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CHAPITRE III

l'industrie de L'homme et l'industrie de ta nature.

Nou» «voai dADS m chapitre précédent (chap. I) établi rexistdiifie de la caïue finale sur ce principe, que lorsqu'une eomkiomùn eonspleie de phénomènes hétérogènes se trouve concorder avec la possibilité d'un acte futur, qui n'était con** tenu d'iiYaoee dans aucun de ces phénomènes en particulier, cet aocord ne peut se comprendre pour l'intelUgence hunoaiae que par une aorte de préexistence, sous forme idéale, de l'acta futur lui-même : ce qui, de résultat le transfornae en but, c'est* à-diré en cause finale.

Peut-être trouvera-t-on cette conclusion prématurée : car, dira-t-on, l'accord dont il s'agit demande sans doute une explication; et personne ne prétend que l'appropriation soit un phénomène sans cause : mais affirmer que la cause de l'appropriation est précisément l'effet futur lui-même, sous forme d'anticipation idéale ; qu'une combinaison complexe ne peut se

L'HOMMB W LA NA'PURË 127

trouver d'ace(»é avac un jpliénomèBe ultérieur, sans que ce phéBOEKiitoe sait eonsidâré lui-^mâme domme la eavse de cette combinaison, c'est précisément ce <|iii est m question. Sur quoi vous appuyez-vous, nous dira-t-on, pour constituer à ce phénomène fiitur, qui ne bûij^ apparaît que comme effet, le privilège de cause? Il y a une cause, soit; mais pourquoi cette cauise seraîtrella une cause finale, plutôt qu'effioi^ite f Ot prenee-vou9 ce droit de chercher la cause dans l'avenir plutôt que dans le passé?

U faut le reconnaître : si Texpéneiiee ne nous avait pas donné d'avimce quelque part le type de la cause finale, jamais, suin^mt toute app^enee, nous n'euffîLons pu iiivaiter celte no* tion : nous ne savons pas d'avance et à priori ^pie tout accord de phénomène avec le futur suppose un but ; mais cet accord ayant besoin d'être expHqué, nous Texpliquons d'après le modèle que BOUS trouvons en nous-mème^ IcH'sque nous eombinon» quelque diose en vue du futur. Le fondement de celte Goneluràcmest donc, comme on Pa toujours pensé, l'analogie.

Bacon recommande^ lorsque l'on veut établir Pexistenee d'une certaine cause, de chercher quelque ftiit où cette cause se manifeste d'une manière très-visible et tout à fait incontestable. Ges faits, où la cause cherchée est plus saillante que dans tous les autres, Bacon les appelle des faits éclatants ou préro^ gaiifs : il y en a de nombreux exemples dans les sciences. Or, pour la cause finale, nous avons devant les yeux un fait qui mérite véritablement le titre de fait éclatant^ de fait prérogatif *

m LIVRE 1, CHAP. III

3'est le fait de Tart humain. C'est de ce fait que nous passons par voie d'analogie à d'autres faits moins évidents, mais semblables. Ce passage, le sens commun l'a efiTectué de tout temps sans aucun scrupule : la philosophie a suivi sur ce point le sens commun. La raison sévère et une saine logique autorisentelles, justifient-elles un tel procédé?

On objecte qu'il n'est pas permis de passer» par voie d'analo* gie, de l'industrie de r homme à l'industrie de la nature; que nous n'avons aucune raison de penser que la nature agisse dans la production de ses œuvres comme Tho mme agit dans la production des siennes propres. Telle est l'objection des Epicuriens et de David Hume, reprise plus tard par Kant et par toute l'école hégélienne.

Il est important de remarquer, d'abord, que cette objection peut avoir deux sens, et servir à établir deux conclusions très différentes. Elle peut porter soit contre la finaUtéy soit contre Vinteniionnalité. Dans le premier cas, elle voudrait dire, comme le soutiennent les partisans du mécanisme absolu, qu'il n'y a point du tout de cause finale dans la nature, mais seulement des conséquences et des résultats. Dans le second cas, elle signifierait qu'il peut y avoir des causes finales dans la nature, mais qu'on n'est point tenu de les rapporter, comme on le fait pour les œuvres humaines, à une cause intelligente, et qu'il n'est point établi qu'une cause agissante ne puisse poursuivre des buts d'une manière inconsciente. Le premier sens est celui d'Epicure et du positivisme moderne; le

ôecond est celui de Kant, de Hegel, de Schopenhauer, de toute la philosophie allemande. Nous avons très-soigneusement distingué plus haut ces. deux problèmes. H ne s'agit quant à présent que du premier sens: il s'agit de la finalité, non de Tin* tcnlionnalité; il s'agit de savoir, non pas comment agit la cause première, mais si les causes secondes, telles qu'elles nous sont données dans l'expérience, agissent oui ou non pour des buts. Dans ces limites, l'analogie entre l'industrie deThomme et l'iudustrie de la nature est-elle légitime? c'est là, quant à présent pour nous, la seule question.

Ou l'objection précédente ne signifie rien, ou elle consiste à placer en face l'un de l'autre comme deux termes hétérogènes et sans analogie, la nature et l'homme. Elle consiste à opposer comme deux mondes, le monde de l'esprit et le monde de la nature, et à affirmer qu'il n'y a aucun passage de l'un à l'autre. Enfin cette objection prise à la rigueur signifierait qu'il y a deux causes créatrices : Thomme et la nature; que l'homme a des productions qui lui sont propres, et que la nature en a également; qu'il y a deux industries, en face l'une de l'autre; et que ne sachant pas comment la nature agit, nous ne pouvons pas lui prêter le mode d'action de l'industrie humaine.

Ramenée à ces termes, cette objection tombe évidemment de* vant cette considération bien simple : c'est que l'homme n'est pas en dehors de la nature, opposé à la nature; mais qu'il fait lui-même partie de la nature, qu'il en est un membre, un organe, et dans une certaine mesure un produit. Son organisa-

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tion est appropriée aa milieu extérieur dans lequel il \it : il subit et accepte toutes les conditions des lois physico^chimi* ques : ces lois s'accomplissent dans l'organisation elle-m(&me comme au dehors; de plus toutes les lois de la vie en généraii communes aux végétaux et aux animaux, toutes les lois propres à l'animalité, s'aocomplissent en lui comme dans tous les êtres de la nature. Son âme n*est pas indépendante de son corps : par la sensibilité et l'imagination, il plonge dans la vie pure* ment organique; le raisonnement et l'art sont liés à Tima* gination, à la mémoire et à la sensibilité. La raison pure elle-naême se lie à tout le reste; et si par la partie la plus élevée de son être, il appartient à un monde supérieur, par ses racines il tient au monde où il vit.

Non-seulement Thomme est dans la nature : mais «es actes et ses œuvres sont dans la nature; et ainsi Tindustrie humaine elle-même est dans la nature. On est étonné d« voir continuellement au xvui^ siècle opposer la nature à l'art comme si l'art n'était pas lui-^mèmc quelque chose de naturelSEu quoi les villes construites par l'homme sont*eUes moins dans la nature que les huttes des castors, et les cellules des abeilles ! En quoi nos berceaux seraient^ils moins naturels que les nids des oiseaux? En quoi nos vêtements sont<41s moins naturels que les

1. « Qu'est-ce autre chose qae l'art, sinon rembellissement de la nature? Tu peux ajouter quelques ooulears pour oroer cet admirable taltou ; mais ooœioeat pourrais-tu faire remuer tant soit peu une machine si forte et si délicate, s'il n'y avait en toi même et dans quelque partie de ton être quelque art dérivé de ce premier art^ quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet 98prit ouvrier qui a fait le monde ? » (Bosseet, 8ermon$ sur la mort.)

cocons des yers à soie? Ea quoi les chants de nos artistes soatils moins naturels que le chant des oiseaux ? Que l'homme «oit sui^érieur à la naturci non-seulement dans l'ordre moral et religieux, mais encore dans Tordre même de Tindustrie e4 dfe l'art, c'est ce qui n'est pas douteux : il n'est pas moins vrai que sur ce dernier terrain, sauf le degré, l'homme se comporte tout*à-ftiit comme un agent naturel.

Ce point bien établi, ?oici réduite à ses justes termes Tindactkm qui nous autorise 4 transporter, la cause ûnale de nousmêmes à la nature. L'expérience, dirons-nous, nous présente d'une manière éclatante, dans un cas donné, une cause réelle et certaine, que nous nommons cause finale : n'est^il pas légitime de supposer la même cause dans des cas analogues, a?ec un degré de probabililéeroissant et décroissani avec Tanalogie eUe^^mème? Noos ne passons pas alors d'un genre à un autre; mais dans un même genre, A savoir la nature , uo certain nombre de faits homogènes étant donnés, nous suivons la filière de l'analogie aussi loin qu'elle peut nous conduire, et jusqu'au point où elle nous abandonne. Tel est, dans sa vérité, le procédé inductif que soit f esprit humain dans l'affirmation des causes finales en dehors de Boi]s':ranalvse détaillée de ce procédé

1. M. Curo nous a objecté {Journal des savants) qu'il n'était pas besoin de partir du fait de Tinduslrie humaine pour établir la cause finale en dehors de nous, que nous affirmions directement et immédiatement celte cause à la vue des êtres organisés. Mais alors il faut admettre un principe à priori des causes finales, ce que nous avons réfuté (chap. prélim.)- Autrement, si la cause finale est une induction, il faut partir d'un fait où nous soit donné immédiatement dans l'expérience le fait de la prévision et de la préordination : or cela n^a lieu que dans la conscience humaine. Ëxlérieurementi et objectivement nous ne voyons que des phénomènes qui

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nous en fera mieux comprendre la portée et la rigueur.

Nous avons dit qu*il faut partir du fait de Tindustrie humaine, mais, pour parler avec rigueur, il faut remonter encore plus haut. Ce que nous appelons industrie humaine, n'est pas à proprement parler un fait; mais c'est déjà une conclusion médiate obtenue par voie d'analogie. £n effet, ce qui se passe dans l'âme de nos semblables nous est absolument inconnu et inaccessible, au moins par voie d'observation directe : nous ne voyons que leurs actes, et les manifestations extérieures de leurs sentiments et de leurs pensées. En appelant certaines de ces actions des noms AHnduatrie et d aH, nous entendons par là que ces actions sont des ensembles de coordinations vers un but, c'est-à-dire des phénomènes déterminés par l'idée du futur, et dans lesquels le conséquent est la raison déterminante de l'antécédent. Or, ce n'est là qu'une supposition : car n'ayant aucune expérience directe de la cause efficiente de ces phénomènes, nous ne pouvons pas affirmer d'une manière absolue que cette cause se soit proposé le but qu'elle semble poursuivre, ni même qu'elle se soit proposé aucun but. Quelquefois même nous nous trompons en croyant voir un but là où il n'y a qu'un aveugle mécanisme. Par exemple, j'ai cité quelque partU'exem*»

8e succèoenf, et rien ne noas autorise a dire que celai qui précède est préordonnô par e«lui qui suit. Maintenant l'industrie humaine n*est que le premier fil de rinduclion qui nous fait passer de nous-mêmes à ce qui n'est pas nous. Et en supposant que les hommes ne passent pas toujours par cet intermédiaire, nous avons le droit de nous en servir pour la rigueur complète du raisonnement t. Le cerveau et la pensée, ch. Vil, p. liO.

pie d'un vieux desservant devenu aliéné, qui récitait avec la plus grande éloquence le fameux exorde du P. Bridaine : à l'entendre, il eût été impossible de ne pas supposer qu'il savait ce qu'il faisait, et qu'il avait pour but d'émouvoir ses auditeurs. Et cependant, ce n'était chez lui qu'un acte purement automatique : car non-seulement il était aliéné, mais il était arrivé au dernier degré de ce que Ton appelle la démence sénile, qui est Timbécillité complète ; il était incapable de dire deux mots qui eussent un sens, et même de les prononcer : et cependant le vieux mécanisme marchait toujours, et semblait toujours avoir la même appropriation à un but. On voit par cet exemple combien il est vrai de dire que notre croyance à rinlelligence de nos semblables est une induction, et même une simple croyance fondée sur ranalogie, au point que dans quelques cas cette croyance est démentie par les faits.

Comment donc arrivons-nous à supposer l'intelligence et la finalité chez nos semblables? C'est évidemment par comparaison avec nous-mêmes. De même que la seule cause efficiente réelle que nous connaissions, c'est nous-mêmes, de même la seule cause finale qui nous soit immédiatement perceptible, est en nous-mêmes. Dans certains cas, en effet, par exemple dans les actions volontaires, nous avons conscience non-seulement d'une force active qui se déploie en nous, mais d'une certaine idée qui sert de règle à cette force active, et en vertu de laquelle nous coordonnons les phénomènes intérieurs et

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subjectifs de notre âme^ et par suite les mouvements correspond danfts de notre organisation. Nous appelons but le dernier phénomène de la série par rapport auquel tous ks autres sont coordonnés; et cette coordination de phénomènes et d'actions s'explique pour nous de la manière la plus simple par la suppo« sition d'une représentation antérieure du but. Je sais très-bien# par exemple» que si je n'avais pas d'avance la représentation d'une maison, je ne pourrais coordonner tous les phénomènes dont Tensemble est nécessaire pour construire une maison* Je sais très-bien qu'il ne m'est jamais arrivéi en puisant au hasard des mots dans un dictionnaire, de réussir à faire une phrase \ je sais que jamais, en touchant au hasard les touches d'un piano, je n'ai réussi & former un air ; je sais que même pour arriver & former une pensée, je dois rassembler les phéuo^ mènes divergents dans une idée commune; je sais que ]e ne puis coordonner les éléments de la matière en un tout, sans m'être préalablement représenté ce tout* En un mot, je sais que chez moi, toute induction, tout art suppose un certain but, une certaine finalité, ou comme nous nous sommes exprimé, une certaine détermination du présent par le fatur# A la vérité, il se passe en moi plus rarement sans doute que chez les animaux^ mais encore assez souvent, des phénomènes qui présentent des coordinations semblables aux précédentes, sans que j'aie conscience du but qui les détermine : ces actes que l'on appelle instinctifs ont donc, à ce qu'il semble^ les mêmes caractères que les actes volontaires, et cependant

rien ne nous autorise à affirmer qu'ils soient déterniinéi par la représentation antérienre du but 5 ni m^me iiu'ils soient déterminés par rapport à un but : car c'est prédsément ce qu'il s'agit de démontrer.

Nous répondons que précisément parce que ces actes instinc* tifs de la nature humaine sont analogues ^n% phénomènes de la nature en génénd dont nous cherchons l'eiplicatlon, ce n'est pas d'eux que nous pouvons partir pour expliquer les au^ très : car ce serait alors expliquer obsmrum pér obscur um. Mais^ ces instincts mis à parti nous trouvons en noas^ dans un exemple notoire et éclatant, l'existence d'une cause réelle^ qui est la finalité, et dont le critérium est la coordination ûu présent au futur, en raison d'une représentation anticipée : tel est le caractère de l'activité volontaire.

Il y a donc au moins un cas, où la cause finale est établie par l'expérience ; c'est le cas de notre activité personnelle et volontaire. De ce centre, nous pouvons rayonner autour de nous; et le premier pas certain que nous faisons hofs de nous* mêmes, c'est d'affirmer Fintelligence, la causalité, le désir et enfin la finalité chez no» semblables.

En effet, lorsque nous voyons che2 les autres hommes une succession d'actes coordonnés comme le sont les nôtres dans le cas de l'activité volontaire, par exemple quand nous voyons un homme marcher dans la rue^ parler, mouvoir ses membres d'une manière régulière, rapprocher les corps les uns des autres avec ordre et méthode^ mettre des pierres les unes

sur les aatres, des planches entre ces pierres, da fer entre CCS planches, on bien tracer des caractères sur le sable ou sur le papier, des signes sur la toile, couvrir ces signes de couleur, tailler la pierre, lui donner telle ou telle forme, etc., lorsque nous voyons, dis-je, toutes ces actions, quoique nous n'assistions pas à la scène intérieure qui se passe dans l'ftnie de ces acteurs semblables à nous, et quoique par exception noQS puissions nous tromper, cependant dans l'immense majorité des cas, nous sommes autorisés à supposer, et nous supposons avec une certitude absolue, que les actions semblables à toutes celles que nous venons de rappeler, et qui sont eUesmêmes semblables à nos actions volontaires, sont des actions déterminées par un bui ; nous supposons donc chez les autres hommes la cause finale comme chez nous-mêmes; et voilà une première et certaine extension de l'idée de finalité Ce n'est pas tout ; nous n'avons pas même besoin d'assister à la série d'actions de nos semblables pour y supposer un but ; et, avec le temps et l'habitude , il nous suffit d'en voir le résultat pour supposer dans le produit même de Factivité humaine des moyens et des buts. C'est, en effet, un des caractères de l'activité de l'homme que cette activité ne se renferme pas en elle-même, qu'elle agit au dehors d'elle*mê me sur la nature et sur les corps. C'est un fait, que les co rps sont susceptibles de mouvement; ils peuvent donc être rapprochés et séparés ; ils peuvent être dérangés des combinaisons dans les* quelles ils entrent naturellement pour entrer dans des combi-

naisons nouvelles ; et c'est un tail biea remarquao.e, et de la plus haute importance pour notre sujet, que ces cor ps, quoique obéissant fatalement aux lois de la nature, peuvent en même temps sans jamais violer ces lois, se coordonner suivant les idées de notre esprit. Ainsi, ces pierres qui forment une maison obéissent certainement aux lois de la pesanteur et à toutes les lois de la mécanique ; et cependant elles sont susceptibles d'entrer dans des milliers de rapports , tous conciliables avec les lois mécaniques et qui sont cependant préordonnés par l'esprit.

Or, disons-nous, il ne nous est pas nécessaire d'assister à l'opération active par laquelle Tintelligence et la volonté de nos semblables a donné telle ou telle forme à la matière. L'expérience nous apprend bientôt à reconnaître parmi les corps qui nous environnent ceux qui sont le produit de la nature, et ceux qui résultent de l'art humain; et sachant que pour ce qui nous concerne, il nous a toujours été impossible de réaliser de tels produits sans les avoir voulus, c'est-à-dire, sans avoir eu un but, nous nous habituons à nous les représenter immédiatement comme des moyens pour des buts. Ainsi, comme l'écriture n'est pour nous qu'un moyen d'exprimer la pensée, nous supposons en voyant des caractères inconnus, par exemple les cunéiformes, qu'ils ont dû être des moyens expressifs, des signes graphiques pour exprimer la pensée. Gomme nous n'élevons pas de b&timents par hasard et sans savoir pourquoi, nous supposons, en voyant des bâtiments tels que les Pyra-

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mides ou les menhirs celtiques, qu'il» ont été construits dans an but ; et nous cherchons quel il a pu être» En un moti dans toutes les osu^res de l'industrie huniune» nou» voyons des moyens et des buts; et même quand nous ne pouvons pas découvrir quel est le but» nom sommes persuadés qu'il y enaun«

II est donc certain pour nous que» soit que nous considérions chez nos semblables la suite de leurs actions, soit que nous con» sidérions les produits de ces actionsi nous voyonsi entre ces actions et les nôtres, une telle similitude que nous n'hésitons pas à conclure pour eux comme pour nous que toute combinaison dirigée vers le futur, implique un but.

Si maintenant nous descendons d'un degré, nous verrons chez les animaux une multitude d'actions tellement semblables aux actions humaines qu'il nous est impossible de ne pas leur attribuer des causes semblables. En quoi l'action par laquelle un animal attend et poursuit sa proie, lui tend des pièges, le surprend et le dévore, diffère-t*elle de l'action par laquelle le chasseur poursuit et saisit cet animal lui-même "i En quoi Tac- Uon par laquelle l'animal se cache, évite les pièges qu'on lui tend, invente des ruses pour se défendre i diffère -t -elle de l'action par laquelle le sauvage cherche à échapper à ses ennemis, et à l'action plus compliquée^ mais analogue, par laquelle un général d'armée fait une retraite devant l'ennemi ? Il en est de même de la plupart des actions animales, par lesquelles les bêtes poursuivent la satisfaction de leurs besoins ; ces be«

soins étant les mêmes que chez Tbomme, qaoiqae plus s)mp)et# les moyens qui les satisfont doivent être aussi les mêmes ; àê là les analogies qui ont frappé toiii les obsenratetirs* Nooi sommes donc autorisés à oonclure de l'homme à Vaoimal ; et puisque nous avons vu qUe les hommes agissent pour un but, nous avons le droit de conoluire également que les anlitiaux agissent pour un but

Mais parmi les aotions des animaux, on en distingue générale* ment de deux sortes : dan» les unes, ranimai semble agir eommé l'homme, par une sorte de réflexion et de prévision^ ayant vo^ lontairement combiné d'avance les moyens pour m but désiré ; 06 qui caractérise ces sortes d'aêtions, e'est que Tanimàl ne lef accomplit pas tout d'abord avee la perfection qu'il y mettra plus tard : il apprend, il devient de plus en plus habile : Texpérience, l'habitude, la comparaison semblent avoir une pari dans la formation de ses jugements* Telle serait du moins la vérité, suivant les observateurs iàvorables aux animaux. Oe premier genre â'aeti(ms serait donc , satif le degré, analogue aux actions réfléchies et volontaires de l'espèce bufibaine.

Mais il y a d'autres actions qui, dit^on, diffèrent ess^tielle* ment des précédentes» quoique aussi compliquées et présent

tant exactement le même caractère , à savoir l'appropriatioti de certains moyens à la satisfaction d'un besoin. Iciy nulle édU" cation au moins apparente, rien qui indique les efforts succès^ sifs d'un esprit qui se forme et qui apprend , rien qili soit personnel à rindividn : ranimai semble du premier coup agir

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comme il agira toute sa vie; il sait les choses sans les avoir apprises ; il accomplit des opérations très-compliquées et trèsprécises et avec une parfaite justesse, d'une manière presque infaillible, et d'une manière immuable.

Ainsi, dans ce second genre d'actions que Ton appelle instinctives, tout ce que nous avons l'habitude de considérer comme caractérisant l'intelligence fait défaut : le progrès, la faillibilité , Tindividualité, Thésitation, en un mot, la liberté. Y aurait-il donc un genre d'intelligence dont nous n'avons aucune idée? Les animaux auraient-ils une sorte de science innée, et comme une réminiscence analogue à celle que rêvait Platon? auraient-ils des habitudes innées ? Nous n'en savons rien , et dans notre ignorance sur la cause réelle de ces actions étonnantes, nous ne cherchons à nous la représenter d'aucune manière, et nous appelons instinct cette cause occulte , quelle qu'elle soit. Mais si, par leur origine, par leur cause, ces actions diffèrent des actions humaines, — par leur nature intrinsèque et essentielle elles n'en diffèrent pas. Au contraire, parmi les actions animales, ce sont précisément celles qui ressemblent le plus aux actions les plus compliquées de l'industrie humaine. En effet, ce ne sont pas seulement des actions, ce sont encore des productions : nonseulement l'animal marche, vole, chante, s'approche ou s'enfuit, prend ou apporte; mais de plus, comme un véritable ouvrier, il fait servir les forces et les éléments de la nature à ses besoins : comme Thomme. il bâtit; comme Thomme, il tend et

ourdit des pièges; comme Thomme, il accumule et se fait des magasins ; comme Thomme, il prépare une habitation à ses enfants ; comme Thomme, il se crée des habitations de plaisance; il se fait des vêtements ; en un mot, il exerce toutes les industries. Ainsi ces actions instinctives sont à la fois très-différentes des actions de Thomme quant à Torigine , très-semblables quant à la matière. Or, qui caractérise les actions de rhomme, c'est d'agir sciemment pour un but. Pour les actions dont nous parlons, tout porte à croire qu'elles ne sont pas faites

/ sciemment ; mais cette difTérence mise à part, la similitude est absolue : reste donc que nous disions que ces animaux, sans le savoir, agissent pour un but. Ainsi le but que nous avions

; déjà reconnu dans les actions intelligentes des animaux, ne peut pas disparaître uniquement parce que nous rencontrons ici une condition nouvelle et inattendue, Tinconsciencc. L'instinct nous révélera donc une finalité inconsciente, mais une finalité.

\^ A la vérité, nous pouvons être arrêtés ici par quelqu'un qui nous dirait que du moment qu'on retranche par hypothèse toute représentation anticipée du but, toute prévision, par conséquent toute intelligence, le mot de finalité ne représente plus absolument rien, et n'est plus autre chose que Teflet d*un mécanisme donné ; que par conséquent la suite de nos inductions et de nos analogies s'arrête nécessairement là où s'arrête l'intelligence; qu'il va de soi que l'intelligence se propose un but, mais qu'en dehors de l'intelligence, il n'y a plus que des

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causes et des efiets. Dans eette hypothèse, on accorderait que rhomme agit pour un but, que Tanimal lui-mémé, quand il est guidé par l'intelligence et Tappétit, agit pour un but; mais quand il agit instinctivement, on soutiendrait qu'il n'a plus de but, et qu'ators ses actions se déroulent exclusivement suivant la loi de causalité'.

Mais qui ne voit que la difficulté soulevée ne vaudrait en définitive que contre ceux qui se croiraient obligés d'admettre une finalité inconsciente à Torigine des choses, mais non pas contre ceux qui admettent une intelligence ordonnatrice? Car pour qu'un objet se présente à nous comme un ensemble de moyens et de buts, c'est-à-dire comme une ceuvre d*art, il n'est nullement nécessaire que Fintelligence réside en lui : il suffit qu'elle soit en dehors de lui dans la cause qui l'a produit. Ainsi, dans un automate, nous ne laissons pas que de reconnaître des moyens et des buts, quoique l'automate à propre^ ment parler agisse sans but, parce que nous savons que l'inteU ligence qui n'est pas en lui est hors de lui» et que ce qu'il ne peut prévoir par lui-même a été prévu par un autre. De même, en supposant que dans l'animal, il n'y ait pas une certaine force occulte, qui contiendrait Tirtuellement la puissance d'agir pour un but, en supposant avec Descartes que l'animal, en tant qu'il agit instinctivement^ est une pure machine, et est destitué de toute activité intérieure, même en ce casj il ne foa« drait pas conclure que ses actions ne fussent pas coonlonnées par rapport à un but, puisque l'intelligence qui ne serait pas

eu. lui pourrail très-biea être ea dehors de lui dans la causée piemière qui TauraiC fait,

Mais nous n'avons pas beoQia ici de soulever ces questions : nous n*avoas pas à nous iatenxiger sur la nature et la cause de l'instinct, et en général sur la cause première de la finalité. Nous ne recherchons pas encore d'où vient qu'il y a des buts dans la nature; nous cherchons s'il y a en; si tel frit, tel acte, telle opération de la nature doit être appelée de ce nom. Or, comment le même fait, exactement le même, produit par des moyens rigoureusement semblables (quoique l'opération soit instinctive, au lieu d'être volonCaii^) , serait* il appelé ici un but et là on rétuUut ? Gomment la toile de l'ouvrier serait-il un but, et la toile de l'araignée un résultat? comment des greniers humains seraient^ils un but, et le grenier des animaux un résultat ; la maison des hommes un but, et les cabane des castors un résultat'? Nous nous croyons donc autorisés à dire que si les actions intelligentes sont dirigées vers un but, les mêmes actions, lorsqu'elles sont instinctives, sont également dirigées Ta:s un but.

On peut insister en disant qu'il n'est pas vrai qu'une même action , qui a un but quand elle est volontaire, doive en avoir un également quand elle est involontaire : car c'est précisément en tant qu^elle est volontaire qu'elle a un but. Nous commençons par mouvoir nos membres sans but, avant de les mouvoir volontairement pour un but; l^enfant crie sans bat, avant de crier volontairement pour un but. Agir pour

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an but, c'esi transfonner une action natarelle en action volontaire : point de Yolonté; point de bat Mais, à considérer les choses de pins près, oa Terra qae ces premio^ mouvements on ces premiers cris sont considérés comme fortnits et sans bat, non parce qa*ils sont involontaires, mais parce qu'ils sont désordonnées, spontanés, sans direction; tandis que les mouvements volontaires ont un ordre, une rc^le, one direction. Or, c'est là précisément ce que les mouvements instinctiis ont de commun avec les volontaires : ce ne sont pas des agitations irr^ulières, comme celles de Ten&nt qui se remue dans son berceau : ce sont des mouvements combinés, et rigoureusement calculés, absolument semblables, sauf l'origine que nous ignorons, aux mouvements volontaires : ainsi les mouvements de la fourmi qui va aux provisions, et revient chargée aux magasins, sont absolument semblables aux mouvements des paysans qui vont faire leurs foins et leurs moissons et les rapportent à leurs granges ; et les mouvements de ranimai qui nage sans l'avoir appris sont exactement les mêmes que ceux de rhooime qui n'apprend à nager qu'avec beaucoup de temps et d'eUorts.

Ainsi rinstinct suppose un but : mais faisons un pas de plus. Nous sommes passés de notre finalité personnelle à la finalité dans les autres hommes, de la finalité dans les actions industrieuses des autres hommes à la finalité dans les actions industrieuses des animaux, soit que ces actions présentent l'apparence de quelque prévision et réflexion, soit qu'elles nous

paraissent absolument automatiques. Maintenant il s agit de passer des actions externes de l'animal, que Ton appelle ses insUnets, à ses opérations internes que Ton appelle ses fono' lions : c'est ici le nœud de toute notre. déduction.

Si l'on y réfléchit, on verra que ces deux sortes d'opérations ^ les instincts et les fonctions, ne sont pas essentiellement distinctes Time de l'autre : et autant il est difficile dans Tanimal de distinguer Tintelligence de l'instinct, autant il est difficile de séparer l'instinct de la fonction proprement dite. On réserve plus particulièrement le nom d'instinct à certains actes des organes de relation, G'est-i-dire des organes 1 ocomoteurs; et en tant que ces actes sont constitués par une série de phénomènes toujours les mêmes dans tous les individus de la même espècei on donne le nom dlnstinct à cet enchaînement d'actes automatiques formant un tout déterminé. Mais en quoi cet enchaînement spécial se distingue-t-il de cet autre enchaînement d'actes que l'on appelle une fonction? En quoi l'art de tisser la toile de l'araignée diffère-t-il de Fart de chanter des oiseaux, et en quoi l'art de chanter diffère*t-il de l'art de préhension, de déglutition et de répartition qui constitue l'art de se nourrir ? Ne voit-on pas de part et d'autre une série de phénomènes liés d'une manière constante et suivant un ordre systématique, et cet enchaînement systématique n'est*il pas de part et d'autre une coordination de phénomènes par rapport à un phénomène futur qui est la conservation de l'animal ? Que l'animal prenne sa proie dans un piège, comme l'araignée; ou

qu'il la prenne au moyen de ses griffes , puis qu*îl la dêrore et rengkmtisse, comme le lion ; ehacon de ces phénomènes est d« mâme ordre que le précédent ; et s'il a été vrai de dire que les opérations instiiictiTes ont un but, il sera Trai de dire également que toutes les fonctions, qui ne sont elles-mêmes qua des op^ations instiuctites, en ont également un.

Ia philosophie allemande a cru poutoir établir une grande différanœ entre Tindustrie de l'hômme.et l'indostrie Titale en 06 que dans les œuvres de Thotume i, l'agent est en dehors de •on œutre^ qui est incapable par elle-même de se modifier, tandis que dans les œuvres de la nature, l'agent est caché au fend «lèiM de l'organisme et le transfi»'me du dedans et non du dehors» Cetlt diflérMce^ signalée déjà depuis longtemps par Aristote y est peot-AIre j^us apparenté que réelle , et ne fait rien à la question qui nous occupe. Beaucoup de fonctions qui sont internes chez certains animaux sont externes chei d'autres ; et il serait bien difficile de dire où commence la fonction, où commence llndustrie. L'incubation qui est interne ches les Tivipares, est externe chez les ovipares. La poule qui couve ses œufii, exerce-t-elle une fonction ou une industriel Couver ses œufe, ou en favoriser Téclosion par la chaleur du corps, couime la poule, ou couver les oeufs, et après Téclosion fiivoriser le développement des petits par ia chaleur du nid sont-

4. Nous Abroi» oomslon de retenif plt» tard sur cette questioD (Voir!. II, ch. 11^ de la finalité iDCODscîente) ; nous o'y toachons ici qae dans son rapport avec ootre rtcherche ItôtûeUe.

L'HOMMB SI LA NATORJB iAI

lis des phénomènes essefitfeileâieRt tfifiéreHtsf yineabatioa interne des tivîpares, llncubaCton «sterne des ovipares» l'inou-^ bation artificteUe par la nidlAcsikm ne sont-iis pas ies «tènas degrés d'nne seule et niéine fonelioB iMttedifff <^'eib<ce en déflnitiTe ({ne t'indnslrîe même iHunaine» d oe a'est un 4é>va^ loppeai«t de fencUon Y iQ«feit-oa tpi%ne iteotian ^ ee n'usai «ne industrie InterneV Qite fsnl 4es4eDts«i ee n^«rt un teavaii de bnMemenly le eœur, si m n'est ma Smiail da pompe, rasto» maciâ oe n^e^ un U«?ail ehimk|ua? flt réeipfo^anent, ^[«e fei6ons->nous quand nous «ettcns des lunettes, qnmA noua appliquons «n cornet 4 notfe etdâe, qurad «o«s omplof ona la sonde emoptegiqua, ou mdme que nous prenons «ne canne, A ce n'ost de prolonger •extérieurement la fonoticm interne f R en quni ces moyms ^sternes ^fèrent-ils, ù ce fi'e^ par la gposs^etë, des instruments crëis par ta nature même? Puisque nous pouTons reproduire chacune de ces opérations par des agents mécaniques artificiels, comment se pourrait-tt

I que chacune de ces opérations ne fftt pas une opération mécanique, industrielle? d*0Ù il suit que la Imetion étan^ idoitique à rinstînct, Hnstinct h Tindustrie de l'homme, il sera rigou^ reusement vrai de dire de la fonction ee qui est trai de industrie de fhomme, è saToir qu'elle est une série de phénomènes déterminés d'avance par im dernier phénomène qui €n est la raison, en d^utres termes qu*eUe est tm onch^Anement de

. moyens adaptés à un Imt.

' Il reste cependant une profonde ^HRrenee enâpe l'industria

148 LIVRE 1, CHAP. lU

fonctioDDc^Ue et l'industrie humaine : c*est que l'industrie artificielle construit les machines dont elle a besoin pour accomplir ces opérations, tandis que les fonctions animales ne sont que les opérations de machines toutes construites. Ainsi rhomme fait des pompes; mais l'animal a reçu de la nature one pompe naturelle qui est le cœur, pour faire circuler le sang; l'homme fait des lunettes, mais l'animal a reçu tout fait de la nature Toeil qui est une véritable lunette, etc. ; cette différence est considérable. Mais remontons à l'origine de ces machines naturelles. Quelle que soit la cause qui les a construites, que œ soit l'âme elle-même, comme le veulent les animistes, la force vitale des vitalistes, la nature des panthéistes, l'acte immédiat d'un Dieu créateur, ou même la matière avec ses propriétés primordiales, peu importe; toujours est-il que celte cause, en construisant ces machines, a accompli une série d'opérations absolument semblables à celle d'un ouvrier con* struisant des machines analogues. Quelle différence y a-t-il entre Tacte par lequel la nature a crée un cristallin, et l'acte par lequel l'homme construit des verres lenticulaires? Quelle différence entre l'acte par lequel la nature crée les dents molaires et l'acte par lequel l'homme fait des meules à moudre? Quelle différence entre l'acte par lequel la nature fait des nageoires, et l'acte par lequel l'homme crée des appareils de natation f

Il 7 a deux différences : la première c'est que la nature ne sait pas ce qu'elle fait et que l'homme le sait : la seconde, c'est que d'un côté les appareils sont internes, de l'autre ils sont

externes : mais ces différences ne détraisent pas les profondes analogies des deux genres d'action; et il reste toujours^ de part et d'autre, création de machines : or, comment la même ma* chine pourrait-elle être ici considérée comme un ensemble de moyens et de buts, là comme une simple rencontre de causes et d'effets? Gomment la structure d'un appareil pour le vol supposerait-elle chez Thomme, si elle était découverte, un mi« racle de génie et d'invention, tant le problème est compliqué, tant il est difficile en cette circonstance d'approprier les moyens au but, et comment la solution du même problème trouvée par la nature elle-même pourrait-elle être le simple effet d'une rencontre de causes? Peut-on assigner ainsi deux causes absolument opposés à deux actions absolument identiques?

Pour ce qui est des deux différences signalées, remarquons d'abord qu'entre l'industrie inconsciente qui crée les organes

et l'industrie humaine qui crée les machines, se place un phénomène intermédiaire qui est l'industrie instinctive des animaux : cette industrie est inconsciente comme la première, et elle est externe comme la seconde. Gomme Tindustrie humaine, l'instinct crée pour l'animal des appareils supplémentaires qui sont des appendices d'organes; comme la force vitale, l'instinct est inconscient et ne sait pas ce qu'il fait. La force vitale (et j'entends par là la cause inconnue, quelle qu'elle soit, qui crée les organes), n'est-elle pas elle-même un instinct qui \ s'assimile les éléments de la matière extérieure pour s'en faire \ les appareils nécessaires à l'exécution de ses fonctions? et qu'im-

ISO IiIVRË I, C8AP. lU

porie (^ Qi$ êipfêfmU mmt mterac» oa estenm ? CbMigentils de canctère poor ètr» ûis^nibles d$ rraimal liû-iiiènie, c*ert*&^ire pour itre li^s A la macbiae oiyaoîque tout eatiire, de niaoièra i profiter et à «H^rir ft la foia de toot ce qui arrive à tout le Bystèmel

Je ne méemwM deoc pfSf tteare une Cote» les différences de la nature et de Tart, et j'aurai occasion d'j revenir plus tard; maïs elles n'importât pas ici. Sans doute» les leuvres Iiumaines n'ont pas en elles-mêmes le principe de leur mouve* menty tandis que la nature, dit a?ec raison Aristote» et surtout la nature Tivante» a en soi*m6me le principe de son mouve* inent et son repos. Mais la question de savoir jusqu'à quel point un être est doué d'activité intérieure et spontenée est d'un autre ordre que celle de savoir s'il y a dans cet être des moyens et 0es fins. Or» de part et d'autre, dans les œuvres de Fart aussi bien que dans les œuvres de la nature, il y a un double carao* tire commun ; l"" la relation des parties avec le tout; 2<^ la relation du tout avec le milieu extérieur, ou les objeto sur les^ quels il doit agir. Dans une macbine, aussi bien que dans un être vivant, chacune des pièces n'a de sens et de valeur que par son rapport avec l'idée générale delà machine ; il n'y a pas une partie qui n'ait sa raison dans le tout; comme l'a dit Aris* tûte, le tout est antérieur & la partie; et Kant lui-même a re* connu sous ce rapport, l'identité de la nature et de Tart. Or, n'est-ce pas 1& le caractère essentiel et distinctif de la finalité? ce n'est donc pas le plus ou moins d'activité intérieure ou de

L'HOMMIS HT iA NATURE f51

Spontanéité qui eat ici en queitian, o'eat cette barmonid pr6éli<3 blie de la partie et du tout» qoi, eqmoium à la luit aui^ omi vres de Tart et aux œuvres de la nature» }euFConfèiw» aux unai comme aux autres, un caractère incontestable de finalité. Da plus» les unes et les autres supposent des conditions axtériaures qui leur sont préordonnéest Que Ton invoque avec les Allo^ mands la nUaHié ^ pour expliquer les phéaoaàues da la mio, on peut trouver qu'une telle aause ressembla beaueotip au qualités oeeoltes du moyentftge : mais quelle que soit d'aiU#uFS la valeur de cette cause, elle n'exelut pas ce qull y a de mécanique dans l'organisation vivante, et ne détruit aucune des analogies que nous avons signalées plus haut. Sans doute, il y a dans l'œil quelque chose de vital, sans quoi il n'exercerait pas ses fonctions : nn œii artificiel ne saurait voir : mais vital ou non, l'œil n'en est pas moins un instrument d'optique, une chambre noire parfaitement construite suivant les lois de la physique; le cristallin, tout vital quHl est, n'en est pas moins un verre lenticulaire ; et tous nos organes, sans cesser un instant d'être vivants, n'en sont pas moins en même temps des agents mécaniques, rigoureusement appropriés. Vitalité, soit; toujours est-il que cette vitalité agit comme un habile artiste,

i. « Il y a un accord merveilleux entre les fonclions des divers orgajji^s. . . ^ • Mais qaaoii ûr coispreûd t'eawQCO 4e i'orgaaiflQae, on trouve quo cette harmonifi indoslrieuse est ane euile nécessaire de la vitàlitéf (Hef?el, PhiL de la nature. § fi46. — Bnc9felopédie dei seiences physiques, p. '8150.) On remarq^iera, au reste, que ce n'est pns pour nier la cause finajle que Hegel /|iit ipl^eryenir ici le pri^dM vital; «aïs pour placer au dedans, et non* au dehors de l'être vivant la causie de la finalité qui s y (manifeste : .question que nous nç ôh^U^p^ j^as j^ (voir j^^ h^)f^ sur la finalité immanente, le ch. n du livre II).

qu'elle préordonne toutes les parties conformément à Tidée du tout, en d'autres termes» qu'elle obéit à la loi de finalité : ce qui est pour nous, quant à présent, le seul objet de la dis* cussion.

Par une suite d'inductions analogiques, nous avons essayé d'établir : 1* que nos semblables agissent pour un but; 2* que les animaux, quand ib obéissent à Tintelligence et à la sensibilité agissent pour un but; Z^ que les actions instinctives sont dirigées vers un but; 4* que les fonctions elles-mêmes, si analogues aux instincts, sont également dirigées vers un but *- Ce qui nous reste à établir pour épuiser |a série de nos inductions, c'est que non-seulement les opéroHons des oi^anes, mais la formation même de ces organes suppose encore - l'idée du but. Or, pour franchir ce dernier passage, nous n'avons qu'à faire remarquer l'identité de la fonction avec l'acte créateur de Torganisation. On peut dire de l'animal ce qu'où a dit du monde : c'est que la conservation n'est qu'une création continuée. En effet, quelle différence y a-t-il entre Tacte nutritif par lequel l'animal répare continuellement les pertes de ses organes et l'acte créateur par lequel il produit ces organes eux-mêmes? Entre ces deux actes, et les unissant l'un à l'autre, se trouve le phénomène de régénération dans les organes mutilés. Tout le monde connaît le frit de la régénération des nerfs, la reproduction des pattes de la salamandre, la reproduction plus étonnante encore de la moitié du corps chez les planaires? Que sont ces phénomènes si ce n'est le développe-

ment de cette force réparatrice qui se manifeste dans la nutrition, laquelle pendant une partie de la ne est en même temps une force extensive, puisque l'animal grandit à mesure qu'il se répare. Or, entre les phénomènes de régénération et les phé-nomènes de formation, y a-t-il autre chose qu'une différence de degré? La force qui pour la première fois a produit la patte de la salamandre a dû agir de la même manière que la même force lorsqu'elle reproduit cette même patte coupée. Et enfin la fonction nutritive elle-même n'est que cette même force de réparation appliquée à conserver l'organe une fois formé. Enfin, si la conservation n'est ici qu'une création continuée, on peut dire que toutes les formes que prend l'acte conservateur chez ranimai, fonction, instinct, industrie réfléchie, science et art, ne sont que les degrés d'une seule et même orce : et par conséquent telle elle se montre à son état le plus élevé, c'est-à-dire proportionnant des moyens à un but, telle elle est à son origine : la finalité est donc son essence, sa vraie définition.

Il n'est pas nécessaire de sortir de l'humanité pour retrouver tous les degrés par lesquels cette force passe avant d'arriver à son plus haut degré qui est la finalité volontaire et réfléchie. Dans Facte volontaire, par exemple l'acte de l'ingénieur qui invente une machine, nous avons conscience et du but & atteindre et des moyens qui y conduisent; dans l'acte passionné, comme celui du soldat qui monte à l'assaut, nous avons conscience du but, sans avoir conscience des moyens;

dans l'acte instinctif comme celui de l'enfant pressant le sein de la nourrice, il peut y a?oir conscience de l'acte, c'est-à-dire plaisir» mais il n'y a conscience ni du but, ni des moyens. Dans l'acte organique, eomme l'acte nutritif, il en est de même ; mais il n'y en a pas moins coordination vers un but : dans la reproduction, c'est la mère qui travaille sans savoir ce qu'elle fait à une image semblable aux parents. Ainsi, remontant de fonction en fonction, d'art en art, nous nous trouvons toujours guidés par le fil de Tanalogie jusqu'à la première forma* tion des êtres organisés, laquelle (de quelque façon qu'on se la représente) n'a pu être, comme la formation actuelle, qu'un certain choix de moyens accommodés à un but.

Ainsi l'industrie humaine n'est donc pas un phénomène exceptionnel dans la nature : c'est le dernier degré d'une série de phénomènes analogues, qui, de proche en proctie, avec une conscience croissante et décroissante, se présentent à nous avec un caractère essentiellement identique, à savoir, la coordination du présent au futur. Ce caractère, saisi par notre conscience, nous atteste l'existence de la finalité : la finalité coexiste donc partout avec lui.

Un seul point nous reste à examiner, pour compléter la dé^ monstration. Tout notre raisonnement repose sur l'analogie. Mais quelle est la valeur logique du raisonnement par analogie? Nous n'avons pas à examiner ici d'une manière abstraite et générale la théorie de l'analogie. Il nous suffira de trouver dans Texpérienoe une preuve frappante et décisive de la force

de ce mode de rattotmeœe&t. GeUe preuvei nous U trouvons deos^ k certitude que aous donne la croyanee k l'intelUgeace de nos semblable. D'une part» il est certain que c'est par un raisonnement analogique que nous affirmons Vinlelligeoce cbea nos semjakbks; d'autre part, il est incontestable que cette croyance égale en certitude aucune autre de nos afârmations. L'analogie peut donc avoir une force probante égale à celle que peut donner aucune de nos acuités de connaître,

Lorsque nous passons de nous-mêmes à nos semblables par voie d'induction» il est certain que cette induction n'est qu'une induction analogique; car si semblables que nous soient les autres hommes» Us diffèrent cependant assez pour que chacun constitue une individualité di£férente; et ce qui rend plus remarquable encore la certitude incomparable de cette indue* tion^ c'est qu'un seul cas nous suOit pour conclure à tous : ab uno àisoe omnes. Nous ne connaissons que nous-mêmes; nous ne connaissons donc qu'un seul individu, et nous concluons, sans exception, pour tous les individus semblables à nous. Ainsi, avant d'affirmer que tous les individus d'une espèce ont telle ou telle organisation, les anatomistes en dissèquent un très-grand nombre; ici, au contraire, nous ne pouvons jamais observer directement qu'un seul être : et celui-là seul suffit ^

i , Dira-t-on que .cette combinaison n'cal pas un raiionnement par analogie, maia une véritable indactioa, puisque l'oo va du môme au méme^ je réponds que les autres hommes œ sont pas précisémeot les mômes ôtres que moi, et que les earaclères dlstioctifs de l'individualité sont si saillants dans Tb amanite qu'ils coas(i« taeot des différences véritablement notables : la similitude l'emporte, mais elle est môlée de beaucoup de différences. Déplus, conclure de la similitude des caraotèies

156 LIVRE I, GHAP. III

Voilà donc une conclusion obtenue par voie d'analogie, qttf est égale en certitude à nos affirmations les plus autorisées C'est même un fiiit bien remarquable qu'aucun sceptique» à ma connaissance, n'ait jamais mis en doute d'une manière explicite, l'intelligence des autres hommes. Si Descartes a pu dire quMl y a* au moins une vérité certaine, à savoir : je pense, donc j'existe, on peut dire également qu'il est à peu près aussi certain que les autres hommes pensent et- qu'ils existent.

Or, si nous nous demandons pourquoi nous supposons que les autres hommes pensent, nous verrons que c'est en vertu du principe des causes finales. En efTet, qu'est-ce que l'expérience nous montre dans les actions des autres hommes, si ce n'est un certain nombre de phénomènes coordonnés d'une certaine manière, et liés non-seulement ensemble, mais encore à un phénomène futur plus ou moins éloigné ? ainsi lorsque nous voyons un homme préparer ses aliments au moyen du feu, nous savons que cet ensemble de phénomènes est lié à l'acte de se nourrir; lorsque nous voyons un peintre tracer des lignes sur une toile, nous savons que ces actes en apparence arbitraires sont liés à Texécution d'un tableau : lorsque nous voyons un sourd-muet faire des signes que nous ne compre-

apparents à la similitude des caractères cachés, c'est précisémeot ta ce que l'oo appelle analogie. Enfin, lorsque nous entendons parler une langue inconnue on que nous trouvons des caroclères d'écriture inconnue , nous n'en concluons pas moins certainement à l'intelligence des hommes qui ont parlé ces langues ou tracé ses caractères : or ici , il est évident que le raisonnement est analogique, puisque les données ne sont ni les langues , ni les signes que nous connaissons et que nous employons nous-mêmes, mais seulement des signes analogues.

nons pas, nous croyons que ces gestes sont liés à un effet final qui est d'être compris par celui auquel il s'adresse; enfin, lorsque les hommes parlent, nous voyons que les articulations dont se compose une phrase sont coordonnées les unes aux autres de manière à produire un certain effet fin J qui est d'éveiller en nous telle pensée et tel sentiment. Or, nous ne pouvons voir de telles coordinations soit actuelles, soit futures, sans leur supposer une cause spéciale; et comme nous savons par l'expérience interne que chez nous-mêmes de telles coordinations n'ont lieu qu'à la condition que l'effet final soit préa^ lahlement représenté dans notre conscience, nous supposons la même chose pour les autres hommes; en un mot, nous leur supposons la conscience d'un but, conscience plus ou moins réfléchie, suivant que les circonstances ressemblent plus ou moins a celles qui accompagnent chez nous-mêmes la conscience réfléchie.

Ainsi, lorsque nous affirmons Tintelligence des autres hommes, nous affirmons une vérité d'une certitude indiscutable : et cependant, nous ne Taffirmons qu'au nom de l'analogie, et de l'analogie guidée par le principe des causes finales.

Lorsque nous passons de notre intelligence personnelle k celle des autres hommes, on pourrait encore dire à la rigueur que c'est là une véritable induction, et non une analogie, la limite entre ces deux procédés étant d'ailleurs vague et indécise; mais il n'en est plus de même quand nous passons de l'homme aux animaux : ici, le raisonnement est incontestablement ana-

158 LIVRB I, GHAP UI

logiqae; el cependant il donne des résnllats qm aoni encom d'ane assez grande certitude, pour qu'il n' j ait aucun doute dans la pratique. C'est ainsi que les hommes sont «itièremoit per» suadés qu'il j a ches les animaux sensibilité et» même dans une certaine mesure^ intelligence; et œ sont ceux qui les connaissent le mieux qui ont sur ce point la conviction la plus Cmne. Le paradoxe de Descartes sur les animaux machines n'a pu être accepté par aucune école philosophique; et cdles qui les repoussent le plus sont précisément celles qui sont le plus opposées aux causes finales. Or» ce n^est que pvr analogîe que nous passons de l'homme à l'animal ; l'analogie est dcmc sus» oeptible de donner un trë»*haut degié de œrtitude et de con« viction.

Que si l'analogie nous a conduits jusque4à avec un degré de rigueur que nul ne conteste, pourquoi cesserait^lle d*avoir la même force démonstrative, lorsque nous passons à des phéno« mènes voisins» trèsHsemblables à ceux qui ont autorisé nos premières inductions, à savoir de l'intelligence à l'instinct , de riostinct i la fonction, de la fonction & la constructicm même de la machine vivante : pous n'avons pas besoin de revenir snr la série des analogies que nous avons exposées plus haut. Il nous suffit d'avoir racattré la certitnte du prooMé analo^ gique dans les deux premiers degrés de cette inductioâ décroissante ; c'est la même certitude qui doit s'appliquer aux cas suivants.

En un mot, si, ma%ré ladécnrtssanoe des fonues) nous som-

mes autorisés à dire (pie le polype, tout aussi bien que Tliomme, est un animal, quel que soit Fablme qui sépare l*un de l'autre, nous ne sommés pas moins autorisés à dire que le cristallin, lentille naturelle, est une êèuvre d'art, au même titre que la lentille artificielle construite par l^opticien. Que cet art soit conscient ou inconscient, externe ou interne, peu importe, le môme objet, identiquement le même, ne peut pas être ici une machine, là un jeu de la natiire ; et si Ton accorde que c*esl^ une machine, comme il est difficile de le nier, on accorde par là même que c'est un moyen approprié à un but; on accorde l'existence de la cause finale.

Nous avons essayé de famener à quelque précision l'argument de sens commun qui consiste à conclure de Tindustrie de.Thomme à Pindustrie de la nature. Cet argument peut se ramener à ce pnncipe bien connu : les mêmes effets s*expliquent par les mêmes causes : eorumdem effectuum eœdem sunt causdb. L^expérience nous montre dans un cas certain et précis l'existence d'une cause réelle, à savoir de la cause finale ; dans tous les cas semblables ou analogues, nous conclurons à la même cause, autant du moins que les différences signalées entre les faits ne nous autoriseront pas à mettre en doute l'existence d'une telle cause. Or, il n'y a pas entre les faits signalés de différence qui autorise ce doute; car les deux seules que nous ayons signalées, c'est que l'art humain est d'une part conscient, et de l'autre extérieur à ses produits^ tandis que l'art de la nature est inconscient^ et intérieur à ses produits*

160 UVRE 1, CHAP. Ul

Mais cette seconde différence implique plutôt une supériorité qu'une infériorité; elle implique des machines plus parfaites et un art plus profond; quant à la première, elle ne serait un argument contre la cause finale que si nous affirmions que l'art de la nature n'a pas une cause intelligente : ce que nous ne faisons pas : elle ne vaudrait donc que contre ceux qui admettent une finalité instinctive à l'origine des choses, et non contre nous qui ne nous engageons nullement à défendre cette hypothèse, et qui ne l'avons provisoirement laissée en suspens, que par une simple concession, et pour ne pas compliquer la question.

Ainsi les deux différences, qui existent entre l'art humain et l'art de la nature, n'infirment en aucune façon la force du principe posé, à savoir que les mêmes eflets s'expliquent par les mêmes causes. La cause finale est donc une cause réelle, attestée par l'expérience interne, et résidant objectivement dans toutes les productions organisées, aussi bien que dans les œuvres de l'art humain.

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