III. Dbscartbs. — - LHgnorance des fins
Descartes, comme Bacon, et même plus encore que lui, s'est montré opposé aux causes finales : car Bacon ne les avait écartées de la physique que pour les renvoyer à la métaphysique. Descartes au contraire semble les exclure à la fois de la métaphysique et de la physique, ou du moins il refuse de s'en servir dans Tune ou dans Tautre de ces deux sciences. Ce n*est pas qu'il nie Texistence des fins dans la nature; mais il pense que nous ne pouvons pas les connaître, vu Tinfirmité de notre esprit. De là cette objection, si souvent reproduite par les habiles, à savoir qu'il ne nous appartient pas de sonder les intentions du Créateur.
Nous devons, dit-il, nous remettre toujours devant les yeux a que la capacité de notre esprit est fort médiocre, et ne pas trop présumer de nous-mêmes, comme il semble que nous ferions si nous nous persuadions que ce n*est que pour notre usage que Dieu a créé toutes choses, ou bien seulement si nous prétendions de pouvoir connaître par la force de notre esprit quelles sont les fins pour lesquelles il les a créées ^ »
Dans ce passage, Descartes mêle deux objections distinctes : Tune, dirigée contre le préjugé qui ferait de Thomme le but final de la création ; Tautre , qui se fonde sur la disproportion des forces de Tintelligence humaine et de Tintelligence divine, et sur Tignorance des fins.
Cette objection, à ce qu'il nous semble, repose sur une confusion facile à démêler entre les fins absolues et les fins relatives. Lors même qu'on ne saurait pas dans quel but Dieu a créé lea choses, c'est-à-dire quand on ignorerait leur destination dernière, il ne s'ensuivrait pas que nous ne puissions connaître, dans tel être donné, le rapport des moyens aux fins. Supposons que je ne sache pas dans quel but Dieu a donné la vue aux animaux, s'ensuit-il qu'il me soit interdit d'affirmer que l'œil a été fait pour
1. Principe» de phâo^hié, Ul, 2; voir dans les Méditations , IV.
voir? De oe que je ne sais pas pourquoi Dieu a voulu qu'il y eût des végétaux, s'ensuit-il que je ne puisse reconnaître le rapport de correspondance et d'appropriation qui se remarque entre leurs parties f La même objection repose encore sur une autre confusion, faite d'ailleurs par tous les philosophes avaut Kant : celle de la finalité externe et de la finalité interne ^ Sans doute, je ne puis rien affirmer de rigoureux sur la finalité externe, parce qu'elle n'est pas écrite dans la constitution de Tètre même. Mais, lors même que je ne saurais dire pourquoi Dieu a fait des vipères, il n'en résulterait pas que Torganisation intérieure de la vipère ne manifeste pas des rapports d'accommodation que j'ai le droit d'appeler des rapports de finalité.
Il est remarquable que ce soit un adepte de l'empirisme et de répicuréisme, Gassendi, qui ait défendu contre Descartes le principe des causes finales. « Vous dites, répond-il à Descartes, quil ne vous semble pas que vous puissiez rechercher et entreprendre de découvrir sans témérité les fins de Dieu. Mais, quoique cela puisse être vrai, si vous entendez parler des fins que Dieu a voulu être cachées, cela néanmoins ne se peut entendre de celles qu'il a comnie exposées à la vue de tout le monde et qui se découvreai sans beauconp de travail ^ » Puis, signalant l'étonnante disposition des valvules du cœur, il demande pourquoi « il ne serait pas permis d'admirer cet usage merveilleux et cette ineffable providence qui a si convenablement disposé ces petites portes à l'entrée de ces concavités... et qui n'a pas seulement disposé ces cboîies conformément à leur fin, mais même tout ce que nous voyons de plus admirable dans l'univers s. »
/ Pressé par cette objection, Descartes est bien obligé d'en accor-
der le fond; et, sous peine de prendre contre Gassendi lui-mé^e son rôle d'épicurien, il faut qu'il consente à reconnaître « qu ub ouvrage suppose un ouvrier ». Seulement il croit échapper à Tob* jeotion par une sorte de défaite, inadmissible en bonne philoso-