LE GOUVERNEMENT PAR LA POLICE ET L'ESPIONNAGE
Niebuhr et le gouvernement par la police. — Le Precetto. — La police Autriche. — Deux archiducs tués en moins de vingt-cinq ans. — L'assassinat de Rodolphe. — Accusation à propos de l'assassinat de François- Ferdinand et de sa femme. — La justice en Autriche. — La diplomatie et la stratégie par l'espionnage. — L'ultimatum, le czar et M. Poincaré. — Illusions sur la Russie, la France et la Belgique. — La Grande- Bretagne. — Les Turcs. — L'Italie. — Aberration.
L'historien allemand Niebuhr a affirmé que le gouvernement moderne a acquis un despotisme pire que celui du moyen âge, parce qu'il revêt deux formes nouvelles. Il est fondé, dit-il, sur la force de la police qui a dégénéré dans un gigantesque système d'espionnage; sur une bureaucratie qui ne permet ni volonté indépendante ni action dans le pays.
Mais quels sont donc les gouvernements dépeints malgré lui par Niebuhr? C'est l'Autriche et c'est la Prusse.
L'Autriche est le type du gouvernement par la police.
On se rappelle à quel degré de perfection, elle avait poussé ses procédés de police quand elle avait sous sa domination une partie de l'Italie. Elle avait comme agents le sbirro et le sgherro, dénominations dont la traduction est difficile en français, qui cependant a les mots mouchard et agent provocateur. Elle employait le precetto. C'était une prescription tantôt verbale, tantôt écrite, qui faisait connaître à une personne quelconque ce qui lui était permis et ce qui lui était défendu. C'étaient les défenses qui dominaient. Le precetto
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n'était jamais motivé. Si l'infortuné qui y était soumis s'avisait de manquer à une de ces prescriptions, il était condamné aux arrêts, à l'emprisonnement, à la mise au secret, à l'exil. Ce beau système n'a pas consolidé la domination de l'Autriche en Italie : il en a rendu le souvenir exécrable.
Dans sa Monarchie des Habsbourg, M. Henry W. Steed constate que le gouvernement autrichien compte toujours sur la police comme le principal moyen de gouvernement *.
La police autrichienne reste, au moins virtuellement, à peu de choses près ce qu'elle était il y a cent ans... L'étranger ne sait pas que le portier de sa maison est un confident de la police, et que ses allées et venues, sa manière de vivre, le nombre de ses amis et leurs noms ainsi que tous autres détails personnels sont soigneusement communiqués par le portier à la police... sa correspondance est surveillée, son téléphone truqué...
Les agitations politiques et émeutes sont traitées comme l'intérêt de l'administration est supposé l'exiger. Dans l'automne 1906 une manifestation socialiste en faveur du suffrage universel est réprimée avec violence : il y eut du sang versé et des arrestations. Une semaine ne s'était pas passée que dans les régions supérieures le vent avait tourné. Les socialistes organisèrent une manifestation colossale d'accord avec la police, etc. A l'occasion la police est intraitable, chaque fois que sa vanité professionnelle ou l'ambition personnelle de ses chefs est en cause.
Voici les résultats de ce système de police : les deux ichiducs, héritiers de l'empire d'Autriche et de la counne de Hongrie, ont péri assassinés; et cela, en moins de \ingt-cinq années.
I. La Monarchie des Habsbourg, par Henry Wickham Steed. Traduction de Firmin Boz. (Paris.) M. Henry Wickham Steed, avant d'être le /orei^yri fiUlor du Times, a été correspondant de ce journal à Berlin, à Rome et,
udant plus de dix ans, à Vienne. Austria-tlangary by Geoffrey Draye.
vol. gr. in-8.
L'archiduc Rodolphe fut tué en 1889. L'admirable police autrichienne n'a jamais pu découvrir ses assassins. Cette preuve d'incapacité étant acquise, n'était-ce pas une prétention extraordinaire, de la part du gouvernement austrohongrois, de reprocher à la police de Serbie de n'avoir pas empêché le meurtre de Sarajevo sur le territoire autrichien?
Les motifs qu'on donne de l'impuissance de la police autrichienne aggravent encore l'attitude du gouvernement.
Dans son livre : The secret of an Enipress, la comtesse Zanardi Landi dévoile le mystère de l'assassinat de l'archiduc Rodolphe. Violemment épris de la baronne Marie Vetsera, il voulait se séparer de sa femme, l'archiduchesse Stéphanie, née princesse de Belgique. Il demanda au Pape Léon XIII l'annulation de son mariage. La lettre fut renvoyée à l'empereur par l'intermédiaire du nonce Mgr Galimberli, depuis cardinal.
L'empereur ayant exigé, après une scène violente, que l'archiduc ne revît pas la baronne Marie Vetsera, il se retira à Mayerling et lui écrivit de ne pas s'inquiéter de son absence; mais en même temps, elle avait reçu l'ordre de se marier à un noble autrichien dans les vingt-quatre heures.
Elle se rendit à Mayerling par la voiture qui lui avait apporté la lettre de l'archiduc.
L'empereur l'apprit. Il envoya le baron Bolfras, membre du cabinet militaire, accompagné d'un détachement de soldats, avec ordre de réclamer la baronne et, en cas de refus de l'archiduc, de l'arrêter lui-même.
Après quelques pourparlers, l'archiduc consentit à recevoir le baron Bolfras ; mais les hommes qui l'accompagnaient se ruèrent dans la maison. L'archiduc tira un coupde pistolet qui atteignit un garde-chasse. Les envahisseurs ripostèrent et l'archiduc et la baronne Vetsera furent tués.
On comprend pourquoi jamais la police autrichienne n'a découvert les assassins.
Gomment donc cette police parfaite a-t-elle laissé assassiner
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lia autre héritier du trône, l'archiduc François-Ferdinand et sa femme, la duchesse de Hohenberg? De cette impuissance .le la police autrichienne, M. Archibald R. Goiquhonn* va jusqu'à dire :
Ceux qui, comme moi, sont allés à Sarajevo et connaissent la capacité de la police autrichienne, considèrent qu'il est impossible que le meurtre, qui fut le résultat d'une seconde tentative, ait pu être per-
tré sans une négligence voulue de la part des autorités autrichiennes
prendre les précautions ordinaires. On fit peu d'efforts à Vienne
pour manifester des regrets de la mort de l'archiduc et encore moins
la mort de son épouse morganatique, dont la position choquait les
isonnes nées dans la pourpre.
Telle est également l'opinion de M. Cloudestey Brereton dans son étude: VV7io is responsible?^.
Voilà les résultats du gouvernement de la police en Vulriche : il sert à détruire les Habsbourg eux-mêmes.
Une justice qui n'a pas poursuivi les coupables du meurtre de l'archiduc Rodolphe montre sa soumission. La justice qui à fait le procès de Zagreb en 1907, prouve qu'elle est prête à toutes les besognes. Je renvoie encore au compte rendu fait par M. Steed du procès intenté, en 1909, au docteur Friedjung. Dans le procès de Sarajevo, l'assassin Princep, qui a tué l'archiduc et sa femme, Cabrinovic, qui a lancé des bombes, ont été condamnés à vingt ans d'encellulement et les complices ont été condamnés à mort. Quel est donc ce mystère?
Un pays qui jouit d'une telle police et d'une telle justice manque d'autorité pour tenter de substituer sa police et sa justice à la police et à la justice d'un autre pays, comme l'exilait l'ultimatum du 28 juillet adressé à la Serbie.
1. Why Ihe brillsh Empire is at war. North american reuieiu, Novembre iqMi !.. 683.