I. T. II, p
70 LES CAUSES fOLlTlOUES DE LA GUERRE
crétion, Bismarck atteignait un double but; il détruisait le projet du parti militaire et, en même temps, il intimidait la France, de sorte que pacifiquement il espérait l'empêcher de reconstituer sa force militaire.
Il obtint un résultat opposé à celui qu'il cherchait : il provoqua à la fois l'intervention de la Grande-Bretagne et de la Russie : les deux souverains signifièrent à l'empereur Guillaume leur méfiance à l'égard de la politique agressive de l'Empire allemand.
J'ai raconté brièvement et en les atténuant^ les conséquences déplorables de la politique dans laquelle M. de Bismarck avait poussé la France, au Congrès de Berlin de 1878. Elle arrivait à concentrer toutes ses animosités contre la Grande-Bretagne, à dépenser ses forces en Afrique et en Extrême-Orient et à subordonner le Quai d'Orsay à la Wilhelmstrasse.
Les élections françaises de i885 furent faites en opposition à la politique coloniale. La déclaration ministérielle du 16 novembre dit : « Les entreprises coloniales ont pris un développement qui les rend onéreuses »; et quand M. de Freycinet devint président du conseil, le 7 janvier 1886, il déclara : « Le suffrage universel entend que la France 'ait une politique digne et pacifique et concentre ses forces sur le Continent. Il ne veut plus de ces expéditions lointaines... »
Mais M. de Freycinet avait eu la main malheureuse en se laissant imposer le général Boulanger comme ministre de la Guerre. Le nouvel ambassadeur à Berlin, M. Herbette, dans son audience de présentation, le 23 octobre 1886, assura l'empereur Guillaume P' « des idées de paix, de travail et de stabilité qui inspiraient la politique du gouvernement français ». Guillaume I" ne pouvait pas répondre que lui voulait le contraire; et il est probable qu'il se contentait de ces assurances. Mais un mois après, le 2b novembre, il faisait
I, Journal des Économistes, i5 mai 1914, p. 190-201,
déposer un projet de loi augmentant l'armée allemande de 10 p. loo sur le pied de paix et d'un chiffre supérieur sur le pied de guerre. Pour triompher de l'opposition du Reichstag, de Moltke fut envoyé y porter son prestige et y faire cette déclaration :
On a parlé d'une entente avec la France. Mais tant que l'opinion publique en France persiste à exiger la restitution de deux provinces (-sentiellement allemandes, l'entente avec la France est une impossi-
làlité.
En France, la Ligue des patriotes faisait tout ce qui était nécessaire pour donner des arguments à de Moltke et aux partisans de l'augmentation de l'armée allemande. Elle avait trouvé dans le général Boulanger un chef pour son agitation bruyante et vide; et les ripostes de la presse allemande lui
iraient des prétextes.
Dans son discours du ii janvier 1887, Bismarck disait :
Nous sommes actuellement en possession de l'objet en litige, l'Alsace; nous n'avons donc aucun motif de combattre pour cet objet là. » Il déclara qu'il était opposé à toute guerre {)iéventive. « Jamais je ne conseillerai de faire la guerre parce que plus tard peut-être cette guerre doit être faite. » Si la guerre éclatait, Bismarck en montre des conséquences effroyables pour l'Allemagne, en cas de victoire de la France ; mais si l'Allemagne, était victorieuse (( nous tâcherions de mettre la France hors d'état, pendant trente ans, de nous attaquer ».
Le Reichstag ne vota cependant la loi que pour trois ans. 11 fut dissous immédiatement. La campagne électorale se fît contre la France; et le chancelier faisait chauffer à blanc les populations par des brochures et des images représentant des soldats français, envahissant l'Allemagne et enlevant 1 la fois les femmes et les vaches. Les journaux annonçaient pour le 7 février, la convocation de soixante-douze mille réservistes.
Le II mars, le nouveau Reichstag vota le septennat par 227 voix contre 3i et 3/i abstentions.
L'agitation se calma, mais cinq semaines après, le 10 avril, un commissaire de police français, Schnacbelé, fut arrêté à la frontière et emmené à Metz. Ce commissaire de police avait été l'objet d'un ordre d'arrestation du tribunal de Metz dès qu'il mettrait le pied sur le territoire allemand pour crime de haute trahison, commis en France. Il avait été dénoncé par un nommé Klein, accusé du même crime.
Il avait été convoqué à la frontière par son collègue allemand sous le prétexte du renversement d'un poteau de frontière. Des individus s'étaient jetés sur lui au moment oii, en attendant son collègue, il avait fait quelques pas sur le territoire allemand et, quoiqu'en se débattant, il se fût retiré sur le territoire français, ils l'avaient arrêté.
Les explications durèrent jusqu'au 27 avril. Le gouvernement allemand, tout en n'admettant pas la violation de frontière, fut obligé de reconnaître le guet-apens et ordonna le 29, de mettre Schnaebelé en liberté^
Le gouvernement français avait obtenu une satisfaction de fait; mais le gouvernement allemand considérait qu'il avait le droit de poursuivre, pour haute trahison, tout Français pour des actes commis en territoire français. « En se basant sur cette théorie, disait le Times, tous les Français pourraient être accusés par l'Allemagne, de même que tous les Allemands pourraient être accusés par la France. » L'imputation de trahison d'un pays par un étranger est un non-sens.
Pendant qu'on discutait l'incident, Bismarck prononçait ces paroles à la chambre prussienne :
Il n'est pas possible de vivre en paix d'une façon durable, avec une nation aussi belliqueuse que le peuple français qui, dans le cours des siècles, nous a attaqués d'innombrables fois.
Voir ^Allemagne et la France en Europe (i885-i894), par Pierre Albin.
(Libr. Félix Alcan.) P. 82
• Cette phrase, prononcée dans ces circonstances, prouve jne fois de plus que Bismarck avait le défaut commun à beaucoup d'Allemands; il manquait de tact; et ses paroles et ses actes étaient autrement graves que les incartades en iFrance de Paul Déroulède, que les « émeutes des petits pâtissiers » faites à propos des représentations de Lohengrin et que les attitudes du général de cirque qui s'appelait Boulanger. Celui-ci fut éliminé du ministère le 3o mai. La forimule officielle fut « la paix avec dignité ».
Le ilx septembre 1887, il y eut un nouvel incident de frontière à Baon-l'Etape. Un soldat, nommé Kauffmann, mis au service de l'administration forestière avait tué, à coups de fusil, un chasseur, M. Brignon, blessé un autre, M. de Wangen qui, avec trois autres compagnons, longeaient la frontière. Le gouvernement allemand accorda une indemnité de 5oooo marks à la veuve de M. Brignon, mais loin que le soldat Kauffmann fût poursuivi, des officiers lui donnèrent des gratifications pour « le haut fait d'avoir tué un Français ».
L'Empire allemand avait « en sa possession l'objet en litige », selon l'expression de Bismarck; mais il n'essayait pas de l'assimiler. Les mesures prises par son premier statthalter, M. de Manteuffel, et par son successeur, le prince de Hohenlohe, étaient de nature à provoquer l'hostilité des Alsaciens-Lorrains : poursuites pour toutes sortes de délits d'opinions, interdiction des journaux français, surveillance des établissements et institutions de jeunes filles de peur que l'enseignement du français ne fût favorisé, obligation d'un permis de séjour pour tout Français qui voulait pénétrer en Alsace.
La Gazette de V Allemagne du /Vord expliquait ces dernières mesures en disant ; « Le principal obstacle au resserrement des rapports entre l'Alsace et l'Allemagne consiste dans la continuation des relations sociales et économiques avec la France. » Donc, il fallait les restreindre si on ne pouvait les •upprimer. Le gouvernement français négocia avec la Suisse
^ V*.5^ CAUSES PaWÏIQUKS DE Ï.A GUBÎ^RÈ.
pour détourner par son territoire les trains qui passaient auparavant par Mulhouse.
Par conséquent, d'un coté, au bout de dix-neuf ans, Bisiparck déclarait que la France devait à jamais renoncer à l'Alsace et à la Lorraine; mais lui-même, il constatait que l'Alsace et la Lorraine refusaient de se laisser germaniser. Le régime arbitraire qu'il leur appliquait était la condamnation même de sa politique territoriale de 1871. En mêmej temps, il faisait l'aveu que l'Empire allemand était si factice ^ et si fragile qu'il ne pouvait se maintenir que par une force qu'il prétendait défensive, mais qu'il ne pouvait établir qu'à l'aide d'arguments agressifs, tantôt contre la France, tantôt contre la Russie. Quand il quitta le pouvoir, il laissa, comme legs à Guillaume II, la nécessité de l'alliance francorusse.
Cependant Bismarck présentait des garanties de paix qui disparurent lorsque Guillaume II devint son propre chancelier. Lors de la conférence sur le travail qu'il avait détournée de Berne pour la réunir à Berlin, en 1890, il se montra très aimable avec Jules Simon et les autres délégués français. Mais ces politesses ne pouvaient donner aucune illusion. Le 6 mai, en ouvrant le Reichsta g, il faisait déposer un projet de loi augmentant l'artillerie de campagne de 70 batteries, l'effectif de 18000 hommes; il complétait les deux nouveaux corps d'armée par l'adjonction des armes spéciales. Le nouveau chancelier, Gaprivi, emprunta pour le soutenir ses arguments à Bismarck, en appuyant sur le rapprochement de la Russie et de la France.
Bismarck voulait que l'Allemagne eût toujours une force qui fît trembler toutes les autres nations.
En 1871, l'effectif fut établi pour trois ans à 401069 hommes, de manière à correspondre à i p. 100 de la population, coqformémentà l'article 60 de la Constitution; mais l'état-major obtint en 1874, un septennat; en 1881, un second septennat qui fixa l'effectif à 427 274 jusqu'au 3i mars 1888.
Le septennat coj;isolidait la situation de l'armée pour
une certaine période, en évitant des discussions fréquentes au Reichstag et assurait toute liberté à la politique extérieure du chancelier ; mais le septennat n'obligeait que le Reichstag : le chancelier pouvait demander au Reichstag de le transformer quand bon -lui semblait : le 26 noîvembre 1886, il n'attendait pas que le septennat fût venu jà réchéance de 1888, pour demander une augmentation de ài i35 hommes.
Un an après, nouvelle rupture du septennat par le chancelier. Les six classes de soldats exercés qui quittaient la landwehr à leur trente-troisième année devront y rester jusqu'à leur trente-neuvième année. Le landsturm sera composé de tous les hommes valides qui ne figurent, ni dans l'armée, ni dans la flotte depuis la dix-septième jusqu'à la quarantecinquième année.
Le 6 mai 1890, nouveau projet portant modification du septennat de 1887, élevant l'effectif de 18000 hommes, augmentant l'artillerie de 70 batteries, etc.
Le régime du septennat était fermé pour la diminution des effectifs, mais restait toujours ouvert pour leur augmentation.
Le ministère Freycinet (1890-1892), dont M. Ribot était ministre des Affaires étrangères mit fin, pour le moment, à la politique anglophobe, par la conclusion de l'accord du 5 août 1890^. En même temps, la Russie et la France se rapprochaient de plus en plus.
Un incident survenu en 1891, montra combien la paix entre la France et l'Allemagne était précaire. Guillaume II prépara une exposition de peinture à Rerlin, après s'être assuré du concours d'artistes français, en dehors du gouvernement. Détaille, le plus nationaliste des peintres, s'était chargé de l'obtenir et l'avait obtenu.
L'impératrice Frédéric eut tout d'un coup l'idée de venir elle-même à Paris. Elle alla à Versailles, elle traversa le parc de Saiiit-Gloud. Ces visites furent violemment exploitées
t. Je faisais partie de ce ministère.
par les anciens boiilangistes. Après avoir reçu le premier jour la visite de l'impératrice, Détaille, deux jours après, sur la sommation de Déroulède, retira son concours et fut imité par les artistes qu'il avait entraînés. L'impératrice put quitter la France sans avoir été l'objet d'aucune manifestation personnelle.
Non seulement la presse allemande exprima les colères menaçantes que ces incidents avaient soulevées; mais le baron Marschallde Bieberstein, ministre des Affaires étrangères, se livra à des récriminations telles, devant l'ambassadeur français, M. Herbette, que celui-ci dut mettre, en se retirant, fin à l'entretien. M. Ribot adressa une circulaire aux gouvernements étrangers pour donner aux faits leur véritable caractère.
Le gouvernement allemand voulut bien ne pas déclarer la guerre parce que M. Déroulède et M. Francis Laur avaient présidé deux réunions de deux ou trois cents personnes chacune; mais il montra sa mauvaise humeur en prenant un arrêté, donnant leur pleine vigueur, « à partir du 3 mars iSgijà toutes les sévérités de l'ordonnance du 22 mars 1888, relative à l'obligation des passeports en Alsace et supprimant tous les adoucissements se rapportant à la circulation sur les chemins de fer! »
Ce procédé de transposition de mauvaise humeur appartient à la psychologie enfantine.
L'exposition française de Moscou s'ouvrait le i"'" mai ; le tsar venait la visiter, et le voyage de l'escadre française, à Gronstadt, avait lieu en juillet.
Le 22 août 1891, un accord était conclu. Il portait la reconnaissance, par la France et la Russie, de leur intérêt commun au maintien de la paix générale et l'obligation, pour chacun des contractants, de se concerter avec l'autre pour la sauvegarde de cet intérêt commun, chaque fois qu'une puissance en Europe menacerait d'y porter atteinte K
UAllemagne et la France en Europe, par Pierre Albin. (Paris, F. Alcan.)
> Le i4 septembre, Guillaume II prononça un discours belliqueux, à Erfurt, contre « le parvenu corse qui, dans cette ville, avait humilié profondément les princes allemands»; mais le i6 septembre, il supprima l'obligation des passeports en Alsace-Lorraine ! Seulement, le 3o mai 1892, le
ichstag adopta une loi permettant aux autorités militaires t(-^ionales de proclamer l'état de siège dans les pays d'Empire. On soumit la correspondance officielle de soixantequatorze communes, où on ne parlait que français, à l'obligation de la langue allemande. Les représentations françaises furent interdites à Mulhouse. Un peu plus tard, il fut prescrit que les registres de l'état civil ne devaient plus être tenus qu'en allemand.
A la lin de l'année, un nouveau projet de loi militaire augntait l'armée de 78 000 soldats, de 1 1 000 sous-officiers, de
iS officiers, etc., et les dépenses de 66800000 marks. M de Gaprivi reprenait de nouveau les arguments de Bisuiarck. Sans doute, il ne s'agissait pas de faire une guerre immédiate. Mais « les Français aiment la guerre pour la
•ire qu'elle procure », et le chancelier les représentait cumme prêts à se jeter sur l'Allemagne.
11 constata enfin le résultat obtenu par la diplomatie allemande, à sa grande confusion et à son grand étonnement : c'était le rapprochement entre la Russie et la France.
L'empereur Guillaume alla, en 1898, célébrer l'anniversaire de Sedan sur les champs de bataille de la Lorraine; il fit une entrée solennelle à Metz, à la tête de 26000 hommes et, dans un banquet, il adressa cette injonction aux Lorrains :
\ ous êtes Allemands et vous le resterez. )>
A travers des difficultés de divers genres, le traité d'alliance franco-russe fut signé au mois de mars 189/1 • l'Empire allemand perdit l'hégémonie de l'Europe, à laquelle Bismarck n'avait cessé de prétendre et que ne cessait de réclamer Guillaume II, avec moins d'autorité, mais avec plus d'emportement.