Phédon. 100 A
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et il cherchait à la vérifier, soit par Taccord des conséquences, soit par l'observation.
Quelle est donc Vhypothèse dont il va se servir pour répondre aux questions posées plus haut, soit aux physiciens, soit à Anaxa* gore, et non résolues par eux ?
< Je pars donc de cette hypothèse qu'il y a quelque chose de beau, de bon, de grand par lui*même, et autres choses semblables, 6?uoôé[JLevoc elvat xi xaXov auxi xaô' aÙTO xat Ây^^^^v xal [né^oL xat ràXXa icàvxa.
... II me semble aussi que s'il y a quelque chose de beau outre le beau en soi, il ne peut être beau que parce qu'il participe à ce beau même, (rf te Idtiv dfXXo xaXov icX-Jjv aùri xh xaXrfv, oô§è 5t' Iv dfXXo xaXbv eTvai fi 8toTt (xsTgjree Ixfiivou toî» xaXou). M'accordes-tu cette cause ? (tri toXclBi aÎTitj Çuyj^Specç;) »
Tel est le principe de la célèbre théorie des idées. En voici les conséquences :
Dès lors, }e cesse de comprendre toutes ces causes si savantes que Ton nous donne (tiç iXXaç aWaç xiç ao^aç); et si quelqu'un vient me dire que ce qui fait qu'une chose est belle, c'est la vivacité de ses couleurs, ou la proportion des parties, ou d'autres choses semblables [ht -/j^^yLOi euxvôeç f/tt ^ ^x^fAx ^ d(XXo ^touv), je laisse là toutes ces raisons qui ne font que me troubler, et je réponds, peut-être trop simplement, que rien n'est beau que par la présence ou par la communication de cette beauté première, ou enfin par tme participation quelconqpie (o^x dfXXo tt itoTei aOto xoeXov ï| i^ Ixcivou tou xaXèu Irre Trapou^ea ette xotvc»>v(a, {rrs 8Tn\ S^ xaà Siecoç icpoçY^vofA^vt}. Mais que les choses belles soient belles par le beau (8tc t^ xaXÇ 'Kénoi xh xoiXât Y^verai x«Xà), e'est le priTOipe qui me paraît absolument sûr («(y<j>aXé<rraTov) .
c De même les choses grandes ne scHit-elles pas grandes par la grandeur, et les petites par la petitesse ? — Oui, et lu ne eonsentirais pas à ce qu'on te iMse fo'ân tel est plua grand qu'ua autre
i. Phédon — 101. 2. Phédon — 100.
PLATON ET LES CAUSES FINALES 73d
par la tête, ou plus petit par la même raison, mais que toutes les choses qui sont plus grandes, c'est la grandeur seule qui les rend grandes. »
€ .... Ne craindrais-tu pas par la même raison de dire que dix sont plus que huit, parce qu'ils les surpassent de deux, et ne dirais-tu pas que c'est par la quantité et à cause de la quantité (tiXt^Ôei xaà Sii -Kkrfioi;). »
« Mais quand on ajoute un à un, ou qu'on coupé un en deux, no te refuserais-tu pas à dire que dans le premier cas, c'est Taddition, dans le second la division qui fait qu'un et un font deux, ou que un devient deux ? Et n*afiirmerais-tu pas que tu ne gais d'autre cause de l'existence des choses que leur participation à l'essence propre de chaque sujet (*/i [t.ztaG/h)f x^ç îSiaç ouaiotç lxà(TTOu) et que tu ne sais d'autre raiso n de ce que un et un font deux, que leur participation à la duité (triv TÎiç SuaSoç [xerad^^eoriv) et de ce que un est un, que la participation à Tunité ({Aovaoo;). »
En résumé, la théorie des idées consiste à établir que tout multiple général qui porte un nom commun et qui possède un certain caractère commun tient ce caractère et ce nom de sa participation d'une essence générale, une et simple, existant en soi ; et qui est la véritable cause de l'unité générique des choses. Par exemple, s'il s'agit d'expliquer la beauté des choses belles, on ne dira pas que c'est la vivacité des couleurs, ou la proportion des parties ; mais les choses belles sont belles par la présence de la beauté ; les choses égales , par la présence de l'égalité , les choses grandes par la grandeur et les petites par la petitesse ; enfin Platon va jusqu'à soutenir qu'un ajouté à un devient deux par la présence do la duité, préludant par là à toutes les exagérations du réalisme scholastique.
Maintenant comment comprendre que cette méthode rationnelle qui ramène toutes les choses génériques à une essence à priori puisse nous conduire à la connaissance d'une cause prévoyante qui a tout fait pour le mieux? et si Ton demande à Platon, en partant de cette méthode, de résoudre les problèmes qu'Anaxagore, suivant lui, avait laissés insolubles, on trouve qu'il ne donne pas
lui-même une solution plus heureuse. Par exemple, demandant ce qui fait qu'un homme est plus grand qu'un autre, il s'indignait qu'on puisse dire que c'est parce qu'il a la tête de plus ; et en général que Ton expliquât la croissance par l'accumulation des chairs. Mais lui-même, quelle explication nous donne-t-il? Pourquoi Simnias est-il plus grand que Socrate ? C'est parce qu'il participe à la grandeur ; et pourquoi plus petit ? C'est pafce qu'il participe à la petitesse. Et pourquoi dix sont-ils plus que huit ? C'est, dit-il, par la quantité ; et enfin pourquoi un et un font-ils deux ? C'est par la participation à la duité. Que ces explications soient solides ou non, peu importe ici ; ce qui est certain, c'est qu'elles n'ont aucun rapport avec le principe du mieux, c'est-à-dire des causes finales.
Si, à l'aide de cette méthode des idées, nous essayons de résoudre les questions que Socrate faisait à Anaxagore, nous verrons que la réponse n'est pas plus satisfaisante. Pourquoi la terre est-elle ronde? Platon répond que c'est par la participation à la rondeur; mais cela ne nous apprend pas en quoi la forme ronde est la meilleure. Pourquoi telles choses naissent ou périssent : c'est par la participation à l'idée de la vie et de la mort, nous dit le Phédon ; ce qui ne nous apprend nullement pourquoi il est bon que les choses naissent, et pourquoi il est bon qu'elles, périssent.
Il semble donc que Platon, en proposant ici la théorie des idées, n'a pas du tout pour objet de compléter la démonstration insuffisante donnée par Anaxagore, mais au contraire d'en proposer une autre radicalement différente, mais arrivant au même but II semble qu'il ait voulu dire qu'établir, dans chaque cas particulier, l'existence d'une fin et d'un optimisme, et que démontrer l'intelligence par l'induction et l'expérience , est une chose impossible ; qu'il faut abandonner cette méthode, et en adopter une autre plus rationnelle et plus scientifique, laquelle consiste à s'élever d'essence en essence jusqu'à la plus haute de toutes les essences, d'où toutes les autres dérivent, et qui en est la source : or cette dernière essence, c'est l'idée du Bien. C'est par là que la méthode dialectique ou la théorie des idées va se rejoindre à la théorie d' Anaxagore et à celle de Socrate.
c Aux dernières limites du monde intelligible est l'idée du bien qu'on aperçoit avec peine, mais qu'on ne peut apercevoir sans conclure qu*elle est la cause de tout ce qu'il y a de beau et de bon (a)ç ofpa icStre icavT03v aCry) 6p6t5v Te xal xaXtov aiTta) ; que dans le monde visible, elle produit la lumière et l'acte de qui elle vient directement ; que dans le monde invisible, c'est elle qui produit directement la vérité et l'intelligence (ev tco vovit^ «ùt^ xupia àXyfi&ica xal vouv
7capa(T3^0|jLév7)), »
c Ce qui répand sur les objets la lumière de la vérité, c'est l'idée du bien (t^v tou àya^oxà ISéav). C'est elle qui est le principe de la science et de la vérité (akiav liccŒTiqfjiYic xal à\yfitioLç). . . Quelque belle que soit la science et la vérité, l'idée du bien en est distincte et les surpasse en beauté (^XXo xal xàXXeov Ire toutojv). »
« ... Tu penses sans doute comme nous que le soleil ne rend pas seulement visibles les choses visibles, mais qu'il leur donne encore la naissance, l'accroissement et la nourriture, sans être lui-même rien de tout cela (r^v. ^svecrtv, xal aù^viv xal xpocpif^v, ou y^ve^tv auTov ^vra). — De même tu peux dire que les êtres intelligibles ne tiennent pas seulement du bien leur intelligibilité, mais encore leur être et leur essence (où (aovov to yiYVioiTxeadat^ âXXât xal xb e^vai xal t^v oufftav), bien que lui-même ne soit point essence, mais quelque chose de bien au-dessus de l'essence en dignité et en puissance (oôx où^tac ^vToc TOu aYaOouy dXX' Ixt licéxeeva t^c ouffiaç TcpeaSeia xal Suvafiiei Ô7cep8XQ?*To; ".) »
Maintenant comment faut-il comprendre que les idées signalées, la grandeur, la petitesse, l'égalité, etc., dérivent de l'idée du bien ? Car quelle analogie, quel lien entre ces notions mathématiques, et une idée toute morale et tout esthétique, telle que le beau, ou le bien ? Cette déduction n'a jamais été expliquée par Platon d'une manière claire ; on sait seulement que les notions mathématiques n'étaient pour lui qu'un degré au-dessus duquel il concevait d'autres idées d'un caractère moral, tels que le saint, le juste, et en définitive le Bien.