LES PAPIERS DE CERÇAY ET L'EMPIRE ALLEMAND
M. de Gramont contre l'Autriche et l'Italie. — Bray, le ministre de Ba vière. — Ses intentions et sa conversion. — Celle de Beust suit. — Lef papiers de Cerçay. — Les explications de M. de Ruville. — Résistance de la Bavière. — La cérémonie de Versailles. — L'Empereur contrt Bismarck. — Aurait voulu le titre d'empereur d'Allemagne et non d'empereur allemand. — Nécessité de la dissolution de l'Empire allemand.
Toute la politique de Napoléon III semble avoir été faite en faveur du roi de Prusse. Il lui déclarait la guerre au moment même oii il aurait pu le souhaiter. La France aurait pu avoir des alliances; elles lui furent offertes par M. de Beust pour l'Autriche et par l'Italie ; mais une condition s'imposait, l'abandon de Rome à Tltalie. Le 25 juillet, M. de Gramont apprit que tout était conclu; il s'empressa de tout rompre, disant : « La France ne peut pas défendre son honneur sur le Rhin en le sacrifiant sur le Tibre. » Et le 27 juillet, il écrivait : « C'est un sentiment de révolte et de répulsion que nous inspire la conduite du comte de Beust. » Tous les vœux de M. de Gramont furent exaucés; il eut la guerre qu'il cherchait; il perdit les alliances qu'il redoutait M et il apporta les dernières pierres à l'édification de l'Empire allemand.
En Bavière, le prince de Hohenlohe qui suivait une politique prussienne avait été remplacé par le comte de Brayj
I. Bolton King. Histoire de Vunilé italienne. (F. Alcan, éd.) Emile Bourgeois. Manuel historique de politique étrangère. T. III, p. 722.
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qui avait été certainement mêlé au projet d'alliance conçu par de Beust entre la France et l'Autriche.
Malgré le refus de Gramont d'accepter les propositions iii comte de Beust, celui-ci s'était demandé si l'Autriche ne levait pas profiter de l'éloignement des armées allemandes pour se jeter sur la Silésie et marcher sur Berlin.
D'après son adversaire Hohenlohe, Bray serait allé jus- ((u'à dire au comte Stadion : « L'Autriche a commis une lourde faute quand les Chambres bavaroises ont reconnu le casas fœderls. Il eût fallu les menacer d'une déclaration immédiate de guerre, si elles ne revenaient pas sur leur vote et ne proclamaient pas la neutralité. Le roi se perd dans ses châteaux. »
Pendant le siège de Paris, Bismarck poursuit son projet (le constitution de l'Empire allemand. Il voudrait que l'initiative vînt de la Bavière. En octobre, il invite Bade et \\ urtemberg à envoyer des délégués à Versailles, mais il n ose insister auprès de la Bavière, « la laissant libre d'agir selon ses convenances ». De Bray annonce qu'il ira luimême à Versailles, et de Beust lui rappelle que « l'article 4 du traité de Prague porte que S. M. l'empereur d'Autriche consent à ce que les Etats allemands du sud de la ligne (du Main) contractent une union, dont les liens nationaux avec lii Confédération du Nord feront l'objet d'une entente ultéri<'ure entre les deux parties et qui aura une existence internationale indépendante ».
De Bray arriva à Versailles le 23 octobre. Au bout de quelpies jours, redoutant l'adhésion de Bade, de la liesse et du \\ urtemberg à la Confédération du Nord, il imagina d'unir nouvelle Confédération à la Bavière. « A côté de l'empeur allemand, le roi de Bavière paraîtrait comme représeniit de l'Empire allemand. Ces deux princes représenteient chacun une partie de l'Allemagne et ensemble le ut. » Il est évident que jamais ni Guillaume, ni Bismarck Il auraient accepté cette combinaison. De Bray annonce à Bismarck qu'il va quitter Versailles et retourner à Munich,
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quand le 5 novembre, il a un entretien prolongé avec Bis marck : et il en sort un tout autre homme. D'adversaire d( l'Empire allemand, il en devient partisan.
En même temps, de Beust, sous prétexte d'accompagnei sa femme en Suisse, se rend à Munich. Il voit les ministres et les engage à adhérer à l'Empire allemand.
Le Wurtemberg recule; le roi Charles écrit à ses minis très présents à Versailles, de ne rien signer sans la Bavière De Bray envoie à Stuttgard le conseil de signer. Le 23, de Bray reçut du roi Louis l'autorisation de signer.
Que s'était-il donc passié dans l'entretien du 5 novembre entre Bismarck et de Bray.î^
Voici l'explication qu'en a donnée un professeur de l'Uni versité de Halle, Allemand, quoique son nom soit à consonnance française, M. A. de Buville dans un livre intitulé : La Restauration de VEmpire allemand. Le rôle de la Bavière K
Des chasseurs mecklembourgeois avaient découvert dans le château de Gerçay, près de Brunoy, appartenant à M. Bouher, des liasses de papiers. Ils furent expédiés à Bismarck. Ces papiers avaient été transportés à Gerçay par Bouher, pour les soustraire aux Allemands, et ils étaient tombés entre leurs mains.
Ces papiers sont restés jusqu'à présent inabordables. M. de Buville n'a pas pu les avoir à sa disposition; mais en comparant les mémoires des hommes que ces papiers con cernent, les livres publiés par eux ou sur eux, M. de Buville est arrivé à en reconstituer un certain nombre. Ces papiers devaient contenir des lettres de Benedetti, des instructions de l'empereur, des lettres de Drouyn deLhuys et du marquis delà Valette; des correspondances de nos ambassadeurs et ministres en Allemagne ; les lettres du comte de Beust. Dans des conversations, M. de Bismarck a montré qu'il en connaissait certaines pièces. En 187 1, il publia dans le Moniteur de
I. Introduction par Joseph Reinach. Un vol. in-8, trad. fr., 1911. ^Lib, Félix Alcan.)
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'VEmpire, des lettres de Benedetti du mois d'août 1866, sur les projets d'annexion de Napoléon III. Rouher fit paraître dans le journal le Peuple français, une note ainsi conçue : «Les lettres de Benedetti ne sont pas les seuls documents qui sont tombés dans les mains du gouvernement prussien. Toute la correspondance particulière qui a été échangée en i865 et 1866 entre le gouvernement français et les gouvernements bavarois et wurtembergeois avait été également laissée à Gerçay et elle est maintenant entre les mains du prince de Bismarck. » C'était une menace contre les hommes d'Etat devenus les alliés de Bismarck. Celui-ci avait tout intérêt à ne pas les compromettre. Il cessa toute publication empruntée aux papiers de Cerçay.
Wachenhusen, le correspondant de la Gazette de Cologne, raconte qu'entrant à Cerçay, il avait trouvé dans une lettre de Dalwigk, ministre hessois, à Rouher à propos de l'affaire du Luxembourg cette phrase : « Si la guerre éclatait, l'Allemagne recevrait les Français à bras ouverts. » Ducrot avait adressé en 1868 de nombreux rapports sur sa conversation ivec lui, avec le grand-duc de Hesse qui lui disait : « Comment l'Empereur nous a-t-il abandonné à la fureur de ces insupportables Prussiens ? » Ducrot rappelait les lettres autographes de ce grand-duc, du roi de Wurtemberg et du roi de Bavière à l'empereur, avant et après Sadowa, pour demander son secours.
Ces lettres furent portées à la chancellerie vers le 12 octobre; plus d'un an après, Bismarck dit à Hohenlohe < qu'il y avait encore des caisses entières de lettres qu'il l'avait pas parcourues » ; que la saisie de ces lettres l'avait 'endu maître de « toute la correspondance diplomatique de Vapoléon III ». Il dit lui-même à de Beust que toute sa correspondance avait été prise à Cerçay.
Alors, voici la conclusion de M. de Buville. Les papiers es plus importants furent remis à Bismarck à la fin d'octobre, «lie la correspondance du comte de Beust avec Bray et ivec Gramont, les lettres de Varnbiiler et de Dalwigk, les
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lettres des rois et grands-ducs du Sud. Bismarck avait ur puissant instrument de chantage contre eux, et il s'en servit directement. De là, viennent les revirements de Bray, de Beust, de Dalwigk.
<( Voilà la clef, dit M. de Ruville, de la fondation de l'Empire allemand, que les données dont on disposait jusqu'ici ne suffisaient pas à expliquer. »
Cependant, l'adhésion à l'Empire ne fut donnée par la Bavière que le 21 janvier. Or, la Constitution est entrée en vigueur le i*"" janvier 1871, et la cérémonie dans laquelle le roi de Prusse fut proclamé Empereur allemand, eut lieu le 18 janvier.
Cette cérémonie eut lieu dans la grande galerie des glaces du palais de Versailles. Elle vengeait, dans le palais de Louis XIV, les traitements infligés à la Prusse par Napoléon.
Cependant l'orgueil de Guillaume n'était pas complètement satisfait de trôner à la place de Louis XIV. Il aurait voulu le titre d'empereur d'Allemagne qui aurait impliqué des prétentions souveraines sur les territoires non prussiens; les princes n'étaient pas disposés à le reconnaître; et Bismarck avait fait voter par le Reichstag, la Constitution en lui donnant seulement le titre d'Empereur allemand.
Le matin de la cérémonie, Bismarck alla trouver le grandduc de Bade qui devait le premier prendre la parole après la lecture de la proclamation, et lui demanda quel titre il donnerait au nouvel empereur : (( — Empereur d'Allemagne, selon l'ordre de Sa Majesté. » Bismarck lui démontra que ce n'était pas possible : et le grand-duc de Bade se lira de la difficulté en poussant son vivat en l'honneur de « l'Empereur Guillaume ». Bismarck dit :
Sa Majesté m'en voulut tellement de la façon dont les choses s'étaient passées, qu'en descendant de l'estrade élevée des princes, elle affecta de ne pas me voir, alors que je me trouvai seul dans l'espace libre en avant de l'estrade et, passant devant moi, elle alla donner la main aux généraux qui se tenaient derrière.
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La Constitution de l'Empire était l'exécution des traités d<' novembre qui faisaient entrer dans la Confédération, d'un côté la Confédération de l'Allemagne du Nord, de l'autre, la Hesse, le grand-duché de Bade, le Wurtemberg et la Bavière.
L'Alsace-Lorraine fut rattachée à l'Empire allemand par la loi du 9 juin 1871, qui transporte à l'empereur l'exercice de la souveraineté en Alsace-Lorraine ; mais certains actes de son autorité sont soumis à l'approbation du Bundesrat et du Reichstag.
Tel est l'Empire allemand édifié <( par le fer et le feu », par le mensonge et le chantage, grâce à la faiblesse, aux complaisances et aux erreurs de la diplomatie des diverses liai ions européennes et spécialement de la France.
lUsmarck et l'empereur Guillaume ne l'ont institué qu'au icfîce de l'hégémonie prussienne. Ils avaient pour but 1 II pas l'unification de l'Allemagne, mais sa prussifica- \o\\.
Dans les deux premières parties de ce travail, nous avons ru à l'œuvre le régime qu'ils ont institué. Il a multiplié les )reuves qu'il est le plus grand danger moral et matériel du nonde. Il ne peut être conjuré que par la dissolution de elte puissance politique. Comment peut-elle être réalisée l'une manière défmitive? Le traité, qui terminera la guerre ctuelle, doit donner la solution de ce problème.
TVn OUTOT.