‹ Les causes et les conséquences de la guerreChapitre 10 sur 168 · L'AUTOCRATIE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

L'AUTOCRATIE ALLEMANDE

Les Ilohenzollern. — Frédéric-Guillaume peint par Voltaire. — Frédéric II.

— Bismarck. — La guerre de 1866 et la guerre de 1870. — Motifs politiques de la guerre. — La Constitution de l'Empire allemand. — Il n'est pas une nation. — Le Bundesrat. — Le Roi de Prusse Empereur.

— Droit de paix et de guerre. — Le Reichstag éliminé de cette question.

— Le droit divin de l'Empereur. — Affirmations de son absolutisme.

En 1/I17, Frédéric de Hohenzollern, burgrave de Nuremberg, avait acheté le marquisat de Brandebourg à l'empereur Sigismond; en 1618, un de ses successeurs, Jean Sigismond acheta aux chevaliers de l'ordre teutonique un petit coin de terre, situé au-delà de la Vistule, et dont une partie dépassait le Niémen. Il s'appelait la Prusse. Quoiqu'il ne fît pas partie de l'Empire, Frédéric II obtint de l'empereur Sigismond qu'il l'érigeât en Royaume (1701), et il alla se couronner lui-même à Kœnigsberg sous le nom de Frédéric P^

Voltaire nous a laissé dans ses Mémoires la description suivante de son successeur, Frédéric-Guillaume :

C'était un véritable Vandale qui, dans tout son règne, n'avait songé qu'à amasser de l'argent et à entretenir à moins de frais qu'il se pouvait les plus belles troupes de l'Europe. Jamais sujets ne furent plus pauvres que les siens et jamais roi ne fut plus riche. Il avait acheté à vil prix une grande partie des terres de sa noblesse, laquelle avait mangé bien vite le peu d'argent qu'elle en avait tiré, et la moitié de cet argent était rentrée dans les coffres du roi par les impôts de consommation.,.

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La Turquie est une république en comparaison du despotisme exercé par Frédéric-Guillaume. Quand Frédéric-Guillaume avait fait »a revue, il allait se promener par la ville. Tout le monde s'enfuyait au plus vite; s'il rencontrait une femme, il lui demandait pourquoi elle perdait son temps dans la rue : « Va t'en chez toi, gueuse. » Et il accompagnait cette remontrance ou d'un bon soufflet, ou d'un coup de pied dans le ventre, ou de quelques coups de canne. »

Lassé de toutes les attentions de son père, qui le traitait de cette façon, son fils qui devait être Frédéric II résolut de s'enfuir. Frédéric-Guillaume fit couper le cou à un gentilhomme nommé Kat qui devait l'accompagner, et il voulait en faire autant à son fils. Celui-ci n'échappa que grâce à l'intervention de l'empereur Charles VI.

Quand il monta sur le trône, il partit en guerre contre la fille de celui qui lui avait rendu ce service, Marie- Thérèse, reine de Hongrie et de Bohême, pour lui prendre la Silésie. Il avait expliqué les motifs de sa résolution, dans le premier texte de ses Mémoires : « Des troupes toujours prêtes à agir, mon épargne bien remplie et la vivacité de mon caractère, étaient les raisons que j'avais défaire la guerre... L'ambition, l'intérêt, le désir de faire parler de moi l'emportèrent; et la guerre fut déclarée. » Mais ses troupes étaient déjà en Silésie, quand le baron de Gotter, son ministre à Vienne, fit à Marie-Thérèse la proposition de céder de bonne grâce au roi électeur son maître les trois quarts de cette province, moyennant quoi le roi de Prusse lui prêterait trois millions d'écus et ferait son mari empereur.

— Je commence par prendre, disait Frédéric, je trouverai toujours quelque pédant pour établir mes droits.

La tradition de ces procédés n'est pas perdue.

Le premier ministre était un commis. « Les secrétaires

l'État envoyaient toutes leurs dépêches au commis du roi. Il

Il apportait Fextrait. Le roi faisait mettre les réponses à la

marge en deux mots. Toutes les affaires du Royaume s'expé-

diaient ainsi en une heure. Le roi son père avait mis un tel ordre dans les finances, tout s'exécutait si militairement, l'obéissance était si aveugle que quatre cents lieues de pays étaient gouvernées comme une abbaye. »

Mirabeau qui observa la Prusse à la fin de son règne, dit : « La guerre est l'industrie nationale de la Prusse. » Et pour accomplir son œuvre de la constitution de l'empire allemand gouverné par la Prusse, Bismarck se servit de la guerre comme instrument.

Par la guerre de 1866, il élimina l'Autriche de l'Allemagne, soumit la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, les deux Hesse, le Nassau, Bade, Francfort, arrondit la Prusse et forma la Confédération du nord.

Bismarck a raconté, dans ses Pensées et Souvenirs *, les motifs pour lesquels il avait arrangé en 1870 la dépêche d'Ems de manière à provoquer la guerre :

Dans les États de l'Allemagne du Sud, jusqu'en 1866, le germanisme, resté vivante côté du sentiment particulariste et dynastique, avait endormi en quelque sorte la conscience politique en lui présentant la fiction d'une Allemagne unie sous la direction de l'Autriche. Soit préférence du Sud pour le vieil état impérial, soit croyance à sa supériorité militaire sur la Prusse, la fiction était populaire. Les événements avaient ensuite montré que cette appréciation était erronée. L'Autriche avait abandonné les États du Sud lors de la conclusion de la paix... Ils avaient accepté l'alliance offensive et défensive avec la Prusse.

J'étais convaincu que l'abîme qu'avait creusé au cours de l'histoire entre le Sud et le Nord de la patrie la divergence des sentiments de race et de dynastie, ne pouvait être plus heureusement comblé que par une guerre nationale contre le peuple voisin (la France).

Bismarck atteignit son but. Le roi de Prusse, Guillaume, ne reçut pas en 1871 d'une assemblée soit de princes, soit

i. Trad. français, t. II, p. io5.

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d'élus du peuple, la couronne impériale. Il la prit, dans le palais de Versailles, sur les ruines de la France, au milieu , de son armée. L'empire allemand est une œuvre de fer et de sang, au profit du roi de Prusse, Bismarck a réussi : il en a fait l'autocrate de l'Allemagne.

L'empire allemand est une personnalité juridique de 25 membres et de 65 millions de sujets. 1 « Ce ne sont point les citoyens, dit Paul Labaud \ qui sont membres de l'Empire : ce sont les États particuliers. »

Leurs plénipotentiaires, au nombre de 6i, depuis que TAlsace-Lorraine est représentée, forment le conseil fédéral de l'empire (Bundesrat). La Prusse en a 17, la Bavière 6, . la Saxe 4, le Wurtemberg 4, le grand-duché de Bade 3, l'Alsace-Lorraine 3, laHesseS, le Mecklembourg-Schwerin 2, le duché de Brunswick 2, chacun des autres Etats en a i et chacune des trois villes libres, Lubeck, Brème et Hambourg en a I.

Francfort n'y est pas représentée; elle fut annexée à la Prusse en 1866.

Les membres du Bundesrat ne votent pas d'après leur opinion individuelle, mais d'après les instructions reçues. Ce sont des chargés d'affaires diplomatiques des autres états confédérés, accrédités auprès du roi de Prusse. Jamais la Prusse n'a rencontré de difficultés pour avoir la majorité.. Elle a su employer au besoin des procédés de contrainte ou de séduction. Ce n'est pas l'Empereur qui participe aux travaux du Bundesrat, c'est le roi de Prusse, comme membre de l'Empire, mais il a une voix présidentielle, parce qu'il en est président.

Le pouvoir législatif de l'Empire s'exerce par le Bundesrat et par le Beichstag.

Le Bundesrat ne coopère pas aux affaires gouvernementales. Il ne siège pas en permanence.

Le DroU public allemand, 5 roi., in-8. (Trad. franc., Paris.)

D'après l'article ii delà Constitution, la présidence de la Fédération appartient au roi de Prusse qui porte le titre d'empereur allemand. Il représente l'Empire dans les relations internationales, déclare la guerre et fait la paix au nom de FEmpire, conclut les alliances et autres conventions avec les États étrangers. Pour déclarer la guerre au nom de l'Empire, le consentement du conseil fédéral est nécessaire, à moins qu'une attaque ne soit dirigée contre le territoire ou les côtes de la Confédération.

Dans aucun cas, le Reichstag n'a à intervenir à ce sujet : et cette exclusion caractérise bien le caractère de l'Empire allemand. Il représente la population. Or, la population n'a pas à se décider sur les questions de paix ou de guerre.. C'est l'affaire de l'empereur, et, ensuite, des gouvernements représentés au Bunde&rat. Cela ne regarde pas le Reichstag.

Malgré la clause restrictive finale, le pouvoir de l'empereur au point de vue des relations internationales, est absolu. Au moment de la déclaration de guerre, le i^"" août, il a réuni le Bundesrat; mais il avait préparé avec l'Autriche-Hongrie l'agression de la Serbie, il avait lancé son ultimatum à la Russie, et d'après le texte de sa déclaration de guerre à la France, il considérait qu'une attaque avait été dirigée contre le territoire allemand par des aviateurs ! Il n'avait pas attendu l'avis du Bundesrat pour commencer les actes de guerre ; et il n'en a pas eu besoin pour violer la neutralité de la Belgique.

Seul maître de la politique étrangère allemande, il en assume toute la responsablilité.

Général en chef de l'armée,' il assume de même toute la responsabilité de l'armée et de la conduite de la guerre. La législation militaire prussienne est étendue à tout l'Empire.

Le roi de Prusse est roi de droit divin. Il est empereur parce qu'il est roi de Prusse. Donc il est empereur de droit

idîvin^ Voilà la solide argumentation sur laquelle Guillaume II affirme son absolutisme. Suprema lex Régis voluntas, a-t-il écrit dans le livre d'or de Munich. « Je suis le seul maître jdans l'Empire et je n'en tolérerai pas un autre », a-t-il dit à lia chambre de la Province Rhénane. « Il n'y a qu'une loi et îcette loi est ma loi », dit-il aux recrues de 1898; et il inscrivit sous son portrait, quand il lui fut présenté au ministère des iGultes à Berlin : Sic volo, sic Jubeo. II sous-entendit, mais tout le monde rétablit la fin du vers de Juvénal : Sit pro ^ratione voluntas. Je le veux, je l'ordonne : ma volonté, voilà |ma raison.

! L'empereur s'est attaché à montrer que la guerre actuelle jest son œuvre et celle de l'état-major. Dans son discours du i4 août, au premier régiment d'infanterie delà garde, publié [par la Gazette de Cologne, il crie, en brandissant son épée : !« Vous êtes la garantie que je puis dicter la paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire, et à bas les ennemis du (Brandebourg! » Or, si le Brandebourg possède Berlin, il n'est pas l'Allemagne. D'après le cadastre, sa superficie est de 39893 kilomètres carrés, sur les 348 000 que représente ila Prusse et sur les 54iooo que représente l'Allemagne. [Cependant l'empereur en fait le pivot de la guerre actuelle, [et il a raison, car il agit comme héritier des anciens électeurs de Brandebourg, et les rois des États allemands qu'il eijtraîne à sa suite ne sont que ses sujets.

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