Revue des Deux'Mondes, 15 août
« Il est convenable, dit Mill, de commencer par décharger la doctrine positive d'un préjugé que Fopinion religieuse a contre elle. La doctrine condamne toutes les explications théologiques et les remplace ou pense qu'elles sont destinées à être remplacées paj des théories qui ne tiennent compte que d'un ordre reconnu de phénomènes. On en infère que, si cette révolution était accomplie, le genre humain cesserait de rapporter la constitution de la nature à une volonté intelligente et de croire aucunement à un créateur et suprême ordonnateur du monde. La supposition est d'autant plus naturelle que M. Comte était ouvertement de cette opinion. A la vérité, il repoussait avec quelque acrimonie Tathéisme dogmatique, et même il dit (dans un ouvrage postérieur, mais les antérieurs ne contiennent rien qui soit en contradiction) que l'hypothèse d'un dessein a plus de vraisemblance que celle d'un mécanisme aveugle; mais une conjecture fondée sur l'analogie ne lui semblait pas, au temps de maturité de l'intelligence humaine, une base suffisante pour établir une théorie. Il regardait tonte connaissance réelle d'une origine comme inaccessible, et s'en enquérir, c'était, suivant lui, outrepasser les bornes de nos facultés mentales; mais ceux qui acceptent la théorie des stages successifs de l'opinion ne sont pas obligés de la suivre jusque-là. Le mode positif de penser n'est pas nécessairement une négation du surnaturel, il se contente de le rejeter à Torigine de toutes choses. Si l'univers eut un commencement, ce commencement, par les conditions mêmes du cas, fut surnaturel ; les lois de la nature ne peuvent rendre compte elles-mêmes de leur propre origine. Le philosophe positif est libre de former son opinion à ce sujet conformément au poids qu'il attache aux marques dites de dessein. La valeur de ces marques est, à la vérité, une question pour la philosophie positive; mais ce n'en est pas une sur laqu^^U^ les philosophes positifs soient nécessairement d'accord. C'est une des méprises de M. Comte de liC jamais laisser de questions ouvertes. La philosopl;iie positive maintient que dans les limites de Tordre existant de l'univers, ou plutôt de la partie qui nous en est connue, la cause directement déterminative é^ chaque phéno-
mène est naturelle, non surnaturelle. Il est compatible avec ce principe de croireque l'univers a été créé et même qu'il est continuellement gouverné par une intelligence, pourvu que nous admettions que le gouverneur intelligent adhère à des lois fixes qui ne sont modifiées ou contrariées que par d'autres lois demèmedispeïisation et auxquelles il n'est jamais dérogé d'une manière capricieuse ou providentielle. Quiconque regarde tous les événements comme des parties d'un ordre constant, chacun de ces événements étant le conséquent invariable de quelque antécédent, condition ou combinaison de conditions, celui-là accepte pleinement le mode positif de penser, soit qu'il reconnaisse ou ne reconnaisse pas un antécédent universel duquel tout le système de la nature fut originellement conséquent, et soit que cet universel antécédent soit conçu comme une intelligence ou non *. »
Nous sommes dans cette question entièrement de l'avis de M. Mill. La doctrine des causes finales n'a rien à voir avec la doctrine des interventions surnaturelles, en d'autres termes, avec la doctrine des miracles. Nous avons déjà plusieurs fois indiqué ce point de vue : c'est ici le lieu d'y insister et d'en finir avec cette difficulté.
M . Littré affirme ici, sans le démontrer, ce qui est précisément en question, à savoir : que la doctrine de la finalité exige une
1. Stuart Mill, Aug, Comte et le positivisme , tr. franc., p. 15. Gîtons encore dans le même ordre d'idées le témoignage si intéressant de Cabanis : Lettre sur les causes fremière^j p. 41 :
« Il snfflt de jeter le coup d'œil le pka superficiel s&r l'organisation des végétaux et ée» antEnaox, sur la manière dont il» se reproduisent, se déyeloppent et remplissent) suivant l'es^it de cette organtsation même, ie rôle qui leur est assigné dans la série des êli*es. L'esprit de rhomme n'est pas foit pour comprendre <)ue tout cela s'opère sans prévoyance et sans but, sans iotelligénee et sans volonté. Aucune analogie, aucune vraisemblance ne peut le eonduire à un semblable résultat : toutes, au contraire, le portent à regarder les ouvrages de l.i nature comme des opéraiiona comparables à celles de son propre espvit dans la production des ouvrages les plus savamment comlMnés, lesquelles n'en diffèrent * que par un degré de perfection mMIe fois plus gvaQd ; d'où résulte pour lui l'idée d'une sagesse qui les a conçus et d'une volonté ^i le« a mis à exécution, mais de la plus haute sagesse et de la vdo&té la plus attentive à tous les détails, exer* çant le pouvoir te plus étendu avec ki plus minutieuse précisloD.
c Ce a'est pas qa'il Mie jaoMâsy àum les recherches svr 1» sMore oa dus les
intervention incessante du créateur dans la série des phénomènes naturels : c'est ce qui n'est nullement évident, et même U est évident pour nous qu'il n'y a nulle liaison nécessaire entre ces deux choses. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer un des faits où la finalité est incontestable, à savoir Tune des combinaisons créées par Tindustrie humaine : on verra que Tintelligence n'intervient qu'au commencement, et que la chaîne des phénomènes se déroule ensuite, suivant des lois physiques, sans aucune nouvelle inter^ vention de l'agent dirigeant. Si, par exemple, pour prendre un exemple très simple, je fais du feu dans ma cheminée, je n'interviens que pour mettre en présence et combiner ensemble les divers agents dont l'action naturelle doit produire l'effet dont j'ai besoin; mais, une fois le premier coup donné, tous les phénomènes qui constituent la combustion s'engendrent l'un l'autre conformément à leurs lois, sans intervention nouvelle de l'agent; de telle sorte qu'un observateur qui étudierait la série de ces phénomènes, sans entrevoir la première main qui a tout préparé, ne pourrait saisir cette main dans aucun acte particulier; il y a là cependant un plan et une combinaison préconçus.
Dans la controverse de Leibniz et de Clarke, la question s'est élevée de savoir s'il valait mieux pour Thonneur d'un ouvrier de faire un ouvrage qui marchât tout seul, sans avoir besoin de secours ni de réparation, ou un ouvrage que la main de l'ouvrier
discnsoioDtf philosophiqaes qu'elles font naître, adopter les vaines et stériles ezpUcatioos des causes finales ; rien sans doute n'est plas capable d'étouffer ou d'égarer le génie des découvertes ; rien ne nous conduit plus inévitablement à des résoltats chimérique, souvent aussi ridicules qu'erronés. Mais ce qui est vrai dans toutes les recherches et dans toutes les discussions de détail ne l'est plus lorsqa'oa en est au point où par hypothèse nous avons supposé Thomme parvenu ; et quand nous raisonnons sur les causes, ou si l'on veut sur les causes premières, toutes ces règles de probabilité nous forcent à les reconnaître finales. Telle est du moins la manière de concevoir et de procéder de notre esprit ; et l'on ne peut en combattre les conclusions que par des arguments subtils qui, par cela môme, ne semb!en guère pouvoir être fondés en raison, on par des systèmes savants dans les* quels il reste toujours de grandes lacunes. Or, la certitude étant bien loin de se trouver dans ce dernier parti, plus on se donnera la peine d'examiner les moUrs énoncés par ceux qui l'adoptent, plus, ce me semble, on se trouvera ramené comme invinciblement vers le premier qui réunit en sa fiiveur les plus fortes probabilités. »
retouchât de temps en temps. Clarke, partant de Tidée de Newton (idée fausse d'ailleurs) que le monde planétaire a besoin d'être remonté de temps en temps par son auteur, disait qu'il valait mieux que l'ouvrage portât la marque de sa dépendance, et que Fauteur divin fît sentir sa puissance et son existence en apparaissant personnellement quand il était nécessaire. Leibniz soutenait au contrsiire que plus un ouvrier est habile, plus son ouvrage doit être durable, et avoir en soi-même de quoi subsister. A notre avis, c'est Leibniz qui a raison : mais de ce que l'ouvrier n'aurait pas à intervenir pour réparer ou soutenir son ouvrage, il n'y a pas à conclure qu'il ne soit pas intervenu une première fois par un acte initial, qui contenait implicitement toutes les mani-^ festations ultérieures.
On ne peut donc pas dire, à prendre les choses en principe, que la doctrine des causes finales exige des interventions incessantes de la Providence. Il faut reconnaître toutefois que sur certains points particuliers, par exemple l'origine de la vie, l'origine des espèces vivantes, on semble amené presque forcément à l'intervention miraculeuse de la divinité, si Ton ne veut se prêter aux diverses hypothèses qui essayent de ramener ces divers phénomènes à des lois naturelles connues. Mais c'est là une difficulté que nous avons discutée en son lieu (l.I,ch. VII DocMne de révolution). Qu'il nous suffise ici de faire remarquer que l'idée de cause finale prise en général et sans examen de tel ou tel problème particulier n'a rien de contraire à l'idée d'un mécanisme universel, régi par des lois naturelles, dont Dieu serait l'auteur premier, et qu'il soutiendrait par son action générale sans avoir besoin d'intervenir dans chaque fait particulier.
Au reste, l'école positive nous paraît moins autorisée qu'aucune autre à contester l'intervention incessante et universelle de la cause première dans les phénomènes, puisque, n'admettant rigoureusement que des faits et des rapports, elle ne sait pas du tout s'il y a des causes secondes distinctes de la cause première et ayant en elles virtualité propre. Puisqu'il n'y a empiriquement que des faits et des rapports, et au delà un vaste noumène in-
630 APPENDIOB
connui qui nous dit que ce n'est pas la oauae première et universelle, qui est la cause unique, et qui produit immédiatement dans un ordre donné tous les phénomènes de Tunivers? et de quel droit affîrmeriez-vous qu'en dehors de cette cause unique il y a des causes secondes et subordonnées qui agissent au-dessous d'elle ? Quand vous dites que tous ces phénomènes résultent des propriétés de la matière, que voulez- vous dire? Qu'entendezvous par matière? La matière et ses propriétés sont des causes occultes qui ne tombent pas sous Texpérience. Vous ne connaissez que des phénomènes et des lois, dites-vous. Fort bien. Bn dehors de cela, vous ne connaissez donc rien, pas plus la matière que tout le reste. Il n'y a donc au delà de tous les phénomènes qu'une cause inconnue, dont le mode d'action vous est inconnu : il ne' vous est pas plus permis de l'appeler matière quMl ne nous serait permis, si nous raisonnions d'après vos principes, de i'appeler Dieu.
Suivant M. Littré, la propriété de s'accommoder à des fins, de s'ajuster, comme il dit, est une des propriétés de la matière organisée. Il est de l'essence de cette matière de s'approprier à des fins, comme il est de son essence de se contracter ou de s'étendre, de se mouvoir ou de sentir. On s'étonne de voir un esprit aussi familier que celui de M. Littré avec la méthode scientifique se payer aussi facilement de mots. Qui ne reconnaîtrait là une de ceo qualités occultes dont vivait la scolastique et que la science moderne tend partout à éliminer ^? Que l'on veuille bien y penser, et l'on avouera qu'il n'existe pas une sorte d'entité, appelée matière organisée, qui serait douée, on ne sait pourquoi ni comment, de la propriété d'atteindre à des fins : ce qui existe en réalité, c'est un ensemble de solides, de liquides, de tissus^ de canaux, de parties dures, de parties molles, en un mot un ensemble incalculable de causes secondes et d'agents aveugles qui tous se réunissent dans une action commune, qui est la vie. Ce qu'il faut expli-
1. Gela est si vrai qn'an autre écrivAin positiTfoto, M. Bobio, l'a abnDdonoé sur ce point. (Voir plus haut, livre I, ch. IV.}
que, c'est comment tant de causes diverses s'entendent pour arriver à produire cette action (Commune; c'est cette coïncidence de tant d'éléments divergents dans un effet unique. Dire que cette rencontre, cette coïncidence est une chose toute simple et s'explique par une vertu accommodatrice dans la matière (car n'est-ce pas là ce que M. Littré appelle la propriété de s'ajuster à des fins ?), c'est ressusciter les vertus dormitives et autres de la scolastique. Dans un autre écrit S M. Littré avait combattu avec une éloquente vivacité la vertu médicatrice de l'école hippooratique. En quoi est-il plus absurde d'admettre dans la matière organisée la propriété de se guérir soi-même que la propriété de s'ajuster à des fins"?