CHAPITRE X
Bismarck colonial malgré lui. — Opposition du Reichstag. — La Nouvelle-Guinée. — Angra Pequena et la Grande-Bretagne. — Le Togoland et le Cameroun. — La Conférence de Berlin de i885. — Subventions pour la marine. — Caprivi anticolonial. — L'accord franco-anglais du 12 avril iQoA. — L'accord franco-espagnol. — Résignation de M. de Bulow. — Les imprécations de Guillaume. — M. de Kûhlman et M. Saint-René Taillandier. — La visite de Guillaume à Tanger. — Insolences de l'Allemagne. — « Nous sommes derrière le Maroc avec toutes nos forces. )> — La conférence d'Algésiras. — Manœuvres allemandes. — Echec. — M. de Bulow et l'encerclement. — La diplomatie allemande jugée par la Gazette de Francfort.
Nous avons vu certaines déviations que la politique de Bismarck avait subies alors même qu'il tenait encore le pouvoir. Il y en a encore une autre. C'est l'acquisition de colonies. Il avait trouvé très bon d'en offrir à la France; mais nombre de ses compatriotes se montraient furieux des acquisitions que faisait la France, tandis que l'Empire allemand restait dans ses frontières. Bismarck craignait des conflits avec la Grande-Bretagne etles libéraux sur lesquels il s'appuyait y étaient hostiles. Cependant en 1879, après la chute de l'importante maison Godefroy qui avait des affaires dans les mers du Sud, il demanda au Reichstag une garantie de l'Etat pour une compagnie qui reprendrait ses plantations de Samoa. Le Reichstag refusa. Une société se forma et étendit ses opérations au nord de la Nouvelle-Guinée. La
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Deutscher Kolonial Verein provoqua Un mouvement d'opinions favorable à la politique coloniale. Bismarck céda. (hiand, en i883, un marchand de Brème, nommé Lûderitz, lui proposa une station à Angra Fequena, il prévint la Grande-Bretagne. Celle-ci n'ayant rien dit, ni rien fait> Bismarck plaça, sous la protection allemande, les territoires situés en arrière de la côte s'étendant des possessions portugaises au fleuve Orangé à Texeeption de Walfish bay. A 1 Ouest, le docteur Nachtigal, jouant à la fois les Anglais et I - Français, occupa le Togoland et le Cameroun. De i884 à ^5, le gouvernement allemand établit Un protectorat sur la côte est de l'Afrique. Les mêmes années, il s'installait dans la Nouvelle-Guinée, dans l'archipel de la Nouvelle^ liietagne, et ne renonça aUxîleâ Carolines qu'après un arbitrage de Léon XIII entre l'Espagne et lui. Bismarck décla^ rait qu'il entendait laisser la responsabilité des colonies aux marchands; les territoires acquis n'étaient considérés que comme des protectorats non incorporés dans l'Empire; mais, en 1888, la révolte des Arabes força le gouvernement mand d'assurer la défense et la direction de l'Afrique • ntale : et toutes les colonies allemandes furent placées 13 la direction d'un département du ministère des Affaires mgères. Bismarck, par la conférence de Berlin de 1886» lil reconnaître les possessions allemandes à l'est et à l'ouest de l'Afrique; il obtint un semblable accord, en t886j pour les possessions de l'Afrique du Sud.
Dès 1881, comme conséquence, Bismarck demandait une subvention pour la marine allemande, mais il se heurtait à l'opposition de Bamberger et des libéraux; toutefois^ en i885, il obtint des subventions pour des lignes du Pacifique. D'autres suivirent.
Cependant, en 1892, Caprivi résistait à la poussée coloniale ; et à ceux qui lui disaient : — Prenez donc des colonies françaises I il répondait : — Nous avons assez de nos proprés colonies. (o3 nov. 1892.)
Mais eette réponse, loin de calmer les coloniaux nlle-
mands, ne pouvait que les irriter. La France occupe la Tunisie, rindo-Ghine, Madagascar, le Soudan, le Congo, et elle n'a pas oublié TAlsace-Lorraine. Ce n'est pas de jeu.
L'incident de Fashoda n'a pas conduit la France à la guerre avec la Grande-Bretagne. Au moment de la guerre de l'Afrique du Sud, M. de Bulow a compris qu'il ne l'entraînerait pas dans une guerre contre elle. A la fin de mars 1904, il est informé qu'un accord va être conclu entre la Grande-Bretagne et la France.
L'accord franco-anglais porte la date du 8 avril 1904. Le 12 avril 1904, M. de Bulow, qui le connaît depuis quinze jours, dit au Reichstag « qu'il n'a, au point de vue des intérêts allemands, rien à y objecter; qu'au point de vue du Maroc, les intérêts commerciaux de l'Empire allemand ne^ peuvent qu'avoir avantage à ce que l'ordre et le calme régnent au Maroc ».
Le 6 octobre 1904, est conclu l'accord franco-espagnol qui comporte l'adhésion de l'Espagne à l'accord franco-anglais. La Wilhelmstrasse en a connaissance le jour même. Même attitude du chancelier. Mais cette résignation n'était qu'apparente. Le 24 avril 1904, l'empereur Guillaume exhalait sa fureur contre la bonne réception faite l'année précédente par l'Italie à M. Loubet.
Pensons à la grande époque qui refît l'unité du peuple alleriiand, aux combats deWœrth, de Wissembourg et de Sedan..., j'espère que les événements que nous voyons se jouer devant nous auront pour effet de... nous trouver unis, s'il devenait nécessaire de prendre part à la politique mondiale.
L'Assemblée coloniale allemande adoptait le 3o mai une résolution portant :
Au cas où le stata quo serait modifié, l'Empire allemand devrait recevoir des compensations au moins égales à l'accroissement de la puissance française, compensations correspondant à la fois à l'importance
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de ses intérêts économiques dans le pays, aux besoins qu'a sa flotte de points d'appui maritimes et aux besoins d'expansion de sa population.
Pendant ce temps, la Russie était engagée dans la guerre
(japonaise. De ce côté, la France ne pouvait compter sur
I aucun appui matériel. D'un autre côté, des députés et des
! publicistes ne cessaient de déclarer que l'armée et la marine
française étaient désorganisées.
I Le II février 1906, le ministre allemand à Tanger, M. de jKùhlman, dit au ministre français, M. Saint-René Taillandier :
Nous nous sommes aperçus qu'on nous tenait à l'écart systématiquement. D'après mes instructions formelles, le gouvernement impérial ignore tout des accords intervenus au sujet du Maroc et ne jse reconnaît comme lié en aucune manière relativement à cette question.
M. de Bulow répond à l'ambassadeur de France qu'il ne conjnaît rien des paroles ((attribuées » à son chargé d'affaires. ■ Un mois après, Guillaume II annonça sa visite à Tanger. M. de Bulow déclara au Reichstag :
Je considère comme du devoir du gouvernement allemand de veiller à ce qu'à l'avenir nos intérêts économiques au Maroc ne soient pas lésés.
La Gazelle de Francfort considérait que cette formule impliquait le (( maintien de l'intégrité du territoire marocain ». Et, tout de suite, les Milnchen Neueste Nachristen lancent la menace : « La réponse des intérêts albîmands menacés se ferapîir la porte de Metz. » Un autre journal se crut spirituel en ajoutant qu' (( on ne trouverait pas le moyen de mettre les vaisseaux anglais sur des roulettes pour les faire servir à une guerre continentale ».
TVES GUYOT. 0
82 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERl^Ë
Après avoir prononcé un discours manifeste à Brème, Guillaume s'embarqua, le 23 mars, sur le paquebot le Hnmbourg escorté par le croiseur Friedrich-Karl. Il s'arrêta à Lisbonne, d'oii il aurait télégraphié à M. de Bulow qu'il n'irait pas à Tanger. M. de Bulow aurait répondu que son voyage ayant été délibéré, arrêté, était devenu obligatoire. L'empereur partit. Arrivé en rade de Tanger, il différa son débarquement pendant près de quatre heures, quoique ses aides de camp se fussent rendus à terre. Reçu par Mouley- Abd-El-Malek, il lui dit: «Considérant le sultan comme souverain absolument libre, c'est avec lui que je veuxm'entendre sur les moyens de sauvegarder les intérêts de l'Allemagne au Maroc avec toutes nos forces. »
Le gouvernement allemand publia un Livre blanc pour expliquer le voyage et les paroles de l'empereur. Il commence par quelques citations de journaux destinées à les justifier. Or, sauf une citation du Temps, toutes étaient postérieures au discours de M. de Bulow annonçant le voyage du Kaiser. Le document officiel les présentait comme des provocations; mais elles avaient ce caractère étonnant de suivre et non pas de précéder la décision et l'acte. Toute la thèse allemande repose sur l'assertion que M. Saint- René Taillandier avait parlé au sultan comme le mandataire de l'Europe et, d'après ses dépêches antérieures, il s'était borné à dire :
J'ai démontre au sultan la nécessité qui s'imposait à lui de sauvegarder à tout prix les intérêts français et européens si gravement compromis.
Le consul allemand à Fez, opposa à un texte très clair, fourni au moment même par un homme connaissant la valeur des mots, des explications qu'il avait plus ou moins extirpées du sultan.
Alors vient une série d'insolences de l'Allemagne à l'égard du ministre des Affaires étrangères français, M. Delcassé,
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M. Delcassé est obligé de donner sa démission le 8 juin i()o5 ^
M. Rouvier, qui était président du conseil, succède comme ministre des Affaires étrangères à M. Delcassé. Il se heurte aux mêmes difficultés. La Wilhelmstrasse exige une conférence qu'elle fait demander par le sultan du Maroc. Le prince Radolin, l'ambassadeur à Paris, dit au quai d'Orsay :
{{ Nous tenons pour la conférence, si elle n'a pas lieu, c'est le statu quo, et il faut que vous sachiez que nous sommes derrière le Maroc avec toutes nos forces. »
L'empire allemand voulait, à l'aide de la conférence, instituer une armée et une police internationales, des finances internationales, dans lesquelles il aurait un rôle prépondérant. M. de Bulow menace. Il dit à notre ambassadeur, M. Bihourd : « Il ne faut pas laisser traîner cette question mauvaise, très mauvaise et ne pas s'attarder sur un chemin bordé de précipices. » Enfin, le 8 juillet, M. Rouvier accepte la conférence sous la réserve « que le gouvernement impérial ne poursuivrait aucun but qui compromît les intérêts de la France, ou qui fût contraire aux droits résultant de ses traités ou arrangements ».
Pendant les négociations, le comte de Tattenbach redouble d'activité pour obtenir les travaux du port de Tanger et d'autres ports du Maroc, une commande de bateaux, un emprunt, la fourniture et l'établissement d'un câble entre Tanger et la côte Atlantique. A Berlin, on nie, puis en septembre, M. de Bulow à bout de dénégations, finit par dire tranquillement à l'ambassadeur français :
« A votre place, je me ferais octroyer une concession analogue. »
En un mot, je suis coupable : soyez coupable; nous sommes quittes.
La conférence se réunit à Algésiras, le i6 janvier 1906. La