CHAPITRE V
Réclamation des agrariens. • — Les tarifs de i885 et de 1887. — Erreur de Bismarck. — Contre la Russie. — Concessions de Caprivi. — Fureur des agrariens. — Appel au Kaiser. — Pour la politique agrarienne contre la politique industrielle, — Le prince de Ilohenlohe et les grandes propriétés. — Coalition entre les grands propriétaires et les grands industriels. — Mauvaise alimentation des ouvriers. — Importation des céréales. — a Les Bons d'importation. » — Dumping agricole. — L'exportation du seigle en Russie. — Bénéfice procuré par les Bons d'importation. — Les permis à l'alcool. — Les cartels agricoles et la grande propriété.
Dans son tarif de 1879, Bismarck avait mis un droit de I mark par 100 kilogrammes sur le froment, le seigle et l'avoine etdeSo pfennigs sur l'orge. G'étaientdesdroitsmodérés que List aurait cependant combattus.
Mais ce tarif sur les céréales, loin de donner satisfaction aux grands propj ictaires de l'Est, provoqua leur colère et leur ambition. Ils se considérèrent comme sacrifiés. On avait protégé les industriels de l'Ouest. Est-ce que les propriétaires de l'Est n'avaient pas bien plus de droits à la protection? Est-ce qu'ils n'étaient pas les plus fidèles et les plus fermes soutiens de la couronne.^ Est-ce que la Prusse orientale, la Prusse occidentale, le Brandebourg, la Poméranie ne représentaient pas la vieille monarchie prussienne, tandis que les provinces de l'Ouest n'ont été annexées que par la guerre ou par la contrainte diplomatique? Bismarck lui-même n'était-il pas un grand propriétaire agrarien de naissance? Bismarck écouta : et au lendemain du traité de
Skiernewice, oubliant qu'il venait de faire de grands efforts pour établir une entente de l'Empire allemand avec la Russie, ^ il fit voter la loi du 24 mai i885 qui porta les droits à 3 M. par 100 kilogrammes pour le froment et le seigle, à i,5o M. pour l'orge et l'avoine. Par la loi du 21 décembre 1887, il les éleva à 5 M. pour le froment, à 4 M. pour l'avoine, et à 2,25 M. pour l'orge.
Cette politique convenait aux agrariens et en même temps était vexatoire à l'égard de la Russie que Bismarck avait la singulière idée de vouloir séduire à l'aide de mauvais pro-^ cédés. Cette guerre de tarifs n'a pas été sans avoir sa répercussion sur les relations de la Russie avec la France : et cependant Bismarck sentait toute l'importance de maintenir l'Empire allemand dans des relations intimes avec la Russie.
Le chancelier de Caprivi n'avait pas la même préoccupation. Il voulait être en bons termes avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne; mais la Russie lui était indifférente.
Toutefois si les droits refoulaient l'importation du seigle russe en Allemagne, la Russie répondait aux taxes sur les céréales par des taxes sur les marchandises. Les deux pays s'en trouvaient fort mal. Caprivi dut consentir à une réduction du droit sur le froment et le seigle de 5 M. à 3,5o M. et sur l'avoine de 4 M. à 2,80 M. Ces droits, inférieurs à ceux de 1887, étaient encore supérieurs à ceux de i885.
Les agrariens n'en furent pas moins exaspérés contre le méprisable chancelier qui «n'était propriétaire ni d'un pied de terre ni d'un brin d'herbe ». Ils en appelèrent à l'un des leurs, grand propriétaire foncier lui-même, le Kaiser 1 II les entendit et les comprit et, un beau jour, pour remercier le chancelier d'avoir rendu à l'Empire le grand service d'avoir conclu des traités de commerce avec la Russie, la Roumanie, r Autriche-Hongrie, etc., il lui fit une scène violente, le mit à la porte, et le remplaça par le comte de Bulow, grand propriétaire, se proclamant lui-même agrarien.
Le Bund des agrariens triompha.
Dans SCS discours d'Essen et de Breslau, en 1902, Guill;iiime II montrait sa violente aversion contre les socialistes. il voulut opposer à la politique industrielle, qui les recrutait, une politique agrarienne.
Dans la séance du 23 janvier igoô, le comte Posadowsky, ministre de l'Intérieur, en fit l'exposé. Au « nervosisme » impatient de la vie publique et politique de l'Allemagne, il [■voulait opposer l'agriculture allemande qu'il appelait « l'ancre i solide du vaisseau de l'Etat ». Gomme contrepoids à la population flottante et mobile des villes, « qui donnait au Reichstag, la plus grande majorité radicale qu'il y eût dans le monde », il voulait opposer l'élément agricole permanent.
Cependant le prince de Hohenlohe avouait, au Reichstag, qu'une propriété de 12 hectares, loin de pouvoir vendre des céréales, devait en acheter. Les petites propriétés représentent 76 p. 100 de toutes les propriétés agricoles allemandes. Il reconnaissait que i5 millions de paysans n*ont aucun intérêt aux droits de douane.
Le tarif sur les céréales n'était établi que dans l'intérêt des grands propriétaires. Un petit cultivateur produit 10 tonnes de seigle et en vend une. Supposons qu'il profite du droit de 5 M. (6 fr. 25) par 100 kilogrammes. Le tarif protecteur lui procure 5o M. qui, répartis sur 100 quintaux métriques, lui donnent 5o pf. (60 c.) par quintal.
Le grand propriétaire qui produit 1000 quintaux, peut en vendre au moins 900. De la protection, lui, il retire 45oo M. qui, répartis sur la production totale, lui donnent 4,5o M. (5 fr. 60) par quintal.
Mais ces arguments ne portèrent pas. Les grands propriétaires fonciers avaient été assez habiles pour négocier avec les grands industriels : les uns et les autres s'entendirent. Les ouvriers payeraient un peu plus cher leur pain et leur porc, mais la hausse des salaires n'est pas forcément liée à la hausse du pain. L'important est de maintenir la protection : et en igoS, le Reichstag, par 228 voix contre 81, releva les droits sur le froment à 5,5o M., sur le seigle et
i5'2 LES CAUSES ÉCONOMIQUES DE LA GUERRE
l'avoine à 5 M., sur l'orge à /i M. Il porta les droits sur la farine de 7,80 M. à 10,20 M., sur les porcsde 3,3o M. à 9 M., sur les moutons de 1,70 M. à 8 M., sur la viande fraîche et frigorifiée de i5 M. à 35 M.
Gomme le prouve le recensement de 1907, les droits sur les objets de l'alimentation n'ont pas ramené la population à l'agriculture.
Mais les droits pèsent lourdement sur l'alimentation des ouvriers. M. Andrew D. White, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne disait en 1906* :
L'Alimentation en Allemagne pour les gens pauvres est abominable : dans nombre de centres industriels, les êtres humains vivent comme des animaux. La condition des paysans en Prusse, en Silésie, en Thuringe est terrible. L'horrible misère est masquée par les institutions politico-humanitaires que trouvent les enquêtes superficielles faites à l'étranger. Ces institutions ne sont que le déguisement pitoyable de l'état-providence et tombent déjà en poussière.
Toutefois, quelque grandes que soient ces privations, l'Allemagne ne se suffit pas elle-même. Elle est obligée d'importer des céréales.
Dès 1894, les agrariens ingénieux avaient trouvé le moyen de se servir des droits d'entrée sur les céréales pour en constituer des primes à l'exportation, à l'aide du système dit « des Bons d'importation ».
Quiconque exporte de l'Allemagne des céréales ou de la farine peut demander la délivrance d'un bon. Ce bon lui permet d'importer, exempte de droits, une quantité, non seulement de céréales, mais d'articles comme le café ou le pétrole, correspondante à la valeur portée sur le bon 2.
1. Germanreal aim in Foreignpolitics. North american review, avril 1906.
2. Journal des Economistes, i5 avril 19 14, p. 68. Le Traité de commerce Russo-allemand et VAllemagne exportatrice de céréales, par Max Hochschiller.
Si le cours du seigle est de iio M. au dehors et en Allemagne de i5o M., l'exportateur exportera son seigle pour
' M. Il recevra un bon d'importation de 5o M. qu'il revendra à la Bourse. Il aura donc perçu i6o M., soit un bénéfice de lo M. sur le cours de l'Allemagne.
C'est un dumping agricole, avec cette circonstance aggra- \ rite qu'il est institué par une loi.
irâce aux bons d'importation, l'Allemagne d'importatrice (1* seigle est devenue exportatrice
Moyenne quinquennale. Importation. Exportation. Différences.
(Tonnes.)
1891-1895 646 8oo 17400 — 629400
Années 19 10 889 5oo 820000 -|- 43o 5oo
— 1911 6i4 100 768600 -j- 168 4oo
La valeur du seigle russe importé en Allemagne de 1891 à 189.5 était de ^8200000 M., de 1896 à 1900 de 65 700 000 M. En 1909, elle était tombée à 35 200000 et en 1910 à 89 000000 M.
Les producteurs du seigle en Allemagne se trouvent surtout dans les provinces de l'Est. Au lieu d'écouler leurs récoltes dans l'ouest de l'Allemagne, ils trouvent avantageux avec les bons d'importation, de les expédier dans le nord de l'Europe, en Pologne, en Russie et en Finlande. Les Allemands ont installé en Russie des minoteries sur la frontière. Ils y introduisent du seigle, grâce aux bons d'importation. La farine est vendue en Russie ; le son rentre en Allemagne. Si les prix du seigle n'étaient pas plus élevés en Allemagne, la prime à l'exportation atteindrait 3i,35 p. 100 de la valeur du seigle.
Aussi l'importation duseigleallemandenRussieaugmentc :
Tonnes. Millions de M.
1911 I '16 700 ai
L'augmentation de l'importation du seigle allemand en Finlande a passé de i832 tonnes pendant la période i885- 1889 à :>.6 437 tonnes pendant la période de igoS à 1909, tandis que l'importation russe a passé de i4 ^00 tonnes à 34000. Ellecomptaitdans la première période pour 88 p. 100; elle ne comptait plus que pour 56 p. 100 dans la seconde.
Pour les farines de blé, la diminution est encore plus grande :
Russie.
Allemagne.
17 3oo
La farine de blé exportée par les Allemands en Finlande provient du froment russe importé en Allemagne.
L'Allemagne a éliminé aussi les grains et les farines russes de la Suède et de la Norvège.
Les agrariens allemands maintiennent que ce régime est parfait et réclament même une augmentation de droits sur le froment.
On le comprend. En 1910, l'Allemagne a exporté 820000 tonnes de seigle, on a délivré pour 4i 000000 de M. de bons d'importation. La même année, elle a importé seulement 389600 tonnes qui ont payé 19475000 M. de droits d'entrée : le montant des bons d'importation non compensés par les droits d'entrée est de 4i 000000 — 19475000 = 21624000. Tel est le bénéfice net, sans compter le bénéfice résultant de la différence du cours sur le marché mondial et sur le marché allemand.
Le traité russo-allemand arrivait à expiration en 1917 : les Russes considèrent comme intolérable le protectionnisme agressif qui réjouit les Allemands.
On peut affirmer, sans essayer d'en déterminer le rang exact que, parmi les coefficients de la déclaration de guerre à la Russie, s'est rencontrée cette idée : « Une fois que nous aurons battu la Russie, elle sera bien obligée d'accepter les
îonditions du traité de commerce que nous lui dicterons. »
En vue de favoriser l'agriculture et notamment les grands iistillateurs de pommes de terre, on imagina en 1887, sous e régime de M. de Bismarck, de graduer l'impôt de 70 M par
ectolitre, de manière à restituer à certaines catégories de )roducteurs d'alcool et pour des quantités déterminées, 20 M. par hectolitre. La quantité d'alcool taxée à 5o M était inférieure à la consommation, qui fut obligée de payer comme si l'impôt de 70 M était perçu sur la totalité de la production. De la sorte, les distillateurs agricoles eurent le bénéQce des 20 M sur tout l'alcool produit et vendu par eux. C'était un cadeau d'une quarantaine de millions M par an, destiné à les indemniser du recul de la consommation.
En 1909, l'impôt fut élevé de 70 à i25 par hectolitre — les taxes n'étant que de io5 M jusqu'à concurrence de 226,4 millions de litres. C'était maintenir la Liebesgabe de 45 à 47 millions M, mais la consommation ayant diminué, le bénéfice n'était plus que de 4o millions M dans les dernières années. De 1887 à 1910, certaines grandes distilleries bénéficièrent
e 6 à 7 millions de M sur la différence de 20 M. La production et la vente de l'alcool sont dominées en Allemagne par le Central filr spiritus Verwertung qui embrasse presque tout l'ensemble des intéressés. La législation a été faite conformément aux desiderata du syndicat, elle pénalise la surproduction et accorde des primes à la dcnaturatioii. Les alcools allemands payent 12b M par hectolitre, les alcools importés acquitteraient un droit de 226 M, s'il en entrait. Les droits de douane et les primes à l'exportation sont favorables à la politique des cartels. M. A. Souchon l'a étudiée, dans un livre, les Cartels de l'agriculture en Allemagne^, Il conclut (( que les cartels sont d'autant plus faciles à établir que le sol est moins morcelé ». Donc, ils sont surtout favo-
ables à la grande propriété. C'est en Poméranie qu'ils ont