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CHAPITRE III

Expulsion de l'Autriche par la Prusse. — Bismarck « par le fer et par le sang ». — Andrassy. — Antagonisme dans la monarchie austro-hongroise. — Le panslavisme n'a pas été provoqué par la Russie. — Le gouvernement autrichien contre les Slaves. — L'empereur Nicolas et Jean Sobieski. — L'hégémonie des Balkans. — Le traité de Berlin. — L'indépendance de la Serbie. — Les Allemands et les Magyars en minorité à l'égard des Slaves. — La Bulgarie et la Roumélie orientale. — L'annexion. — Allemands et Magyars contre Slaves. — « La guerre des cochons n. — Note imposée à la Serbie par le comte d'^Erenthal. — Le procès du docteur Friedjung.

Depuis le traité de Westphalie (i6/i8), la Prusse a eu pour politique d'enlever à l'Autriche l'hégémonie politique de l'Allemagne; et en i834, elle s'en attribua l'hégémonie économique à l'aide de l'union douanière appelée le ZoUverein.

De 1859 à i863, l'Autriche avait essayé de fonder une union nationale avec les princes allemands. La Prusse refusa d'y prendre part. Bismarck, arrivé au pouvoir en 1862, disait brutalement : « L'Autriche doit renoncer à l'Allemagne et transporter son centre de gravité à Ofen. » (Nom allemand de Buda.) Guillaume et lui n'eurent qu'une préoccupation : faire une armée capable de battre l'Autriche. Demandant des crédits pour l'armée, il dit à la diète prussienne : « L'unité de l'Allemagne ne sera pas réalisée par des discours et des résolutions de majorité; mais par le fer et par le sang. » Il la réalisa par la guerre contre le Danemark (!864), par la

i6 LES CAUSES POLITIQUES DE LA GUERBE

guerre contre l'Autriche (1866) et par la guerre contre la France (1870-71).

Après Sadowa, Bismarck ne voulut pas accabler l'Autriche. Il ne fit aucune acquisition territoriale et il refusa au parti militaire l'entrée à Vienne. Il comptait s'en faire une alliée.

L'Empire allemand établi en 1871, il poursuivit ce plan et François-Joseph, sans rancune, devint l'ami vassalisé de l'empereur d'Allemagne. Un Hongrois, le comte Andrassy, qui avait succédé au comte de Beust en septembre 1871, prépara l'alliance austro-allemande dès 187^.

Il y a antagonisme entre les deux gouvernements de Vienne et de Budapest, et la majorité des gouvernés qui sont Slaves. Les hommes d'état de Vienne et de Budapest en ont peur : mais au lieu d'essayer de se les concilier, ils ne cessent d'être en lutte avec eux, non seulement à l'intérieur, mais à l'extérieur. Ils ont provoqué ce résultat : C'est que toutes les populations slaves, y compris celles qui se trouvent dans les limites de la monarchie austro-hongroise, cherchent un point d'appui au dehors. Etce pointd'appui,c'estla Russie. Les aspirations panslavistes n'ont pas été provoquées par la Russie, elles ont été la conséquence de la politique des gouvernements autrichien et hongrois.

Cette politique a abouti à cette situation ironique que Sa Majesté impériale et royale apostolique est depuis longtemps l'alliée des Turcs et l'adversaire des chrétiens dans la presqu'île des Balkans.

En i8i5, l'Autriche s'opposa à l'indépendance de la Serbie, de peur que cet exemple n'éveillât les aspirations des Slaves autrichiens. Elle résista à l'affranchissement de la Grèce qui, en affaiblissant la Turquie, servait les intérêts de la Russie. Quand la Russie fit, en 1829,1a guerreà la Turquie, l'Autriche essaya de provoquer une coalition contre elle. En 1849, François-Joseph en appela à la Russie pour réduire la Hongrie; mais en i85^, il se retourna contre elle et la menaça d'une armée de 200000 hommes qui imposa la paix. On raconte qu'après cet acte, l'empereur Nicolas P'^ regardait un

jour le portrait de Jean Sobieski qui fit lever par les Turcs le siège de Vienne de i683 : « Je pense, dit-il, que lui et moi nous avons été de stupides souverains; car nous avons porté secours à l'Autriche qui ne nous en a payé que par son ingratitude. »

Éliminés de l'Allemagne, les hommes d'état de l'Autriche- Hongric ont eu une passion : s'assurer l'hégémonie des Balkans. Les hommes d'état allemands, pour détourner de leurs préoccupations tout retour vers le nord, les y poussaient fortement. En empêchant l'Autriche d'intervenir dans la guerre de 1877, Bismarck crut avoir payé à la Russie la reconnaissance qu'il lui devait pour sa non intervention en 1870. Mais le traité de San Stefano donnait l'hégémonie des Balkans à la Russie. L'Autriche, expulsée de l'Allemagne, se trouvait refoulée encore du sud et du sud-est.

A cette époque, la tradition britannique comportait le maintien de l'intégrité de l'empire ottoman et de la fermeture des détroits à la Russie. Bismarck et Lord Beaconsfield se trouvèrent d'accord pour lui enlever, dans le congrès de Berlin, une partie des résultats du traité de San Stefano.

Par l'article 34, l'indépendance de la principauté de Serbie était reconnue. En compensation, l'article 25 était ainsi conçu :

Les provinces de Bosnie et d'Herzégovine seront occupées et administrées par l'yVulriche-Ilongrie. Le gouvernement d'Autriche-IIongrie ne désirant pas se charger de l'administration du sandjak de Novi- Bazar, qui s'étend entre la Serbie et le Monténégro, l'administration ollomane continuera d'y fonctionner. Néanmoins, afln d'assurer le maintien du nouvel état polilique, ainsi que la liberté et la sécurité des voies de communication, l'Aulriche-Hongrie se réserve le droit de tenir garnison et d'avoir des roules militaires et commerciales sur toute l'étendue de cette partie de l'ancien vilayet de Bosnie.

Bismarck semblait faire un cadeau à l'Autriche. En réalité, il en compliquait la situation déjà si difficile. Depuis des siècles, le gouvernement de Vienne n'a cessé d'essayer de germaniser les populations slaves, magyares, roumaines,

YVES CUYOT. a

é§ LES CAUSES POUTIQUES i;^ ^.A Ç^VE?^

latines, sur lesquelles il a rayoni;ié. Depuis Sadowa, et par suite du compromis de 1867, la monarchie austro-hongroise t se compose de l'empire d'Autriche et des pays de la couronne de Hongrie. Mais les Allemands et les Magyars qui ont le pouvoir étaient en minorité en 1878 et le sont toujours, comme le prouve la répartition de la population, établie d'après les langues en 1880 et en 1910^.

Recensements d'après les langues

Cis. signifie Gisleithanie. Tr. = Transleithanie. B. et H. = Bosnie et Herzégovine. — La Bosnie et l'Herzégovine ne sont pas mentionnées dans le recensement de 1880.

(En milliers) (En milliers)

1880 Total 1910 Total

Allemands (Gis) ... 8 008 ) 9 960 )

/rr i QQ ! 989^ 2 12 010

— (Tr.) ... I 882 J 2 007 )

B. et H . 23

Hongrois (Tr.). . . . 6207 ) ioo5o )

— (Gis.) 10 S "^ II ( 10068

B. etH 6 ]

Bohèmes . .

Moraves. . . . WGis.) 5 180 ( 6 436

Slovaques . . . ) > 0 979 ) 8^74

— (Tr.). 1799) 2o3i

B. et H 7

Polonais 3 238 5 019

Ruthènes (Cis.) . ... ^-jgS)

- (Tr.) .... 3451^^^^ ^°^°

Slovènes i i4o i 349

Groates et Serbes (Gis.) 563 ) 783 )

(Tr.).. . 2 3.6^''» ^939! ^'"

B. et H I 882

Roumains 2 326

Latins et Ladins. . . . 669 801

I. V. B. Auerbach. Les races et les nationalités en Autriche-Hongrie, Un YoL in-8. (Paris, F. Alcan.)

Nous laissons de côté les Roumains, les Latins et l.adins, les Tziganes et quelques autres petits groupes. Nous arrivons au résultai suivant :

(En milliers) p. 100

1880 1910 en plus

Population totale S? Aoo 5i 4oo 87,8

Allemands 9900 12000 20

Magyars 6 000 10 000 66

Slaves 17400 20877 26

L'augmentation de la population magyar est telle qu'oQ se mande si elle est due à un excédent de naissances ou à un de de recensement qui ferait comprendre, parmi les Magyars, quiconque parle leur langue dans la Transleithanie. Mais malgré cette augmentation, les Magyars, n'atteignent pas 20 p. 100 de la population totale de la monarchie austrohongroise; les Allemands, qui étaient 23,5 p. 100, atteignent la proportion de 27 p. 100.

Les uns et les autres re&tent en minorité à l'égard des Slaves, qui comptaient pour 45 p. 100 en 1880, et 44 p. 100 en 19 10. Dans le recensement de 19 10 sont compris I 822 000 Croates et Serbes habitant la Bosnie et l'Herzégovine. Les gouvernements austro-hongrois se plaignaient d'avoir ii'op de Slaves. Ils en ont augmenté le nombre : c'est le succès diplomatique que leur procura Bismar(?k en 1878, et ils en furent si enchantés, qu'ils conclurent avec l'Allemagne, en 1879, l'alliance qui a fait de la monarchie des Habsbourg le satellite de l'empire des Hohenzollern.

La monarchie austro-hongroise avait reçu en cadeau la charge de l'administration de la Bosnie et l'Herzégovine, mais les plénipotentiaires de Berlin ne lui en avaient pas remis la propriété. Les habitants de la Bosnie et de l'Herzégovine qui avaient été, en 1876, les promoteurs de la lutte à laquelle s'étaient joints en 1876,1a Serbie et le Monténégro, et en avril 1877, la Russie, étaient peu satisfaits d'être livrés aux Allemands de Vienne.

L'Autriche-Hongrie dut envoyer plus de deux cent mille hommes pour les réduire. Cette armée fusilla comme rebelles les chefs et les soldats dont elle put s'emparer et elle laissa dans les familles des souvenirs de haine justifiée et tenace. L'administration du baron Joseph de Szlavy aboutit à l'insurrection de 1881-1882.

La Bosnie et l'Herzégovine dépendent du ministre commun des finances. Von Kallay conserva cette position de 1882 jusqu'à sa mort survenue en igoS. Au point de vue de la prospérité du pays, il apporta des réformes et prit des mesures d'une utilité indiscutable. Il établit un service civil, mit d'accord la loi musulmane avec la législation, construisit d'importants travaux publics, réorganisa le système fiscal et l'enseignement. Mais il ne parvint pas à concilier les habitants de la Bosnie et de l'Herzégovine avec le gouvernement autrichien.

Dès i885, la Bulgarie avait violé le traité de Berlin en s'annexant la Roumélie orientale avec l'autorisation de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Russie. ^ Les puissances laissèrent faire. La Serbie, espérant profiter des difficultés dans lesquelles se trouvait la Bulgarie, lui déclara la guerre; mais elle fut battue et eut été écrasée sans l'intervention de l'Autriche. La Bulgarie y gagna que le Sultan reconnut par la convention de Top-Khané le prince Alexandre comme gouverneur général de la Roumélie orientale. En réalité, ce fut la consécration de l'union des deux pays.

En 1908, l'Autriche avait rendu des services à l'Empire allemand à la Conférence d'Algésiras, tandis que la Russie, n'était pas encore remise de la guerre russo-japonaise et était en voie de réorganisation ; donc, elle était sûre d'un appui d'un côté, d'une faible opposition de l'autre, si elle violait le traité de Berlin. Les Jeunes-Turcs venaient de prendre le pouvoir à Constantinople. Le comte d'/Erenthal

. V. injra. Ch. VII.

LA MOiNARCITIE AUSTRO -HONGROISE ET LES SLAVES 21

et, dit-on, l'archiduc François-Ferdinand, décidèrent l'annexion de la Bosnie-Herzégovine à l'Autriche-Hongrie et

tifièrent leur décision au monde par une circulaire datée (iii 5 octobre 1908.

L'Autriche-Hongrie renonçait à l'occupation du sandjak de Novi-Bazar. Elle justifiait son acte de la manière suivante :

La Bosnie et l'Herzégovine sont arrivées aujourd'hui — grâce au tiivail assidu de l'administration austro-hongroise — à un haut degré !' culture matérielle et intellectuelle : le moment paraît donc venu couronner l'œuvre entreprise en octroyant à ces provinces les bienfaits d'un régime autonome et constitutionnel ardemment désiré par la population entière.

La Bosnie et l'Herzégovine, annexées à l'Autriche-Hongrie, ont attendu en vain les institutions promises. L'Autriche-Hongrie avait calculé juste. La Russie dut laisser faire; la France et la Grande-Bretagne n'étaient pas assez directement intéressées dans la question pour que la Russie n'agissant pas, elles prissent l'initiative de mesures qui pouvaient conduire à la guerre. L'ultimatum du 23 juillet 1914 n'a été lancé par le Ballplatz que parce qu'il avait la coaviction que la Russie aurait en 1914 l'attitude passive qu'elle avait eue en 1908.

Le 29 février 1909, la Turquie accepta l'annexion. Le 6 avril, Tindépendance de la Bulgarie fut reconnue. La Serbie et le Monténégro qui avaient fait entendre des proî testations énergiques durent se soumettre.

Jamais les Allemands de la Cisleithanie ni les Magyars de la Transleithanie n'ont pu s'assimiler les Slaves : entre les uns et les autres, il n'y a qu'échange de haine et de mauvais procédés.

Le gouvernement d'un pays, dont la majorité des habitants sont Slaves, n'a qu'une préoccupation : lutter contre les Slaves de Russie et des Balkans, comme il a lutté jadis contre les Turcs; et dans ce but, il lia sa politique à celle de

l'Allemagne. Mais, pour combattre les Slaves, il a augmente le nombre des Slaves qui se trouvent déjà dans l'empire, par l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, en violation du traité de Berlin de 1878. Cette politique audacieuse que M. d'yErenthal imposa à l'Europe, remplit d'orgueil le Bailplatz. En réalité, c'était la politique de M. Gribouille. — Nous ne savons que faire de nos Slaves. Nous en voulons encore plus.

De Potsdam et du Hofburg, les deux empereurs et leurs ministres étaient attirés par un mirage de splendeur orientale.

Dans les chaires des professeurs, on célébrait le Drang nach sudosterij la marche vers le sud-est ; et des publicistes et des hommes d'Etat français à leur tour, chevauchaient ces chimères en admirant le prodigieux génie du Kaiser et la perspicacité du Ballplatz : a De Port-Saïd à Vienne ou à Hambourg, Salonique sera un jour la grande escale, Tentrepôt de l'Allemagne et de l'Inde ^ » Et les politiques, qui essaient de justifier leurs billevesées par des arguments économiques, reliaient Salonique en même temps que Gonstantinople, au chemin de fer de Bagdad ! Les voyageurs pour l'Inde, en voiture I Et ils réveillaient, pour le retour, le souvenir des diamants de Golconde.

Mais la Serbie s'interposait entre l'Autriche-Hongrie et la mer Egée, et comme si de mauvais procédés pouvaient supprimer cette situation géographique, en même temps qu'annihiler les sympathies des Serbes, des Groates, des Slaves de la Bosnie et de l'Herzégovine les uns pour les autres, les hommes d'Etat de Vienne et de Budapest en ont largement usé.

L'empereur François-Joseph a accompagné la déclaration de guerre à la Serbie « d'une proclamation à son peuple »

I. Voir Journal des Économistes, novembre 191 2. La question d'Orient et les conflits économiques, p. 190; juin 1914. Les risques de guerre et les charges militaires, p. 36i, — et les chroniques.

LA MONARCHIE AUSTRÔ-HOÏ^CftOISE ET LES SLAVES ^S

dans laquelle il récriminait contre elle : mais il est facile aussi de dresser contre son gouvernement un terrible réquisitoire.

Sans doute, il a pu rappeler qu'en i885 il était intervenu jOur la protéger contre la Bulgarie : jusqu'à la mort du roi Milan, en 1901, la Serbie reconnaissante fut docile à l'égard (le l'Autriche.

Le roi Alexandre Obrenovitch ayant essayé de l'émanciper, il fut assassiné avec sa femme, la reine Draga, en igoS. Le retour d'un représentant des Karageorgevitch remplit de joie le gouvernement austro-hongrois. Ses espérances furent déçues.

Quand la Serbie conclut une union douanière avec la Bul- ;irie en 1906, l'Autriche-Hongrie essaya de la ruiner en fermant ses frontières aux porcs et aux bœufs serbes. J'ai raconté comment un Français de Bordeaux, M. Bigeon, en lui assurant l'achat de i5oooo porcs par an, l'avait affranchie et lui avait permis de faire un emprunt et de se procurer des armes. C'est de cette « guerre des cochons » que date lindépendance de la Serbie*.

Alors en octobre 1906, eut lieu une conférence à Fiume, où la vieille opposition entre les Serbes orthodoxes et les Croates catholiques prit fin.

En 1907, le gouvernement austro-hongrois fit arrêter où Slaves du Sud sous l'accusation de haute trahison : et le procès de Zagreb prouva que cette histoire avait été inventée par un agent provocateur.

En 1909, après l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, M. d'yErenthal obligea le gouvernement serbe à signer une note dont voici les principaux passages :

La Serbie reconnaît qu'elle n'est pas atteinte dans ses droits par l'état de choses créé en Bosnie; que, par suite, elle se con^ornJera aux déci-

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