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2. Gassendi, ObJMtim à la i!^ méiiMioné (Edit. GoiMiu, ioae 11, p. 17$)

phie : c*est que l'argument précédent est fondé sur la cause efficiente et non sur la cause finale. C'est là une confusion manifeste. Sans, doute, lorsque nous disons : L'œuvre suppose un ouvrier, nous passons de Teffet à la cause efficiente; et ce n'est même qu'une tautologie : car qui dit œuvre dit une chose faite par un ouvrier. Mais le nœud de Fargument consiste précisément à affirmer que telle chose est une œuvre (optLS) et non pas seulement un simple effet; et, c'est ce que nous ne pouvons faire qu'en comparant les moyens au:c fins, par conséquent par le principe des causes finales. Si la contemplation des fins nous est interdite, la considération des moyens l'est également : l'accord des uns et des autres n'a plus dès lors aucune signification, et rien ne nous autorise à considérer l'ouvrage comme une œuvre de sagesse et par conséquent à conclure l'existence d'un ouvrier. Sans doute, le monde reste toujours comme un effet qui demande une cause : mais il nous suffit de savoir que cette cause est puissante sans décider si elle est sage. Par conséquent, il n'y a pas de milieu pour Descartes : ou bien il faut qu'il permette la considération de la cause finale, ou qu'il renonce, comme lui objecte Gassendi^ à reconnaître la Providence dans la nature.

Un autre contemporain de Descartes, illustre dans les sciences physiques, a répondu avec beaucoup de justesse et de précision à l'objection de Descartes. C'est Robert Boyie :

« Supposez qu'un paysan, entrant en plein jour dans le jardin d'un fameux mathématicien, y rencontre un de ces curieux instruments gnomoniques qui indiquent la position du soleil dans le zodiaque, sa déclinaison de l'équateur, le jour du mois, la durée du jour, etc., etc., ce serait sans doute une grande présomption de sa part, igaorant à la fois et la science mathématique et les intentions de l'artiste, de se croire capable de découvrir toutes les fins en vue desquelles cette machine si curieusement travaillée a été construite; mais lorsqu'il remarque qu'elle est pourvue d'une aiguille, de lignes et numéros horaires, bref, de tout ce qui constitue un cadran solaire, et qu'il voit successivement l'ombre du style marquer successivement l'heure du jour, il y aurait pour*

lui aussi peu de présomption que d'erreur à conclure que cet instrument, quels que puissent être ses autres usages, est certaittement un cadran fait pour indiquer les heures ^ »

IV. Spinoza, — a. Uignorance des causes; — b. Le moim parfait pris pour le plus parfait. — c. Le motif de la création. — d. La cause finale dans Vhomme.

De tous les philosophes, celui qui a soutenu la lutte la plus savante et la plus approfondie contre la doctrine des causes finales est Spinoza. Dégageons de cette discus&ionles points essentiels du débat :

io C*est Tignorance des causes qui a suggéré Thypothèse des causes finales.

2° Cette hypothèse ne prend pas seulement l'effet pour la cause, comme le disait déjà Lucrèce, mais le moins parfait pour le plus parfait.

3* Elle suppose un Dieu pauvre et indigent qui a besoin da monde pour jouir de sa gloire.

4<' Même dans Fhomme, où elle paraît le plus autorisée, elle confond encore Teffet avec la cause.

a. « Tout le monde doit convenir que les hommes naissent dans l'ignorance des causes, et qu'un appétit universel dont ils ont conscience les porte à rechercher ce qui leur est utile. Une première conséquence de ce principe, c'est que les hommes croient être libres..* Il en résulte en second lieu que les hommes agissent toujours en vue d'une fin, savoir leur utilité propre : de là vient que pour toutes les actions possibles ils ne demandent jamais à n'en connaître que les causes finales; et dès qu'ils les connaissent ils restent en repos, n'ayant plus dans Tesprit aucun motif d'incertitude... Ainsi, quand nos adversaires considèrent l'économie du corps humain, ils tombent dans un étonnement stupide, et, comme ils ignorent les causes d'un art si merveilleux, ils concluent que ce ne sont point des lois mécaniques, mais une indus-

' 1. Boyle, Lettre $ur les cause» finaUi. J.-J. Rousseau^ dans Tfimlf, r^ à peu près de la mÔme manière : « Je juge de l'ordre du monde, quoique j'en ignore la fin. »

trie divine et surnaturelle qui a formé cet ouvrage et en a disposé les parties de façon qu'elles ne se nuisent point réciproquement. C'est pourquoi quiconque cherche les véritables causes des mira* clés et s'efforce de comprendre les choses naturelles en philosophe, au lieu de les admirer en homme stupide, est tenu aussitôt pour impie. »

On voit que Spinoza explique la croyance aux causes finales, comme il explique la croyance à la liberté, par l'ignorance des causes. Quand nous agissons sans savoir ce qui nous détermine à agir, nous croyons être les maîtres de nos actions, et nous disons que nous agissons librement. De même, quand nous ne savons pas comment agit la nature, nous supposons qu'elle agit par volonté et pour nous être utile.

Laissons de côté l'utilité humaine, qui n*est nullement, nous Tavons vu, un élément essentiel de la notion de cause finale ; nous prétendons qu'il n'y a nullement équivalence entre ces deux termes : ignorance des causes et finalité. En effet, tout le monde sait qu'il n'y a rien de plus inconnu que les phénomènes météorologiques ; la science est très peu avancée sur leurs causes et sur leurs lois ; cependant c'est précisément le domaine où la cause finale paraît le plus absente (non pas pour le vulgaire peutêtre, mais pour le philosophe). Les causes des étoiles filantes ont été longtemps ignorées; elles le sont encore à peu près ; aucun philosophe cependant ne les a rattachées à un système de finalité. L'ignorance peut conduire à la superstition et voit partout des miracles. Mais nous avons dit déjà, et nous ne saurions trop répéter que les causes finales ne sont pas des miracles ; et c'est une confusion peu philosophique d'assimiler la doctrine des causes finales avec celle des interventions surnaturelles (voir Appendice, V) : c'est un point, du reste, sur lequel nous reviendrons. Qu'il nous suffise de dire qu'il y a des milliers de phénomènes dont les causes sont ignorées, et qui ne sont nullement pour cela donnés comme exemples de finalité. Au contraire, rien n'est mieux connu que les lois de la vision ; l'optique et la physiologie nous expliquent d'une manière rigoureuse comment elle a lieu.

et cependant c'est la précisément qu'éclate là finalité. L'objection de Spinoza repose sur ce principe, déjà réfuté, que les causes physiques excluent les causes finales, ou réciproquement : c'est ce que croient les savants. 8i, au contraire, comme nous Tavons vu, ces deux sortes de causes peuvent et doivent se concilier, la (Connaissance des causes physiques n'exclut pas les causes finales; et réciproquement l'hypothèse des causes finales n'est pas liée à l'ignorance des causes physiques.

b. c Le défaut de cette doctrine, dit encore Spinoza, c'est de considérer comme cause ce qui est effet et réciproquement, de prendre ce qui est antérieur pour ce qui est postérieur (objection de Lucrèce; voir plus haut, I); enfin elle rabaisse au moins parfait le plus parfait. En effet, pour ne rien dire des deux premiers points qui sont évidents par eux-mêmes, il résulte des propositions (XXI, XXII, XXIII) que l'effet le plus parfait est celui qui est produit immédiatement par Dieu, et qu'un effet devient de plus en plus imparfait à mesure que. sa production suppose un plus grand nombre de causes intermédiaires. Or, si les choses que Dieu produit immédiatement étaient faites pour atteindre une fin, il s'ensuivrait que celles que Dieu produit les dernières seraient les plus parfaites de toutes, les autres ayant été faites en vue de celles-ci. »

Cette seconde objection tient au fond de la doctrine de Spinoza. Suivant lui, le type de la perfection est Dieu. Il le définit, avec Descartes, l'être infiniment parfait. Gomme Descartes aussi, il donne plus de perfection ou de réalité à la substance qu'àlattribut, à l'attribut qu'aux modes; et, parmi les modes, plus de perfection aux modes simples qui dérivent immédiatement des attributs qu'aux modes complexes qui résultent de ces modes simples. Or ce que l'on appelle buta ou causes finales, ce sont des effets : par exemple, la vision par rapport à l'œil, la vie par rapport à l'être organisé ; ce sont donc des modes complexes, résultant de la combinaison de certains mouvements, qui sont les modes simples. Dans le système des causes finales, le but est supérieur au moyen, par conséquent le composé aux éléments

composants, l'ultérieur h Tantérieur : c'est le contraire de l'ordre véritable, selon Spinoza.

Cette objection, on ose à peine le dire d'un aussi grand logicien, n'est autre chose qu'une pétition de principe. Sans doute, si Spinoza a raison, s'il n'y a que des causes efficientes et non des causes finales, l'ordre de perfection va de la cause à Teffet, c'est-à-dire en descendant. Mais, s'il y a des causes finales. Tordre de perfection sera inverse et ira de bas en haut, de Teffet à la cause, en un mot sera ascendant. Or la question est précisément de savoir si cet ordre est descendant ou ascendant. Poser en principe qu'il dojt être descendant, c'est poser ce qui est en question. Mais, dira Spinoza, ce qui est éloigné de Dieu est nécessairement moins parfait que ce qui en est plus proche. Ne voit-on pas que c'est toujours la question? S'il y a des causes finales, chaque but est un degré de perfection atteint par la nature qui s'élève graduellement du moins parfait au plus parfait. A ce titre, chacun de ces degrés est, si l'on veut, plus loin de Dieu, considéré en tant que cause, mais il est plus rapproché de lui si on le considère en tant que fin. En se représentant la Création comme un vaste circulus qui va du parfait au parfait, ou de Dieu à Dieu, en traversant tous les degrés possibles de l'existence finie, on ne peut pas dire qu'il y ait nécessairement plus de perfection dans l'antérieur que dans l'ultérieur ; car, si la puissance est dans nn sens, la bonté est dans l'autre. Pour qu'un effet se produise, il faut sans doute des causes antérieures auxquelles Dieu communique sa puissance : elles sont donc plus parfaites en cela que leurs effets, puisqu'elles les contiennent. Mais, pour que ces puissances agissent, il faut qu'elles soient déterminées par le bien à produire certains effets plutôt que d'autres : à ce titre, l'effet est meilleur que la cause, puisqu'il en détermine l'action.

Une telle objection n'aurait toute sa force que si Ton supposait une nature existant par elle-même, sans cause suprême. Une nature qui, par ses propres forces et sans être dirigée 'dans son mouvement, s'élèverait spontanément du moins parfait au plus parfait, une nature qui, par conséquent, aurait dû partir du mi-

nimum (Inexistence (assimilable à 0), pour tendre à un maximum d'existence (assimilable à l'absolu), une telle nature tomberait, en effet, sous Tobjection de Spinosa * ; mais une telle hypothèse n'est pas la nôtre, et elle n'est nullement liée à la doctrine des causes finales.

c. « Ajoutez que cette doctrine détruit la perfection de Dieu; car, si Dieu agit pour une fin, il désire nécessairement quelque chose dont il est privé. Et, bien que les théologiens et les métaphysiciens distinguent entre une fin d'indigence et une fin d'assimilation, ils avouent cependant que Dieu a tout fait pour luimême, non pour les choses qu'il allait créer, vu qu'il était impossible d'alléguer avant la création d'autre fin à l'action de Dieu que Dieu lui-même ; et de cette façon ils sont forcés àe convenir que tous les objets que Dieu s'est proposés en disposant certains moyens pour y atteindre. Dieu en a été quelque temps privé et a désiré les posséder, eonséquence nécessaire de leurs principes. »

Cette objection dépasse de beaucoup la sphère de notre discussion actuelle. Le seul point que nous ayons eu à discuter jus* qu'ici est celui-ci : Y a-t-il des causes finales dans la nature? Quant à la cause première de la finalité, et quant à la fin dernière de la nature, nous sommes autorisés, quant à présent, à écarter ces deux problèmes. De ce qu'on ne connaîtrait pas la fin suprême do la nature (ou le motif de la création), il ne s'ensuivrait pas qu'on ne connût pas les fins secondes; et, quand on ne connaîtrait pas la cause première de la finalité, il ne s'ensuivrait pas qu'il n'y eût pas de finalité. Nous retrouvons cette question ailleurs (voir notre dernier chapitre : La fin suprême de la nature) : mais elles ne portent pas sur ce qui est le point actuel de la discussion.

Contentons-nous de dire que la difficulté soulevée par Spinoza ne porte pas seulement contre la doctrine des causes finales, mais contre sa propre doctrine ; car, pour quelque raison que ce soit, Dieu est sorti de lui-même aussi bien dans le panthéisme

i . Cette hypothèse est celle de Hegel, et celle des pythagoridCDB et de Leaclppe : 1% 0Lxtk&^ TOC reXei^Tepa, dit Amtote {Métaph,, XVI> S).

que dans le créationisme ou dans Tintentionnalisme. Même dans la doctrine de Spinoza, Dieu ne serait donc pas parfait en luimême, puisqu'il a besoin de se développer. La difficulté de la coexistence du fini et de Tinfini subsiste dans toute doctrine, sans exception, qui admet l'un et l'autre : or c'est le fait des spinosistes aussi bien que de nous. Schelling a demandé à Hegel pourquoi Vidée s'était avisée de sortir d'elle-même, et si elle s'eyinuyait de l'état abstrait pour s'être décidée à passer à l'état concret; et luimême, dans sa dernière philosophie, lorsqu'il admet une volonté pure qui déchoit, ne nous dit rien de beaucoup plus satisfaisant. Quant à l'hypothèse qui expliquerait la nature comme une puissance primordialement indéterminée et qui se développerait progressivement en passant à l'acte, nous venons de voir que c'est précisément cette hypothèse qui prête le flanc à l'objection précédente.

d. «Cette espèce de cause qu'on appelle finale n'est rien autre chose que l'appétit humain, en tant qu'on le considère comme le principe ou la cause principale d'une certaine chose. Par exemple, quand nous disons que la cause finale d'une maison, c'est de se loger, nous n'entendons rien de plus par là, si ce n'est que l'homme, s'étant représenté les avantages de la vie domestique, a eu le désir de bâtir une maison. Ainsi donc, cette cause finale n'est rien de plus que le désir particulier qu'on vient de dire, lequel est vraiment la cause efficience de la maison ; et cette cause est pour les hommes la cause première, parce qu'ils sont dans une ignorance commune des causes de leurs appétits. »

Cette analyse de la cause finale n'a rien, en fait, qui la contredise véritablement. Personne ne soutient que ce soit la maison elle-même, en tant que maison, qui soit la cause de la construc^ tion. Personne ne nie que la cause finale ne puisse se réduire à la cause efficiente, si dans la cause efficiente elle-même on introduit la cause finale, à savoir le désir et l'idée, en d'autres termes l'anticipation de l'effet; et peu importe que la cause ainsi analysée dans ses éléments s'appelle cause finale ou cause efficiente. La seule question est de savoir si une maison se produit

sans qu'il y ait eu antérieurement représentation anticipée de la maison, si elle n'a pas eu une existence idéale avant d'avoir une existence concrète, et si ce n'est pas cette existence idéale qui a déterminé et rendu possible cette existence concrète. De là la question de savoir si une cause analogue ne doit pas être supposée partout où nous rencontrerons des effets semblables, c'est-àdire des coordinations de phénomènes, liées elles-mêmes à un phénomène final déterminé. Tel est le problème; l'analyse psychologique de Spinoza n'a rien qui contredise la solution que nous en avons donnée

YIll

Liv. I, oh. V

Nous rattachons également à la suite du ohapitre V sur les faits contraires aux causes finales une des objections les plus répandues, celle qui se tire des abus qui en ont été faits et qu'on en peut facilement faire. Ces abus ont été, en effet, très fréquents. Voici les principaux :

1* Le premier et le principal abus des causes finales, qui n'est plus guère à craindre aujourd'hui, mais qui a longtemps régné, c'est de se servir de ce principe comme d'un argument contre un fait ou contre une loi de la nature, lors même que ce fait ou cette loi seraient démontrés par Texpérience et le calcul, c'est-à-dire par les méthodes les plus rigoureuse^ dont la science humaine puisse disposer. Il n'est pas un seul savant aujourdhui qui oserait rejeter un fait parce qu'on n'en verrait pas la cause finale, ou parce qu'il paraîtrait contraire à telle cause finale que l'on se serait forgée d'avance dans l'esprit; mais il n'en a pas toujours été ainsi.

Par exemple, l'une des plus belles découvertes astronomiques des temps modernes, due, si je ne me trompe, au profond génie d'Herschell, est la découverte des étoiles doubles et multiples, c'est-à-dire d'étoiles circulant autour d'autres étoiles, et leur ser-

vant. en qnclque sorte de planètes. Jusque-là, on avait cru que toute étoile devait jouer le rôle d'un soleil, c'est-à-dire de centre, et qu'autour de ce -soleil ne pouvaient graviter que des corps obscurs recevant la lumière du soleil central. Il est démontré aujourd'hui qu'il est des soleils qui gravitent autour d'autres soleils; et cette découverte a permis à Bessel <i'appliquer à l'univers stellaire le grand système de la gravitation newtonienne, qui n'était applicable jusqu'alors qu'à notre système solaii^e. Or, lorsque cette théorie a commencé à se faire jour vers la fin du xviiie siècle, un célèbre astronome du temps, Nicolas Fuss, la repoussait en s'appuyant sur le principe des causes finales. « A quoi bon, disait-il, des révolutions de corps lumineux autour de leurs semblables? Le soleil est la source unique où les planètes puisent la lumière et la chaleur. Là où il y aurait des systèmes entiers de soleils maîtrisés par d'autres soleils, leur voisinage et leurs mouvements seraient sans but, leurs rayons sans utilité. Les soleils n'ont pas besoin d'emprunter à des corps étrangers ce qu'ils ont reçu eux-mêmes en partage. Si les étoiles secondaires sont des corps lumineux, quel est le but de leurs mouvements? » A cette question de Nicolas Fuss, il est facile de répondre que nous ne savons pas quel est ce but, mais si le fait est démontré par l'expérience, comme il l'est en réalité, nous devons l'admettre comme fait, quel qu'en soit le but et sans même chercher s'il y en a un. De pareilles aberrations donnent trop beau jeu aux adversaires des causes finales ; et Arago, en nous rapportant ces paroles d'un astronome trop cause-finalier (ce qui est rare), a pu dire avec cette satisfaction un peu hautaine du savant qui a trouvé en faute la métaphysique ; « Voilà ce qu'on regardait comme de profondes objections en 1780. Eh bien, ces choses qui ne semblaient bonnes à rien, qui paraissaient sans but, sans utilité, existent réellement et ont pris place parmi les plus belles et les plus incontestables vérités de l'astronomie ! » Il faut conclure, avec le même savant, que le principe cui bono n'a aucune autorité dans les sciences positives et ne peut servir d'argument contre la vérité d'un fait ou d'une loi.

Signalons un autre exemple de la même illusion. Quoique la théorie du mouvement de la terre ait surtout rencontré à son origine des préjugés théologiques, elle a eu aussi à combattre ce préjugé philosophique que Thomme est la cause finale de toutes choses, le centre et le but de la création. Prenant pour accordé que tout a été fait pour Thomme, on était conduit par là à donner à la terre une place privilégiée dans l'univers, et il paraissait naturel que la créature qui était la fin de toutes choses habitât le centre du monde. Faire descendre la terre de ce haut rang à rhumble destinée d'un satellite du soleil, c'était, croyait-on, mettre en péril Texcellence et la majesté de la nature humaine, et jeter un voile sur la grandeur de ses destinées : comme si la grandeur de Thomme pouvait consister à habiter un centre immobile plutôt qu'une planète mobile, comme s'il importait à sa destinée que les étoiles eussent été faites pour tourner autour de lui et lui donner un spectacle divertissant ; comme si enfin découvrir le vrai système du monde n'était pas une preuve plus éclatante de sa grandeur que le petit privilège d'habiter le centre du monde* .

2» On s'est servi encore abusivement du principe des causes finales pour combattre non seulement des vérités spéculatives, mais des inventions pratiques et utiles aux hommes. Euler, dans ses lettres à une princesse d'Allemagne, parlant de la possibilité de prévenir les e£fets de la foudre, nous dit : « Quand même la chose réussirait, il y a cependant bien des personnes qui douteraient qu'il fût permis de* se servir d'un tel remède. En effet, les anciens païens auraient regardé comme un impie celui qui aurait entrepris d'arrêter Jupiter dans le mouvement de ses foudres. Les

1. Voir aussi Targument tiré de l'horreur du vide, auquel Pascal fait allusion (Pensées f édit. Havet, t. I, p. 155). i Agir eo vue d'une fln n'appartient qu'à une nature inleliigente. Or, non-seulement chaque chose est coordonnée par rapport à la fin particulière, mais encore ch^iqae chose conspire à la fin commune du tout, comme cela se voit dans l'eau, qui s'élève contrairement à sa nature, de peur de laisser un vide qui rompe la grande contexture du monde, laquelle ne se soutient que par l'adhérence non interrompue de toutes ses parties. » Cet argument est tiré de Grotius {De veritate religionis christianSf liv. I, ch. VII).

chrétiens, qui sont assurés que la foudre est un ouvrage de Dieu et que la divine Providence s'en sert souvent pour la méchanceté des hommes, pourraient également dire que c'est une impiété de vouloir s'opposer à la justice souveraine. » A l'époque de la grande découverte de Jenner, un médecin anglais, le docteur Rowley, disait de la petite vérole « qu elle est une maladie imposée par les décrets célestes »; et il déclarait la vaccine « une violation audacieuse et sacrilège de notre sainte religion ». a Les desseins de ces vaccinateurs, ajoutait-il, semblent délier le ciel lui-même et jusqu'à la volonté de Dieu ^ » Lors de l'introduction des machines à vanner, certaines sectes fanatiques écossaises s'y opposèrent sous prétexte que les vents étaient l'œuvre de Dieu et qu'il est sacrilège à l'homme de vouloir les susciter à volonté. On appelait le vent du diable celui qui était ainsi obtenu artificiellement. Walter Scott, dans son charmant ouvrage des Puritains d'Ecosse, n'a pas manqué d'introduire ce trait de mœurs intéressant '. Enfin de nos jours même, lors de l'introduction des agents anesthésiques, nombre d'esprits s'y sont opposés eu invoquant le rôle curatif de la douleur dans les opérations chirurgicales.

3^ Un troisième abus des causes finales consiste à s'en servir comme explication d*un phénomène qui n'existe pas. Fénelon, dans son Traité de Vexistence de Dieu^ soutient que la lune a été donnée à la terre pour l'éclairer pendant l'absence du sol&i « Elle se montre à point nommé, dit-il, avec toutes les étoiles, quand le soleil est obligé d'aller ramener le jour dans d'autres hémisphères. » Cette opinon fournit à Laplace l'occasion de réfutation suivante. < Quelques partisans des causes finales, dit<iii ont imaginé que la lune avait été donnée à la terre pour l'édairer pendant les nuits. Dans ce cas, la nature n'aurait point atteint le

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