LIVRE IV
Il est temps maintenant d'utiliser les nombreux documents qui ont été recueillis sur les causes des maladies mentales et d'essayer d'en tirer quelques déductions pratiques. L'étiologie n'aboutit en fin de compte qu'à la thérapeutique et à l'hygiène ; et c'est bien là toute sa haute et immédiate utilité.
Je ne m'occuperai ici que des mesures prophylactiques sociales, laissant de côté les réflexions que l'étude poursuivie dans ce mémoire pourrait faire naître au sujet de la prophylaxie individuelle, par exemple de l'éducation familiale et du régime psychologique des prédisposés à la folie.
Un mot seulement sur l'éducation sociale de certains dégénérés à instincts pervers. Ce qu'il faut se garder surtout, c'est de les élever dans cette dangereuse idée qu'ils sont des malades irresponsables. Je neveux pas traiter ici cette question de la responsabilité insoluble au point de vue métaphysique ; mais je rappellerai que les aliénés les plus troublés ne sont pas tout à fait fermés aux suggestions qu'évoque la Peine. Ils sont matés par lappareil de force de l'asile et respectent en général, le médecin, qu'ils savent être le chef. Sans vouloir revenir à la douche de Leuret, je voudrais qu'on ne laissât pas tout à fait disparaître la discipline des moyens de traiter certains aliénés à tendances mauvaises et surtout qu'on s'en servît davantage hors l'asile, avec les déséquilibrés. Il est une classe d'individus qui sont au-dessus de la loi, et qu'une inviolabilité continue protège contre toute répression. Ils ont parfaitement conscience de leur situation privilégiée et ne manquent pas, l'occasion s'offrant, de commettre des délits pour lesquels ils savent qu'ils ne seront pas punis. Ils vous le disent même, ainsi qu'il mefùt répondu par un dégénéré délinquant interné, dont je rapporte le cas dans mon récent rapport à M, le Préfet de la Seine sur le service de la Clinique. Ivrognes incorrigibles, vagabonds, délinquants, ils sont d'abord des vicieux. Même si leur vice est un état morbide, il faut les élever dans cette crainte salutaire que, bien que considérés comme irres-
pensables, ils seront mis un jour à l'abri de nuire. On pourrait les envoyer par exemple dans une colonie placée hors de France, à condition que cette relégation de malades coûtât moins cher que la relégation actuelle des criminels ; de la sorte, ils seraient une charge pécuniaire de moins pour les contribuables travailleurs et surtout ne menaceraient plus la société par leurs actes ni par leur descendance.