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CHAPITRE XII

Le sans-gêne de la Prusse avec l'Italie en 1866. — L'Allemagne, la Tuni sie et l'Italie. — La légation prussienne au Vatican. — Froissements de l'Italie. — Traité de la Triple-Alliance, 20 mai 1882. — Son renouvellement en 1902. — L'Autriche et les Italiens. — L'Albanie. — L'Italie et la Tripolitaine. — Le Kaiser fournisseur de mines sous-marines aux Turcs. — Remplacement dans la Triple-Alliance de l'Italie par la Tur quie. — La dépêche de l'Autriche à M. Giolitti sur la Serbie. — M. de Bulow et l'Italie.

La diplomatie allemande s'est comportée envers ses alliés, comme elle s*est comportée envers la France, la Russie et la Grande-Bretagne.

Dès 1866, l'Italie avait pu apprécier la sûreté de ses relations avec la Prusse. Le 22 juillet 1866, la Prusse ayant conclu un armistice avec l'Autriche, sans la consulter, elle fut obligée d'évacuer le Trentin que Garibaldi et ses volontaires avaient presque entièrement occupé; sous la menace d'avoir contre elle toute l'armée autrichienne, rendue libre, elle dut se résigner et elle fut trop heureuse de recevoir la Vénétie de Napoléon III.

Après 1871, l'Italie eut peur du mouvement pour la Restauration du pouvoir temporel du Pape qui se produisit en France; et puis, l'Allemagne était la plus forte. Elle s'en rapprocha.

Le traité austro-allemand de 1879 avait été fait par Bismarck contre l'Italie aussi bien que contre la France : car l'Italie n'avait pas oublié l'oppression de l'Autriche et les irrédentistes continuaient leurs réclamations-

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La France fît l'expédition de la Tunisie en 1881. Un violent mouvement de protestations se produisit en Italie, son gouvernement en appela à Berlin. Bismarck lui répondit : « Mais c'est une affaire entendue depuis le congrès de Berlin. »

Et il ne dissimula pas que loin d'avoir découragé les Français de cette entreprise, il les y avait poussés de toutes ses forces.

Les Italiens ne lui en voulurent pas. Le ministère Gairoli fut renversé. Son successeur Depretis, accepta l'invitation faite par l'empereur d'Autriche au roi Humbert de faire un voyage à Vienne. Il eut lieu le 27 octobre 1881 ; mais l'empereur d'Autriche ne lui a jamais rendu sa visite.

Bismarck, voulait mieux : et, selon son habitude, il commença par bousculer l'Italie pour acquérir son amitié. Sans daigner en informer le gouvernement italien, il rétablit auprès du Vatican la légation prussienne supprimée depuis 1874. Dans le message impérial au Beichstag, du 17 novembre 1881, il ne fut pas dit un mot de la visite du roi d'Italie à Vienne; mais, le 29 novembre, il représenta l'Italie comme un pays de révolutions, et la presse semi-ofhcieuse commença une campagne en faveur d'une garantie internationale à donner au Saint-Siège.

Bismarck obtint un résultat opposé à celui qu'il désirait. A la réception des députés le premier jour de l'an, le roi Humbert déclara que « l'Italie entendait rester maîtresse chez elle »; et l'ambassadeur de Bome à Berlin, reçut des instructions dans le même sens. Tandis que l'Italie refusait de reconnaître le traité du Bardo qui assurait à la France le protectorat de la Tunisie, Bismarck donna au consul alle- [ mand à Tunis, l'ordre de reconnaître les décrets du gouver- I nement français.

' L'Autriche aurait voulu que l'Italie renonçât à toute pré- I tention sur le Trentin et sur Trieste. Nul ministère ne pouvait y consentir. On finit par signer le traité de la Triple- Alliance le 20 mai 1882. Son existence ne fut révélée (ju'un an après.

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Bismarck a expliqué, qu'en réalité, il n'avait rien donné à l'Italie, et il traitait, avec un certain dédain, l'utilité que ce traité pouvait avoir pour l'Empire allemand.

« Il me suffit, disait-il, qu'un caporal avec un drapeau italien menace l'Ouest au lieu de menacer l'Est. »

Les hommes politiques italiens qui firent cette alliance, obtinrent le résultat paradoxal, que la catholique Autriche devint la garantie de l'occupation de Rome par l'Italie. L'empereur François-Joseph qui, chaque année, sert sur sa cassette un million de couronnes au pape, devint le geôlier en chef du prisonnier du Vatican au profit de qui aucun homme d'Etat en France, ne songeait plus depuis 1877, à expulser du Quirinal le roi d'Italie.

Bismarck, détestant le radicalisme de Depretis et de Mancini, les traitait de haut. Le traité de Skiernewice, en i884, entre les trois empereurs, lui faisait attribuer une importance moindre à la Triple- Alliance. En i885, Mancini révéla à la Chambre des députés que le traité de 1882 « laissait une liberté d'action à l'Italie surtout à l'égard des intérêts auxquels l'adhésion ne donnait aucune protection ». Ces mots signifiaient que les intérêts de l'Italie dans la Méditerranée restaient en dehors. Au moment de son renouvellement, il paraît que quelques améliorations y furent apportées.

Crispi, plein d'admiration pour Bismarck, fut tout dévoué à la Triple-Alliance. En 1887, il provoqua la rupture des relations commerciales avec la France, ce qui a coûté cher aux deux pays. Il y eut, en 1888 et 1889, échange de visites des souverains à Rome et à Berlin.

En juin 1902, la Triple-Alliance fut renouvelée pour une période de douze ans : mais elle n'avait pas établi des rapports de cordialité entre l'Autriche et l'Italie. L'Autriche pratiquait une politique de petites persécutions contre les Italiens dans le Trentin, l'Istrie et la Dalmatie. Elle avait refusé la création d'une Université italienne pour ses sujets italiens. Comme on avait proposé à titre de transaction la création d'une faculté italienne de droit à l'Université d'Inns-

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biûck, la population et les étudiants en octobre 1902 attaquèrent les Italiens. De nouveaux actes de violence eurent lieu en igoS et en 1904 et s'étendirent à la Croatie. ' La politique autrichienne dans les Balkans, et surtout en Albanie, heurtait directement les intérêts italiens. En igoS, à la suite du programme de Mursteg, l'Italie obtint la nomination du général de Giorgis comme commandant de la gendarmerie internationale de Macédoine et, pour les officiers italiens, la surveillance du district albanais de Monastir, imais grâce à l'appui de qui? de la Grande-Bretagne, de la iFrance et de la Russie.

' Quand, en 1908, l'Autriche-Hongrie annexa la Bosnie et l'Herzégovine, les Italiens qualifièrent cet acte de brigandage. Ils eurent d'abord l'illusion qu'ils recevraient quelque chose en compensation. L'Autriche-Hongrie n'avait rien promis et, décidée à ne rien donner, elle ne donna rien.

En 1912, l'Italie, après s'être assurée de la neutralité de la France et de la Grande-Bretagne, résolut de s'installer en Tripolitaine, elle prévint Berlin et Vienne. En apparence, elle ne se heurta pas à des objections : mais elle ne devait attaquer la Turquie ni sur la côte de l'Adriatique, ni à Gonstantinople, ni en Asie Mineure.

Le Kaiser essaya de donner à ses protestations réitérées d'amitié pour la Turquie un effet utile qui ne pouvait être que nuisible à l'Italie.

Les moyens auxquels il eut recours sont décrits de la manière suivante par M. Pichon, ancien ministre des Affaires étrangères, dans le Petit Journal du 17 octobre 1914 :

Je précise aujourd'hui les conditions dans lesquelles les mines Bous-marines, destinées à couler les navires italiens, avaient été fouroies à la Turquie par l'Allemagne.

C'était d'abord l'Autriche qui avait fait cette fourniture. Mais la qualité des mines fut reconnue défectueuse.

L Allemagne s'offrit à les remplacer. Un officier de marine aile-

mand fut envoyé à Constantinople pour les poser dans le Bosphore. Ce qui fut fait.

J'ai dit qu'un autre officier de l'armée allemande avait été envoyé à Benghazi pour prendre part aux opérations contre les troupes italiennes. Cet officier était un Bayarois, qui sert encore en Orient.

L'ambassade d'Allemagne à Constantinople, alors dirigée par le baron de Marschall, avait powr principaux intermédiaires dans ces affaires le correspondant d'un grand journal allemand en Turquie, M. W..., et le député de Benghazi C...

Ces faits furent tout au moins soupçonnés à Rome, et ce n'est pas de son plein gré que le baron de Marschall quitta l'ambassade de Constantinople. « Si vous pouviez tenir encore quatre moisi » disait-il aux Turcs, en leur représentant la situation intérieure de l'Italie comme ne permettant pas une durée plus longue de la guerre.

Son successeur, M. de Wangenheim, continua d'ailleurs à rendre au gouvernement ottoman des services du même genre contre la puissance alliée de son pays.

Cette manière de comprendre leurs devoirs envers leura alliés de la part de l'Allemagne et de l'Autriche n'eût pas fait l'admiration de Machiavel : car les Etats qui se livrent à de telles pratiques ne sauraient inspirer que de la haine ei de la méfiance à ceux sur lesquels ils devraient pouvoii compter. Elles remplaçaient, dans la Triple-Alliance, l'Italit par la Turquie, mais sans daigner la prévenir.

Les guerres balkaniques aggravèrent les difficultés dei rapports entre l'Italie et l'Autriche-Hongrie. Le 6 décembr» 1914, M. Giolitli faisait la révélation suivante :

« Le marquis di San Giuliano, alors ministre des Affâi res étrangères, reçut, le 9 août 1918 un télégramme pa lequel l'Autriche communiquait à l'Italie et à l'Allemagne soi intention d'agir contre la Serbie. L'Autriche prétendait qu'i s'agissait là d'une action défensive, qui devait entraîne l'application du casus fœderis. »

M. Giolitti répondit à cette communication :

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^i l'Autriche agit contre la Serbie, il est évident que le casus fœderis

ne joue pas. C'est une action qu'elle accomplit pour son - propre

•compte. Il ne s'agit pas pour elle de se défendre puisque nul ne

ire à l'attaquer. Il importe que cela soit déclaré à Vienne de la

m iiiière la plus formelle.

L Ces communications prouvent la préméditation de l'action Me la monarchie austro-hongroise contre la Serbie. L'attentat de Sarajevo ne pouvait servir de prétexte en igiS. On s'en passait. L'Allemagne, en igi^, connaissait ces faits. Elle était donc renseignée sur la valeur des motifs allégués i;par TAutriche-Hongrie quand celle-ci lança son ultimatum a\u 23 juillet. C'est une nouvelle preuve ajoutée à toutes les autres que, trouvant le moment opportun pour la guerre, elle ne voulait rien faire qui pût l'empêcher.

Je ne parle pas des conflits de l'Autriche et de l'Italie en Albanie; le fait certain, c'est que la Wilhelmstrasse connaissant l'attitude de l'Italie en igiS, savait qu'elle ne serait pas entraînée dans la guerre par une agression de l'Autrichellongrie contre la Serbie. Par conséquent, la politique de l'Empire allemand arrivait à ce résultat : perdre le bénéfice de l'alliance de l'Italie au moment oia elle parvenait à coaliser contre lui et l'Autriche-Hongrie, en Europe la Russie, la 1 rance, la Grande-Bretagne, la Belgique et la Serbie.

L'Italie fut tenue à Vienne et à Berlin en dehors de toute )nfidence relativement à l'ultimatum du 23 juillet. Elle clara sa neutralité dès le premier jour. Dans son orgueil, cette abstention ne paraît pas avoir beauiip inquiété le Kaiser. L'Italie? quantité négligeable. Il ' n avait pas besoin pour écraser la France. Son plan ayant échoué, la chancellerie a essayé d'agir sur ritalie; elle s'est adressée aux cléricaux de la Kolner Volksifung; elle s'est adressée aux socialistes qui ont envoyé i|)rcsdes socialistes italiens M. Siidekum. D'après quelques iirnaux, certains groupes socialistes italiens reçoivent des ibsides des socialistes allemands. Il pouvait donc leur

parler avec autorité. Sa mission n'en a pas moins complètement échoué.

Les Allemands ont publié une édition en italien du Berliner Tageblatt ;ils ont inondé l'Italie de lettres, de brochures, des extraits de journaux et de dépêches de l'Agence Wolff. Le gouvernement italien est resté enfermé dans son (( égoïsme sacré ». Enfin, l'Empire allemand a envoyé M. de Bulow à Rome. Bismarck raconte, avec son sans-gêne habituel à l'égard de ses collaborateurs, comment le père de M. de Bulow a été amené à fréquenter l'Italie. Le 6 octobre 1879, il dit à Busch, en parlant du père de l'ambassadeur actuel :

L'Empereur nous use petit à petit. Ma nature à moi, est telle, que j'ai pu résister pendant dix-sept ans, mais Bulow, par exemple, qui m'a remplacé seulement pendant quelques mois, y a attrapé une maladie de la moelle épinière et il en mourra... La faute en est à notre Gracieuse Majesté. On va l'envoyer en Italie ^

Son fils, M. de Bulow a été expédié à Rome pour tenter un grand effort. L'ambassadeur d'Autriche-Hongrie de Macchio quitta Rome au moment de son arrivée, pour n'avoir pas à se prononcer sur les propositions qu'il apportait. Il offrait à l'Italie le Trentin.

L'Empire allemand dispose volontiers des choses qui ne lui appartiennent pas.

I. Les Mémoires de Bismarck, par Maurice Busch, t. II, p. i34, i38. (Fasquelle, éd.)

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