Ëckermaon, Qeêfrtuhe mit 6^<vtJU, t. II, p
8*il me mange, aussi fait-il bien Thomme son compaignon ; et si fais-je moi les vers qui le tuent et qui le mangent... Autant eo dirait une grue ; et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol, et pour la possession de cette haulte et belle région *. »
Personne sans doute parmi les philosophes ne contestera la justesse des objections précédentes : et, à dire la vérité, ce n'est guère que dans des écrits populaires ou d'édification que Ton trouvera surtout développé le préjugé en question. Mais ce serait une grave erreur de croire qu'on a atteint la doctrine des causes finales en ruinant ou en ramenant à sa juste mesure la doctrine deThomme, but de la création '. En quoi, je vous le demande, ces deux conceptions sont-elles liées Tune à Fautre ? Ne puis-je donc pas croire d'une manière générale que Dieu a proportionné dans tout être les moyens aux fins, sans affirmer que tous les êtres ont été préparés pour l'usage d'un seul ? Montaigne, sans doute, aie droit d'humilier l'homme par le langage ironique qu'il prête à l'oie : encore ne faut-il voir là que l'hyperbole permise au satirique et non l'expression rigoureuse des choses. Mais quand il serait vrai que l'univers n'a été créé ni pour l'usage de Toie, ni pour l'usage de l'homme, s'ensuit-il que les organes de Tun et de l'autre ne leur ont pas été donnés pour leur propre usage?
Si nous contemplons l'immensité des mondes, dont beaucoup ne nous sont connus que par la lumière qu'ils nous envoient et qui met des siècles à arriver jusqu'à nous, dont d'autres ne nous ont été révélés que depuis l'invention des télescopes, si nous coosi' dérons ces deux infinie de Pascal, entre lesquels l'homme est sus-
1. Èt$aiif II, XII. II dit encore : « Qui lai a persuadé que ce braosledeli voulte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur a teste, les mouvements espouvantables de ceste mer infinie soient établis, et se soetiennent tant de siècles pour sa commodité et pour son service ? » Voyez eoccN pour la même objection; Spinoza, Ethique, liv. I, appendice; — Buffon, Biiio^ des animauxj chap. I ; — Biot, Mélanges, t. II, p. 7 ; — Ch. Martius, DeVw^** Vorganisi(ne {Revuê des Deux-Mondes, 15 juin 1862) ; et, che zles anciens^ GfO^ De natura deorum, liv. I, IX, dise, de Velleios.
2. Leibnitz, dont (ou(e la philosophie repose sur la cause finale, est un de cciu qui ont le plus contribué à déraciner le pp^jncfé en question.
pendu, comme un milieu entre rien et tout, il est absolument insoutenable que tout a été créé pour Thomme. La terre même n'est pas tout entière à son usage. Ajoutons que les obstacles qu'il y rencontre, les maux que la nature lui oppose à chaque pas, les animaux nuisibles, les maladies, etc., semblent indiquer aussi que rhomme n a pas été Tobjet exclusif des desseins et des prévisions de la Providence : et, lors même que ces moyens lui seraient une épreuve, toujours est-il qu'ils n'ont pas nécessairement ce but, puisque de tels êtres existent là où l'homme n'est pas encore allé, où il lui serait possible de ne pas aller s'il le voulait bien : il pourrait donc mettre la nature en défaut , et elfe aurait alors travaillé en vain.
Au lieu de dire que tout a été créé pour l'usage de l'homme, il faut dire que tout être a été créé pour lui-même, chaque être ayant reçu les moyens nécessaire de subvenir à sa propre exiS' tence; et c'est surtout dans cette appropriation intérieure de Fêtre qu'éclate le principe de la finalité. A ce point de vue, rien n'est plus faux que la conjecture de Lucrèce et de Spinoza, reproduite par Gœthe, à savoir que l'homme ayant su tirer parti pour ses besoins des choses extérieures, et ayant imaginé pour cette raison que tout a été fait à son usage, a appliqué ensuite cette sorte de raisonnement aux organes mêmes des animaux, et à ses propres organes, et en a conclu que ces organes étaient des moyens disposés pour des fins, que l'œil était fait pour voir, les dents pour couper et les jambes pour marcher. Il n'est pas besoin d'un te détour pour apercevoir l'appropriation des organes à leur fin ; et, en supposant même que, par le fait, les hommes eussent raisonné ainsi, ce qui n'est guère vraisemblable, il n'y a nulle raison de lier ces deux idées l'une à l'autre, à savoir l'utilité personnelle des choses extérieures pour l'homme, et l'utilité respective des organes et des instincts pour les animaux eux-mêmes qui en sont doués.
On ne saurait trop insister sur la distinction établie par Kant entre la finalité intérieure ou le principe d'après lequel chaque être est organisé pour se conserver lui-même, et la finalité reta-
tive ou extérieure f d'après laquelle ohaque être n'est qaun moyeu pour la subsistance d'un autre être. Chaque être est d'abord organisé pour lui-même, et en second lieu il est subsidiairement propre à la subsistanoe des autres êtres; l'homme luimême n'est pas exempt de cette loi, et on pourrait tout aussi bien dire qu'il est fait pour nourrir les vers que Ton peut dire que les autres animaux sont faits pour le nourrir : il est donc lui-même un moyen aussi bien qu'une fin.
Mais après avoir insisté sur ce premier principe, que chaque être est créé pour soi-même, il est évident qu'on ne peat ^ s'arrêter là : car il s'ensuivrait que chaque être est un tout, absolu, n'ayant aucun rapport avec les autres êtres, dont chacua formerait également un système absolu. Il ne faut pas oublier que chaque être fait partie de l'univers, c'est-à-dire d'uD système plus général, dont il n'est qu'un membre, et sans lequel il ne pourrait lui-même subsister. Cette relation nécessaire de I2 partie au tout nous prouve qu'aucun être organisé ne peut se considérer comme centre, si ce n'est relativement ; chacun de ee^ systèmes partiels doit donc se coordoniier au. tout, et les unsaui autres; de là ces corrélations réciproques d'après lesquelles toiu les êtres de la nature sont à la fois fins et moyens ^ Quel est le rôle de l'homme dans ce système? C'est ce que nous devons maintenant examiner.
Tout être ayant besoin pour subsister : l» d'une organisation appropriée, 2" de moyens de subsistance préparés en deliors de lui, peut être considéré, nous l'avons vu plus haut, comme ^ fin de la nature à ces deux points de vue ^ : la nature s^ occupée de lui et en a fait l'un des objets de ses préocoupatioost
1. « Il n*est pas un être, dit très bien Rousseau, qu'on ne puisse à (pf¥^ égards regarder comme le centre de tous les autres , autour duquel ils soot ordonnés, en iorte quHîs iont tout réciproquement fins et moyem les uns rétfivement aux autres. L'esprit se confond et se perd dans celte inOnilé de «P* ports. » On remarquera ces expressions de Rouleau, qui sont préciséooeD^ 1° mêmes que celles que Kant a appliquées plus tard à la déflnitioo des ^ vivants.