LA NOUVELLE TRIPLE-ENTENTE
rer des ressources, elle n'avait qu'un seul moyen : s'adresser à l'Allemagne.
On décida d'envoyer à Berlin une personnalité particulièrement sympathique dans cette ville, Fethi bey.
Fort bien accueilli par M. de Bethmann-Hollweg, il eut une audience de Guillaume II.
. L'empereur consentit à avancer à la Turquie une somme {de i5oooo livres turques (34ooooo fr.), mais il exigea en î revanche que la Turquie marchât aussitôt contre l'Angle- ! terre et la Russie.
j — Sie mûssen aber, stipula l'empereur, sofort gegen England : und Russland marschirenl
\ Fethi bey déclara donc que la Turquie appuierait militail rement l'Allemagne quand une occasion particulièrement I favorable se présenterait, mais que le moment actuel n'offrait I pas cette occasion.
Or, le jour même, 27 octobre, où Fethi bey quittait Berlin, : l'ordre de bombarder la côte russe fut donné par l'amiral allemand, Souchon Pacha, aux navires allemands qui avaient passé dans la mer Noire.
j Renseignés par les journaux, les minisires turcs, étourdis j et stupéfaits, coururent chez l'ambassadeur allemand M. de [ Wangenheim, et lui demandèrent des explications. L'ambassadeur répondit : « Fethi bey a formellement promis à Berlin l'entrée de la Turquie dans le conllit. Et quand on fait une promesse à notre empereur, il faut la tenir. »
Enver bey, l'homme de l'Allemagne, suivi de Talaat Bey, l'emportait.
Si réellement le Kaiser a acheté le concours de la Turquie moyennant 3 /ioo 000 francs, jamais prêt à un taux aussi élevé n'a été fait. Le Kaiser a la gloire de dépasser de beaucoup le Shylock de Shakespeare.
Heiri Bey, le Cheikh de l'Islam à Constantinople, a déclaré le Djidah, la guerre sainte à tous les giaours, dont fait certainement partie Sa Majesté François-Joseph empereur d'Autriche, roi apostolique de Hongrie : cependant les catholi(iues
de l'Autriche-Hongrie, de la Bavière et des provinces du bord du Rhin et les Luthériens de Prusse accueillent avec enthousiasme ces paroles de Heiri Bey :
Rien, pas même les guerres conduites par l'Islam, lors des croisades ne peut être mis en regard de l'immensité du saint mouvement actuel Des siècles se sont écoulés depuis lors, mais la doctrine a vécu daii^ les cœurs musulmans et quand retentit l'appel à la Guerre sainte, tout mahométan croyant et même toutes les femmes mahométanes accomplissent leur devoir. Des centaines de milliers de pèlerins, connaissant la fetva, vont de la Mecque à Médine, aux collines sacrées. Tels des microbes (sic), ils entreront dans le corps des empires ennemis.
Le Kaiser a vraiment acheté à bon marché la protection d'Allah, mais comment concilie-t-il ce déchaînement <( de la guerre sainte » musulmane avec sa mission divine qu'il caractérise dans ces termes :
Rappelez-vous que le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. C'est sur moi, sur moi empereur allemand, que son esprit est descendu. Je suis son œuvre, son épée, son défenseur. Malheur aux incroyants !
Croit-il que les musulmans sont convertis au « vieux Dieu » qu'il incarne ? S'imagine-t-il que les soixante-dix millions de musulmans de l'Inde, ceux du Turkestan russe, de l'Arabie, de l'Egypte, delà Tunisie, de l'Algérie et du Maroc, considéreront comme un motif de guerre sainte le secours que leur demande le giaour qui, à Damas, en 1898, les assurait de sa protection et qui, aujourd'hui, réclame la leur? Les chiites persans ne sont pas plus dociles au Cheikh de l'Islam que les protestants ne le sont au pape. Le Djidad invite les musulmans de la Libye à jeter les Italiens à la mer. Si les Italiens refusent de se laisser faire, ils sont entraînés dans la guerre ; et la diplomatie du Kaiser aura abouti à ce résultat : remplacer l'Italie par la Turquie dans la Triple- Alliance et la pousser, bon gré mal gré, dans la Triple-Entente,
LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET l'iTAHE iil
En même temps, il éveille, en Bulgarie et en Roumanie, Il < vieux souvenirs de la domination turque et il reconstitue la Ligue Balkanique, non seulement contre la Turquie, mais
i aussi contre l'Empire allemand et l'Autriche-Hongrie. En i853, Nicolas I", dans une conversation avec sir George
Hamilton Seymour, lui dit : « Nous avons, sur les bras, un .homme malade. »
! En 1914, rétat de santé de l'homme malade ne s'est pas
amélioré; et le Kaiser en est réduit à s'appuyer sur lui. j Le i/i avril 1904, M. de Bulow, comme chancelier de l'Em- [,pire, disait :
I' « Si nous tenons notre épée affilée, nous n'avons pas tant [à redouter l'isolement. L'Allemagne est trop forte pour tn'être pas susceptible d'alliance. »
' Et elle est réduite, pour refaire la Triple-Alliance, à
l'alliance de la Turquie !