MALADJES GÉNÉRALES ET CUTANÉES
La plupart des maladies généralesentrent dans ce qu'on appelle les états diathésiques. Ce chapitre sera donc surtout consacré à l'étude des troubles psychopathiques liés à ces derniers, auxquels je
23fî LES CAUSES DE LA FOLIE.
joindrai d'autres entités morbides, qui, comme les dermatoses et le cancer, sont si proches d'eux. Je ne dirai rien de quelques états généraux, comme la chlorose, ou de certains syndromes, tels que Vanémie, parexemple celle consécutive à une hémorrhagie ('), qui peuvent s'accompagner de troubles mentaux appartenant par leur patliogénie à d'autres chapitres.
Le double mouvement, dans la particule protoplasmique, d'introduction de molécules nouvelles et d'expulsion de ces molécules après qu'elles ont subi une transformation, c'est toute la nutrition (^). Or « la diathèse est un trouble permanent des mutations nutritives » (^). Ce n'est pas un état morbide comme la syphilis ou l'alcoolisme (Grasset), mais une aptitude, un tempérament morbide.
Il y aurait deux états diathésiques : la scrofule, et l'arthritisme ou l'herpétisme (Lancereaux). Dans l'arthritisme, la nutrition est retardante, paresseuse, transformant moins de matières en un temps donné et laissant dans l'organisme des produits incomplètement élaborés (acides urique, oxalique, gras volatils, etc.). La conséquence est la formation de dyscrasies acides diverses. Cellesci engendrent l'oxalurie, des altérations du squelette (rachitisme, ostéomalacie), l'obésité, qui est caractérisée par l'insuffisante destruction de la graisse, la lithiase biliaire, provenant de la précipitation de la cholestérine, le diabète, où le sucre encombre le sang, la gravelle et la goutte, entretenues par une élaboration insuffisante de la matière azotée.
La diathèse scrofuleuse se rapproche beaucoup de l'arthritisme et ne s'en distingue que par une aptitude extrême aux fluxions chroniques sans tendances à la résorption. Et l'on peut en somme dire (Crocq fils) (') qu'il n'y a qu'un seul état morbide, la Diathèse, qui est primitivement un trouble du système nerveux se manifestant par des lésions variées de tous les appareils.
(1) Van den Bosch. In Ann. méd. psych., 1882, VllI, 1;J8.
(2) Legeisdre. Ouvr. cité, 242 et suiv.
(3) BoucHARu. Maladies par ralentissement de la nulrilion, 2" édition, 1883, 377.
(4) Crocq fils. La folie diatliésique. G«:. hebduiiiad., 1894, XLI, 304, 31o, 339 et 331.
Les troubles de la nutrition sont parfois acquis. Ils existent dans toutes les maladies aiguës ou chroniques. A la suite de certaines infections, le tempérament se trouve encore modifié ; ainsi, après la rougeole, le lympliatisme peut s'accentuer jusqu'à la scrofule. Quelques-uns sont devenus obèses après une fièvre typhoïde (' ). Il y a d'ailleurs des rapports étroits qui unissent tous les processus pathologiques, maladies de la nutrition, maladies par réaction nerveuse, dystrophies élémentaires autonomes et infections. Ainsi la fièvre et l'albuminurie peuvent être causées par des toxines (diphtérie), par les sécrétions de nos cellules (goutte), enfin par des réactions nerveuses de l'axe cérébro -médullaire (■).
1. Rachitisme. — Les signes du rachitisme se rencontrent souvent chez les idiots. On doit cependant remarquer que les délormations rachitiques peuvent coexister avec une certaine vivacité d'intelligence, l'esprit d'à-propos et des saillies, comme on l'observe chez quelques bossus. La plupart des bouffons, qui amusaient les rois et les grands seigneurs, étaient des rachitiques, et, parmi ceux-là, certains étaient réellement intelligents. Il est vrai que d'autres furent de pauvres infirmes intellectuels, beaucoup plus proches de l'idiot que de l'homme d'esprit. Tel était ce fameux Triboulet ('), que l'art puissamment Imaginatif de Victor Hugo a transformé en un personnage plein d'esprit et de raison.
2. Gravelle. — Sans nous arrêter à Vostéomalacie, maladie très rare, ni à V obésité, où il existe souvent de la torpeur intellectuelle, il est bon de signaler la lithiase biliaire comme condition étiologique de la folie.
Quand on fait des autopsies d'aliénés, on est étonné du nombre considérable de sujets, de femmes surtout, chez lesquels on rencontre des calculs biliaires. Snell ('') les a trouvés deux fois plus souvent chez les fous que chez les gens sains. Cette proportion croîtrait chez les femmes avec l'âge ; mais elle serait plus grande dans la pâli) Legendrë. Ouvr. cité, 273.
(2) Charrin. La pathologie générale infectieuse, ouvr. cité, 116.
(3) Paul Moreau (de Tours). Fous et boutions. Encéphale, 1884, 536,
(4) Snell. In Arch. de neurol., 1894, XXVII, 438.
ralysie générale, pour le sexe masculin, et dans la démence et la mélancolie, j)Our l'autre sexe. Les calculs biliaires peuvent engendrer secondairement des troubles mentaux par les coliques hépatiques qui agissent de différentes manières (douleur, fièvre, intoxication biliaire). La gravelle rénale prête à des considérations analogues.
3. Diabète. — L'influence du diabète sur la production des troubles nerveux n'est pas connue depuis très longtemps. Marchai (de Calvi) (') parait être le premier qui ait éveillé l'attention sur ce fait que certains troubles cérébraux pouvaient être non les causes, comme on le croyait jusqu'alors, mais les effets du diabète. Après lui on s'est occupé de cette question, que Cotard (-) et MM. Bernard et Féré (') ont étudiée dans des mémoires importants.
Les diabétiques sont sujets à des troubles intellectuels divers. Le plus souvent ils présentent de la torpeur intellectuelle, de l'apathie et de l'aboulie (*) qui peuvent prendre l'aspect d'une démence paralytique. Le malade est très affaibli physiquement et psychiquement; la parole est difTicile et l'écriture incorrecte. Il ne paraît pas avoir une conscience bien nette de sa situation et manifeste des conceptions enfantines ou absurdes. La démarche est incertaine ; le malade gâte quelquefois. Et l'on se demande si l'on a affaire à une paralysie générale, d'autant que Marchai (de Calvi) en a rapporté un cas d'après Delpech. Parfois au contraire, mais plus rarement, il présente de l'excitation, qui procède par paroxysmes (Lécorché) (')• Dans tous les faits de ce genre, il est difficile d'affirmer que la paralysie générale est bien consécutive au diabète, car on a ob~ serve au début de la démence paralytique (Rouillard) ("), une
(1) Marchal (de Calvi). Recherches sur les accidenls diabéticpies et essai d'une théorie générale du diabète, 1864.
(2) Cotard. Aliénation mentale et diabète, Àrch. génér. de méd., 1877, XXIX, 237.
(.3) Behnard et Féré. Des troubles mentaux observés chez les diabétiques, Arch. de neur., 1882, IV, 336.
(4) Legrand du Saulle. Gaz. des Hôpit., 1877, 1178.
(5) Lécorché. Troubles nerveux dans le diabète chez la femme, Arch. de neurol., 1885, X, 406.
(6) RoLiLLARD. Ann. méd. psych., 1888, Vil, 432.
glycosurie passagère, qui pourrait très bien être un des nombreux symptômes de cette maladie complexe. Il est d'ailleurs possible que la glycosurie soit, môme chez les aliénés, plus commune qu'on ne l'a cru. Si on ne la rencontre pas plus souvent, c'est peut-être qu'on ne la recherche pas d'ordinaire. M. Lailler(') l'aurait assez fréquemment constatée.
Des idées délirantes ont été observées au cours du diabète. Toutefois rien n'autorise la constitution d'une vésanie spéciale à cette maladie. Il faut signaler seulement les idées de suicide qui, d'après Legrand du Saulle ('), seraient assez fréquentes, ainsi que des idées de persécution, des obsessions et des impulsions diverses observées par M. Lécorché (').
Ce qui est intéressant à retenir, c'est que les troubles mentaux peuvent alterner avec les symptômes diabétiques ou au contraire suivre une marche parallèle, ainsi qu'on le voit ailleurs, sans qu'il y ait un rapport bien net de causalité entre les désordres psychiques et la glycosurie, qui tous deux seraient des expressions différentes du même trouble général. Parfois le traitement améliore en même temps l'état physique et l'état mental (Legrand du Saulle) (').
La pathogénie de ces accidents, quelquefois intermittents, doit être recherchée dans l'auto-intoxication, constante dans le diabète, mais dont les conditions chimiques ne sont pas encore établies. Kussmaul, qui avait produit, par des injections d'acétone, des phénomènes d'ivresse, chez les animaux admettait que ce corps pouvait provoquer un délire aigu semblable à celui de l'alcool. Et Lécorché ('), qui rappelle ce fait, a décrit des cas de manie aiguë chez des diabétiques où l'acétone s'éliminait par les poumons et les urines. D'autre part, on a attribué ces crises d'agitation a la déshydratation de la substance nerveuse (Rancke). On sait aussi que l'azoturie ne parait pas accompagner toujours le diabète (Bouchard), ni les trou-
(1) L.uLi.ER. De la glycosurie chez les aliénés, Aiin. méd. psych., 1869, 11,1.
(2) Legrand du Saclle. Ga-. des Hôpit., 1877, 1177 et suiv.
(o) Lècorghé. Troubles nerueux dans le diabète, ouvi'. cité, 402.
(4) Legrand du Saulle. Gaz. des Hôpit., 1877, 1177. — Mabille et Lalle- MAXT, oiivr. cité, 128.
(;J) Lécorché. Troubles nerveux dans le diabète, ouvr. cité, XI, oa et suiv.
bles mentaux diabétiques (Mabille et Lallemant) ('). Pour M. Lancereaux, le diabète maigre serait une maladie causée par l'altération du pancréas, qui ne pourrait plus produire un ferment spécial (Lépine), nécessaire pour que le glycose soit détruit dans le sang. Parmi les autres conditions patbogéniques de ces désordres psychiques, il faut mentionner les altérations du système nerveux (hémorragie, ramollissement et œdème cérébral) et des autres viscères. Enfin il ne faut pas négliger l'influence de la prédisposition, qui joue certainement un rôle important dans la localisation des troubles nerveux diabétiques. Elle est prouvée par la fréquence du diabète dans les familles à tares névropathiques (^).
4. Goutte. — L'association de la goutte avec les troubles mentaux a été observée de tous temps. On a voulu décrire un état psychique propre aux individus atteints de cette maladie. Mais les caractères donnés, l'hypochondrie, l'irritabilité, le défaut d'attention, les changements d'humeur, se retrouvent ailleurs.
Les psychopathies peuvent se montrer en même temps que les accès de goutte et dépendent alors de la fièvre ou de l'empoisonnement du sang, dont l'un des signes est l'excès d'acide urique dans les urines. Il se passe là quelque chose d'analogue à ce qui a lieu dans le rhumatisme articulaire aigu. Souvent ces désordres psychiques sont de courte durée (Legrand du Saulle). Mais ces troubles mentaux précèdent parfois aussi l'accès de goutte (Féré) (').
D'autres fois il y a alternance entre les symptômes cérébraux et les manifestations articulaires. Guislain ('') avait particulièrement insisté sur les phénomènes de métastase, qui pouvaient faire retentir la goutte et le rhumatisme sur l'encéphale. M. Dagonet a fait aussi la même remarque. C'est ainsi que des accès délirants ou simplement des modifications dans les dispositions d'esprit et le caractère du malade se sont montrés au moment de la cessation des
(1) M.iBiLLE ET Lallemant. Ouvr. cité, 121.
(2) GuiNON et Souques. Association du tabès avec le diabète sucré, Arch. de NeuroL, 1891, XXII, 30o, et 1892, XXIII, 48.
(3) Féré. La pathologie des émotions, 1892, b21.
(4) Guislain. Leçons orales, ouvr. cité, I, 430.
CAUSliS PATHOLOGigUES. 241
gonflements ; dans cerlaius cas, ces phénomènes ont disparu quand les arthrites sont revenues (').
L'accès de goutte peut paraître guérir un accès vésanique ("^), datant même de plusieurs années (Lorry). Enfm la goutte coexiste quelquefois avec l'aliénation mentale sans qu'on puisse établir un rapport d'évolution entre ces deux ordres de phénomènes.
Parmi les vésanies qui suivent les accès de goutte et les remplacent, on observe surtout des états mélancoliques ou de dépression avec prédominance d'hallucinations. Dans la goutte rétrocédée, l'excitation maniaque serait plus fré(iuente. Quelquefois encore on constate chez les goutteux un alïaiblissement des facultés intellectuelles ; cet état démentiel pourrait en imposer pour la paralysie générale qu'on a vu succéder à la goutte (Charcot ^), quoique le fait soit des plus rares et ait été môme nié par certains auteurs.
Une des conditions de ces symptômes cérébraux serait l'autointoxicatiCfU dont l'uricémie ne rend pas compte (Bouchard). Cet empoisonnement a été expliqué par l'urémie (*). Les troubles vasculaires du cerveau (athérome artériel) peuvent être tenus responsables de certains accidents mentaux, de l'affaiblissement psychique par exemple.
Lq rhumatisme chronique progressif se rapproche beaucoup de la goutte ; il procède par des accès douloureux et fréquents pour aboutir en fin de compte, comme la podagre, à des déformations articulaires. 11 ne doit pas être confondu avec le rhumatisme articulaire aigu, qui a une allure de maladie infectieuse et a qui été pour cela étudié dans un autre chapitre. Son étude a été faite par Adams, E. Vidal, Garrod et surtout par Charcot. Bien que la polyarthrite déformante progressive se rencontre assez fréquemment chez les aliénés, ses rapports étiologiques avec la folie ne sont pas encore bien connus.
3. Obésité. — L'adiposité, quifait partie de la famille arthritique,
(1) Mabille et L.VLLE.MANT. Ouvi'. Cité, 108 et 109.
(2) Féré. La famille névropathique, 1893, 152.
(3) In FiiRÉ. La famille névropathique, Arcli. de neur., oiwr. cité, 186.
(4) Mabille et Lalle^l^nt. Ouvr. cité, 108.
est fréquente cliez certains dégénéivs, chez les idiots par exemple. On peut la considérer quelquefois comme le résultat d'un trouble tropliique Toutefois les relations de l'obésité avec les désordres psychiques ont été peu étudiées. MM. Mubille et Lallemant (') ont observé un malade qui, durant ses crises d'agitation, maigrissait et ne pesait que 73 kilos, e.t, dans sa période de calme mélancolique, atteignait jusqu'au poids de 98 kilos; l'hypoazoturie (8 à ilj gr. d'urée par jour) indiquait un ralentissement de la nutrition. Toutefois ces auteurs croient que cette adiposité était l'effet et non la cause de la maladie mentale.
6. La SCROFULE est un état diathésique qui se rapproclie beaucoup de l'arthritisme (Bouchard) et frappe souvent les idiots et les aliénés; mais il faut tenir compîe qu'elle est-assez répandue, ce qui enlève à sa présence chez un malade toute signification précise. Il est d'observation courante que les scrof uleux ont d'ordinaire une intelligence lente et sont apathiques. Les effets psychopathiques de la tuberculose, qui les frappe d'habitude, ont été analysés à propos des maladies infectieuses.
7. Maladies cutanéiîs. — Bien souvent elles ne sont que l'expression d'un trouble permanent de la nutrition portant sur tout l'organisme; et elles constituent l'herpétisme qui n'est en somme qu'une des faces de l'arthritisme. On tend aujourd'hui à considérer les dermatoses comme dépendant des troubles nerveux ( Lancereaux). C'est ainsi que M. Bourdillon a envisagé le psoriasis. Et l'on sait d'autre part que les lésions cutanées sont fréquentes chez les névropathes (Féré) et les aliénés (Fèvre) (-).
En laissant de côté la pellagre examinée ailleurs, on peut dire que les maladies de la peau sont le plus souvent des symptômes plutôt que les causes des troubles névropathiques. ou mieux encore que les uns et les autres sont des manifestations diverses d'un même état morbide primitif.
Cependant il est bien possible que les troubles cutanés puissent
(1) Mabille et Lallf.mant. Ouvr. cité, 137.
(2) Fkvre. Des altérations du système cutané clans la folie, Ann. méd. rtsych. 1876, XV, 26 et 198.
retentir, soitparleur apparUion,soitparleurdisparitioa, surle système nerveux central et provoquer ainsi des désordres psychiques. Les anciens médecins notaient volontiers ces coïncidences morbides. Esquirol disait «que la folie dépendait souvent du vice psoriqueC)». Guislain (*) avait remarqué la propension des maladies de la peau à se porter sur le système nerveux et avait observé « des alîections dartreuses )) qui alternaient avec la folie, apparaissant quand celle-ci tendait vers la régression et disparaissant au contraire lorsque les troubles psychiques se montraient.
Berthier('), qui relate beaucoup de cas de névroses liées à l'herpétisme, constate que, parmi celles-ci, c'est l'aliénation mentale qui prédomine. Il admet la justesse de l'opinion de Guislain, qui pensait que les « dartres » atteignaient le moral quand l'éruption avait lieu à une époque irrégulière et quand elle ne pouvait se développer pleinement, soit par débilité générale, soit par suite d'un traitement. De leur côté, MM. Mabille et Lallemant (''), font des réserves au sujet de la gale qui, disent-ils, étant une maladie parasitaire, ne peut donner lieu à ce que les anciens appelaient une métastase. Pourquoi donc? Est-ce que l'existence du parasite empêche que les lésions cutanées puissent engendrer des troubles de la nutrition et consécutivement des désordres intellectuels ? La lecture des observations publiées par ces derniers auteurs montre que les dermatoses semblent provoquer parfois des troubles mentaux par leur apparition ('). Mais alors, en même temps que l'état mental devient mauvais et que les lésions cutanées s'offrent aux yeux, les urines trahissent souvent les signes d'une nutrition retardante, comme pour prouver que tous ces symptômes ressortissent à une autre cause plus cachée.
Les faits d'alternance dès dermatoses et des troubles mentaux sont nombreux aussi (Pinel, Esquirol (°), Morel ('), Mabille et Lalle-
(1) Esquirol, Ouvr. cité, I, 367.
(2) Guislain. Oavr. cité, 429.
(3) Berthier. Les névroses diatliésiques, 'I87o, 86 et suiv.
(4) Mabille et Lallemant. Ouvr. cité, 93.
(5) Mabille et Lallemant. Ouvi'. cité, 98.
(6) Esquirol. Ouvr. cité, I, 367 et 368.
(7) Morel. Études cliniques, I, 290 et 291.
niant) ('). Dans ces cas, il s'agit de métastase, c'est-à-dire de transport d'un pointa un autre de l'élément (luxionnaire derarthrilisme, ou de révulsion, tous phénomènes encore bien mystérieux pour nous.
8. — Le CANCER est considéré par certains auteurs comme une maladie contagieuse; et à ce titre il aurait pu être placé dans le chapitre précédent, à côté du rhumatisme articulaire aigu. Mais, même en le considérant de la sorte, on ne saurait nier que ses conditions de contagion sont bien spéciales et qu'il faut un terrain particulier. C'est de cette manière qu'il est permis encore de l'envisager comme une maladie n'évoluant guère que sur des organismes préparés par la diathèse arthritique. Bazin, et dans ces derniers temps Verneuil, ont exprimé cette dernière opinion défendue récemment par Isch-Wall (-). Les tumeurs cancéreuses éveillent des troubles délirants lorsqu'elles affectent l'encéphale et même lorsqu'elles en sont éloignées. Dans le premier cas, il s'agit de lésions cérébrales directes, dont il sera parlé au sujet des maladies encéphaliques. Je dirai ici un mot du second cas.
Esquirol avait remarqué que le cancer de l'estomac pouvait provoquer des conceptions délirantes. C'est là en effet un symptôme qui se montre quelquefois. Chez des sujets prédisposés, les sensations anormales produites parle cancer déterminent des troubles mentaux et surtout influent sur le caractère des hallucinations et la matière du délire. Un aliéné, par exemple, croit avoir dans le ventre un crapaud qu'il sent remuer; il meurt et on le trouve porteur d'un squirrhedu pylore (Bonnet). L'action étiologique est là réduite au minimum, à la forme plus qu'au fond même des désordres psychiques.
Dans d'autres cas, la tumeur maligne engendre un état mélancolique (^), dont la tristesse, causée par l'idée du mal, est un élément. Enfin l'ensemble des modifications nutritives, que le cancer imprime à l'organisme, ont vraisemblablement une influence étiologique prépondérante. Marcé ('') avait remarqué que l'ablation
(1) Mabille et Lallemant. Ouvr. cité, 101.
(2) Isch-Wall. Artkritisine et, cancer, Th. Paris, 1891.
(3) MoREL. Traité des maladies mentales, 1860, 186, note 1.
(4) Marcé. Traité jjratique des maladies mentales, 1802, 90.
d'un carcinome du sein pouvait amener la guérison de la folie. M. A Voisin (') a serré de plus près la question en attribuant en partie à l'anémie, à la cacliexie cancéreuse, les troubles intellectuels observés.
Plus tard, M. Bessières (-) s'est occupé des rapports de l'aliénation et du cancer. Il a cru pouvoir conclure de diverses statistiques que le cancer était peu fréquent chez les aliénés, — opinion corroborée par les recherches de Herbert Snow ('). Puis, rappelant les observations de Lagardelle et de Duterque, il en rapporte une nouvelle pour montrer que le cancer, comme d'autres maladies incidentes et surtout comme les manifestations arthritiques, est capable de faire cesser les troubles mentaux par sa seule apparition chez un psycopalhe. Enfin, il expose des faits pour montrer le rôle étiologique du cancer sur les maladies mentales.
En résumé, la lecture des observations, publiées par Bessières et par d'autres, prouve l'influence de la prédispostion ; quant aux formes du délire et au rapport d'évolution entre les deux affections, on ne peut encore se faire une opinion là-dessus.
La paLhogénie des troubles mentaux des cancéreux doit être recherchée le plus souvent en dehors de la douleur, qui peut éveiller chez quelques individus une certaine sympathie cérébrale, et surtout dans les modifications de la nutrition déterminées par la tumeur. On discute en ce moment beaucoup pour savoir si le cancer est contagieux, c'est-à-dire de nature infectieuse. Quelle que soit l'issue de ce débat, il faut retenir que c'est une maladie anémiante, générale s'il en fût, et que tous les tissus, toutes les fonctions sont plus ou moins altérés au cours de l'évolution carcinomateuse. L'hypoazoturie (') indiquerait le ralentissement de la nutrition, — d'où auto-intoxication facilement productrice de troubles mentaux. Les altérations du grand sympathique, constatées
(1) A. Voisin. Lerons cliiiiqws sur les maladies mentales, 1876.
(2) Bi^ssiÈREs. Du cancer au point de vus de s?s rapports auec l'aliénation mentale, Th. Paris, 1881.
(3) Herbert Snow. The Journal of. imnt. sci., cet. 18'JI, anal, in Arch. de neuroL, 1893, XXVI, 395.
(4) Mabille et Lallemant. Ouvr. cité, 134.
souvent dans les cancers de l'abdomen, seraient aussi, d'après M. Aug. Voisin, un facteur étiologique. Enfin, parmi les autres maladies générales dystropliiques et non diathésiques, il faut citer Vacromégalie, qui peut s'accompagner de troubles mentaux, ainsi que le prouve l'intéressante observation de M. Jofïroy (').
9. CoNsiDÉRATiOiNS GÉNÉRALES. — Ou voit quc la plupart des maladies diathésiques (') et constitutionnelles (') provoquent volontiers des troubles mentaux, qui, par eux-mêmes, ne présentent aucun signe pouvant les faire distinguer de ceux produits par d'autres maladies. Il n'est pas possible non plus d'admettre un caractère spécial aux arthritiques, que M. Faure (^) a décrit comme susceptibles, ombrageux, irritables et de volonté indécise.
Mais si aucun délire n'est pathognomonique de la diathèse arthritique ni de ses diverses manifestations, ils ont la plupart des rapports étroits avec elles. C'est dans ces cas surtout qu'on a pu observer les phénomènes de métastases. Les faits d'alternance des troubles physiques et psychiques, que l'on rencontre dans le diabète et la goutte, ne sont pas d'une explication facile. « N'est-il pas permis, dit M, Charpentier, de comprendre que sous cette influence constitutionnelle, un même mode explosif, une même mobilité, une semblable évolution brusque ou désordonnée ne puissent se retrouver dans ces troubles cérébraux, si difiiciles à classer qu'on est obligé de créer pour chacun une folie nouvelle ou de les réunir tous sous une vague dénomination? » Ne serait-il pas logique de rapporter ces troubles mentaux à une cause permanente, « l'arthritisme, dont la folie ne serait alors qu'une modalité locale, au même titre que l'asphyxie locale des extrémités, la lésion veineuse du rectum (hémorrhoïdes), le flux séreux de l'articu-
(1) JoFFROY. L'acromégalie, leçons faites à l'asile Ste-Anne les 23 et 27 février
(2) Certaines altérations des dents sont liées à un état général et peuvent provoquer des idées délirantes, ainsi que l'a fait justement remarqué M. Poinsot {L'odontologie, 1886, 523 et suiv).
^3) DupouY. Recherches sur les maladies constitutionnelles et diathésiques dans leurs rapports avec les névroses, etc., Ann. inéd. inych., 1869, VllI, 21 et 201.
(4) Fauke. Inlluence du rhumatisme sur le caractère, Arch. gêner, de méd., 1871,11.
lation ou le sable urique de l'urine? » Il faut remarquer que ces troubles mentaux surviennent, comme les autres accidents arthritiques, par crises, ainsi que l'ont observé MM. Mabille et Lallemant (').
On a cherché à établir la raison intime de ces associations et de ces dépendances morbides. On sait déjà que les arthritiques sont fréquemment atteints par l'athéronie, les maladies du cœur et de la peau, qui peuvent plus ou moins influer secondairement sur les fonctions intellectuelles. Mais il existe d'autres troubles, plus obscurs et probablement plus importants encore, qui constituent les lésions intimes de l'arthritisme. Ce sont les altérations de la nutrition. On admet aujourd'hui que les échanges sont ralentis, ce qui crée, par rinsutTisance de l'élimination des poisons organiques, un état d'auto-intoxication qui doit avoir des rslations avec les désordres de l'esprit et du caractère.
Mais comment saisir ces troubles de la nutrition? Par l'examen des humeurs, il est facile de constater que les quantités et la qualité du sérum et des urines ne sont plus normales, bien que les résultats soient si variables qu'on ne puisse en tirer des conclusions fermes. Il semblerait (') que, dans les états d'excitation, ily a une légère augmentation de l'urée et des matières fixes, et parfois aussi de l'acide urique. On n'est guère fixé sur la quantité d'acide phosphorique éliminée dans ces cas. Ainsi, chez les paralytiques généraux les plus excités, cette quantité ne serait pas supérieure à la normale (^).
Dans les états de dépression, les urines sont rares, plus denses, moins chargées en acide phosphorique (Mairet) et en urée. Mais ce qui dominerait chez les malades nettement arthritiques, c'est la diminution de, l'urée et l'excès d'acide urique. Chez eux, les éliminations d'acide urique se feraient par accès ; après ces décharges, par lesquelles l'organisme se purifierait en quelque sorte, l'état mental s'améliorerait. MM. Mabille et Lallemant ('') ont
(1) Mabille el Lallemant. Ouvr. cité, 14b. (i) ÏMabille et Lallemant. Ouvr. cité, liL
(3) Lailler. Cnn.-iidéralions sur l'urine (/t'.s aliénés aUeiiils de paralysie générale progrcssice. Congres Irançais de méd. ment. (1890). (i) Mabille et Lalle.mant. Ouvr. cité, 370.
observé des artliriliques qui présentaient, par crises, et de l'albiiminiirie et des conceptions mélancoliques. Ce caractère paroxystique a aussi été mis en lumière par M. Colin ('). Il est probable que toutes ces altérations de la nutrition sont les causes, les conditions et non les efïets des troubles psycbiques, qui peuvent cependant aussi retentir secondairement sur elles.
D'autre part, M. Lemoine (') s'est attaché à établir les rapports etiologiques qui unissent la paralysie générale à l'arthritisme. Il rappelle qu'on a souvent observé les tendances congestives des paralytiques sans remarquer que ces mêmes tendances organiques étaient propres aux arthritiques. En outre les paralytiques ont fréquemment des antécédents diathésiques. Dix fois sur 30 cas, on a pu noter le rhumatisme, et souvent aussi la migraine, l'eczéma, l'herpès, le lichen, l'icthyose. l'emphysème et les bronchites à répétition. Quelquefois ces manifestations alternent avec les symptômes cérébraux dûs à laméningo-encéphalite. La paralysie générale évoluerait alors avec des caractères spéciaux, qui seraient la précocité, îa rapidité d'allure, la fréquence des accidents apoplectiformes» l'impotence précoce et la curabilitéau début. C'est chez les arthritiques que la syphilis et l'alcoolisme produisent le plus facilement la paralysie générale, en déterminant, 'chez des congestifs de tendances, des fluxions encéphaliques et des lésions vasculaires. Enfin, si l'artério — sclérose, qui envahit tous les organes des para' lytiques généraux, est en même temps — dans la moitié des cas — liée à l'arthritisme, il faut admettre qu'entre la lésion cérébrale et cette diathèse, il y a un rapport étiologique évident.
Mais en considérant, d'une part, la fréquence de l'arthritisme et, d'autre part, le nombre des cas de folie avec des altérations de la nutrition, on est en droit de se demander, en élargissant le débat, si la plupart des aliénations dites simples ne sont pas en réalité le plus sou: ^ - ■^c'' ■ s par des troubles dystrophiques ? Les délires auraient monopolisé l'attention des médecins au détriment des autres symptômes, si bien qu'on en est arrivé à ne plus voir que
(1) Colin, Congrès des métlecias aliéaisles (Sission de La Roclielle, 1893).
(2) Lemoink. De rarllirilisme comme cause do paralysie générale. Congrès inlcrnalional de méd. ment. (1889). C. R, 1890,280.
CAUSES PATHOLOGIQUiiS. 2i9
ceux-là qui, a par leur caractère intellectuel, paraissent toute la maladie, alors qu'ils n'en sont qu'un des éléments (') ». On commence à connaître un plus grand nombre de troubles organiques en rapport plus ou moins direct avec les désordres mentaux. Sans quitter les urines (-) ni revenir aux altérations déjà signalées, on peut rappeler que lapolyurie et l'hypoazoturie (L,egrain'), l'indicanurie (A. Voisin), la glycosurie, l'oxalurie, l'acétonurie se rencontrent plus ou moins souvent au cours des troubles mentaux. Des cylindres hyalins et même des ptomaïnes à caractère particulier (Ballet ') ont aussi été relevés chez des aliénés. Mais l'interprétation de ces symptômes est délicate; il est difficile de dire dans quelles proportions ces altérations des humeurs sont observées chez les aliénés.
On peut faire la môme réflexion au sujet des altérations du sang lequel semblerait (Muller) être chez les psychopathes moins riche en globules rouges et en hémoglobine. L'examen du suc gastrique a aussi été fait et a donné des résultats peu comparables. Je ne puis insister sur tous les troubles de la nutrition qu'on peut observer dans les états vésaniques et dont les uns, ressortissant à une lésion fonctionnelle d'un organe, sont étudiés dans un chapitre ultérieur et dont les autres ne sont pas assez constants pour qu'on en puisse rien déduire.
Tout récemment enfin, on a essayé de déterminer les variations de la toxicité urinaire chez les aliénés. M. Chevalier Lavaure (') s'est livré un des premiers à ce genre de recherches, inspirées par les travaux de M. Bouchard, lesquels montrent que, dans les états où la nutrition semble être retardante, les poisons normalement fabriqués dans l'organisme ne sont pas éliminés suffisamment et produisent un auto-empoisonnement du sujet. C'est ainsi par exemple
(1) Eu. Toulouse. Revue de médecine mentale. Ga::. des hôpit., 1892, 268.
(2) Consulter pour la paralysie générale le récent travail de MM. Kuppel et Sebveaux. Contribution à l'étude de la paralysie générale, Àrch. de Neur., 1894, XXVIII, 363.
(3) Congrès de médecine mentale. (Session de la Rochelle, 1893).
(4) Ballet. Délire vésanique dans les troubles de nutrition. Soc. inéd. des hôpit., 9 juin 1893.
(o) Chevalier-La VAURE. Des auto-intoxications dans les maladies jmntales. Th. Bordeaux. 1890.
qu'on expliquerait l'urémie. M. Chevalier-Lavaure concluait que, chez les aliénés et surtout chez les maniaques, il y avait autointoxication par production exagérée de poisons. Depuis son travail d'autres du même genre se sont multipliés et ont eu comme objectif aussi bien la toxicité de l'urine que celle du sang. Je renvoie au rapport très documenté de MM. Régis et Chevalier Lavaure (') au Congrès de La Rochelle. Disons simplement que l'on ne peut encore tirer, de toutes ces expériences très intéressantes, aucune conclusion qui puisse guider dans l'étude de la pathogénie des troubles mentaux.
M. Séglas ('") a justement fait remarquer combien les résultats sont contradictoires et combien il est ardu de se faire une opinion à ce sujet. La toxicité normale est difficile à déterminer. Les chiffres donnés varient d'après les auteurs ; elle serait de 30 à 60 ce. par K» (Bouchard) ou de 43 à 90 ce. (Mairet et Bosc). Ces variations tiendraient à deux causes: la quantité plus ou moins considérable des urines émises en 24 heures et le poids variable des individus. Le seul terme comparable (Bouchard-Roger) serait dans ce fait qu'il faut 52 heures pour que l'homme élimine de quoi tuer son propre poids. D'autre part, si l'urine est plus concentrée elle est plus toxique, sans que cela prouve une toxicité générale plus grande. Chez le même sujet, la toxicité varie selon le jour, l'heure, la nourriture, l'état des émonctoires (diarrhée), la résistance du sujet sur lequel on expérimente (lapin), la lenteur de l'injection. Avec la même urine, on obtient des effets différents, tantôt du coma, tantôt de l'éclampsie. Etl'onn'estpas autoriséàdire que l'urine injectée produitdes symptômes analogues à ceux du malade. Toutefois M. Séglas a observé plusieurs cas où des troubles intellectuels avaient suivi une maladie oùl'auto-intoxication était probable ; le délireétait hallucinatoire et confus, assez semblable à celui que provoquent ordinairement les toxiques extérieurs. Et c'est en effet la seule affirmation clinique qui soit justifiée par les faits. Les troubles mentaux diathésiques
(1) Régis et CHEVAUEa-L.\v.\uuE. Des auto-intoxications dans les maladies mentales, Congrès des aliénistes (Session de La Rochelle, 1893).
(2) Séglas. Dos auto-inloxicalions dans les maladies moniales, Arch. géiièr. de mcdec., 1893, II, 332.
et beaucoup de ceux qui ne paraissent pas liés à une constitution arthritique, mais qui s'accompagnent comme eux de troubles de la nutrition plus ou moins bien mis en lumière par les analyses d'urine et de sang, toutes ces aliéna tious mentales ont beaucoup d'analogie avec d'autres qui ont été étudiées dans les chapitres précédents. Quand ils apparaissent au moment des exacerbations aiguës, comme par exemple dans les accès de goutte, ils rappellent les délires de la période fébrile des maladies infectieuses et sont diffus, incohérents, hallucinatoires. Et en effet, il s'agit vraisemblablement aussi d'une infection, celle là d'origine interne.
Dans d'autres circonstances, chez des individus débilités par l'évolution d'une maladie générale plus ou moins évidente, les sujets présentent surtout des psychoses asthéniques, des états de confusion mentale plus ou moins curables. Parfois l'affaiblissement intellectuel paraît irrémédiable, et c'est la démence qui survient, probablement en rapport avec la mort des cellules, atteintes par les altérations de la nutrition. La paralysie générale semblerait pouvoir être un de ces accidents. Le rôle de la prédisposition vésauique est difficile à préciser dans ces cas. Ces malades étant des diathésiques sont en un sens des dégénérés et, comme tels, aptes plus que d'autres à délirer. Cependant tous ne fabriquent pas de délire. Il faut donc admettre que chez certains d'entre eux la prédisposition générale est en quelque sorte localisée au système nerveux, à l'encéphale, hypothèse purement gratuite d'ailleurs.
On voit en résumé que des états morbides apparemment éloignés se rapprochent par des processus pathogéniques semblables, qui peuvent provoquer des troubles délirants très-analogues.