CHAPITRE XV
Le Luxembourg. — Gladstone et la Belgique. — Espérances de Guillaume IL — M. de Tagow et l'ambassadeur britannique. — Le discourg de M. de Bethmann Hollweg. — L'appétit d'Anvers et des Pays-Bas. L'échec d'Emden. — Le programme d'annexion. — Le professeur La son. — Menaces contre les petits pays.
Je ne rappellerai pas l'affaire du Luxembourg de 1867; elle n'avait pour but que de préparer la guerre avec la France, que Bismarck ferait à son heure en donnant le rôle d'agresseur à la France.
La neutralité du Luxembourg n'est pas contestée par l'Allemagne. Dans sa proclamation adressée le 2 août au Luxembourg, mais préparée de longue main, le général Tulff von Tschepe und Weidenbach dit avec cet aplomb dans le mensonge qui est caractéristique des procédés allemands:
La France, ayant violé la neutralité du Luxembourg, a commencé les hostilités — comme on constate avec le moindre doute {sic) — du sol luxembourgeois contre les troupes allemandes. En vue de cette nécessité urgente, Sa Majesté a ordonné aux troupes allemandes — en première ligne au 8* corps d'armée — d'entrer dans le Luxembourg.
Le prétexte était faux, mais l'Allemagne, ayant besoin d( faire passer ses troupes par le Luxembourg, en violait h neutralité, avec tranquillité, malgré les protestations de h Grande duchesse.
On a pu reprocher à Gladstone de graves faiblesses danî
sa politique étrangère, mais jamais il n'a transigé au point ' de vue de l'indépendance de la Belgique. Au mois d'août 1870, il faisait des traités séparés avec la Prusse et la France, obligeant l'Angleterre dans le cas où l'une des nations ne respecterait pas la Belgique à prendre le parti de l'autre. En J1875, au moment de l'intervention de la reine Victoria pour empêcher une agression de l'Allemagne contre la France, Gladstone envoya une commission pour concerter les mesures de défense.
Le Kaiser tenait à rassurer la Belgique.
En octobre 1911, l'empereur Guillaume s'entretint avec le général belge Heimburger et avec M. Delvapx de Fenffe, gouverneur de la province de Liège, venu pour le saluer au nom du roi des Belges. Il dit à ce dernier :
(( Vous êtes gouverneur d'une province avec laquelle nous avons toujours vécu en bon voisinage. Vous avez eu, je pense, ces derniers temps (on était au lendemain du coup d'Agadir), dans votre pays, des angoisses. Croyez-moi, ces angoisses étaient inutiles. »
Et au déjeuner qui suivit, l'empereur, répondant au toast du général Heimburger, dit :
(( Vous avez bien fait d'avoir confiance en nous. »
Le 3 août, l'empire allemand violait la neutralité de la Belgique. M. de Jagow, le ministre des Affaires étrangères, en dit franchement la raison à l'ambassadeur britannique.
Cette violation, disait-il, était nécessaire parce qu'il s'agissait de pénétrer en France par le chemin le plus rapide et le plus facile, de façon à avoir une grande avance sur les opérations françaises et de frapper le plus tôt possible un coup décisif. C'était pour l'Allemagne une question de vie ou de mort. Un temps considérable aurait été perdu s'il avait fallu pénétrer par le Sud, où la rareté des routes et la puissance des forleresses auraient retardé la marche, ce qui aurait donné aux Russes le temi)s d'amener des troupes sur la frontière allemande. La rapidité, ajouta M. de Jagow, est le grand atout de l'Allemagne. Celui de la Russie est d'être un réservoir inépuisable de soldats.
WKS CUYOT. 8
il4 LES CAUSÉS POLITIQUES DE LA GUERRE
L'ambassadeur de la Grande-Bretagne fit savoir dans Taprès-midi à M. de Jagow que si, à minuit, l'Allemagne n'arrêtait pas ses troupes en donnant l'assurance que la violation de la frontière belge ne serait pas continuée, la Grande-Bretagne prendrait toutes les mesures pour faire respecter le traité signé par l'Allemagne et elle.
M. de Jagow répondit que la sûreté de l'Allemagne exigeait le passage des troupes allemandes par la Belgique. L'ambassadeur britannique répliqua qu'il devait alors réclamer ses passeports et il se rendit chez le chancelier. M. Bethmann- HoUweg lui adressa une harangue qui ne dura pas moins de vingt minutes :
Gomment, pour un mot, pour le mot neutralité, pour un mot qui, en temps de guerre, a été si souvent méprisé; comment, pour un chiffon de papier, la Grande-Bretagne va faire la guerre à une nation apparentée qui ne désirait qu'être son amie ! Tous ses efforts dans ce sens se trouvent anéantis par cette dernière et terrible décision et toute sa politique tombe comme un château de cartes.
Ce que vous faites est inimaginable : vous frappez un homme dans le dos pendant qu'il combat contre deux adversaires. Je tiens la Grande-Bretagne pour responsable de tous les événements terribles qui vont se produire.
Sir W. E. Goschen répondit :
Herr von Jagow et vous, avez essayé de me convaincre que, pour des raisons stratégiques, c'était pour l'Allemagne une question de vie ou de mort de violer la neutralité de la Belgique. Je voudrais vous convaincre que c'est pour l'honneur de la Grande-Bretagne « une question de vie ou de mort » de faire respecter le solennel engagement qu'elle a pris de défendre la Belgique si elle était attaquée.
— Mais le gouvernement britannique a t*il réfléchi au prix que cela lui coûtera?
Sir W. E. Goschen répondit que « la crainte des consé quences ne pouvait être regardée comme une excuse pou
LA DIPLOMATIE ALLEMANDE ET LES PETITS ETATS llo
rompre un engagement solennel ». Toutefois le chancelier était dans un tel état de surexcitation que Sir W. E. Goschen « s'abstint de jeter de l'huile sur le feu ».
Ce désarroi du chancelier est une scène de comédie épique. Il affirme son profond mépris pour les engagements pris par son propre gouvernement ; et ainsi il proclame luimême que nul ne doit se fier à ceux qu'il a contractés et à ceux qu'il pourra prendre. Il expose sa déception avec des expressions pathétiques qui prouvent son inconscience.
Il se plaint que la Grande-Bretagne donne à l'Empire allemand u un coup de couteau dans le dos » : mais, et l'Empire allemand est-ce qu'il ne donnait pas un coup de couteau dans le dos à la Belgique ? Et vraiment attribuer à la Grande-Bretagne l'aspect d'un apache sournois parce qu'elle présentait devant les yeux du chancelier un morceau de papier revêtu du sceau de l'Empire allemand, c'était une transposition de rôle d'une ironie formidable.
La violation de la Belgique répondait à une conception stratégique ; mais elle répondait aussi à une conception politique.
L'Allemagne n'a sur la mer du Nord qu'une façade de 120 kilomètres à vol d'oiseau d'Emden à Guxhaven, l'avantport de Hambourg. L'Allemagne n'est qu'une puissance continentale.
Mais à côté d'elle, il y a une puissance maritime par excellence. Ce sont les Pays-Bas : et une partie de leur prospérité maritime vient de la prospérité industrielle de la Westphalie et de la Province rhénane.
Cette région, la plus industrielle de l'Allemagne, a deux ports et ces deux ports sont situés dans des pays étrangers : Rotterdam dans les Pays-Bas et Anvers en Belgique.
Pour échapper à cette sujétion, en i883, M. Windhorst, le chef du centre catholique, réclamait un canal de Dortmund à Ems, pour essayer de faire dériver une partie de la houille et une partie de la production de la Westphalie vers Emden. Guillaume II s'empara de cette idée et le canal fut inauguré
11() LES CAUSES POLtTiQUEë DE LA (ÎUERRË
en août 1899. On avait compté sur un trafic de i 5ooooo tonnes. En 1906, il n'atteignait pas encore 700000 tonnes, malgré une réduction du taux du péage.
Le canal fut complété par le port d'Emden qui coûta 20 millions de marcks. Il a un mouillage de ii m. 5o. L'empereur obligea certaines lignes de navigation d'y faire des escales inutiles. Le matériel de dragage y a tenu pendant longtemps plus de place que les navires. Quand je l'ai visité, je n'y ai vu que deux navires qui venaient apporter du minerai de fer de Suède.
Cependant on n'avait pas relié le canal de Dortmund à Ems au Rhin, pour obliger les marchandises et le matériel de ce district à se servir du canal et non du Rhin. Cette précaution a été inutile : et le canal de Dortmund au Rhin a été compris dans le dernier programme.
Malgré tous ces efforts," les marchandises, au lieu de prendre un canal comptant vingt-sept écluses, ont continué de naviguer sur le Rhin. De Carlsruhe à son embouchure, sur une distance de 621 kilomètres, il n'y a que 100 mètres de différence de niveau ; 16 centimètres par kilomètre. La largeur du fleuve n'est nulle part inférieure à 200 mètres. Sa profondeur à Cologne est de 3 m. 4o. Le fret entre Ruhrort et Rotterdam est à peine de i centime par tonne.
On a amusé longtemps l'opinion publique française avec des projets de partage de l'Autriche en faveur de l'Allemagne et la prise de possession de Trieste. En réalité, le rêve de l'Empereur d'Allemagne a été de comprendre les Pays-Ras dans l'Empire et de mettre la main sur Anvers. Il faut se rappeler que si Anvers appartient à la Relgique, les ' deux rives de l'Escaut, aune distance de moins de 20 kilomètres en aval d'Anvers, appartiennent aux Pays-Ras.
Le programme d'annexion des Pays-Ras n'était pas un mystère. La Grande-Rretagne est la protectrice naturelle des Pays-Ras. Les Roers du Transvaal étaient d'origine hollandaise. Au moment de la guerre de l'Afrique du Sud, l'opinion néerlandais.e était en majorité en opposition avec
I la Grande-Bretagne. Je dis u la majorité » ; mais il n'y avait pas unanimité, j'en eus la preuve suivante :
A la suite d'un banquetdonné pendant l'Exposition de 1900, j un de mes amis me dit :
I <( Les délégués des Pays-Bas désirent vous être présentés j pour vous remercier de l'accueil que vous leur avez fait en j 1889 et ensuite pour vous féliciter de l'attitude que vous avez ' prise dans la question de l'Afrique du Sud. »
Mon ami était très étonné et je l'étais un peu. Ces messieurs me dirent :
« Nous avons une menace permanente : c'est l'Allemagne. \ Tout ce qui peut relâcher nos liens avec la Grande-Bretagne 1 est un danger pour nous. Nous avons blâmé notre gouvernement d'avoir envoyé un navire de l'État chercher Kruger. »
L'appréciation de ces hommes distingués, dont quelquesuns avaient une position officielle, ne tardait pas à être corroborée en Allemagne. En 1901 et en 1902, MM. Stubmann, von Haie et Huton publièrent plusieurs brochures pour inviter les Pays-Bas à s'annexer à l'Allemagne. Ces messieurs employaient la méthode persuasive. Ils parlaient du Zollverein. Ils engageaient doucement les Pays-Bas à en faire partie. Ils auraient pour débouché toute l'Europe centrale ! Deux journaux hollandais, le Haagsche Courant et VAvond post soutinrent ce projet ainsi qu'une union postale. Cependant les Hollandais et les Belges ont consenti à une forme d'union qui prend, dans VAlmanach Gotha pour titre : Union d'administration de chemins de fer allemands. Font partie de cette union les lignes de chemins de fer de l'Allemagne, des Pays-Bas et d'un chemin de fer belge.
Les Hollandais ne répondirent pas avec empressement aux ouvertures germaniques. Ils sont libre-échangistes. Ils ne pouvaient que perdre à être encerclés dans le tarif allemand. Ils profitent du dumping. Les cartels allemands vendent, au dehors, des tôles meilleur marché aux étrangers qu'à leurs nationaux. Les Hollandais en fabriquent des
chaudières, qu'ils réexpédient en Allemagne et des péniches qui servent à la navigation du Rhin.
La séduction ayant échoué, des publicistes allemands employèrent la menace et les Pangermanistes déclarèrent que les Hollandais n'avaient pas le droit de se dérober à l'honneur qu'ils leur faisaient de les compter comme des Germains.
Ils continuent. Le 3o septembre le professeur Lasson écrivait :
La Hollande est incapable de se protéger elle-même. Ce petit royaume mène une existence tranquille à nos dépens. Il vit de sa vieille gloire et de son argent amassé depuis longtemps. La Hollande n'est qu'un appendice de l'Allemagne. Sa vie est confortable, c'est une vie en robe de chambre et en pantoufles qui coûte peu de peines, peu d'efforts et peu de pensées.
Pour cette Hollande d'aujourd'hui, nous n'avons, nous autres Allemands, que peu de respect et de sympathie. Sauf l'appui que nous leur donnons, nous devons remercier Dieu que les Hollandais ne soient point nos amis.
En septembre 1906, dénonçant ce danger dans un article de la Nineteenth century and After, je le terminais en disant :
La sauvegarde d'indépendance des Pays-Bas et de la Belgique est la raison d'être de l'entente cordiale entre la France et la Grande-Bretagne. La nécessité de maintenir indemne la situation de ces deux nations soude les intérêts de la France et de la Grande-Bretagne et, je puis ajouter, les intérêts de toutes les nations civilisées, sauf une.
L'occupation d'Anvers donne à la question toute son ampleur. En prenant Anvers, le Kaiser espère, au moment des préliminaires de paix, invoquer la formule : Beati possidentes. Heureux les possesseurs!
Il se trompe. Jamais ni la Grande-Bretagne ni la France ne permettront à l'Allemagne de s'y installer.
Aussitôt après la prise d'Anvers, le Times a été l'interprète de l'opinion britannique dans les termes suivants ;
Les Pays-Bas ont maintenu leur neutralité d'une manière très honorable au milieu de très grandes difficultés. En ce moment leur patience subit encore une plus dure épreuve quand ils voient l'Allemagne vouloir se rendre maîtresse de l'Escaut, tourner leurs défenses, mettre le royaume de la Reine VVilhelmine dans une situation telle qu'il ne vaudra pas une heure d'achat. Quelle valeur pourrait avoir l'embouchure de l'Escaut qu'elle pourrait continuer de posséder si Anvers devenait un autre Wilhelmshaven et si le grand port jusqu'à présent consacré au commerce devenait le centre du militarisme allemand sur la mer du Nord?
Si l'Allemagne occupait Anvers, ce serait la mort des Pays-Bas, comme état indépendant : ils seraient écrasés sous le talon prussien.
Et après avoir exposé cette situation le Times concluait :
Un journal allemand demandait il y a quelques jours si nous continuerions la guerre pendant vingt ans? Oui, pendant vingt ans et plus, si c'est nécessaire parce que jamais nous ne désarmerons, pas même si nos alliés étaient gisants sur le sol, aussi longtemps qu'un bandit prussien restera dans les Pays-Bas.
M. Zimmermann, sous-secrétaire d'Etat au ministère des Affaires étrangères, n'a cependant pas dissimulé aux Pays- Bas qu'au lendemain de la guerre, ils devaient se résigner à leur absorption dans l'empire d'Allemagne. Mais ce ne sont pas seulement la Belgique et les Pays-Bas qui sont menacés : c'est la Suisse, le Danemark, la Norvège, la Suède.
M. Spahn, professeur à l'Université de Strasbourg, envisageantles résultats de la guerre, dit :
Les conditions de la vie nationale de la Suisse lieront plus étroitement encore que par le passé les destinées particulières de la Suisse à celles de PAllemagne.
M. Oncken, professeur d'histoire universelle à Ileidelberg, a défini, dans une brochure récente : « Un état neutre, un
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petit organisme parasitaire qui s'engraisse et vit de la discorde des grands. »
Un autre publiciste dit* :
Les petits Etats ont perdu leur droit d'exister; car un état ne peut faire valoir ses droits à l'indépendance que s'il peut les défendre par les armes.
Par les actes accomplis et par les ambitions affirmées, l'Empire allemand se déclare l'ennemi de toutes les nations.