‹ Les causes et les conséquences de la guerreChapitre 34 sur 168 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

La lettre au Times et la dépêche Wolff. — Arguments contradictoires de M. de Bethmann Hollweg. — Caractère tantôt dépressif, tantôt agressif de la Triple-Alliance. — Menaces à l'Angleterre. — Naïveté. — L'Aile magne avouant qu'elle a fait la Triple-Entente — La Grande Bretagne coupable de ne pas accepter l'hégémonie de l'Europe par la Prusse. — Tentatives de séductions. — M. de Bethmann Ilollweg ne peut même pas sauver les apparences. — La responsabilité de la guerre. — Contre la Belgique. — Contre le Japon. — La violation de la Convention de la Haye de 1907. — Arguments de l'Allemagne. — Faux en droit et en fait. — « Courber un cheveu d'un Allemand. » — Aveu de la psychologie allemande. — Incapacité politique de l'Allemand. — Aveu de M. de Bulow. — Diplomatie hypocrite et violente.

Il a suffi de rappeler ses actes pour montrer les conséquences auxquelles devait aboutir la diplomatie allemande. Le petit fait suivant, postérieur à la déclaration de guerre, }rouve ses procédés ingénus.

Le Times reçut une lettre d'un personnage important disant que les convictions religieuses du Kaiser en faisaient un adversaire de la guerre, mais que la Russie l'y obligeait. Le Times ne la publia pas ; mais par suite d'une erreur de transmission, le Times reçut le soir un télégramme destiné lu représentant de l'agence Wolff à Londres et lui disant :

Le rime.s publiera demain un article sur la situation. Télégraphiez-le mot à mot. Wolff, Berlin. »

Dans son discours du •> décembre, M. de Bethmann-IIoIlweg

a montré la tranquillité déconcertante avec laquelle Ic^ Allemands soutiennent des thèses contradictoires.

Il a commencé par « opposer le caractère agressif de la Triple-Entente au caractère purement défensif de la Triple- Alliance ».

Pour que sa thèse eût quelque vraisemblance, il faudrait supprimer de l'histoire les cinq agressions caractérisées de l'Allemagne contre la France, les actes de l'Autriche-Hongrie dans les Balkans, les discours du Kaiser, les manifestations et les paroles du Kronprinz, les discours des divers chanceliers et des ministres de la Guerre, les appels des ligues pangermanistes, navales et coloniales, la littérature officielle de von der Goltz, de Bernhardi, sans parler des appels de mégalomanie furieuse faits par les professeurs de l'histoire officielle allemande, depuis Treichshke jusqu'à Lamprecht.

Puis il a reproché à la fois à la Grande-Bretagne de vouloir maintenir la balance des pouvoirs et d'affirmer « comme un dogme indiscutable que le rôle d'arbitrus mundi lui appartient ».

Oubliant qu'il venait de dire que le caractère de la Triple- Alliance était purement défensif, il a repris :

Je n'ai jamais espéré faire abandonner ce principe par l'Angleterre au moyen de la persuasion. Ce que j'estimais possible, c'est que la puissance croissante de l'Allemagne et le risque grandissant d'une guerre pourraient obliger l'Angleterre à se convaincre que ce principe était insoutenable et qu'il était préférable de l'abandonner en faveur d'un compromis pacifique avec l'Allemagne; mais ce dogme a toujours paralysé la possibilité d'une entente.

Donc M . de Bethmann-HoUweg ne voyait, comme son prédécesseur M. de Bulow, qu'une seule politique possible à l'égard de la Grande-Bretagne : la menace ! et il s'imaginait que plus grande serait cette menace, et plus facilement la Grande-Bretagne serait disposée à se montrer docile à

^^aid de l'Allemagne. Comment cet homme politique ne

tenait-il pas ce simple raisonnement :

« En cédant aux menaces, l'Angleterre fera l'aveu de la eur que nous lui inspirons; et, si une fois elle se montre jminée par cette terreur, elle sera obligée de céder encore de nouvelles exigences de notre part. Or, quelque mépris lie nous ayons pour les hommes d'Etat britanniques, nous e devons pas les juger incapables de prévoir ce résultat, ar conséquent, loin que de tels moyens les fassent céder,

les pousseront à augmenter leur flotte et à chercher des 3puis auprès d'autres nations. »

Un homme d'intelligence moyenne aurait fait cette réflexion l'égard de n'importe quel peuple ; le chancelier de l'Empire lemand ne l'a pas faite à l'égard de la Grande-Bretagne; et îpendant quiconque possède quelques renseignements sur

psychologie de l'Anglais sait que, depuis sa plus tendre ifance, il est entraîné à résister à la menace et non pas à îder.

M. de Bethmannn-HoUweg se vante d'avoir fait reculer Angleterre à Agadir. En dépit du discours prononcé par

. Lloyd George, au Guildhall, acceptons qu'il ait raison. ais il ajoute : (( L'Angleterre songeait continuellement resserrer ses relations avec la France et la Russie ». Tel 'îtle résultat de la politique menaçante de M. deBethmann- «ollweg constaté par lui-même. Et avec intrépidité, il connue ;

L'Angleterre était prête, il est vrai, à s'entendre avec nous sur cerquestions particulières, mais le premier et le suprême prin- , de sa politique subsistait, savoir que l'Allemagne doit être tenue i échec dans le libre développement de ses énergies par la balance ' powers.

C'est très simple : la Grande-Bretagne laisserait l'Empire lemand faire ce que bon lui semble sur le Continent, mettre i main sur les Pays-Bas et la Belgique, s'installer à Calais

s'il lui plaisait et s'il le pouvait. La Grande-Bretagne m s'occuperait pas de ces détails.

M. de Bethmann-HoUweg est froissé qu'elle ne se soi pas laissé séduire par ces offres d'abstention.

Il avoue qu'il a fait des tentatives de séductions auprè de la France et de la Russie pour essayer de dissoudre i Triple Entente. Elles n'ont pas réussi. Alors il ajoute :

Nous n'avions pas manqué de mettre en garde le gouvernemen britannique. Encore au commencement du mois de juin 1914 j'a laissé entendre au gouvernement anglais que j'avais connaissance de pourparlers secrets anglo russes relatifs à une convention navale. J< le rendis attentif au danger grave que présentait pour la paix du monde une pareille politique.

Ainsi si la Grande-Bretagne, sous les menaces deTEmpiri allemand, prend des précautions, elle fait courir « un dan ger grave à la paix du monde » ! Pourquoi ? parce que l'Ém pire allemand aura recours au système connu sous le non « de guerre préventive ».

M. de Bethmann-Hollweg tire immédiatement une conclu sion :

Deux semaines plus tard se produisait déjà ce que j'avais prévu.

D'après le rapprochement des dates, ce qui s'est produit l ce moment, c'est l'assassinat de l'arcbiduc. 0\i est le lieii entre cet assassinat, la résistance de la Grande-Bretagne auxmenaces de l'Allemagne, etunprojetde convention navab avec la Russie?

Le chancelier conclut :

Nous tiendrons jusqu'à ce que nous soyons certains que personrn ne se hasardera plus à troubler la paix dans laquelle nous voulon; nous développer comme un peuple libre.

Mais qui donc a troublé la paix ? M. de Bethmann-HoUweg

'a même pas été assez habile pour mettre les apparences de on côté.

Les recueils de documents diplomatiques publiés par les ivers pays, mettent hors de doute que la chancellerie allejiande connaissait l'ultimatum de l'Autriche, si elle n'y avait bllaboré.

! Quand M. Sazonoff en a connaissance le 2/1 juillet, il jemande la prolongation du délai de quarante-huit heures : lî n'est pas là une demande belliqueuse. j Le même jour, l'ambassadeur de la monarchie austro-hon- Tois, le comte Szecsen, vient annoncer, au quai d'Orsay, la lîmise de l'ultimatum. La visite du baron de Schœn, ambasiideur de l'Empire allemand, lui succède immédiatement; i, il dit aussitôt : « Nous appuyons les arguments de l'Autiche. En cas de refus, elle devra prendre des mesures dlitaires. L'Allemagne souhaite que personne ne se mêle ' débat. Il est de l'intérêt des puissances de circonscrire ..i.iire en l'abandonnant aux parties intéressées. » î La chancellerie allemande appelait « localiser le conflit » i:tte démarche comminatoire qui devait entraîner la guerre. ^ Le lendemain le baron de Schœn revint au quai d'Orsay (îclarer que « ces paroles n'avaient pas un caractère de lenace », mais il les aggravait en ajoutant : « L'Allemagne éprouve ce point de vue de l'Autriche et ne peut plus se lisser guider que par ses devoirs d'alliée. «

Le 3r juillet, M. Sazonoff, ministre des Affaires étrangères î Russie, et M. Szapary, muni des pleins pouvoirs du »mte Berchtold, avaient conclu un accord accepté par la srbie.

J'ai déjà raconté * comment le Kaiser, pour empêcher solution avait fait porter le 3i juillet à minuit, par son

il issadeur, le comte Pourtalès, un ultimatum à la Russie f i «ntraînait la guerre : et elle fut, en effet, déclarée, par Ulh;magne le i" août à sept heures du soir.

\ oir supra. Gh. II, p. 1 1.

Iâ6 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE

Sir M. de Bunsen, l'ambassadeur britannique à Vienne, montré le comte Berchtold, épouvanté des conséquences d l'ultimatum, négociant encore le i*"" août.

L'ambassadeur russe à Vienne, M. Schebeko, a raconi que le cabinet autrichien fut tellement stupéfait et froiss» qu'il faillit laisser le Kaiser seul en face de la Russie. 0 a parlé de scènes de violence injurieuse auxquelles se sera livré à ce propos l'ambassadeur allemand M. de Tschirschk contre le comte Berchtold.

M. de Bethmann-Hollweg connaît ces faits, et il n'en ém( pas moins l'affirmation suivante :

Ce sont donc l'Angleterre et la Russie qui portent devant Dieu» devant l'humanité la responsabilité de la catastrophe qui s'est abatti sur l'Europe et sur le monde.

En 1867, Bismarck avait soulevé la question du Luxen bourg pour isoler la France de l'Europe ; mais il se réserva de lui faire la guerre au moment qu'il choisirait, en donnai à la France le caractère de l'agresseur.

Le Kaiser et M. de Bethmann-Hollweg ont choisi le momer pour faire la guerre à la Russie et à la France ; mais d peur de manquer l'occasion, ils ont assumé le rôle d'agrès seurs. Ils ont pensé que le fait accompli, ils pourraient e: changer le caractère.

Ceux qui n'ont d'autre critérium intellectuel et moral qu le succès font subir de telles déformations aux faits qu'il auraient en grand nombre accepté la thèse de M. deBethmani] Hollweg; mais la victoire a manqué pour en effacer l'impu dente invraisemblance.

Le chancelieroublie ses propres déclarations. Quand ilaei pour la première fois à s'expliquer sur la violation de la neu tralité de la Belgique, il a dit : « Nécessité n'a pas de loi.-i Un traité qui garantit la neutralité d'un pays n'est qu'uif chiffon de papier. » 1

Dans son discours du 2 décembre, le chancelier, avec un !

LA DIPLOMATIE ALLEMANDE, SES PROCEDES ET SES RESUF.TATS i"!*/

inconscience stupéfiante, a oublié son aveu et a requis ontre la Belgique : « Quant à la culpabilité du gouvernement belge... elle est prouvée par un papier qu'on a Irouvé à Bruxelles » : et que disait ce papier? C'était, d'après la version allemande elle-même, un projet de défense de la Belgique, d'accord avec la Grande-Bretagne. i)ans quel cas? Au cas oii la neutralité de la Belgique serait violée. « Du moment qu'en résistant à l'invasion allemande, Il Belgique donnait assistance à la France et à l'Angleterre (lie n'était plus neutre. » M. de Bethmann-Hollweg n'a pas parlé du Luxembourg. Gela ne compte pas. Mais accuser le ouvernement belge d'être coupable parce qu'il a essayé de lire respecter sa neutralité, c'est introduire dans le droit international une notion nouvelle qui donne une haute idée de l'éthique allemande.

M. de Bethmann-Hollweg a reproché au Japon d'avoir violé la neutralité de la Chine en prenant Kiao-Chau; et se retournant d'un air sévère du côté de la Grande-Bretagne, il demande : « Cette violation de territoire a-t-elle provoqué son intervention? » Il serait facile à la Grande-Bretagne de répondre : « Lorsque l'Empire allemand s'est emparé de Kiao-Chau, a-t-il respecté la neutralité de la Chine? » Kiao-Chau étant devenu une possession allemande, ce n'est pas contre la Chine que le Japon a agi, mais contre l'Allemagne.

Par ses procédés de guerre, l'Allemagne n'a pas cessé de violer la Convention de la Haye de 1907. Alors, elle a trouvé cet argument:

i' En droit. — La IX' Convention de la Haye de 1907 n'oblige un belligérant que si tous les belligérants en cause en demeurent signataires.

2" En fait. — Trois des belligérants engagés dans la lutte actuelle Il ont pas signé la IX' Convention: la Serbie, le Monténégro et la 1 urquie.

Ii28 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERRE

Or, l'argument allemand est faux en droit et en fait.

1° L'acte final stipule que la dénonciation — ou l'abstention — de l'une des puissances n'aura d'effet que pour elle. La Convention reste en vigueur entre les autres parties contractantes (LV Convention de 1907, art. 12).

2" La IX' Convention de la Haye a été signée le 18 octobre 1909 par la .Serbie, représentée par MM. S. Grouïtch, M. G. Milovanovitch, M G. Militchevilch — parle Monténégro, représenté par MM. Nelidow, Martens N. Tcharykow — par la Turquie, représentée par S. E. Turkan pacha — sans réserves ^

Quand M. de Bethmann-Hollweg essaye d'invoquer des arguments de droit, il n'arrive qu'à montrer le mépris qu'il en a.

Dans son discours du 2 décembre, après avoir gémi « sur la lutte imposée, M. de Bethmann-Hollweg reprend la paraphrase du fameux civis Romanus sum; mais en lui donnant une formule qui n'appartient qu'à l'esprit allemand:

Il faut que le monde apprenne que personne ne peut impunément courber un cheveu d'un Allemand. (Tempête d'applaudissements.)

Cette menace est très dangereuse pour les coiffeurs qui s'aviseraient d'onduler les cheveux d'un Allemand et, sans ^oute, d'une Allemande.

La Ligue pangermaniste, AU Deiitscher verein, organe officiel des ambitions allemandes, proclame qu'en vertu d'un droit supérieur, émanant du vieux Dieu de Kœnigsberg, tout Prussien d'abord et tout Allemand ensuite peut impunément écraser les pieds et les têtes de tous ceux qui ne veulent pas lui céder la place sur laquelle il a jeté son dévolu. M. deBethmann-Hollweg proclame «la détermination de l'Allemagne de faire prévaloir dans le monde sa force et sa capacité ».

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