CHAPITRE V
La constitution de 1871 et le chancelier. — Guillaume II son propre chancelier. — Les légendes de l'Empire allemand. — Guillaume II. — « L'ordre de Dieu. » — « L'instrument du très-haut. » — Impulsions et roueries. — Déceptions diplomatiques. — » J'entends qu'on m'aime. » — Son hérédité pathologique et Bismarck.
La Constitution de 1^71 a été faussée. Bismarck l'avait faite à son usage. Le chancelier de l'Empire en était le véritable maître. Il préside le Bundesrat et en dirige les travaux. Il le représente au Reichstag. Il n'est responsable que devant l'empereur. Les secrétaires d'État ne sont que des fonctionnaires. Le chancelier doit couvrir l'empereur; mais Guillaume II monta sur le trône avec la résolution de mettre Bismarck à la porte. Gaprivi, appelé pour le remplacer, alléguait son incompétence : « Soyez tranquille, lui dit Guillaume II, je serai mon propre chancelier. » Les hauts personnages auxquels il a confié ce titre ne sont que ses très obéissants serviteurs.
Il a usé quatre chanceliers : le général Gaprivi, le prince de Hohenlohe, le prince de Bulow et le chancelier actuel, M. de Bethman-Hollweg. Gelui-ci, « référendaire, assesseur, conseiller de régence, président de gouvernement, premier président-ministre, n'a jamais vu le monde qu'à travers lesi papiers de l'administration. G'est le type de l'intendant royal * ».
I. W. Martin. La Crise politique de VÀllemagne. (Paris, F. Alcan.)
Il n'y a pas de cabinet. Chaque ministre est un ministre spécial, le plus souvent un spécialiste, qui agit dans sa spécialité. Il n'y a d'autre lien commun entre eux que le cliancelier. Mais pour le dérober aux détails, on a nommé, depuis 1878, des suppléants ou remplaçants qui signent
)ur lui. Il en résulte que chaque département poursuit sa i-olitique sans s'occuper du voisin. Loin qu'il y ait unité de direction, il y a anarchie. Des décisions contradictoires le prouvent; et chaque ministre, ayant son bureau de presse, (lies apparaissent publiquement, malgré tous les efforts faits pour les dissimuler.
Les ministres ne sont pas responsables devant le Reichs-
g. Cela n'empêche pas les crises ministérielles. M. W. Martin dit : a Depuis l'avènement de Guillaume II, il y en a LU quatre par an, en moyenne. » Elles ne sont que partielles ; mais les ministres, soumis aux intrigues de la Cour, à la jalousie du chancelier, à l'opposition de leurs collègues, aux cabales du Conseil fédéral, aux rancunes des partis et aux fantaisies de l'Empereur, ont encore moins de sécurité que des ministres parlementaires (p. 37).
Guillaume II a beau, exagérant Louis XIV, se déclarer
uverain absolu, il ne peut plus gouverner comme son aïeul, le caporal Schlague. Il est tiraillé entre toutes sortes d'intérêts en jeu, entre les industriels de la Westphalie et de la Province Rhénane et les junkers, les vrais conservateurs soutiens du roi de Prusse, grands propriétaires fonciers des provinces de l'Est; entre la diète prussienne et le Bundesrat et le Reichstag de l'Empire; il est le chef de l'armée, mais il est le jouet des diverses influences qui s'exercent dans le grand état-major. Au lieu de réunir, dans une politique générale, l'action des ministres, il est obligé d'adopter ou de repousserles diverses politiques que mènent îf's uns et les autres.
Vu de loin, en bloc, l'Empire allemand a une apparence liolossale, selon l'expression, ressassée à Berlin. Mais il a des lézardes. Pour en assurer la solidité, l'empereur exerçait
VVE8 CUÏOT. ^
une double pression : la crainte de la Russie et la crainte de la France. Nul doute qu'il n'ait engagé l'affaire de la Serbie dans le but de supprimer des difficultés de politique intérieure.
Mais une question se pose : Voulait-il seulement faire une nouvelle manifestation de la force allemande et a-t-il été entraîné à la guerre par le Kronprinz et le parti militaire ?
Nous ne sommes pas en état de vérifier l'exactitude de cette supposition, mais elle ne saurait dégager sa responsabilité.
La plupart des Français qui sont allés à Berlin ont entendu des Prussiens leur dire d'une manière aimable :
— Notre Empereur conviendrait tout à fait aux Français qui aiment les coups de théâtre, la pompe, la mise en scène, les discours et les parades. Mais pour nous, Berlinois, qui sommes des gens raisonnables et sérieux, il nous étonne trop et ne nous convient pas tout à fait.
Il est un remarquable touche-à-tout, qui décide sur l'armée et la marine, inspire les groupes de statues de la Siegerallée à Berlin, fait des tableaux, compose de la musique, change vingt fois de costume par jour, est toujours en scène, et est surtout heureux quand il fait du tapage dans le monde. M. Gloudesley Brereton l'avait défini il y a quelques années, « un Néron en vanité, non en cruauté ». Peut-être, dit-il, aujourd'hui faudrait-il modifier le second terme de la qualification *.
A l'ouverture du canal de Kiel, le kaiser donna l'ordre d'y faire passer toute la flotte. Le doyen des amiraux, délégué auprès de lui, eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que si on exécutait son ordre, il n'aurait plus de navires à la fin de la journée.
L'empereur Guillaume continue la tradition de droit divin de Frédéric-Guillaume : « Nous voulons servir le Seigneur,
I. Who]is responsible ? Armageddon and After. London, 1914. (Trad. franc. F. Alcan.)
LE GdXrVERNEMENT DU KAISER 55
je gouverne parce que c'est l'ordre de Dieu ». Telle fut l'affîrli malion de son grand-père en 1861 lors de son couronnement
à Kœnigsberg. Il prit la couronne sur l'autel en disant : « La 1 couronne ne vient que de Dieu. Je manifeste que je l'ai
reçue de ses mains. »
Ces idées se sont encore exaltées depuis la guerre, comme
le prouve cette proclamation adressée à son armée de
l'Est* :
Rappelez-vous que vous êtes le peuple élu I L'esprit du Seigneur est descendu sur moi, parce que je suis empereur des Germains.
Je suis l'instrument du Très-Haut.
Je suis son glaive, son représentant.
Malheur et mort à tous ceux qui résisteront à ma volonté I Malheur et mort à ceux qui ne croient pas à ma mission I Malheur et mort aux lâches I
Qu'ils périssent tous les ennemis du peuple allemand I
Dieu exige leur destruction. Dieu qui, par ma bouche, vous commande d'exécuter sa volonté!
Rien de plus commode que de se dire « l'instrument du Très-Haut ». On fait ce qu'on veut, et c'est le Très-Haut qui devient responsable de vos actes.
Guillaume II est avide des applaudissements, mais il a le mépris des êtres humains auxquels il les demande; car pour lui, ils ne sont que des moyens pour accomplir ses vues inspirées.
Il ne couvre pas toujours de mysticisme cette conception. il a aussi des maximes dignes de Machiavel, comme celleci : « Quand on occupe certaines positions dans le monde, on doit plutôt essayer de faire des dupes que des amis. »
Sa politique est un mélange d'impulsions et de roueries.
On raconte que si certains de ses projets avaient été réalisés,
. Gazetta Poranny, de Varsovie, i3 septembre igih.
ils auraient bouleversé le monde. Il aurait décidé un jour d'envoyer 20000 hommes au Transvaal. Personne n'a oublié son télégramme à Kruger. Et dans une interview du Daily Telegraph, en 1908, il se vantait d'avoir donné à la reine Victoria un plan de guerre contre les Boers. En 1904, il prenait l'initiative d'offrir, pour sa défense de Port-Arthur, un sabre d'honneur au général Stœssel qui devait être traduit devant un conseil de guerre.
Au moment de la guerre de l'Espagne et des États-Unis, il essaya de grouper tous les pays de l'Europe dans une action con-tre les États-Unis. Il aboutit à la réconciliation de la Grande-Bretagne et des États-Unis, qui n'avaient pas oublié 1812. Il a dénoncé le Péril Jaune et il a engagé ses soldats à se comporter à l'égard des Chinois, de manière à imprimer sur leurs descendants un souvenir des Allemands analogue à celui que les Huns ont laissé en Europe; et il s'est emparé du territoire de Kiao-Tchéou.
Il a forcé les Japonais d'abandonner Port- Arthur; ensuite il a poussé la Russie à la guerre contre le Japon, ce qui était pour lui une bonne manière de se débarrasser du voisinage des armées russes et d'affaiblir la France.
Il s'est jeté vers la Turquie, a traité en ami Abdul-Hamid, a voulu se faire à la fois le protecteur des musulmans et des lieux saints, a poussé au chemin de fer de Bagdad et a écrit de sa, propre main au sultan pour lui demander des commandes pour la maison Krupp, dans* laquelle il a des intérêts personnels.
Pendant la guerre Italo-Turque, non seulement des officiers allemands ne cessèrent de guider et d'appuyer la Turquie contre son alliée; mais il procura aux Tripolitains des armes et des munitions, et de concert avec l'Autriche, il fournit à la Turquie des mines sous-marines destinées à la destruction des navires italiens.
Son voyage à Tanger, après le discours de Brème, l'envoi du Panther à Agadir ont ébranlé le monde et fait redouter ses caprices. Une caricature du Punch le représentait un
. sabre à la main, roulant des yeux furibonds : « J'entends / qu'on m'aime ! »
I Frédéric-Guillaume IV, devenu roi de Prusse en i84o, j fut un esprit très curieux, mais très mal équilibré. Dans l'été \\ de 1867, il tomba dans un tel état mental que son frère dut l prendre la régence du royaume en t858. Bismarck trouvait I que Guillaume II rappelait trop son grand-oncle et il dit au [< poète Félix Dahn : (( Si un jour pareil malheur lui arrive, mon successeur sera dans une situation plus difficile que la ;,' mienne, car le peuple allemand m'aurait fait confiance'. » ; La guerre actuelle a été déclarée par un vieux souverain, 1 François-Joseph, âgé de quatre-vingt-quatre ans, qui terr mine une vie telle qu'elle évoque le souvenir des Atrides, en déchaînant la plus terrible guerre qui ait jamais ravagé le globe, et par l'empereur Guillaume II, atteint de mégalomanie.
Mon ambition était trop grande d'espérer que les affaires publiques seraient menées d'une manière raisonnable, comme les affaires ordinaires de la vie, par Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi apostolique de Hongrie, et par Sa Majesté l'empereur d'Allemagne, roi de Prusse.
1. Il Had tobe, par Sydney Whitman. For nightly rewiew, septembre 1914, p. 390.