‹ Les causes de la folie, prophylaxie et assistanceChapitre 30 sur 62 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

MALAOrES NERVEUSES

Les maladies nerveuses sont, avec les maladies mentales, les deux branches d'un même tronc. On observe les unes et les autres dans les mêmes familles, comme on l'a vu au chapitre de l'hérédité ; on les rencontre aussi les unes elles autres chez les mêmes individus, ce qui est le sujet de ce paragraphe, et le fait, en lui-même, n'a rien donc que de très naturel. Encore faut-il distinguer les cas, certainement très nombreux, où il s'agit de simples associations morbides de psychoses et de maladies nerveuses, associations dont Gharcot a su bien montrer la fréquence en neuropathologie, des autres cas, les seuls qui nous intéressent ici, où les symptômes mentaux sont nettement sous la dépendance des affections névropathiques.

On croit généralement que les simples défectuosités psychiques, comme les maladies mentales plus graves, sont accompagnées de troubles du système nerveux, qui en sont les conditions nécessaires. Ainsi envisagées, les vésanies dites pures seraient des états complexes où les désordres de l'intelligence ne seraient qu'un des aspects de l'afïection. Cette conception — encore qu'iiypothétique — peut être acceptée, si on veut bien considérer les altérations nerveuses d'une manière tout à fait générale, et ne pas s'attendre à trouver, toujours et forcément, des lésions anatomiques semblables à celles que nous sommes habitués à rencontrer ailleurs.

Mais actuellement, c'est là une vue de l'esprit plus encore qu'une vérité d'observation. Dans les autopsies d'aliénés, on observe les lésions les plus diverses des centres nerveux, mais aussi des lé-

;: /i LES CAUSES de la folie.

sions d'autres organes; il est difficile de rattaclier aux ])i"emières seules les symptômes cliniques observés durant la vie, et qui vraisemblablement se rapportent, en partie tout au moins, aux altérations fonctionnelles de bien des viscères et de bien des tissus. Car l'aliénation mentale est certainement une des maladies les plus générales. Et même quand il s'rgit de ces troubles qui, en apparence, sont purement psychiques, de la folie morale par exemple, le nombre et la variété des stigmates physiques de dégénérescence indiquent bien que la plupart des organes sont plus ou moins atteints.

Cependant les altérations nerveuses directement en rapport avec les états psychopathiques ne sont pas connues. Dans beaucoup de cas, elles paraissent être secondaires à des troubles généraux de la nutrition, à des intoxications ou à des maladies viscérales. Dans d'autres, dans les folies dites héréditaires, où la prédisposition est au maximum et la déséquilibration mentale un fait permanent, nul doute qu'il n'y ait une défectuosité congénitale de l'appareil nerveux. Elle est évidente dans les cas extrêmes, dans l'idiotie par exemple, où les arrêts de développement (microcéphalie), les malformations (porencéphalie ( '), hydrocéphalie), les altérations diverses (scléroses cérébrales, méningites), sont communs et ne seront pas étudiés ici, où je m'occupe plus spécialement de la folie. Il est possible que, dans d'autres états psychopathiques, le vice mental tienne aussi à des arrêts d'évolution de quelques parties du système nerveux.

Quoiqu'il en soit, il est nécessaire de rechercher dans les différentes maladies du système nerveux les conditions de développement de certaines psychoses. Or il est naturel de diviser, pour l'étude, les névropathies en maladies nerveuses à lésions plus ou moins bien connues et en névroses dont l'anatomie pathologique est encore embryonnaire, — mais les unes et les autres séparées artificiellement par notre ignorance et non par leur nature. La paralysie générale, l'hystérie et l'épilepsie sont souvent associées à des troubles intellectuels, à la folie. Mais ce ne sont pas là des maladies men-

(1) BouK>'i:viLLii et SoLLiEu. Contribution à l'étude de la porencéphalie et de la pseudo-poriuicéplialie, Congrès Inlern. de inéd. ment. (Session de Paris), C. R., 1890, 343.

taies. Je n'aurai donc à m'occuper de leur étiologie que d'une manière accessoire. Il me restera à dire ici de quelle manière ces états morbides peuvent provoquer des troubles psychiques.

1. Maladies des méninges. — Vinflainmation des méninges est souvent liée à l'évolution de tumeurs ou d'encéphalites diverses. Parfois elle se rattache à un état général, l'alcoolisme et la vérole surtout. Enfin elle peut être la localisation d'infections (tuberculose, syphilis, endocardites, pneumonie). Selon qu'elle est aiguë ou chronique, localisée ou généralisée, ses symptômes et notamment les symptômes mentaux varieront. Dans sa forme aiguë, par exemple dans la méningite infectieuse, le délire peut rappeler celui des maladies fébriles et se présenter avec de l'agitation ou encore, à la période ultime, avec des phénomènes de dépression. Dans ces cas, il apparaît ordinairement avec l'hyperthermie ('). Ona dit que le délire était constant dans la méningite de la convexité et absent dans celle de la base. Si d'autre part la lésion intéresse surtout le mésophale ou le bulbe, le retentissement intellectuel sera plus rare.

Parfois, c'est à une méningite chronique qu'on a pu attribuer des accès maniaques à type récurrent (■). la lésion trouvée a été la pachyméniugite hémorrhagique, comme dans le cas de Savage et Percy-Smith ('), où la prédisposition était manifeste. Les hémorrhagies méningées, avec fausses membranes sous la dure-mère, seraient, d'après Wiglesworth ('), assez fréquentes chez les aliénés, où on les rencontrerait dans un dixième des cas.

Les pachyinéningites (') ont quelquefois simulé la paralysie générale. D'autre part, certaines lésions syphilitiques des méninges pourraient provoquer des troubles mentaux démentiels. Enfin dans

(1) Ball et RiTTi. Ouvr.cité, 363.

(2) Plaxton. CAse of chronic meningilis, The Journal of mental Sci., 1890, XXXVI, 67.

(:')) Savagk and Pkrcy-Smith. The Journal of ment. Sci., 1886, jan.

(4) WiGLiiswouTH. On liœmorrhages and false membranes ^YUhin the cérébral subdural space, occuring in the insane, The Journal of inental Sci., 1887-88, XXXIIl, 509.

(o) Mabille. Pachyméningite simulant une paralysie générale, .inn. méd. psych., 188i, XII, 51. — Christiax. Pachyméningite avec symptômes de la paralysie générale, Ànn-, méd. psych>, 1885j I, 233.

les méningites chroniques et secondaires à une tumeur, le retentissement intellectuel est moins fréquent.

2. Troubles de la circulation encéphalique. — On n'est pas encore fixé sur le rôle de l'anémie cérébrale dans la production des troubles mentaux. Etles folies par anémie (Luys, A. Voisin ') constituent un groupe nosologique dont l'autonomie repose sur une hypothèse anatomo-physiologique qu'il n'est pas commode de vérifier.

L'anémie de l'encéphale s'observerait dans certaines affections du cœur, dans la convalescence des maladies aiguës, dans l'inanition. La congestion est une cause psychopathique plus certaine et surtout plus étudiée. Maury {-) avait remarqué que chez lui les hallucinations hypnagogiques coïncidaient avec la congestion de la tête. Une malade de Pinel présentait, dèsqu'elle était couchée, des troubles sensoriels qui disparaissaient quand elle était assise. Baillarger avait remarqué aussi que les hallucinations hypnagogiques étaient fréquentes chez les femmes dont les règles se trouvaient suspendues.

La congestion cérébrale et avec elle des troubles mentaux surviendraient d'après Legrand du Saulle (^) : 1" au cours d'une lésion diffuse ou en foyer du cerveau ; 2° comme manifestation localisée d'une maladie générale ; 3° sous l'influence de divers états constitutionnels ou accidentels chez des individus valides. Dans ce dernier cas, qui représentait pour lui la vraie folie congestive, Legrand du Saulle distinguait les troubles mentaux par hyperémie passive, par exemple chez les cardiaques, laquelle se manifeste ordinairement par des états dépressifs, et les troubles mentaux par hyperémie active qui se traduit priucipalement par de l'irritabilité et des hallucinations. De cette dernière classe Baillarger faisait sa folie congestive. Gomme l'avait remarqué Legrand du Saulle, ce sont surtout les prédisposés qui deviennent fous à l'occasion d'une congestion cérébrale.

(1) A. Voisin. Leçons cliniques, oitvr. cité, 72 et 79.

(2) Maury. Le sommeil et les rêves, 3'' édition, 186o.

(3) Legrand du Saulle. Les congestions cérébrales et la folie congestive, Ànn. méd, psych., 1883, I, 122.

3. LÉSIONS ENCÉPHALIQUES DIFFUSES. — Les autres maladies de l'eacéphale ont été divisées en diffuses (paralysie générale) et localisées (hémorrhagies, ramollissements, tumeurs). Les symptômes cliniques justifient, jusqu'à un certain point tout au moins, cette séparation.

L'histoire de la paralysie générale est encore bien obscure, malgré la quantité et la valeur des travaux que son étude a provoqués. On a vu, dans les chapitres précédents, combien sonétiologie est mal débrouillée. On sait qu'elle frappe plus souvent l'homme que la femme dans la proportion de 2,5 à 1 (statistique du Bureau d'Admission à Paris, de 1886 à 1892) et que l'âge moyen de la séquestration est, actuellement et à Paris, de 40 ans (^). C'est donc une maladie de la maturité, le semum precox d'un cerveau anormalement constitué ousurmené (-).

Sa plus grande fréquence dans les villes, parmi les professions fatigantes (intellectuelles et militaires), chez l'homme adulte, la femme pauvre et les filles publiques ; au contraire sa rareté dans les milieux religieux et sobres, son apparition chez les sujets de races aux mœurs primitives, qui viennent à partager notre genre de vie, tout indique bien que la paralysie générale est une maladie qui frappe le surmenage sous toutes ses formes. On a, tour à tour, invoqué l'influence étiologique de l'alcoolisme, de la syphilis, et delà plupart des intoxications et des infections, des maladies générales et dystrophiques telles quel'arthristisme, du traumatisme, des émotions et enfin des excès de tous genres. Mais jusqu'à ce jour, il est impossible de prendre nettement parti dans ces débats, quelque peu contradictoires, et surtout de se faire une opinion exclusive.

Ce qui parait certain, c'est l'influence d'une prédisposition particulière, souvent héréditaire. On sait que, comme dans toutes les maladies nerveuses, l'hérédité similaire est très rare. Mais au contraire les congestifs, les arthritiques, les névropathes et même les aliénés seraient, comme on l'a vu, fréquents dans les familles des

(l) Magnan et Sérieux. — La paralysie générale, Encycl. Scient, des aid. mém. 158 el 139.

(2)ScHULE. Traité clinique de>i maladies mentales, Trad.J. Dagonet et Duhamel, 1888, 358.

paralytiques. Cette influence de la prédisposition héréditaire, comme condition nécessaire, a été bien mise en lumière par M. Jofïroyf/), qui, poursuivant une idée de Charcot, soutient que la syphilis, l'alcoolisme, les causes morales, le surmenage physique et mental, et tous les autres facteurs ne pouvaient provoquer la paralysie générale que sur des organismes préparés par des tares héréditaires. Leur rôle, tout en étant secondaire, n'en est pas moins important, et les prédisposés, les dégénérés — car la dégénérescence et la paralysie générale ne sont nullement incompatibles — doivent, plus que les autres, se garer de ces accidents morbides qui augmentent singulièrement leurs chances à devenir paralytiques.

La paralysie générale est-elle une, toujours semblable à ellemême malgré la variété de ses manifestations, ainsi qu'on le pense communément? Dans ce cas, les causes citées auraient peu ou pas d'action sur sa physionomie clinique. Qu'elle soit produite par l'alcool, le plomb ou la vérole, ses symptômes seraient à peu près invariables; à peine quelques différences de détail, des troubles sensoriels plus fréquents, une certaine irrégularité d'allure, souligneraient imperceptiblement son origine toxique ou infectieuse.

Mais pour quelques observateurs, ces caractères spéciaux prendraient dans certains cas (alcool, plomb et syphilis), une importance telle que la maladie serait absolument défigurée, n'évoluant plus comme la paralysie générale dite classique, dont elle différerait principalement par la curabilité. Ce seraient, disent-ils, des pseudo-paralysies générales, terme impropre puisque la méningoencéphalitede Bayle ne serait pour rien dans ces syndromes, qui la simuleraient grossièrement et ne seraient en résumé que de l'alcoolisme ou du saturnisme chronique ou bien encore de la syphilis cérébrale (Magnan).

On connaît la théorie de M. Charpentier (') qui tend à expliquer tous les faits en apparence conlradictoires. Il n'y a pas pour lui une paralysie générale, mais plusieurs, différentes selon leur cause et évoluant de diverses manières, curables ou incurables, avec ou sans rémissions, selon qu'elles sont engendrées par des

(1) JoFFROY. Leçons faites à l'asile Ste-Anne, 1894 9ij.

(2) Charpentier. Les intoxications et la paralysie générale, Ann. inéd. psycli. , 1890, XIJ, 228.

CAUSES PAÏHOLOGIOrjES. 279

intoxications, des maladies infectieuses ou des états constitutionnels. A cliaque aspect clinique correspondraient des lésions plus ou moins profondes, atteignant légèrement les cellules nerveuses ou les frappant de mort.

On voit combien la nature de la paralysie géné;ale est encore peu élucidée. Et ce ne sont point les constatations anatomiques qui pourront trancher les questions pendantes {').

Depuis les travaux de M. Magnan (-), c'est une opinion classique que la légion constante, primitive et essentielle de la paralysie générale est une encéplialo-myélite chronique interstitielle diffuse, et que l'inflammation de la névroglie est le fait caractéristique. Or une autre opinion, déjà formulée en Allemagne, tend à se faire jour actuellement en France. M. Jofïroy (^) a observé des cas, qui lui permettent de penser que les lésions de la cellule sont les premières en date et que la sclérose interstitielle est un fait secondaire.

M. Pierret('') a émis une opinion analogue, fondée surtout sur ce fait clinique qu'un des premiers symptômes est la démence qui suppose une altération des éléments nobles du système nerveux. M. Rendu (') et M. Raymond ('') inclineraient à une conclusion analogue, le premier pensant que les cellules nerveuses sont primitivement atteintes, et le second insistant sur l'importance de l'altération des tubes nerveux.

Mais alors la paralysie générale serait une maladie parenchyma teuse. Et ce serait là un précieux argument pourceux qui considèrent le tabès et la paralysie générale comme une seule et même maladie.

On sait que c'est là une déjà vieille question ('). Dès qu'on a com-

(!) DAGoNiiT. Traits des inaladies mentales, 1894, 607 et suiv.

(2) Magnan. De ht lésion anatowiqae de li paralysie générale, Tl). Paris, ISfiS. — Id. D' l'élu l" anatomo-pathnlngiqne d? la paralysie généiale, 1868.

(3) JoFFROY. Congrès annuel de médecine mentale (Session de Blois, 1892) C. R., 1893, 240. — Klippel et Azoulay. Ouvr. cité.

Ct) PiERRr^T. Congrès annuel des aliénistes [Session de Lyon), Ouvr. cité.

(5) et (6). Soc. méd. d^s hôpit., 10 juin 1892.

(7) SxojANovrrcH. Etude critique sur les rapports du tabès dorsalis et de la paralysie générale, Th. Pai-is, 1893. — Nageotte. Tabès et paralysie générale, Th. Paris, 1893, 7 et suiv. On trouvera dans ces deux thèses un historique intéressant de la question, où je puise. P. Marie. Maladies de la moelle.

mencé à counaitre le tabès et la clémence paralytique, on a été frappé des rapports qui pouvaient unir ces deux affections. Des symptômes ataxiformes étaient notés chez les paralytiques et des troubles mentaux l'étaient chez les tabétiques.

Mais tout d'abord on s'attacha à établir les difïérences qui pouvaient séparer nettement ces deux groupes de malades. Duchenne de Boulogne a cherché à établir ce diagnostic difïérentiel, qui reposait, pour lui, sur l'absence, chez les paralytiques, d'ataxie réelle et sur l'apparition de la paralysie ultime. Pourtant Baillarger, qui avait remarqué quelques cas de démence paralytique débutant par l'amaurose, le ptosis, le strabisme et la diplopie, disait que ces symptômes pouvaient se rapporter à la maladie cérébrale. Mais lorsqu'il existait des douleurs térébranles, cela le faisait songer au tabès; et alors il admettait que les deux maladies étaient associées, la paralysie générale pouvant évoluer en masquant l'ataxie, ou guérir alors que le tabès se développait pleinement, ou bien encore poursuivre avec ce dernier une marche parallèle.

Or, en Allemagne, des travaux non plus seulement cliniques, mais anatomo- pathologiques, se poursuivaient ; et Westphal (1863- 1864), concluait que la moelle et le cerveau étaient parfois atteints par un processus pathologique, qui aûectait dans la moelle les cordons postérieurs (tabès) et qui dans le cerveau (paralysie générale) était encore inconnu. Vers cette époque, M. Jaccoud(') disait en France que la paralysie générale, survenant chez les tabétiques, était la propagation au cerveau de la maladie médullaire; et Topinard (■') créait une forme ataxique de la paralysie générale et une forme cérébrale du tabès. Peu après M. Magnan ( ') admettait encore que la paraysie générale était parfois une propagation d'une lésion de la moelle, et aussi que le processus cérébral

(1) Jaccoud. Les paraplégies et l'ataxie du mouvement, 1864.

(2) TopiNARD. De l'ataxie et en 'particulier de la maladie appelée ataxie locomotrice progressive, 1864.

(3) Magnan. Maladie de la moelle suivie de paralysie générale, Gaz. des hop. , 1866. — Id. Des relations entre les lésions du cerveau et certaines lésions de la moelle et des nerfs dans la parai, j^énér. Soc. méd. psych., 1873, 473. — Gaz. des Hôpit., mars 1871.

pouvait envahir secondairement l'axe médullaire et produire des symptômes ataxiîormes, d'autres fois encore la maladie commençant par une altération d'un nerf (nerf optique par exemple).

De la discussion, qui eut lieu à la Société médico psychologique en 1872 ('), il ressortit cette opinion que la paralysie générale pouvait être précédée par une phase ataxique. Et M. Bouchereau disait qu'elle était dans certains cas la propagation du tabès ou d'une névrite donnant lieu à des signes d'ataxie, mais aussi qu'elle pouvait présenter des symptômes tabétiques. M. A. Voisin (-) soutenait un peu plus tard que 75 sur 100 des paralytiques ont des lésions des parties postérieures de la moelle. D'autre part, M. Fournier (^) faisait remarquer la fréquence, chez les tabétiques, des attaques apoplectiformes et autres accidents cérébraux propres à la paralysie générale.

M. Rey (M attirait l'attention sur les troubles mentaux des tabétiques, qui le plus souvent étaient des paralytiques, comme le fait remarquer M. Nageotte {"). Mais si les moelles des paralytiques généraux ont été étudiées, les cerveaux des tabétiques ne l'ont guère été encore, sauf par MM. Pierret et Jotïroy, qui auraient trouvé des lésions de sclérose dans l'écorce cérébrale. Les pièces anatomiques manquent donc au procès.

Dans ces dernières années on a voulu légitimer encore davantage cette association du tabès et de la paralysie générale avec l'hypothèse que ce serait là une seule et même affection. M. Nageotte (''), qui a exposé les idées de M. Raymond, a défendu cette manière de voir, qu'aurait acceptée M. Rendu. D'autre part, M. Jolïroy s'est élevé contre cette conception, et l'excellente thèse de M. Stojanovitch ('), qu'il a inspirée, montre que le tabès et la paraît) Ann. méd. psijch., ISli, VIII, 260.

(2) A. Voisin. Traité de la paralysie générale des aliénés, 1879.

(3) In Nageotte. Ouvr. cité, 19.

(4) Rey. Considérations cliniques sur quelques cas d'ataxie locomotrice dans l'aliénation mentale, l;wi. méd. psch., 1873, XIV, 161.

(5) Nageotte. Ouvr. cité, 20 et 21.

(6) Nageotte, Ouvr. cité.

(7) Stojanovitch. Etude clinique sur les rapports du tabès dorsaiis et de la paralysie générale, Tlièse Paris, 1893.

lysie générale sont bien deux afïections différentes, et que cette dernière ne vient pas plus souvent s'associer à l'ataxie locomolrice que les autres variétés de l'aliénation mentale. Est-ce à dire qu'il est interdit aux tabétiques de devenir paralytiques généraux? Nullement. Mais M. Joffroy ('), s'appuyant sur ce qu'il a vu, est porté à croire que la plupart des ataxies versant dans la démence paralytique ne sont que des paralysies générales ayant débuté par la moelle et présenté des troubles rappelant la maladie de Duchenne. Il est certain aussi que les paralytiques généraux ont souvent des lésions médullaires et consécutivement des symptômes tabétiformes {'^). Notamment il semblerait que la paralysie générale, survenant chez les adolescents, s'accompagnerait plus fréquemment de symptômes médullaires (Jolïroy ').

Voyons maintenant le rôle de la paralysie générale dans la genèse des troubles mentaux. Esquirol ('•), considérait cette maladie comme une complication pouvant survenir dans le cours des diverses formes de folie et surtout de la démence. Cette opinion fut tout d'abord celle de ses élèves Georget, Délaye et Calmeil, qui contribuèrent cependant, par leurs travaux, à constituer l'autonomie de cette nouvelle espèce morbide. Cependant, à la même époque, en 18i2, Bayle (') établit que Varaclinitis ou

(1) JoKi'ROY. Congrès des médecins Aliénisles et Neui-ologistes, (Session de Clermont-Ferrand, 1894).

(2) Le diagiioslic entre l'ataxie locomotrice et la paralysie généiale peut présenter parfois des difiicultés presque insurmontables chez un malade qui, à côté de symptômes de tabès, manifeste des signes de démence. Sur quoi se basera-ton pour établir le diagnostic ? Il ne faut pas trop compter trouver un appui sur les troubles psychiques; l'alïaiblissement intellectuel est commun chez tous les déments oi'ganiques, et les idées de grandeur absurdes se rencontrent assez fréquemment dans la débilité mentale, congénitale ou acquise. Les symptômes physiques sont des renseignements plus précieux quand il existent, car ils peuvent être tardifs, et notamment l'embarras de la parole chez les paralytiques généraux. D'autre partie signe d'Argyll Robertson se rencontre encore dans le tabès ; mais lorsque les réflexes accommodateurs sont disparus aussi, le diagnostic de la paralysie générale est très probable, ainsi que l'enseigne M. le P' Jotiroy.

(3) JoFFRov. La paralysie générale juvénile, leçon faite à l'asile Saint-Anne le 8 décembi'e 1894.

(4) EsQumoL. Ouvr. cité, I, 82, et II, 255.

(o) Bayle. Recherches sur l'arachnitis chroiiique, Th. Paris, 1822.

CAUSES r>ATlIOI.OG[QUES. 283

méningite chronique , comme il l'appelait, était une maladie spéciale, qui avait des symptômes paralytiques et des symptômes délirants (monomanie ambitieuse), intimement liés entre eux et forment un tout. Parcliappe (') consacra cette manière de voir en apportant la dénomination nouvelle de folie paralytique .

A ce moment la doctrine unitaire était constituée. La paralysie générale se composait de 3 groupes de symptômes, la folie, la démence et la paralysie, aussi importants et nécessaires au diagnostic les uns que les autres. Mais Requin (') fit remarquer, en 1846, que cette maladie pouvait apparaître chez des gens sains d'esprit et ne déterminer qu'une démence terminale tardive. 11 y avait donc une paralysie générale des aliénés avec délire, et une autre sans désordres mentaux. A la même époque, Baillarger (^), précisant la question, montra que, dans un grand nom bre de cas de paralysie générale, le délire pouvait manquer et que la folie était par conséquent un symptôme secondaire contingent, tandis que les phénomènes paralytiques et de démence étaient constants et essentiels. Il proposait d'appeler l'affection démence paralytique.

Cette théorie dualiste, qu'on trouvera parfaitement exposée dans un des derniers travaux de Baillarger(''), était en somme le contrepied de la doctrine d'Esquirol. La folie devenait la complication delà paralysie générale. Cette manière de comprendre la question fut acceptée plus ou moins explicitement par plusieurs auteurs, Foville, Régis ('), Magnan et ^'érieux (''), qui considèrent que les caractères fondamentaux et nécessaires de l'affection, sont la dé mence et les troubles physiques, et que les délires représentent les

(1) Parchappe. — Recherches sur l'encéphale, sa structure, ses fonctions et ses maladies, 1836.

(2) Requin. Éléments de pathologie médicale, 1846, II, 90.

(3) Bah.larger. Recherches, etc, ouvr. cité, II, 458.

(4) Baillarger. Sur la théorie de la paralysie générale, Ànn. méd. psych., 1883, IX, 18 et 191, et X, 18 et 363.

(5) Régis. Manuel pratique de médecine mentale, â'^ édition, 1892, 431.

(6) Magnan et Sérieo.k. La paralysie générale, Zi/(Ci/ciopedierfes .lirfe-il/en(o?re, 9 et suiv.

caractères accessoires. Cette opinion a encore été formulée récemment par M. Jofïroy ('), qui a insisté sur ce fait que, dans les rémissions de la paralysie générale, il restait toujours un état de démence plus ou moins prononcé qui rattachait en quelque sorte l'une à l'autre les deux périodes apparemment interrompues de la maladie. Ce professeur faisait remarquer, à ce sujet, que la démence était bien le caractère essentiel(')delaparalysiegénérale; plusieurs dos malades internés depuis quelque temps à la Clinique n'avaient en etïet que ce symptôme psychique à l'exclusion de toute idée délirante.

Si l'on veut se dégager de toute idée préconçue sur la soidisant folie parahjtique, il faut reconnaître que, dans cette dernière, il y a deux ordres de faits. D'abord une maladie cérébrale, dont les lésions, plus ou moins discutées, sont constantes ; elle a son autonomie propre au même titre que toutes les autres lésions cérébrales (hémorrhagies, ramollissements, tumeurs). Ainsi que ces dernières et plus souvent encore — parce que son action est plus étendue — elle produit de la démence et aussi des troubles délirants qui, par eux-mêmes, n'oiïrent rien d'absolument spécial, qui peuvent^ manquer et ne sont, en définitive, que des symptômes ou des complications, si l'on veut, de la lésion cérébrale, tout comme ceux qui surviennent au cours des autres maladies encéphaliques.

L'affaiblissement intellectuel est on effet la conséquence de toutes les lésions du cerveau quelque peu étendues, des tumeurs, du ramollissement et surtout de ces altérations encéphaliques, mal connues, qui forment la base de la démence sénile. Cet affaiblissement psychique est toujours plus profond, plus complet, plus irrémédiable dans la paralysie générale, ce qui lui donne un cachet assez particulier. Les délires liés à cette dernière maladie sont moins personnels. Tout d'abord on avait cru que les idées ambitieuses mobiles, contradictoires et absurdes étaient la propriété des parait) JoFFuoY. Les rémissions dans la paralysie générale, leçon faite à l'asile Sainte-Anne le 19 janvier 1895.

(2) JoFFROY. Tumeurs cérébrales et mort subite, leçon faite à l'asile Sainte- Anne le 20 février 1895.

lytiques. Mais on les retrouve chez des débiles et dans maints états d'intoxication, notamment dans l'alcoolisme où elles simulent parfaitement la paralysie générale. De même le délire hypochondriaque, que Baillarger croyait réservé aux seuls déments paralytiques, peut se rencontrer ailleurs. D'autre part les paralysies générales, débutant par une phase neurasthénique (Ballet), et surtout par un état mélancolique, — ainsi que le Pi' Joffroy aime à le faire remarquer, ne sont pas rares.

L'embarras de la parole est souvent simulé par les alcooliques, les apoplectiques et les individus atteints de sclérose en plaques ; enfin le signe d'Argyl Robertson, qui est un des signes fondamentaux du tabès, et la perte du réflexe accommodateur, qui peut aussi se rencontrer chez les alcooliques d'après les recherches de M. Jofïroy ('), ne sont pas des symptômes constants chez les paralytiques. Tous ces signes oculaires, envisagés isolément, n'ont d'ailleurs pas, si importants qu'ils soient, le caractère pathognomonique qu'on leur prête d'ordinaire : mais leur réunion est, comme je le faisais remarquer plus haut, d'une signification plus précise. Enfin récemment M. Jofïroy (^) montrait le cerveau d'une paralytique générale qui avait présenté, durant sa vie, un nystagmus absolument identique à celui qu'on observe dans la sclérose en plaques.

Il ne reste donc rien, parmi les symptômes, de bien spécial à la paralysie générale. Si l'on réfléchit d'autre part que, sur ses lésions anatomiques, les anatonomo-pathologistes de profession ne sont pas absolument d'accord, on se demande ce qui reste de cette maladie, déclarée entité morbide pour des signes qui, individuellement, n'ont rien d'exclusivement particulier. Faut-il aller jusqu'à dire avec M. J. Falret, que « l'histoire de la paralysie générale est à refaire )) ? On doit toutefois reconnaître que c'est là une maladie dont l'aspect clinique est des plus saisissants et tellement net qu'il ne faut pas une longue éducation pour le vite reconnaître.

Les autres lésions diffuses de l'encéphale (altérations athéromateuses, dégénérescences cellulaires^, peuvent provoquer ce qu'on

(1) Joffroy. Leçon faite à l'asile Sainte-Anne le 30 mars 1895.

(2) Joffroy. Nystagmus et paralysie générale, leçon faite à l'asile Sainte- Anne le 20 février 1890 .

appelle la démence séiiile. L'état mental que ces lésions produisent c'est rafïaiblissement intellectuel. Lorsqu'il survient des conceptions délirantes, elles sont en général monotones, sans systématisation, et le délire est ordinairement effacé, les hallucinations sont rares et peu extériorisées; l'apathie domine. Mais des troubles mentaux plus aigus ont été aussi observés.

4. LÉSIONS ENCÉPHALIQUES CIRCONSCRITES. — 11 faut ranger dans un même groupe les lésions encéphaliques plus ou moins circonscrites du cerveau (hémorrhagies, ramollissements, etc). Ces lésions cérébrales ont été peu à peu isolées de la démence sénile simple sans lésion localisée, et groupées par Foville ('), sous le terme générique de démence organique. Elles ont été bien étudiées dernièrement par M. Lwoff (-).

Les troubles psychiques sont fréquents au cours des lésions encéphaliques; et il ne paraît pas nécessaire qu'elles frappent les lobes frontaux pour éveiller des désordres et même de l'affaiblissement intellectuels.

D'autre part le cervelet par exemple a pu être seul atteint et provoquer des accès maniaques ('). Il n'y a pas de localisation anatomique de la folie, ni même de la démence, mais probablement il existe une localisation histologique ; et il est vraisemblable que les lésions des cellules nerveuses et des fibres à myéline de l'écorce sont en rapport avec l'affaiblissement intellectuel, ainsi que l'ont montré les recherches de Tuczek, de M. Targoula ('), de M. Kéraval, etc.

La fréquence des troubles psychiques dans les lésions encéphaliques a été diversement interprêtée.

Bail et Krisliaber (■') disent n'avoir constaté, sur 274 cag de

(1) I^ VILLE. Art. Démence, Dict. Encycl. des Soi. inécl.

(2) Lwoff. Étude sur les troubles intellectuels li's aux lésions circonscrit''s du cerveau, Th. Paris, 1890.

(3) MoREL [Traitides maladies mentales, 1860, 141, en rapporte nn cas douteux.

(4) Targoula. Essai sur les fibres nerveuses à myéline intra-corticales du cerveau dans la paralysie générale et dans la démence, Th. Paris, 1890.

(.o) Ball et Kiii:>iiabf:r. Art. Cerveau, J)ict. encycl. des Sel. méd., XIV, 1873, 4o8 et 4d9.

CAUSES PATHOLOGJQUlîS. 287

tumeurs et abcès du cerveau, que 5 fois l'aliénation mentale. Mais ce cliilïre doit être considérablement grossi si l'on y ajoute les faits de démence, hypochondrie, mélancolie, délire, stupeur, agitation nerveuse, etc., qui ont été comptés à part.

Les troubles mentaux clans le cancer cérébral ont été l'objet de travaux spéciaux. Observés et signalés d'abord par Delpecb, Andral, Galmeil, ils ont été assez bien étudiés par Berlhier ('), qui rapporte les observations publiées avant lui et qu'il fait suivre de quelques autres personnelles. Il remarque, en comparant ces faits, la fréquence des phénomènes convulsifs, des troubles moteurs et delà sensibilité, ainsi que de l'embarras de la parole. Dans 36 cas, 10 fois la démence se serait manifestée, et, dans les autres faits, on aurait eu surtout affaire à de la stupeur ou même à un véritable atïaiblissement intellectuel. La mélancolie et l'excitation maniaques ont aussi été notées. Bertliier en conclut qu'il n'y a pas de syuiptôme propre au cancer cérébral. Quand on lit les observations qu'il a recueillies, ou remarque que les sujets étaient surtout desdémeats. En effet le caractère commun de toutes les lésions encéphaliques en foyer, c'est de déterminer un état démentiel, qui. n'est en général pas aussi complet que dans la paralysie générale, Je laisse de côté la stupeur, le coma et le subdelirlum, qui suivent les attaques apoplectiformes et épileptiformes, souvent associées à ces altérations encéphaliques. Les conceptions délirantes des organiques sont en généi'al plus ou moins incohérentes et un peu niaises, trahissant la faiblesse de l'esprit qui les crée. Les hallucinations de la vue et de l'ouïe sont fréquentes, surtout après les attaques, et rappellent les états d'intoxication ; parfois elles sont unilatérales (-) et, dans ce cas, peuvent faire songer à une irritation morbide du centre cortical sensoriel opposé, si l'organe du sens, l'oreille par exemple, n'est pas lui-même atteint.

Le syndrome clinique de la paralysie générale peut être simulé plus ou moins jiarfaitement par les lésions les plus diverses, un

(1) BiiUTHiiiH. De la folie cancéreuse, À)m. méd. p.<yc.h., 1869, II, 343.

(2) Ed. Toulouse. Hallucinations unilatérales chez une femme ayant une lésion circonscrite du cerveau, Gaz. des hopit., .1892, o94. — lil. Les hallucinations unilatérales, Revue générale, Gaz. des Hôjnt., 1892, 609.

cancer (Percy Smith) ('),uiiegomme(Tari,^oula)(-).L'écueilestcl'autant plus difficile à éviter que parfois les idées de grandeur ont été signalées par plusieurs auteurs, notamment par Foville C) et Baillarger (*). On trouvera plusieurs de ces faits dans la thèse de M. LwofE. L'émotivité est en général accrue. De véritables obsessions et impulsions morbides peuvent être provoquées par les lésions cérébrales (hémorrhagie {'•), ramollissement "). Dans ces cas, les antécédents héréditaires des sujets expliquaient l'éveil de ces troubles morbides.

o. Maladies de la moelle. — Si l'on en croit Stewart, dont Foville (') a traduit le travail, les altérations de la moelle seraient fréquentes dans les diverses variétés de folie. Dans 15 observations rapportées de démence, mélancolie etépilepsie, il existait des altérations diverses de l'axe médullaire. On sait d'autre part que les lésions de la moelle ne sont pas rares dans la paralysie générale.

Parmi les maladies qui provoquent souvent des troubles mentaux, il faut surtout et d'abord citer Vataxie locomotrice. On a vu plus haut les cas où elle paraissait s'associer à la paralysie générale. Mais il peut aussi survenir, au cours de tabès non compliqués de symptômes paralytiques, des troubles mentaux variés. D'abord étudiés enAUemagne, ils l'ont été eu. France par M. Rey C), qui observa un état de mélancolie anxieuse unie au tabès et surtout des

(1) Pkrcy Smith. Case of secondary carcinoma of the brain, simiilatiag gênerai paralysis of the insane, The Journal of ment. Sci., 1888-89, XXXIV, 61.

(2) Targoula. Gomme du cerveau simulant le syndrome de la paralysie générale, Ann. méd. psych., 1890, XI, 232.

(3) Foville. Ann. méd. -psych., 1880.

(4) B.viLLARGER. Du délire ambitleux dans les lésions organiques, An)i. méd., psych., 1881.

(o) .îouRNiAC. Ann. méd. psych., 1891, XIII, 431.

((]) Ségl\s. Ann. méd. psych., 1891, XIV, lo2. — iVIarandon de Montyel. Gaz. des HôpUau,.v, 1892, 1093 et 1103.

(7) Stewart. Des lésions de la moelle épinière observées chez les aliènes, Ann. méd. psych., 1888, VIII, 193.

(8) Rey. Considérations cliniques sur quelques cas d'ataxie locomotrice dans l'aliénation mentale, Ann. m'ul. jisych.^ 1875, XIV, 18d.

CAUSES l'AtHOLOGlQUES. 2S9

états d'aftciiblissemeiiL intellectuel ('), désordres qui surviennent à une période avancée de l'ataxie et' qui s'accompagnent souvent d'idées de persécution etaussi d'hallucinations peut-être en rapport avec les altérations du nerfoptique

Cette influence des troubles céplialiques du tabès sur la production des désordres psychiques a été mise en lumière par M. Rou" gier ("), qui a essayé d'expliquer ainsi la pathogénie des idées délirantes, mélancoliques et de persécution, entretenues par les troubles somatiques et disparaissant avec eux. D'autre part M. Féré (') a observé des cas où les troubles psychiques s'étaient montrés avant les phénomènes tabétiques. Mais si l'on doit admettre que des sujets prédisposés peuvent délirer à toutes les périodes de leur maladie, il n'est pas niable non plus que des lésions céphaliques soient des causes provocatrices très puissantes. Parfois elles donnent lieu à des troubles psychiques peu bruyants, comme dans le cas de M. Nageotte (''), où l'on trouva des lésions de paralysie générale chez un vieux tabétique qui, apparemment, n'avait présenté aucun symptôme intellectuel notable. Mais on sait que des malades, couchés depuis longtemps, peuvent devenir peu à peu déments sans qu'on s'en aperçoive.

En fin de compte, les tabétiques sont des prédisposés, de par leur maladie médullaire ; ils sont donc très aptes à délirer. Leur ataxie ne peut certainement pas provoquer de psychose absolument spéciale. Cela est évident. Mais il est non moins évident qu'elle ne doit pas être étrangère à la production des troubles mentaux. Et par exemple, lorsque des lésions compromettent la vie des cellules où s'élaborent les processus psychiques, on se demande comment le sujet, même non prédisposé, pourrait conserver l'intégrité de son intelligence. Dans ces cas, la démence et le désordre des actes

(1) Rey. Troubles intellectuels survenus dans quelques afïections de la moelle et plus spécialement dans l'ataxie locomotrice, Ann. }néd. psych., 1884, XII, 211.

(2) RouGiER. Essai sur la lypémanie et le délire des persécutions chez les tabéticiues, Th.. Lyon, 1882.

(3) Féré. La famille névropathique, Àrcli. deNeior., ouvr. cité, Obs. XLT, 3o, et LUI, 36.

(4) Nageotte. Ouvr. cité, 134.

intellectuels doivent être liés aux altérations anatomiques.

Il serait stérile et sans enseignement que de rechercher tous les cas où des psychopathies ont été observées au cours de maladies de la moelle. On peut rappeler seulement que des états vésaniques (') et aussi la paralysie générale (-) ont été notés dans Vatrophie musculaire progressire.

Les troubles mentaux de la sclérose en plaques pourraient, d'après M. Féré (^), être divisés en 3 groupes : les uns se rapprochant de l'imbécillité et probablement en rapport avec les foyers cérébraux de la maladie ; les autres rappelant la paralysie générale, que la sclérose en plaques pourrait occasionner ; et les derniers seraient desvésanies diverses, simplement éveillées chez des sujets prédisposés par les altérations du tissu nerveux.

6. NÉVROSES. — On a vu plus haut que Vhijstérie paraissait souvent transmise par l'hérédité, soit similaire, soit dissemblable. Tous les agents pathogènes, traumatismes physiques et moraux, intoxications, maladies infectieuses, sont bons pour provoquer {''), ainsi que l'enseignait Charcot, la névrose, qui paraît, quelle que soit sa cause actionnante, toujours semblable à elle-même, — autant que l'on peut retrouver une même personnalité à des aspects cliniques aussi protéiques.

De tous temps, des troubles mentaux ont été observés chez les hystériques. On peut les diviser en délires liés aux attaques et en délires vésaniques indépendants. Les premiers ont été vulgarisés par l'Ecole delà Salpêtrière. Ils précèdent ou suivent l'attaque et parfois la remplacent. Ces délires ont les physionomies cliniques les plus variées (dépressifs, agités, obscènes ou religieux); mais ils se ressemblent par le caractère commun à tous d'être accompagnés d'hallucinations de la vue et de l'ouïe, ils rappellent

(1) Mabille. Lypémanie consécutive à une atrophie musculaire progressive, Ann. méd. psycli., 1879, II, 248.

(2) Baillarger. Démence paralytique consécutive à une atroplîie musculaire progressive, 171». //w'rf. psych., 1879, I, 76.

(3) Féré. La famille névi'opathique, Àrcli. de Neur., ou\r. cité, 40.

(4) G. GuiNON. Les agenk provocateurs de l'hyslérie^ Tir. de Paris, 1889.

donc eu cela les délires toxiques, ainsi que l'avait remarqué Cliarcot ('). En outre, ils durent peu, quelques heures en général. Le somnambulisme, qui survient souvent dans l'hystérie, est encore un des phénomènes qui paraissent assez étroitement liés à cette névrose, bien qu'on puisse l'observer ailleurs.

Les autres délires, ceux qui semblent n'avoir aucun lien immédiat avec les attaques convulsives, sont des plus nombreux. Malgré ce polymorphisme, on a essayé de créer une folie hystérique. Mais ce qu'il y a de curieux, c'est la difficulté pour les auteurs qui l'ont décrite, de la définir en pende mots. Ils sont obligés d'accumuler les caractères et les exemples. On relève par exemple, dansMorel(-) les traits suivants : instantanéité, actes extravagants, humeur maussade et changeante; et voici quelques-uns de ces faits. La demoiselle C..., dit-il. « a toujours été maussade, capricieuse et fantasque ; elle n'a jamais fait de caresses à ses parents. Elle pleurait et riait sans motif et se livra de bonne heure à toutes sortes de bizarreries et d'excentricités. Placée chez des demoiselles pour apprendre l'état de couturière, on ne put la garder, tant elle était insolente et grossière en ses paroles. Bientôt se manifeste chez elle la série de ces actes délirants, spontanés, propres àces malades. Un jour elle se couronna de fleurs, prit une guitare et annonça qu'elle allait parcourir le monde ». Elle tombait parfois « dans la stupeur, l'hébétement et la dépravation extrême ». Une autre hystérique, rapporte Morel, « sort subitement de sa torpeur, et trouble le repos général des malades, par ses chants, ses cris, ses vociférations. Elle devient violente et dangereuse en ses actes, déchire ses vêtements, frappe ses compagnes et brise ce qui lui tombe sous la main». Une autre enfin a des visions, souffre de partout, est consciente de son état, se fait horreur à elle-même et assure qu'elle est folle ; elle profère involontairement des mots qui l'étonnent. On trouvera des exemples analogues dans Moreau (de Tours) (^) et dans le traité de M. Auguste Voisin ('').

(1) J.-M. CiiARcoT. Leçons du mardi à la Salpêtrière, noies de cours de MM. Blin, J.-B. Charcot et'colin, 1887, 240.

(2) Morel. Traité des maladies mentales, 1860, 672 et suiv.

(3) Moreau (de Tours). Traité pratique de la folie névropatliique, 1869.

(4) A. Voisin. Leçons cliniques, ouvr. Cité, 129 et suiv.

M. Falret (') donne encore, comme signes de la folie hystérique, la mobilité d'humeur, l'enthousiasme facile, le passage brusque d'un extrême à l'autre, de la haine à l'amour, le mensonge habituel, le langage ordurier, les impulsions de toutes sortes, des obsessions diverses. Récemment cet auteur {-) indiquait, comme caractères de la manie hystérique, la demi-lucidité, le délire des actes et les perversions sensorielles plus prononcées.

Pour Legranddu Saulle('), c'est l'association, la combinaison de divers états vésaniques (manie, mélancolie, hallucinations, impulsions), qui indique leur origine hystérique. M. Vallon, qui admet aussi des délires propres à cette névrose, a dernièrement insisté sur ce fait observé par Lasègue, que le langage est, dans la manie hystérique, moins haché, moins téUgrammatlque que dans les états vésaniques similaires.

On pourrait passer en revue d'autres descriptions de la folie hystérique qui ne seraient pas plus claires que celles-là. Pour beaucoup de médecins, ce diagnostic est surtout un élément de classification pratique, commode et rapide (').

Dans ces derniers temps, une réaction s'est faite contre ces idées. On a fait remarquer qu'aucun des troubles délirants de la soidisant folie hystérique, n'était propre à ces névropathes et qu'ils s'observaient ailleurs et notamment dans les états de dégénérescence mentale, étudiés par M. Magnan, où la mobilité du caractère, les bizarreries, les obsessions et les impulsions sont donnés comme des symptômes cardinaux.

Les hystériques aliénés seraient donc des dégénérés et délireraient comme eux. Cette opinion, que Charcot et M. Magnan encourageaient, a été soutenue souvent dans ces dernières années et

(1) Jules Falket. Études cliniques, oiivr. cité, 499.

(2) Id. Congrès des médecins aliénistcs et neurologistes (Session de Clermont- FeiTand,1894). Se m. m éd., 1894, 3o0.

(3) Legrand du Saulle. Les Hystériques, ouvr. cité, 292.

(4) Pourtant l'Iiystérie doit, comme trouble cérébral à mécanisme particulier, retentir sur les psychoses qu'elle éveille. Mais les caractères de ces troubles mentaux n'ont pas encore été trouvés; voilà ce ((u'il faut déclarer actuellement. Cela ne préjuge l'ien des recherches ultérieures.

notamment par M. Roubinovitcli (') et M. Colin (-) qui l'ont parfaitement exposée dans leurs excellentes thèses.

Avant eux M. Ballet (') avait admis que la dégérescence coexistait parfois avec l'hystérie et devait être tenue responsable des perversions morales et de certains troubles mentaux qu'on rapporte généralement à cette névrose. Allant plus loin, M. Jofîroy (''), se basant sur les travaux qui montrent que les hystériques présentent le plus souvent les stigmates physiques, psychiques et familiaux donnés comme caractère de dégénérescence, admet que l'hystérie n'est, elle-même, qu'une des formes de cette dernière. La même hérédité les unit l'une et l'autre, elle est le principal facteur de toutes deux, et leurs manifestations mentales présentent un même mécanisme psychologique. Toutefois il est bon de conserver à l'hystérie son individualité et de la distinguer aussi des autres modalités dégénératives.

Cette manière de voir a pour elle une utile simplicité. Elle fait entrer les manifestations délirantes de l'hystérie dans une cause plus large, la dégénérescence mentale, qui produirait à la fois cette névrose et des états délirants variés, qui lui sont parfois associés. Si l'on admet que toutes les déviations du type organique et fonctionnel constituent un état biologique inférieur, qui paraît se transmettre par l'hérédité, alors les hystériques, aliénés ou non, si souvent fils de névropathes ou d'individus atteints de maladies générales graves, sont bien des êtres anormaux, viciés, dégénérés, si l'on veut.

C'est là une simple constatation. Dire que l'hystérie, l'aliénation mentale, les maladies diathésiques sont des états de déviation biologique, rien de plus exact. Mais ce n'est qu'une formule générale qui laisse tout entière à découvrir la pathogénie approchée des psychopathies qu'on observe dans l'hystérie comme dans d'autres conditions morbides.

(1) RouBixoviTCH. Hystérie mâle et dégcnn-escence, Th. Paris, 1890.

(2) Colin. Essai sur l'état mental des hystériques. Th. Paris. 1890.

(3) Balliît. Des rapports de l'Iiystérie et de la folie. Rapport au Congrès des médec. alién. et neurolog (Session de Clermont-Ferrand{.

(4) JoKFROY. Congrès des médecins aliènistes et neurologistes (Session de Clermont-Ferrand), Sem. méd., 1894,349.

Quoi qu'il en soit, il "n'est pas douteux que les hystériques aient une susceptibilité particulière à délirer. Quelle en est la raison ? Pour répondre à cette question, il faut savoir ce qu'est l'hystérie en tant que maladie ? Il est impossible de passer en revue les principales définitions de l'hystérie ('). Rappelons seulement que l'hystérie tend, depuis l'impulsion de Charcot, à être de plus en plus considérée comme une maladie où l'imagination, la représentation des troubles morbides, jouerait le principal rôle dans ses manifestations pathologiques. On la considère comme une maladie, surtout fonctionnelle, s'accompagnant peu ou pas de troubles auatomiques du tissu nerveux. C'est, si l'on veut, et à un point de vue, une série de réactions du moral sur le physique. M. P. Janet (^) a, par ses recherches, contribué le plus a faire accepter cette conception de l'hystérie comme maladie surtout psychique.

Doit-on pour cela admettre que cette maladie mentale ne repose sur rien de physique ? li faut, à ces troubles psychologiques, les désordres somatiques qui en sont les conditions nécessaires. A ce titre, l'hystérie pourrait être comparée, ainsi que l'a bien montré M. Féré ('), à un état de fatigue chronique, qui entretiendrait une misère psychologique continue, excellent terrain pour les hallucinations, les délires et les idées fixes, c'est-à-dire pour ce qu'on a appelé les stigmates mentaux hystériques. ^

Dans cette névrose, il y a un ralentissement de la nutrition (Bouchard ''). Ce trouble dystrophique serait surtout apparent durant les crises convulsives, d'après les travaux de MM. Gilles de la Tourette et Cathelineau ('). Quelle part ont ces altérations nutritives dans les délires des hystériques, c'est ce qu'il est impossible de dire aujourd'hui .

Épilepsie. — On sait que les comitiaux descendent souvent d'autres épileptiques, d'alcooliques, de nerveux de toutes sortes,

(1) Pierre .Ianet, Quelques définitions récentes de l'iiystérie, Arch. de Neur., 1893, XXV, 417 et XXVI, I.

(2) P. Janet. État mental des hystériques, 2 vol. Collection Charcot-Debove. (3)Féré. Hystérie et fatigue, C. R. Soc. BioL, 1885, 497.

(4) In Legenure. Ouvr. cité, 269.

(o) Gilles de la Tourette et Cathelineau. Progrès médical, 4 mai 1889.

d'aliénés, de tous les individus enfin atteints d'un vice nutritif grave. L'épilepsie est donc un stigmate de dégénérescence important. Considérée de la sorte, la prédisposition est la condition étiologique principale. Mais les autres causes provocatrices sont nombreuses. On peut signaler les intoxications (alcool (') et plomb), les maladies infectieuses (syphilis, puerpéralité, urémie, rougeole, etc.), les troubles menstruels, les maladies viscérales diverses, les plaies des nerfs, les lésions dentaires et auriculaires, les altérations des méninges et de l'encéphale. M. P. Marie (') pense que la plupart des épilepsies dites idiopathiques sont causées par les maladies infectieuses si fréquentes dan? l'enfance et qui, produisant des altérations de l'encéphale plus ou moins visibles, provoquent et entretiennent ultérieurement la névrose convulsive. Ainsi les fièvres éruptives, les infections puerpérales et toutes les intoxications, qui éveillent si souvent des convulsions, détermineraient l'épilepsie, dont la cause serait en somme « extérieure au malade et postérieure à sa conception. ))

On sait d'autre part que M. Ghaslin (^) a trouvé dans les cerveaux des épileptiques essentiels des scléroses névrogliques, qu'il rapporte à une lésion d'évolution. Il est en effet habituel de rencontrer dans divers points de l'encéphale, dans les cornes d'Ammon, dans le cervelet, dans les circonvolutions de la zone motrice, dans l'insula, des plaques d'induration. De leur côté, MxM. Bourneville et Brissaud ('')ont décrit une sclérose tubéreuse et hypertrophique, qui a pour résultat d'étouffer les éléments nerveux. On a encore accusé les lésions vasculaires (endartérites de la basilaire, thrombose des sinus), le ramollissement des cornes occipitales des ventricules latéraux (Zohrab). Enfin les lésions de la paralysie générale, des tumeurs et de toutes les altérations des méninges et de l'encé-

(1) Magnan. Influence de l'alcoolisme sur les maladies mentales, Genève, 1878. — J.-M. Gharcot. leçons du mardi à la Salpêtrière, notes de cours etc., 1889, 95 et suiv.

^2) P. Marie. Infections et épilepsies, Sem. méd., 1894, 282.

(3) Ghaslin. Note sur l'anatomia pathologique de l'épilepsie dite essentielle, C. R. Soc. de Biologie, 1889, 169.

(4) Bourneville et Brissaud. Contribution à l'étude de l'idiotie. Ârch. de Neur., 1880, I, 69 et 391.

phale, qui provoquent souvent des convulsions épileptiformes, font naturellement partie de l'anatomie pathologique de l'épilepsie.

Au point de vue de la localisation, les convulsions n'ont pas' la même signification que les paralysies ('). Elles n'indiquent pas d'une façon absolue que le centre moteur correspondant soit touché. Si les lésions irriXatims qui l'atteignent ont souvent pour effet de provoquer des phénomènes convulsifs, les mômes effets peuvent être produits par des altérations éloignées.

La cause prochaine, la pathogénie de l'épilepsie a donné lieu à beaucoup de discussions. Marshall-Hall en faisait une maladie bulbaire, où l'hyperexcitabilité de la moelle allongée, mise en jeu par des irritations directes ou réflexes, provoquerait des convulsions chez certains sujets. Mais cela n'expliquait pas les troubles psychiques. Aussi la théorie corticale, proposée par Jackson, paraît plus satisfaisante. C'est l'écorce cérébrale qui est excitée, soit directement (méningite, tumeurs, altérations diverses de l'encéphale), soit indirectement par réflexe parti d'un point quelconque de l'axe myélencéphalique ou des nerfs viscéraux et périphériques. Les convulsions sont ainsi produites et, dans le cas de lésions localisées, sont plus ou moins exactement en rapport avec le point irrité.

Gomment faut-il comprendre l'épilepsie? Gomme une maladie toujours identique à elle-même, ou comme un symptôme ressortissant à des causes variées, dont chacune imprime un cachet particulier à la névrose?

On a voulu faire, pour l'épilepsie, ce qui avait été fait par Charcot, pour l'hystérie. M. Féré surtout a été le défenseur de cette doctrine, qu'il a exposée il y a peu de temps (-). Pour lui l'éclampsie infantile, puerpérale, urémique, rubéolique ou alcoolique, les convulsions épileptiformes des lésioiis cérébrales ou médullaires, ne sont qu'une seule et même maladie, le morhus sacer, éveillé sur un terrain prédisposé par les causes les plus diverses, qui ne modifient pas suffisamment l'aspect clinique et

(1) Charcot et Pitres. Étude critique de la doctrine des localisations cérébrales motrices dans les hémisphères cérébraux de l'homme, Revue de méd., 1883.

(2) Fkrk. [.es épilepsies et les cpileptiques. 1890.

la marche de la névrose pour permettre la constitution d'épilepsies dirterenles. Que la prédisposition domine l'étiologie du mal coraitial comme de toutes les autres maladies nerveuses, c'est là une vérité très solide. Mais il n'est pas moins évident qu'elle joue un certain rôle, cette cause qui actionne la prédisposition névropatliique vague, encore imprécise, et qui lui donne une forme l'épilepsie, et une épilepsie quelque peu particulière, plus ou moins généralisée, plus ou moins durable.

Par exemple, la puerpéralité provoque l'hystérie aussi bien que l'épilepsie. Mais elle détermine plus souvent le mal comitial que l'autre névrose. Et cependant elle agit sur des femmes qui sont plus sujettes à l'hystérie que les hommes. Admettons même une prédisposition égale, chez la femme, pour l'une et l'autre névrose ; si l'auto-intoxication gravidique détermine plus fréquemment l'une que l'autre, n'est-ce pas par suite de son action propre ? D'autre part, on sait que cette épilepsie disparaît le plus souvent avec la grossesse ; on sait aussi que les convulsions épileptiformes, liées à des altérations de l'encéphale, sont plus durables parce que les lésions nerveuses qu'elles accompagnent le sont aussi davantage, et qu'elles sont habituellement partielles. C'est donc, toute prédisposition égale d'ailleurs, que la marche et l'aspect clinique de l'épilepsie ont, dans ces cas, des rapports avec la nature et le mode d'action plus ou moins prolongé de l'élément provocateur. La prédisposition est, si l'on veut, la matière première de l'épilepsie. Mais les autres facteurs, et notamment certains d'entre eux, la pétrissent, lui donnent une forme et une physionomie quelque peu personnelle. Ces différences cliniques peuvent être mises au deuxième, au troisième plan si l'on veut, mais ne peuveut être rejetées. Je reviendrai là dessus au livre suivant.

L'épilepsie retentit presque toujours sur l'état mental qu'elle modifie d'une façon plus ou moins spéciale (J. Falret, Magnan, Charcot). Comme tous les dégénérés, les épileptiques sont variables d'humeur. Les changements éclatent comme de véritables paroxysmes; c'est même cette brusquerie qui, chez eux, serait vraiment caractéristique. L'individu passe soudainement de la gaîté à la tristesse, de la douceur à la violence, de l'amour à la haine avec une rapidité remarquable. Les idées sont en, général très mobiles et

parfois, au contraire, elles s'installent comme des idées fixes. D'autres fois elles provoquent des paroles ou des actions absolument en désaccord avec les manières et la conduite habituelles. Tous ces caractères-là se retrouvent ailleurs et notamment dans l'hystérie. Toutefois il semble que dans le morhus sacer les transformations émotionnelles et intellectuelles se comportent comme de véritables décharges, en tous points analogues aux phénomènes convulsifs et suivies comme eux de la même dépression et parfois aussi de la même amnésie (^). Les phobies et les impulsions des épileptiques peuvent remplacer les accès convulsifs ; ainsi des peurs subites et non motivées (-),

Bien que parfois l'épilepsie laisse intactes les facultés intellectuelles, en général il n'en est pas ainsi. Et le phénomène le plus grave que cette névrose provoque est l'affaiblissement et l'anéantissement des processus psychiques. Pour le jeune enfant, c'est l'idiotie, et l'on sait que plus d'un tiers d'idiots sont épileptiques ; pour l'adulte c'est la démence ('). A ce point de vue, les vertiges sont plus dangereux que les grandes attaques convulsives, peut-être parce qu'ils se répètent plus fréquemment.

La pathogénie de cet affaiblissement permanent des processus psychiques est en partie expliquée par les phénomènes de dépression qui suivent les paroxysmes. A la longue, cet état d'hébétude, de torpeur cérébrale où l'attention est nulle et la mémoire paresseuse, devient permanente et constitue la démence. Mais il est à remarquer que celle-ci a une marche irrégulière et suit une progression en rapport avec les accès. M. Féré ('') distingue d'abord la démence par épuisement, qui suit les crises, est surtout liée à elles et s'amende quand on peut les éloigner ; ce sont les cas de ce genre où MM. Bourneville et d'Ollier {') n'ont pas trouvé de lésion anatomique propre. Les autres démences seraient de nature dégéné-

(1) Fkré. Les épilepsies et les épileptiques. 1890, 423.

(2) Id. Ibid.,'im.

(3) Delasiauve. JouDial de niédecine mentale, 18G1, 110.

(4) Féré. Les Épilepsies et les Épileptiques, 1890, 231.

(o) Bourneville et d'Ollier. Contribution à l'étude de la démence épileptique. Arch. de Ncur., 1881, I, 213.

rative et progressive, et se trouveraient en rapport avec des lésions anatomiques du cerveau et surtout avec les scléroses. Les troubles délirants associés à l'épilepsie sont, les uns liés aux accès convulsifs, les autres plus indépendants. Les premiers peuvent précéder ou suivre et même remplacer une crise spasmodique, dont ils sont des équivalents. Mais alors il s'agit de Vépilepsie larvée, créée parMorel et observée par M. Magnan, M. Doutrebente, M. P. Garnier, lequel pense (Congrès de Bordeaux, 1895) que ces épilepsies psychiques ne sont pas plus larvées que les épilepsies convulsives.

Sans parler des hallucinations qui constituent parfois l'aura, et qui sont souvent à caractère territiant, les troubles psychopathiques consistent eu des impulsions violentes, parfaitement étudiées par M, J. Falret, et se traduisant par des accès de fureur avec tendances agressives. Les malades insultent d'une façon incohérente les gens qui les entourent et se livrent à des actes de brutalité. Dans ces moments, ils sont au plus haut point dangereux, capables de commettre les crimes les plus féroces et de frapper autour d'eux aveuglément. Certains commettent des attentats à la pudeur et exhibent leurs organes génitaux (Lasègue, Vallon).

L'automatisme comitial ambulatoire, ainsi que l'a appelé Charcot ('), peut durer assez longtemps. Revenus à eux quelques minutes, quelques heures et même plusieurs jours après, les épileptiques, qui parfois paraissaient conscients de leurs actes, ne se rappellent rien de ce qui s'est passé. Dans le petit mal intellectuel de M. Falret (■), les malades ont conscience de leurs impulsions, qui n'en sont pas moins irrésistibles. D'autres fois — c'est le grand mal intellectuel de M. Falret — les sujets ont un accès de manie plus ou moins aigu et se manifestant par les caractères ordinaires propres à ces états

(1) J.-M. Charcot. Leçons du mardi à la Salpêtrière, notes de cours etc., 1889, 327. — Consulter, parmi les travaux récents, l'excellente revue critique de M. René Sémelaignej Ann. niéd. psych., 1894, XIX, 71, la leçon de M. le P' Raymond, recueillie par M. Piex're Janet, Gff:r. des Hôpit-, 189o, 754 et 787, et enfin le tout récent rapport au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes (Session de Bordeaux, 1895), de M. Parant. Des impulsions irrésistibles des épileptiques. — M. Pitres (Congrès des aliénistes de Bordeaux, 1895) ne croit pas encore démontrée l'existence de fugues ambulatoires dans l'épilepsie.

(2) J. Falret. Étude clinique sur les maladies mentales et nerveuses, 1890, 349

d'agitation. La fureur et la violence peuvent devenir extrêmes. La crise est généralement courte et s'accompagne d'une amnésie plus ou moins complète.

Enfin l'épilepsie peut s'associer avec toutes sortes de formes vésaniques, sur lesquelles elle semble n'avoir qu'une action pathogénique bien faible. Il s'agit, parfois, plutôt de coexistence morbide. Par exemple on a trouvé associée l'épilepsie avec la mélancolie, le délire de persécution (Maguan ('), Pichon'), la folie circulaire, les perversions génitales. 11 est, dans tous ces cas, très difficile de démêler le lien qui unit la névrose à ces psychopathies variées.

Goitre exophtliabnique. — Basedow et Trousseau avaient remarqué le changement de caractère des malades atteints de goitre exophtbalmique. Asssz longtemps on a considéré les troubles psychiques des basedowiens comme des symptômes cérébraux de l'affection. Dans ces derniers temps, au contraire, on a voulu voir dansces états délirants, des associations complexes de goitre exophthalmique et de diverses névroses. C'est ainsi que M. Joffroy (') a rapporté à l'hystérie des hallucinations qui s'étaient montrées chez les sujets avant la maladie de Basedow, par laquelle elles furent réveillées plus tard. M. Ballet (''), à propos d'un autre malade, énonça une opinion analogue, tout en insistant sur la part que pouvait prendre la maladie de Basedow dans la genèse des conceptions délirantes. Le môme auteur (=) a montré aussi que les symptômes de l'épilepsie pouvaient coexister avec ceux du goitre exophthalmique, soit que la névrose convulsive fût simplement associée avec le goitre, soit qu'elle fût sous sa dépendance. Dans tous les cas, l'épilepsie peut

(1) M.A.GNAX. Delà coexistence de plusieurs déHres chez le même aliéné, Arcli. de neur., 1880, I, 49.

(2) PicHON. ie.s' Maladies de l'esprit, 1888. 118.

(3) JoFFROv. Troubles psychiques et hallucinations dans la maladie de Basedo^Y, Soc. méd. des Hôpit., 11 août 1890.

(4) B.iLLET. Des idées de persécution dans le goitre exophthalmique. Société méd. des Hôpit., 29 février 1890.

(o) Ballet. De quelques troubles dépendant du système nerveux central, observés chez les malades atteints du goitre exophthalmique et d'hystérie, Rev. de méd. 1883.

CAUSES l'ATHOLOGlQUliS. 301

provoquer, chez un basedowien, des troubles psychiques avec ses caractères spéciaux (automatisme, amnésie).

M. Boëteau (') a revendiqué pour la neurasthénie la production de quelques-uns des symptômes qu'on attribuait au goitre exophthalmique ; M. Régis (-) a l'ait la jnême réclamation. Mais la neurasthénie n'étant elle-même qu'un symptôme pouvant survenir à certaines périodes de beaucoup de maladies générales, on ne voit pas trop quelle qualité elle a pour revendiquer quoi que ce soit en son nom propre. M. Jolïroy ( ') a montré que, dans la maladie de Basedow, il pouvait survenir des accès de mélancolie indépendants du goitre, puisqu'ils étaient survenus avant lui. M. Séglas('') et moi-même {'') avons rapporté des exemples de cette association morbide. Une intoxication alcoolique peut, au cours d'un goitre, provoquer son délire spécial et M. Arnaud (") a observé dans la maladie de Basedow un cas de délire chronique à évolution systématique. Un délire des grandeurs se serait aussi montré au cours d'un goitre (").

Le rôle de la prédisposition héréditaire a été mis en lumière par M. Jolïroy ("), qui, dans une série de leçons remontant à 1889 et plus récemment dans la thèse d'un de ses élèves ('), a montré que la plupart des basedowiens délirants étaient des individus chargés de tares héréditaires et chez lesquels le goitre n'avait été que l'occasion de troubles mentaux assez variés d'aspect et ne constituant pas une forme morbide particulière. MM. Raymond et Sérieux ('") ont sur-

(1) BoETEAr. DtS troubles psychiques dans le goitre exophtlialniique, Th. Paris, 1892.

(2) Régis. Manuel de médecine inentale, i' édition, 1892, 496.

(3) lîOFFRoV. Des rapports de la folie et du goitre exophthalmique, A)in. méd. psych., 1890, XLVIII, 4(37.

(4) Séglas. Maladie de Basedow et mélancolie. Ann. mcd. pxych., 1890, juillet. (6) In BoETAU. Ouvr. cité, 78.

(6) In BoEïEAU. Ouvr. cité, 67.

i7) Peter. Traité clinique et pratique des maladies du eepur, 1883, 733.

(8) JoFFROY. Nature et traitement de la maladie de Basedow, ouvr. cité.

(9) Raymond Martin. Ouvr. cité.

(10) Raymond et Skrikux. Congrès annuel de médecine mentale (Session de Blois, 1892), C. R.,1893, 198.

tout mis en relief la part de la dégénérescence mentale, ordinairement héréditaire, qui serait pour eux la véritable cause des troubles délirants variés et nullement spéciaux, observés chez des basedowiens. Ils ont rappelé les faits publiés antérieurement et notamment un de M. Aug. Vigouroux (') (délire du toucher et du doute). Ils en ont aussi rapporté de nouveaux, où ont été constatés des troubles délirants qui sont considérés, par M. Magnan, comme étant de nature dégénéra tive : des obsessions et des impulsions .(arithmomanie, claustrophobie, impulsions à frapper, peur des couteaux, des verres, idées fixes, etc). Tous ces basedowiens appartenaient à des familles névropathiques et vésaniques et présentaient des stigmates physiques nombreux de dégénérescence. Certains de ces malades avaient eu auparavant des accès vésaniques. Tout cela est fort juste. Les basedowiens délirants sont d'abord et avant tout des psychopathes, des prédisposés héréditaires, présentant des anomalies physiques, intellectuelles, morales et du caractère, plus ou moins nombreuses. Leurs troubles mentaux ont donc des causes éloignées ; mais est-il vrai qu'ils n'en ont pas d'autres plus rapprochées de nous, plus saisissablesVIl faut reconnaître avec M. Jacquin (''), en y apportant toutefois la restriction précédente que les troubles de la nutrition observés dans le goitre mettent la cellule nerveuse dans un état singulièrement apte à fabriquer un délire. M. Joiïroy (') a précisé davantage la question en disant que « la maladie de Basedow est à la lésion de la glande thyroïde ce que l'albuminurie est au rein ». Cette opinion, qui a été soutenue, d'une manière plus ou moins analogue, en Allemagne, par Môbius, et en France, par M. Renaut, a été, chez nous, surtout exposée par M. Jofîroy et par son élève M. Achard (') qui lui a apporté des arguments anatomo-pathologiques. Pour ce professeur, la lésion

(1) A. Vigouroux. Ga:eUe des Hôpitaux, i" décembre 1891. , (2) .Iacquin. Th. Montpellier, 1891.

(3) JofFROY. Goitre et grossesse, Union Médicale, 18 mai 1892.

(4) JoFFROY. Progrès Médical, décembre 1892. — Joffroy et Achard. Ana. tomie pathologique de la maladie de B&sedow, Àrch. de méd. expérim., nov. 1893. — Voir l'intéressant rapport au Congrès des aliénistes et neurologistes (189b) de M. Brissauu. Corps Ihyroide el maladie de Basedow et la discussion de MM. Renaut, Joffroy, Gley, Ballet, J. Voisin, Babinski, etc.

de la glande thyroïde troublée dans son fonctionnement, voilà le fait capital. On sait depuis quelques temps que les fonctions de cet organe sont très importantes, quoique encore peu connues. L'absence congénitale ou opératoire du corps thyroïde détermine une déchéance physique et psychique profondes. Il semble que son fonctionnement exagéré ait aussi des effets pernicieux (P. Marie).

Même en admettant que les symptômes du goitre indiquent une réaction bulbaire, il faut reconnaître qu'ils s'accompagnent ordinairement de troubles nutritifs profonds, consécutifs à l'altération thyroïdienne](Jofïroy). C'est à eux qu'il faut, dans le plus grand nombre des cas, rapporter la production immédiate de certains troubles psychiques, tels que les hallucinations et l'irritabilité ; et c'est à eux aussi qu'il faut ramener la production de psychoses plus ou moins systématisées, plus ou moins dégénératives. Le basedowien est un prédisposé, un dégénéré ; c'est entendu. Mais pour qu'il ait des hallucinations et qu'il délire, il faut quelque chose de plus, ce quelque chose qu'ajoutent les altérations de la glande thyroïde et les perversions delà nutrition, dont les rapports intimes avec les troubles délirants commencent à être étudiés, ainsi que je le demandais dans une de mes revues ('), où j'émettais l'idée de rechercher la pathogénie des délires basedowiens en partie dans les lésions thyroïdiennes. L'alcool, dont tout le monde admet l'autonomie étiologique, n'agit pas autrement.

Paralysie agitante. — La plupart des auteurs, qui se sont occupés de l'état mental des individus atteints de paralysie agitante, ont surtout décrit les phénomènes de démence terminale (-), caractérisée par un affaiblissement des facultés intellectuelles et de la mémoire. Ils ont aussi insisté sur l'embarras de la parole, phénomène qui surviendrait à la longue.

Mais certains observateurs, par exemple M. Grasset ('), remar-

(1) Ed. Toulouse. Les rapports du goitre exoplithalmique et de l'aliénation mentale, Gaz. des Hôpit., 1892, 1403.

(2) Trousseau. Ciinique médicale de VHôtel-Bieu, 1862, II, 179. — A.xENFELD et HucHARD. Traité des nécroses, 2-= édition, 1883,693.— Gharcot. Leçons sur les maladies du système nerveux, 2" édition, 1875, Ij 179.

(3) Grasset. Maladies du système nerveux, 1879, II, 512;

quèrent que certains troubles délirants, riiypochondrie, la mélancolie, pouvaient apparaître à la fin de la maladie de Parkinson. Bail (') rapporta plus tard des cas de véritable aliénation mentale, avec hallucinations, impulsions au suicide, idées mélancoliques ou agitation maniaque. M. Parant (-) a, dans un de ses mémoires, relaté l'observation d'un malade sans tare héréditaire, qui présentait, en même temps que, des signes d'aflaiblissemeut intellectuel, des idées de persécution avec hallucinations et conceptions délirantes sur sa personnalité physique. La lecture de toutes ces observations montre qu'il n'y a rien de spécial dans les troubles psychiques des Parkinsoniens. Il semblerait cependant que les hallucinations y soient communes et que les désordres mentaux s'y rapprochent des accès délirants, que présentent les malades atteints de lésions organiques de l'encéphale.

Bail ('), ayant observé plusieurs des troubles psychiques divers (hallucinations, impulsions au suicide, mélancolie, affaiblissement intellectuel), qui surviennent au cours delà paralysie agitante et parfois semblent avoir une marche parallèle avec celle des symptômes physiques, en concluait qu'il y avait un rapport plus étroit qu'on ne l'avait pensé jusqu'alors entre ces deux ordres de manifestations morbides. Il croyait aussi que les formes vésaniques les plus fréquemment observées étaient la lypémanie avec impulsions au suicide et hallucinations.

La démence assez fréquente ('jdans la paralysie agitante et aussi les altérations du tissu nerveux, communes dans cette maladie, paraissent indiquer que souvent les troubles mentaux sont le résultat de ces dernières. La prédisposition vésanique des Parkinsoniens délirants n'a pas encore été étudiée attentivement.

(1) Ball. De l'insanité dans la paralysie agitante, Encéjjhale, 2o mars 1882.

(2) Par.\nt. La paralysie agitante examinée comme cause de folie, Anii. inéd psijch., 1883, X, ol et suiv.

(3) Ball. De l'insanité dans la paralysie agitante, L'Encéphale, 1882, 2.2.

(4) Cette démence ne serait souvent qu'apparente et cet état pseudo-démentiel serait en rapport avec la condition du cerveau, figé comme les muscles (Brissaud). Leçons sur les iiialadief^ nerveuses, recueillies et publiées par Henry Meige, 189o, 489.

La cliorée de Sydenliam et la cliorée chronique de Huutiiigton sont probablement la même maladie ; c'était l'opinion de Charcot, qui a été développée par M. Huet('). Elle serait une névrose d'évolution (Jolïroy). Toutes les deux peuvent s'accompagner de troubles mentaux, qui ont été observés et décrits depuis longtemps, notamment par Marcé (■), et récemment par M. Breton [''), qui expose les idées de M. Jofïroy ('')•

On a décrit un état mental choréique, qui se manifeste par des changements d'humeur, une émotivité exagérée, des perversions afiectives, et par certains désordres intellectuels, dont les principaux sont: les difficultés de l'attention et des lacunes dans la mémoire. Ils se rapprochent de tous ceux qu'on a rattachés aux autres névroses. Des troubles mentaux plus graves s'observent aussi dans la cliorée. On a surtout cité les hallucinations qui atteignent principalement la vue, comme dans l'hystérie, et surviennent dans la période d'assoupissement qui précède le sommeil (') ; elles peuvent dominer la scène clinique et avoir un caractère terrifiant (A. Voisin). Des vésanies diverses, l'excitation maniaque, des états mélancoliques avec impulsions au suicide, ont été aussi observés. Dans la chorée aiguë, un délire aigu aussi et fébrile survient parfois ('). Dans certains cas, les troubles mentaux paraissent entretenus par la chorée et ne lui survivent pas. Mais d'autres fois ils persistent; et dans la chorée chronique, la démence peut survenir à la longue ('). Enfin on observe parfois un affaiblissement intellectuel passager avec une sorte d'aphasie (Charcot).

La prédisposition est certainement un facteur important (Seglas et A. Voisin '). D'après M. Jofïroy la peur, les émotions, les troubles menstruels, la puberté, le rhumatisme ne font que provo-

(1) HUET. De la chorée chronique, Th. Paris, ,1889.

(2) Marcé. Traité pratique des maladies mentales, 1862, 576 et siiiv.

(3) Breton. Élat mental dans la chorée. Th. Paris, 1890.

(4) JoFFROY. De la folie choréique, Sem. méd., 1893, 89.

(o) Marcé. Traité pratique des maladies mentales, 1862, bSi.

(6) iD. Ibid., 388.

(7) HuET. Ouvr. cité, 39, 176, et 181.

(8) A. Voisin et A. Marie. Délire et chorée, Ann. méd. psych., 1890, XII. 70.

quer la cliorée, et lorsque cette dernière est accompagnée de troubles mentaux, c'est que la dégénérescence de l'appareil psychique coexiste avec celle de l'appareil nerveux moteur (Jolïroy). L'infection ne serait peut-être pas non plus étrangère à la pathogénie des désordres cérébraux. Mobius ('), se basant sur l'évolution de la chorée et sur certaines de ses lésions (endocardite, arthrite, néphrite), a même soutenu que c'était une maladie infectieuse.

Des troubles mentaux ont été observés au cours de toutes les autres névroses, de Vastlime par exemple, qui, disait Guislain (') il y a longtemps, peut alterner avec l'aliénation ; de la sclérodermic, maladie générale, dystrophique, probablement d'origine nerveuse; et généralement de toutes les maladies que nous avons rencontrées parmi les ascendants des aliénés, et de celles qui, comme les tics (Charcot), la migraine ophtalmique, etc., peuvent être considérées comme des signes de la dégénérescence.

La neurasthénie, cette névrose vague, qui est une fatigue chronique pouvant être créée par toutes les causes d'épuisement, est un terrain très propice à l'évolution des troubles mentaux ('), qui tous surviennent volontiers chez les malades de ce genre. Il est à remarquer que la plupart des auteurs ('') admettent que la neurasthénie, qui peut être héréditaire, est souvent acquise. Elle créerait donc, de toutes pièces et sans prédisposition spéciale, une aptitude morbide aux troubles mentaux.

7. Maladies des organes sensoriels. — Les lésions des organes des sens ou des nerfs sensoriels ont souvent été citées comme pouvant provoquer et entretenir des hallucinations et consécutivement des délires {''). On sait que les aveugles ont des hallucinations de la vue ('). Celles-ci surviennent surtout pendant le travail irritatif

(1) mC'bius. In Ann. méd. psych., 1893, XVIII, 499.

(2) Guislain. Leçons orales, I, 428.

(3) BoissiEu. Th. Paris, 1894.

(4) Matiiiiîu. La neurasthénie, Collection Charcot-Debove. (îi) A. Voisin. Leçons cliniques, ouvr. cité, 139 et suiv. (tj) Baillarger. Ann. méd. psych., 1881, Y, 67.

du nerf optique qui détermine, rabolitiou des fonctions visuelles. C'est ainsi (|ue l'on explique les liallucinaLiuns des tabétiques.

Un malade de M. Christian ('), non héréditaire, avait eu pendant o ans des hallucinations de la vue, exclusivement nocturnes, en même temps que sa vision s'affaiblissait. L'autopsie montra une tumeur de la glande pituitaire qui comprimait les nerfs optiques. M. Joffroy (") a dit avoir observé aussi des hallucinations en rapport avec des lésions intra-oculaires. L'atrophie des nerfs optiques a causé des symptômes analogues (Chaumier •').

Mais d'autres lésions oculaires peuvent déterminer le même phénomène, et notamment la cataracte ; dans ces cas l'extraction du cristallin a amené . parfois la guérison des hallucinations et consécutivement du délire associé ('').

M. A. Voisin (•) a examiné, avec M. Galezowski, 28 individus atteints d'hallucinations primitives de la vue ; sur ce nombre 2 présentaient des altérations glaucomateuses et 18 la cataracte. Cet auteur avait remarqué que les phénomènes hallucinatoires disparaissaient dans l'obscurité et lorsque la cécité devenait complète.

M. Royet (''), qui a aussi examiné les yeux de 600 aliénés, a observé plusieurs cas où des lésions oculaires (glaucome, énucléation de l'œil), ont paru provoquer des hallucinations et consécutivement des délires. Il semblerait que, lors même que l'altération oculaire ne serait pas la cause des troubles psychiques, elle pourrait éveiller des désordres sensoriels, qui s'y surajouteraient.

Les rapports qui unissent certaines affections de Voreille avec des troubles psychiques sont tout aussi évidents. Griesinger (') disait que les maladies de l'oreille (otite interne, carie du

(1) Christian. Anit. iiiéd. jisijch., 1892, XVJ, 114.

(2) Joffroy. Ann. méd.psych., 1892, XVI, 118.

(3) Chaumier. Co/iô'rès des médec. alién, (Session de Lyon, 1891), Ci?., 1892, 349.

(4) A. Voisin. Ann. méd.psych., 1869, II, 433. (o) Id. Leçons cliniques, oiivr. cité, 142 et siiiv.

(6) RoYKT. Congrès des médecins dliénisles (Session de Lyon, 1891), C. R, 1892, 379 et suiv.

(7) Griesinger. Ouvr cité, 213.

rocher, etc.), pouvaient provoquer l'aliénation mentale. Il avait observé des accès de manie qui s'étaient développés à la suite d'un écoulement purulent de l'oreille et avaient cessé ou s'étaient amendés au moment de son retour. Dans ces cas, il s'agissait d'une véritable alternance ; il semble que l'écoulement était un dérivatif. D'autres formes vésa niques, la paralysie générale elle même, ont quelquefois été améliorées de la sorte. Dans certains faits, au contraire, un abcès de l'oreille (') provoqua les désordres psychiques, qui disparurent avec lui. L'abus des fonctions auditives pourraient aussi entretenir des troubles sensoriels. Ainsi des employées de téléphone seraient sujettes à des sensations subjectives morbides plus ou moins tenaces. Le traitement de la lésion locale aurait parfois, dans tous les cas, de bons résultats; c'est ainsi que les insuflations d'air dans la trompe d'Eustache ont pu faire cesser un état mélancolique avec hallucinations (Boucheron).

La prédisposition a été signalée par M, Ballet (-). M. le P^' Jofïroy (') a fait la même remarque : pour lui la lésion de l'oreille ne joue qu'un rôle secondaire, et ce n'est pas son extension qui est le facteur essentiel du phénomène hallucinatoire. Quand l'ouïe est en cause par exemple, ce sont les sensations morbides produites, les bourdonnements, qui sont la matière qu'un cerveau prédisposé transforme en hallucinations. D'autre part, on a recherché la fréquence des troubles auditifs et leurs effets chez les aliénés. Lannois a examiné 45 malades du service de M Pierret,à Lyon, et a trouvé 19 sourds dont 15 hallucinés ; des 26 autres, 14 étaient hallucinés avec des lésions organiques et les 12 restants sans lésions perceptibles (''). Cette proportion parait bien élevée.

L'influence des lésions des autres sens sur les désordres psychiques est moins connue. Il faut dire qu'on sait peu la pathologie de l'odorat, du goût et de l'olfaction. Quant à la sensibilité générale, elle est souvent lésée dans l'aliénation mentale, offrant ainsi

une base aux illusions et aux conceptions délirantes des malades.

(1) Uhys-Willi.\m, The Lancel, 1877, 60.

(2) Ballet. Ann. méd. psych., 1888, VII, 139.

(3) JoFKuoY. Maladies de l'oreille et hallucinations, leron faite ù l'asile Sle- Anne le 50 janvier 1895.

(4) Ann. méd. p>iych., 1893, XVIII, 136 et suiv.

On a cherché dans des lésions de Va cénesthésie la pathogénie de certaines idées délirantes, par exemple de négation (').

On ne peut nier le rôle joué par les diverses lésions de l'appareil sensoriel dans la production des troubles mentaux et des hallucinations. La prédisposition a été mise quelquefois en lumière ; et on peut même lui accorder un rôle encore plus étendu que les observations ne semblent lui accorder actuellement. Il n'en reste pas moins que la lésion du sens agit puissamment pour l'éveiller. Quel est son mode d'action? On sait que l'hallucination est probablement provoquée par l'excitation du centre sensoriel cortical correspondant, dont les images sont alors objectivées, extériorisées (Tamburini -). Les lésions d'un appareil sensoriel n'auraient donc d'autre etïetque d'irriter, par l'intermédiaire des cordons nerveux, le centre auquel ils aboutissent. Donc, que l'écorce cérébrale, le ner.E ou l'organe sensoriel terminal soient lésés, l'irritation directe ou indirecte a toujours pour efïet de provoquer, chez certains sujets,, des hallucinations. Ce qui prouve bien que cette altération nerveuse a une influence non point toujours vague, mais quelquefois précise, c'est la fréquence des lésions sensorielles ou cérébrales dans les hallucinations unilatérales.

J'ai fait, de cette question, une revue générale C) entreprise à propos d'un cas intéressant ('), et à laquelle je renvoie. Dans 11 cas, il y avait une lésion de l'appareil sensoriel expliquant les troubles hallucinatoires selon la théorie qu'a proposée M. Régis {') : écoulement de l'oreille et otite (Baillarger, Bail), corps étranger de l'oreille, choroïdite (Raggi), amblyopie (Pick), altération de la papille (Régis). Trois fois, il y avait eu guérison et une fois amélio-

(1) Séglas. Séméiologie et pathogénie des idées de négation, . 4 /(?i. niéd. jJsych., 1889. Id. Le Délire des négaiions, 1894. — Ed. Toulouse. Le Délire des négations Ga-.. des Eôpit., 1893, 307.

2) Tamhurim. La théorie du siège des hallucinations. Rev. scientif., 29 janv.

(3) Ed. Toulousk, Les Hallucinations unilatérales. Revue générale, Ga::. des Eôpit., 1892, 609.

(4) Ed. Toulouse. Hallucinations unilatérales chez une femme ayant une lésion circonsci'ite du cerveau. Gaz. des Eôpit., 1892, 594.

(3) Régis. Des Hallucinations unilatérales, Encéphale, 1881.

ration des hallucinations, sous l'influence du traitement local. Mais, dans 6 autres cas , les hallucinations coïncidaient avec des hémiplégies plus ou moins complètes et des attaques épileptiformes ou congestives, et je me suis demandé si elles ne pouvaient pas être légitimement rapportées à une lésion cérébrale. Dans un de ces cas, (Tomaschewsky), l'autopsie fut pratiquée et permit de constater une lésion. du pli courbe droit, alors que l'œil gauche avait été halluciné. D'autre part, si on rapproche ces faits de toutes les observations publiées d'auras épileptiques, qui s'accompagnaient de phénomènes hallucinatoires du côté affecté par les convulsions ou par les troubles sensoriels, et de celles (Pick ^) où des hallucinations unilatérales droites de l'ouïe ont suivi des attaques épileptiformes associées à de l'aphasie motrice et de la surdité verbale, ainsi qu'à de l'hémiparésic, de l'hémianesthésie et de l'hémianop.sie droites, il semble qu'il est légitime d'admettre que dans la genèse des hallucinations unilatérales, les lésions cérébrales peuvent jouer le même rôle pathogénique que celui accordé aux lésions sensorielles.

M. Jofîroy (^) a, dans une leçon récente sur cette question, accepté cette division des faits en hallucinations d'origine périphérique et d'origine centrale. Il n'accorde à l'une et à l'autre classe des lésions que la qualité de facteur secondaire. C'est toujours le sujet, prédisposé par ses tares héréditaires et souvent encore par des excès d'alcool qui mettent son cerveau en état de moindre résistance aux excitations sensorielles morbides ; c'est le sujet donc qui crée l'hallucination en interprêtant les sensations morbides qu'il ressent. M. Jofîroy propose de ramener les deux groupes de faits à une même interprétation pathogénique. Dans tous les cas, le malade interprête des sensations subjectives morbides et les transforme en hallucinations. Lorsque l'organe sensoriel est atteint, la chose n'est pas douteuse, et l'on connaît les bourdonnements et les bruits divers des altérations labyrinthiques. Quand il s'agit de lésions cérébrales, on peut penser que le plus souvent il se produit, par suite de l'excitation du centre cortical, des sensations subjectives

(1) .loFFROY. Des HallucinaLions imilati'rales, leçon faite à Tasile Sainte-Anne (tléc. 1894). — WoRMSER. le.s Hallucwations nnilaUralea, th. Paris, 189.'i.

analogues qui sont rapporLées à la périphérie et sur lesquelles le sujet trame ses hallucinations.

8. Maladies des nerfs. — Mais les nerfs sensoriels ne sont pas les seuls qu'on ait accusés de pouvoir provoquer, quand ils sont malades, l'aliénation. Morel (') raconte que Brodie avait observé des crampes du sterno-cléïdo-mastoïdien alternant avec un état mélancolique, et que Griesinger avait noté le même phénomène entre l'aliénation et les névralgies spinales. Guislain (-) aussi avait remarqué que la cessation des névralgies faciales était capable d'éveiller la folie.

M. Korsakofï (^) a appelé l'attention sur les troubles mentaux qui accompagnent les névrites multiples, que l'on observe dans certaines intoxications (alcoolisme, saturnisme), dans des maladies infectieuses (typhus, maladies puerpérales, tuberculose), dans certaines maladies chroniques (cancer, diabète, ictère). Ces troubles mentaux seraient des plus variables, mais les altérations de la mémoire et une certaine faiblesse intellectuelle seraient à peu près dérègle. Les perversions psychiques seraient accompagnées des désordres physiques (paralysie, contracture, atrophie musculaire, altérations de la sensibilité) en rapport avec les névrites. La cause de ces accidents mentaux et somatiques devrait être cherchée dans les agents toxiques. Mais alors on ne voit pas le rapport qui unit la névrite elle-même aux désordres intellectuels. Si les symptômes physiques et psychiques ressortissent tous deux à la même étiologie, il est inutile de rapporter dans la terminologie les uns aux autres. La psychose polynévritique ne serait en lin de compte qu'une psychose infectieuse, comme l'a bien dit récemment M.Régis ('').

Cependant ces troubles vésaniques ont été étudiés et décrits par

{!) MouEL. Traité des maladies mentales, 1860, 127.

(2) GuisL.uN. Ouvr. cité, 428.

(3) KoRSAKOFF. Sur une forme de maladit; mentale combinée avec la neurite multiple dégénérative, Co7/(/?'èsrnie?'H. deméd. )»eH^. (Session de Paris, 1889), C. R., 1890, 73 et suiv.

(4) Régis. Congrès des médecins aliénistes et neurologistes (Session de Clermont- Ferrand, 1894), Semaine médicale, 1894, 361.

d'autres auteurs, par Borschoff ('), James Ross (-), et dernièrement parHaury(').

Enfin M. Klippel ('') a récemment étudié des cas de troubles psychiques particuliers, liés aux lésions des nerfs périphériques et auxquels il a accolé le nom de pseudo-paralysies générales névritiques. Dans l'étiologie des sujets, l'alcoolisme et la tuberculose paraissent être les deux facteurs principaux. A l'autopsie des malades on ne trouve pas d'érosion à la surface du cerveau ; mais le trait dominant, c'est la diffusion des lésions des nerfs. Parmi les différences cliniques, il faudrait noter la lenteur de la marche de la maladie, les rémissions et les apparences de guérison.

(1) Borschoff. Bull. Soc. méd. ment. Belg., 1890.

(2) James Ross. Ontlie psychical dii5orders of peripheral neuritis, The Journ. ofment.ScL, 1890, XXXVI, 159.

(3) Haury. Psychoses poly-névriUques, Th. Lyon, 1893-94.

(4) Klippel. Des pseudo paralysies générales névritiques. Gazette Hebdomadaire, 1893,51.

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