spécifique n'a réussi dans ces cas. Aussi quelques médecins, ne l'essayent même plus. La vérole ayant amorcé la méningo-encéphalite, n'a plus d'action sur cette lésion qui, véritable affection parasypliilitique (Fournier), évolue à sa manière et sans trop se souvenir de son origine.

Ce qu'il faut retenir cependant, c'est que la syphilis peut, en déterminant des lésions de l'encéphale (gomme, artérite, exostose), provoquer des complexus symptomatiques qui rappellent beaucoup la

(1) CuLLERUE. Note sur la paralysie générale conjugale, (Congrès des médecins aliénistes (Session de Rouen, 1890), C. R. 1891, 240.

(2) Morel-La VALLÉE et Belliiîres. Ouvr. cité, 112, et Gaz. des Hûpit., 1892, 303-

(3) JoFFROY. Leçons (ailes à l'asile Sainte-Anne, 1894-93.

paralysie générale, sans toutefois l'être. Les caractères différentiels de ces deux états morbides, qui d'ailleurs peuvent quelquefois être associés ('), ontété donnés bien souvent. M. Jofïroy (■) les a résumés dans une leçon récente : les attaques épileptiformes et l'hémiplégie se comporteraient d'une façon sensiblement analogue dans les deux cas, et l'on peut rencontrer aussi la même démence et les mêmes idées délirantes. La céphalalgie serait plus fréquente et plus intense dans la syphilis, ainsi que l'aphasie motrice ; l'aphasie sensorielle peut se rencontrer dans les deux, mais c'est un phénomène peu commun. Les paralytiques ont rarement du strabisme comme les syphilitiques, mais plus souvent de l'inégalité pupillaire et de l'abolition des réflexes lumineux et accommodateur, tandis que l'embarras de la parole chez ces derniers ressemble plutôt au bredouillement des aphasiques. Les troubles morbides de la période d'état sont ordinairement stationnaires dans la syphilis et à marche progressive dans la paralysie générale, tellement que si, après quelques années d'évolution, on n'observe pas de signes physiques graves (signe d'Argyl Robertson, embarras spécial de la parole), il faut écarter l'hypothèse d'une paralysie générale.

11. BlennorrhagiÈ. — C'est une maladie infectieuse qui a des complications nerveuses (') assez bien connues aujourd'hui. Parmi celles-là on peut rencontrer des troubles cérébraux qui ont d'abord été mis sur le compte du rhumatisme blennorrhagique ('). Mais il est plus logique de faire dépendre les manifestations articulaires et encéphaliques de la même cause infectieuse. C'est peut-être ordinairement par l'intermédiaire d'une méningite (Cullerre ^) ou encore d'un ramollissement cérébral (Pitres'') que les troubles men-

(1) On trouve alors, à côté d'une lésion syphilitique (gomme ou artérite) des altérations propres à la paralysie générale.

(2) JoFFROY. Syphilis et paralysie générale, leçon faite à l'asile Sainte-Anne le 26 janvier 1895.

(3) Paul Raymond. Les complications nerveuses de la blennorrhagie, Gaz. des Hôpit., 1891, 937.

(4) Bonnet. Complications cérébrales du rhumatisme hlennorrhagique, Th. Paris, 1877.

lij) Cullerre. Ann. méd. psych., 1894, sept.-oct.

(G) Pures. Revue neurologique, 1894.

taux se produiraient. Mais il en existe d'autres qui ressortissentau fond uévropathique du sujet. 11 n'est pas rare en efîet de voir des malades qui présentent, au cours d'une chaude pisse, un état de dépression et des idées mélancoliques, dont les troubles somatiques ne rendent compte qu'à demi : ce sont des prédisposés, qui délirent à l'occasion de la blennorrhagie comme ils l'auraient fait dans toute autre circonstance pathologique analogue.

12. Rhumatisme articulaire aigu.— On peut ajouter à la fin de ce chapitre des maladies infectieuses le rhumatisme articulaire aigu, qui, par son évolution et peut-être par son étiologie, se rapproche beaucoup de celles qui ont été étudiées ici. On n'en connaît pas l'agent toxique, pas plus d'ailleurs que ceux des fièvres éruptives, qui n'en sont pas moins considérées comme des états infectieux. Ce sera donc la transition qui nous mènera naturellement aux maladies générales.

MM. Mabilleet Lallemant(') divisent les troubles cérébraux, qui apparaissent dans le rhumatisme, en: 1° ceux qui surviennent en même temps que l'attaque rhumatismale ei que la lièvre, et qui se présentent sous l'aspect de délires diffus hallucinatoires avec agitation ("). Ces accès durent en général peu, quelques semaines en moyenne, et parfois sont mortels en quelques heures (Trousseau), Ils sont souvent liés à l'hyperthermie et accompagnent d'autres fois une méningite. L'hérédité n'a pas toujours été notée. Il y a encore d'autres complications (pleurésie, endocardite), qui peuvent retentir sur les fonctions psychiques et qui expliquent la diffusion de l'action rhumatismale.

2o Ceux qui alternent avec les manifestations articulaires (Guislain, Morel). L'observation de M. Mesnet est à ce point de vue la plus curieuse. Il s'agit d'un jeune homme de 23 ans, sans antécédents héréditaires, qui -présenta pendant plusieurs jours des troubles délirants avec hallucinations surtout visuelles, lesquelles apparaissaient quand les articulations étaient libres et disparaissaient quand ces dernières étaient gonflées et douloureuses. On

(1) Mabille et Lallemant, Les Folies diaUiésiqûes, 1891, 8.

(2J GiRAuu. Du Délire dans le rhumatisme articulaire aigu, Th. Paris, 1871.

trouvera d'autres faits dans le mémoire de MM. Mabille et Lallemant. La fièvre n'existe en général pas. Des alternatives d'excitation et de stupeur avec hallucinations terrifiantes dominent la scène délirante. La prédisposition est dans ces 'cas plus manifeste, ainsi que dans le groupe suivant.

3" Dans une troisième catégorie rentrent les cas de folies consécutives au rhumatisme. La plupart sont des états de dépression mélancolique avec paresse cérébrale ou stupeur. Les hallucinations de la vue et de l'ouïe présentent le même caractère terrifiant. La guérison survient ordinairement, quoique lentement. La paralysie générale peut apparaître dans la convalescence du' rhumatisme aigu, ainsi que le prouve une observation (').

4° Le rhumatisme articulaire aigu survenant chez des aliénés, tel est le 4® groupe, qui n'entre pas tout à fait dans le sujet qui est traité ici.

MM. Mabille et Lallemant passent en revue les diverses pathogénies acceptables de ces troubles mentaux divers, la fièvre, élément banal, les complications cardiaques, assez rares, et s'arrêtent sur les fluxions rhumatismales cérébrales ainsi que sur l'altération du sang plus fluide, déglobulinisé et probablement chargé de produits toxiques encore inconnus.

13. Considérations générales. — J'arrêterai là les quelques exemples nécessaires pour faire comprendre le rôle des maladies infectieuses dans la genèse des troubles mentaux. On pourrait encore citer les septicémies chirurgicales qui s'accompagnent souvent de délire. Il n'est d'ailleurs pas d'infection, même localisée, qui ne puisse avoir ces conséquences. Un panaris profond a déterminé un accès de mélancolie qui redoublait d'intensité et s'atténuait parallèlement aux symptômes physiques. Mais il est possible d'émettre dès maintenant quelques considérations générales sur les délires liés aux maladies infectieuses.

Il faut d'abord remarquer que la plupart de ces états morbides sont aigus ou ont des épisodes aigus. Les troubles mentaux peuvent donc être assez naturellement divisés en délires de la période

(1) Mabille et Lallemant. Ouvr. cité, 53.

fébrile et délires de la convalescence, les uns et les autres étant quelque peu distincts par leur aspect, leur marche et leur pathogénie. Bien des maladies aiguës, telles que la pneumonie, la pleurésie, les angines, les métrites puerpérales et autres inflammations locales, qui toutes se manifestent par de la fièvre et ont très souvent un élément infectieux, pourraient sans inconvénient être réunies, pour la commodité de la description, aux maladies infectieuses aiguës. Mais les divisions, nécessaires pour d'autres considérations, ont réparti dans des chapitres différents bien des états morbides semblables dans leurs manifestations psychopatiques. Si, par exemple, la plupart dés folies puerpérales post-partuni se rapprochent par leur origine septique des psychoses liées à des maladies infectieuses, celles qui surviennent durant la grossesse seraient plus à leur place à côté des délires produits dans les maladies par troubles de la nutrition, par insuffisance hépatique ou rénale par exemple. Ce chapitre s'applique donc à d'autres cas que ceux qu'il tend à résumer immédiatement, de même que quelquesuns des faits qu'il comprend pourraient trouver d'autres explications ailleurs.

Le délire, lié à une maladie infectieuse aiguë, peut être fébrile ou post fébrile. Dans le premier cas, il est le plus souvent bruyant, ditïus, hallucinatoire; c'est le délire de la pathologie interne. Il est en somme constitué par un accès de manie transitoire, et ce qu'on appelle le délire aigu n'est peut-être qu'une maladie infectieuse ('). Parfois, on a affaire à du subdelirium avec tendance à la stupeur. Dans tous ces cas, la conscience est troublée, les idées sont incohérentes; c'est le délire vulgaire, tel que se le représente le profane. Son évolution est généralement de courte durée ; mais parfois il peut se prolonger et prendre toutes les formes vésaniques connues. On a voulu expliquer ces troubles mentaux par des lésions congestives et inflammatoires du cerveau et de ses enveloppes, par des phénomènes réilexes. La fièvre, qui n'est pas toujours en rapport avec les troubles psychiques, doit jouer cependant un rôle important dans la genèse de ces délires, par son retentissement sur la nutrition et la circulation du cerveau. Mais elle-même n'est,

(1) Bhiand. Du délire aigu, Th. Paris, 1881.

comme le délire, qu'ua des symptômes de l'infecLion, dont une des actions se porte sur les cellules nerveuses, irritées parles toxines.

D'ailleurs toutes les lésions de la maladie infectieuse peuvent retentir sur le cerveau. Une néphrite secondaire avec insuffisance rénale, une hémorrhagie cérébrale, des troubles respiratoires, une endocardite ont parfois comme effets de provoquer des délires. Dans cet enchaînement de causes et d'effets morbides, il est souvent difficile de dire le phénomène pathologique qui a désorganisé les fonctions intellectuelles. Il semble toutefois que Je plus souvent c'est l'action directe des produits solubles des microbes sur le cerveau qui est responsable de ces désordres ; il faut ajouter l'action des produits toxiques de nos propres cellules, non suffisamment éliminés ou sécrétés en trop grande quantité, et déterminant des phénomènes d'auto intoxication. Cela explique les faits où le délire survient alors qu'il n'y a pas encore de fièvre et aussi le rapport assez fréquent, sinon constant, entre l'intensité de la maladie infectieuse et les phénomènes délirants.

En résumé, les délires fébriles sont comparables à ceux produits par une intoxication minérale, alcool ou plomb. Enfin ce qui caractérise encore les troubles mentaux de cette période, c'est qu'ils nécessitent une prédisposition vésauique moins grande. Là-dessus tous les observateurs sont d'accord. Les conditions somatiques du délire étant données, celui-ci est à peu près fatal, mais il ne se prolonge pas à moins d'aptitude spéciale.

Les psychoses post fébriles sont les plus étudiées, car elles constituent parfois des aliénations mentales persistantes. La fièvre typhoïde serait une des maladies infectieuses, où cette complication s'observerait le plus souvent. Les hommes y seraient peut-être plus prédisposés que les femmes, probablement parce que les maladies aiguës sont moins fréquentes chez ces dernières. Les délires, dûs à la fièvre typhoïde et au rhumatisme, frappent les jeunes gens audessous de 30 ans ; ceux liés à la pneumonie et à l'influenza après cet âge. Toutes les formes vésaniques ont été observées. Cependant Tune d'elles, la confusion mentale a été souvent notée. Décrite en France par Esquirol (M, sous le nom de démence aiguè',el pd.r Dela-

(1) E:iQuiROL. Ouvr. cité, 11,239.

siauve ('), sous celui de stupidité, elle répond aussi en partie à ce que Baillarger (') appelait, avec Griesinger, la démence agitée, et, avec Georget et Etoc-Demazy, la stupidité.

Dernièrement M. Chaslin (') remettait en tionneur cette forme mentale dont l'étude avaitété, dans ces derniers temps, délaissée en France. Depuis, quelques travaux ont paru sur cette question, notamment ceux de M. Charpentier (''), de M. Séglas (^), de M. Hannion [^), et une revue C) que j'ai écrite et à laquelle j'emprunte le résumé qui suit. Les rapports de ce que nous comprenons en France sous le nom de confusion mentale avec les. faits analogues des classifications allemandes ont été bien étudiés par M. Roubinovitch dans des conférences faites à la clinique de Ste-Anne et encore inédits.

Tous les processus de l'idéation sont, dans la confusion mentale, diminués. Les malades ont une perception externe obtuse, ainsi que l'avaient remarqué Becquet dans les états d'inanition et Bébier (') chez les convalescents des maladies graves. Les objets environnants font sur eux une impression vague ; ils sont toujours dans un état de distraction profonde, et c'est là leur manière d'être habituelle et la caractéristique de leur pensée. Il s'ensuit qu'ils paraissent complètement perdus, cherchant à comprendre ce qui se passe autour d'eux et y parvenant mal ou pas. Les sensations nouvelles ne s'emmagasinent plus à l'état de souvenirs précis ; les malades deviennent ainsi incapables de conserver les notions de temps et de lieu et ne savent plus où ils sont, ni depuis quand ils sont là. On est étonné de trouver tous ces faits de mémoire flottant sans lien et se groupant d'une manière incohérente, qui est reflétée

(1) Delasiauve. Du diagnostic différentiel de la lypémanie, Ann, méd. psycli.i 1851, III, 406 et suiv.

(2) Baillarger. Recherches, ouvr. cité, I, 62o.

(3) CiiASLiN. La confusion mentale primitive, Ann. méd. psych., 1892, XVI, 22b. — La confusion mentale primitive, 1893.

(4) Charpentier. Folie et auto-intoxication, Revue génér. de cliniq. et de thérapeiit., 1893, 484.

(3) Seglas. Un cas de folie post-cholérique, ou\r. cité.

(6) Hannion. La confusion mentale, Th. Paris, 1894.

(7) Ed. Toulouse. Les psychoses post-influcnziques ; la confusion mentale. Gaz. des Hôpit., 1893, 583.

(8) Béhier. Gaz. des Hnpil., 22 janv. 1870.

dans les discours. Et c'est en cela que ces malades peuvent être le mieux caractérisés et différenciés des autres malades, des déments par exemple, auxquels ils ressemblent parfois. Les images chez eux ne sont pas effacées, mais il semble qu'on les ait brouillées cojnme un jeu de cartes. Dans des cas de ce genre, j'ai pu obtenir, chez des individus instruits, des réponses qui indiquaient une conservation très grande des connaissances acquises à l'école (arithmétique, géométrie, histoire). La conscience de la personnalité, qui est la résultante d'une foule de petites perceptions étroitement coordonnées, se désagrège. Ce manque de synthèse a pour conséquence dernière de l'automatisme psychologique ('). Des hallucinations, c'est à-dire de fausses perceptions et des conceptions morbides, c'est-à dire des idées reliées illogiquement, s'élèvent, se détruisent, vivent pêlemêle, incapables de s'ordonner dans le dessin d'une trame délirante quelque peu serrée. L'activité elle-même, n'étant plus dirigée méthodiquement, s'exerce sans contrôle et sans mobile raisonnable ; les malades crient, gesticulent, frappent, essayent de fuir, d'une façon impulsive et aveugle. Les centres moteurs sont en pleine anarchie comme les centres sensoriels ; et les mouvements, de même que les hallucinations, traduisent cette dissociation psychologique.

Cliniquement, ces malades, qui peuvent être agités par moments, sont ordinairement déprimés et quelquefois jusqu'à la stupeur. Ils ont une physionomie étonnée et souvent niaise : leur regard est sans direction précise ; ils paraissent chercher continuellement à se ressaisir, à percer le mystère qui les enveloppe. Ils ressemblent surtout à des rêveurs éveillés. Ce qui domine chez eux, c'est l'asthénie cérébrale, x^ussi a-ton cherché l'explication de ces états morbides dans les phénomènes d'épuisement, qui surviennent, dans les maladies aiguës, au moment de la banqueroute de la nutrition (Féré). L'organisme est affaibli, diminué dans sa vitalité, et le cerveau, mal nourri, ne peut reprendre ses fonctions normales. C'est une fatigue extrême et chronique. Au fond, la confusion mentale, telle qu'elle est actuellement constituée, n'est encore qu'un symptôme, un gros symptôme qui ne parait pas constituer une maladie essentielle, primitive, etquisera dissocié à mesure qu'une analyse plus fine

{!] Pierre Janet. L'automatisme psychologique, '2,' édit. 1894.

aura établi des groupements homogènes. C'est une étiquette utile pour classer, tout au moins provisoirement, des individualités cliniques qui ne peuvent être caractérisées par l'agitation seule (excitation maniaque) et qui ne sont pas non plus de la démence.

Quoiqu'il en soit, l'infection paraît être là en cause. On connaît son action presque de choix sur le système nerveux. On a pu dire qu'il n'y aurait bientôt plus d'infection dépourvue de névrite ('). Mais les conséquences éloignées des phénomènes infectieux sur l'axe myélencéphalique peuvent être le tabès, la sclérose en plaques, l'épilepsie (") et notamment la paralysie générale, comme on l'a vu plus haut. Certes l'infection est dans ces cas guidée par une certaine prédisposition qui indique les lésions à faire. Il n'en est pas moins vrai qu'elle a une grande puissance pour actionner cette aptitude morbide. Les effets ultimes des troubles de nutrition causés par les agents infectieux sont des plus divers. M. Charrin (') iaotrute à des lapins le bacille du pus bleu, qui provoque d'abord de la fièvre et de l'albuminurie ; puis les sujets guérissent en apparence complètement. Un an après, ces lapins meurent scléreux, les reins atteints de néphrite interstitielle, le ventricule gauche hypertrophié. C'est comme cela qu'on peut se représenter le rôle des infections dans les complications tardives du système nerveux, et notamment dans la production de la paralysie générale où l'on ne reconnaît plus de signature étiologique. Encore faut-il admettre que bien des faits sont obscurs dans cette théorie.

iM. Jofïroy (') fait volontiers remarquer que l'infection peut se rencontrer dans toutes les maladies viscérales et dans bien d'autres états morbides, et que c'est là en somme une notion étiologique assez banale. C'est vrai, et il est probable que, ici comme ailleurs, la production des troubles mentaux a deux conditions essentielles, la prédisposition particulière du sujet et l'infection, qui seraient l'une à l'autre dans un rapport inverse. Un cerveau très

(I) Charrin. PaUiologie générale infectieuse, ouvr. cilé, 135.

(?) P. M.'iRiE. Infection et épilepsie, Semaine médicale, 1892, 283.

(3) Ch.vrrin. Pathologie générale infectieuse, ouvr. cité, IIG.

(4) .loFFROY Les psychoses puerpérales, leçons faites à l'asile SteAnne, nov. 1894.

fortement taré sera désorganisé au cours d'une maladie infectieuse légère, incapable de rien provoquer chez un autre mieux constitué. En résumé, il n'y a pas de délire spécial à chaque maladie aiguë. Le délire, n'étant que la réaction du cerveau à des excitations morbides ou à des troubles nutritifs généraux, ne peut pas refléter, dans sa morphologie, la maladie infectieuse, cause de ces phénomènes pathologiques. Entre celle-ci et le délire, il y a les lésions des tissus et les altérations fonctionnelles, qui sont les vrais facteui's pathogéniques; aussi toutes les maladies qui produisent ces derniers, donneront lieu, par contre coup, à des symptômes psychopathiques analogues. Elles n'ont des rapports avec les états vésaniques que par l'intermédiaire des troubles — fièvre, adynamie, intoxication, — qui les provoquent. Aussi esl-il nécessaire d'étudier les relations qui unissent ces trois termes : le délire, la maladie générale, qui en est l'étiologie, et les lésions secondaires, qui en sont la pathogénie. La prédisposition guide la localisation du processus ; et le caractère et le tempérament de l'individu donnent sa personnalité au délire. Mais il ne faut pas oublier que ce dernier a une base organique représentée par les phénomènes d'infection et de dystrophie des maladies aiguës. Il évolue sur leur terrain, apparaissant et disparaissant avec ceux-là, qui ne sont pas toujours les gros symptômes que l'on voit, l'hyperthermie ou l'albuminurie par exemple.

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