I. Martine, article cité
Quant à cette troisième classe de faits, nous ne dissimulerons pas l'embarras où l'on peut être de les expliquer au point de vue de la théorie des causes finales, si on les considère séparément et lun après Tautre. Cependant , avant de faire appel à une théorie générale qui embrasse l'ensemble de ces faits et de tous les précédents, invoquons quelques considérations atténuantes. D*abord quelques-uns d'entre eux sont des causes finales imparfaites, si l'on veut, mais non pas nulles : par exemple les cornes enroulées des béliers sont dei défenses moins favorables que les cornes droites des taureaux, mais ce sont encore des défenses. Le dard de l'abeille peut amener sa mort * ; mais c'est une défense pour la communauté; à ce titre, elle n'est pas absolument inutile. — Dans d'autres cas l'utilité est manifeste : ce sont les circonstances qui ont pu changer. Le pic, nous dit-on, est fait pour monter aux arbres, et cela dans un pays où il n'y a pas d'arbres. Hais il n'est pas prouvé qu'il n'y en ait pas eu autrefois : ce serait donc là une adaptation qui serait devenue inutile par le changement de circonstances; mais ce ne serait pas une adaptation absolument nulle. Les corolles
1. Le fait est-il bien prouvé pour tous les cas? On m'assore que lorsque l'abeille ne se retire pas trop précipitamment, elle peut s'enfuir sans laisser son dard dan? la blessure de l'ennemi. En général, cbacun des faits allégués aurait besoin d'êUe étudié séparément par les naturalistes. On a beaucoup plaint par exemple la triste condition du paresseux ; mais « on sait aujourd'hui que ce lent animal (le pares^ seux) dont le sort paraissait à BufTon, si digne de compassion, ne mène pas une vie plus malheureuse que le cerf de nos forêls. Ses membres à la vérilé ne sont pas disposés pour courir ; mais ils lui servent à se transporter commodément sur les branches où il trouve sa nourriture et à s'y soutenir sans fatigue pendant tout le temps nécessaire. » (Mag, Pittoresque, 1834, p. 477.)
et lés calices protègent imparfaitement les fleurs ; mais enfin, elles les protègent dans une certaine mesure , et dans certains cas, d'une manière très-satisfaisante. Il y a des animaux aquatiques qui n'ont pas les pieds palmés, il ne s'en suit pas que cette disparition ne soit pas très-utile à ceux qui les possèdent ; les autres ont d'autres moyens qui remplacent celui-là. La faculté d'articulation chez les perroquets ne leur sert pas à grand chose, je le reconnais; mais cette faculté se rapporte à ce qu'on peut appeler les facultés domestiques des animaux, facultés qui les rendent propres à devenir les compagnons de l'homme ; et l'on ne peut nier que l'une des fins de la nature (non pas la On unique) soit de mettre en rapport immédiat l'homme avec certaines espèces. Enfin l'abondance des semences perdues prouve bien , si l'on veut , l'indifférence de la nature pour les individus dans les basses espèces; mais elle ne prouve pas qu'elle soit indifférente à la vie en général : a La nature est prodigue, a dit un grand écrivain, parce qu'elle est riche et non parce qu'elle est folle * . »
Cependant, au lieu de ces explications de détail qui peuvent toujours laisser beaucoup de doutes dans l'esprit, il est une réponse plus philosophique et plus générale, qui embrasse nonseulement les cas que nous avons cités, mais encore tous les faits analogues, et tout ce que l'on a pu appeler les désordres de la nature.
Ceux qui soutiennent qu'il y a des causes finales dans la na-
t. G* Sand, Lettrei iwr Ui Botanique, {Revue des Deux-Mondes^ 1868.)
218 LlVRti U GHAP» V
ture^ ne sont pas engagés k soutenir par ik qu'il n'y à que ddt causes finales» et que les causes finales doifent tom'ours et par* tout l'emporter sur les causes efficientes, lies êtres organisés ne sont pas les seuls qui existent, et ils n'existent qu'à la condi* lion de se coordonner à certains niilieu](| de se soumettre A de certaines forces, qui considérées d'une manière générale sont en harmonie avec la destination de ces êtres » mais qui quelquefois peuvent leur être moins favorables» et jusqu'à uli certain point contraires. Non^seulementi la nature en elle* même n'est pas tenue de s'accommoder en toutes choses el pour toutes les circonstances à la commodité particulière ott à l'utilité des êtres vivants : mais la structure même des êtres vivants n'est pas uniquement et exclusivement fondée sur l'idée de la finalité. Là aussi, il y a des causes efficientes, qui agissent conformément à leur nature, quand il n'en résulterait rien d'u» tile pour l'être vivant, ou même quand il en résulterait quelque inconvénient particulier ; là aussi, il y a des lois générales qui peuvent accidentellement contrarier ce que semblerait exiger la. loi de la finalité entendue comme règle exclusive et absolue. On peut considérer l'organisation comme une moyenne prise entre l'intérêt de l'être organisé qui voudrait telle structure, et les lois générales des causes et effets qui rendent cette structure pos* sible ; c'est une résultante du mécanisme et de la finalité. Or, il est impossible au spectateur, qui n'a pas pu assister à Télaboration intime de l'univers, il lui est impossible, dis-je, de déterminer d'une manière absolue en quoi devront consister cette
résultante et cette moyenne dans chaque cas particulier. Pour suivre ainsi le détail des fins dans leur rapport avec les causesi il faudrait être dans le secret de la création ; il est des cas où on le peut, mais on ne le peut pas toujours.
Ce conflit des causes finales et des causes efficientes n'a rien qui doive étonner, si Ton réfléchit que rien ne peut exister, ni créature, ni créateur, sans avoir une essence déterminée, et que l'essence de chaque chose ne comporte qu'un certain nombre de phénomènes possibles. Sans doute, la série des phéaomènes qui résulte d'une essence déterminée n'est pas une chaîne de fer qui ne puisse se développer que dans un seul sens donné, comme nous l'avons dit déjà, et comme le prouvent les diverses formes que nous pouvons donner aux choses naturelles ; mais, quoi* qu'il y ait un certain écart possible dans le développement des phénomènes, cet écart est renfermé nécessairement dans cer*» taines limites, sans quoi il faudrait dire que d'une cause quel* conque peuvent sortir des phénomènes quelconques ; mais une cause qui n'exclurait aucun phénomène par sa nature ne pour^ rait être qu'une cause absolument indéterminée, c'e6t«à*dire uû pur hasard, un pur rien; elle ne serait donc pas une cause* Toute cause n'est cause qu'à la condition d'être quelque chose, d*êtreun itotov ti; et dès lors la conséquence est inévitable; c'est qu'elle ne pourra se prêter à toute combinaison possible, et que tout système de fins devra nécessairement Se coordonner aux nécessités et aux limites qui résulteront de l'emploi de telles causes efficientes ; et l'on n'évitera pas cette conséquence, en
disant qu'il fallait employer a'autres causes, c'est-à-dire d'autres moyens ; car ce que nous avons dit est vrai de toutes causes sans exception ; toutes ne peuvent se prêter à une combinaison de fins que dans la limite de Jeur constitution et de leur essence; toutes par conséquent pourront toujours opposer quelque résistance à l'accomplissement de telle ou telle vue; et pour affirmer que les moyens qui ont été employés ne sont pas les meilleurs possibles, c'est-à-dire ceux qui se concilient le mieux avec les fins, il faudrait comparer là ce qui est avec ce lui auraitpu être, et c'est ce qui nous est absolument impossible. On est tenté généralement de considérer la vie comme une sorte de miracle, subsistant au milieu d'une nature étrangère par racle surnaturel d'une volonté personnelle qui la maintient tant qu'il lui plaît et l'abandonne à son gré, comme dans un gouvernement absolu, le prince fait sortir du néant ou y précipite l'objet de ses faveurs. Cette sorte d'anthropomorphisme a l'inconvénient d'accumuler sur la Providence une responsabilité de tous les instants, et nous forcerait d'imputer à un acte précis de prévoyance tous les accidents perturbateurs de l'ordre, dans le monde physique et dans le monde moral. Mais, relativement à l'être organisé, cette conception est entièrement arbitraire; il n'est nullement un empire dans un empire, suivant Texpression de Spinosa : il est lié de toutes les manières aux causes externes; toutes les lois du monde physique et mécanique s'accomplissent en lui aussi bien qu'en dehors de lui, c'est par une juste et merveilleuse combinaison de ces lois avec la struc-
ture de Têlre organisé, que la vie est possible ; si cet accord cesse, il est tout naturel que la vie cesse, ou qu'elle soit trou* blée dans sa source.
Je n*ai pas à examiner ici la possibilité des miracles; mais il est évident que l'on n'a pas le droit d'exiger que la nature soit continuellement occupée à faire des miracles. Que la Providence intervienne d'une manière particulière quand elle le juge à propos, cela est possible; et nous ne voulons ni l'affirmer ni le nier; mais il est certain qu'il est plus convenable à l'auteur des choses d'agir suivant des lois générales que d'intervenir dans chaque cas particulier. Supposer que chaque fait est le résultat d'une volonté immédiate de Dieu, c'est supprimer simplement toutes les causes secondes. S'il y a des causes secondes, elles agissent suivant leur nature, et toujours de la même manière dans les mêmes circonstances; et c'est ce qu'on appelle des lois. Lorsque l'action de ces lois devient préjudiciable ou inutile à l'être organisé, fallait-il que Dieu intervînt personnellement pour en détourner les causes et y substituer une action personnelle immédiate? On s'étonne que certains phénomènes qui ont un but dans l'état normal» continuent à s'exécuter fatalement dans d'autres circonstances, quoiqu'ils soient devenus sans but^. Par exemple la loi d'accroissement des êtres organisés, qui s'applique à tous les organes, continue
1. Volpiao, P/iys. du sysi, i/iêf^eua, leç. XIV. — c La tendance à la restau^ ration se manifeste dans les parties séparées dn tout aussi bien que lorsqu'elles ■ont dans leurs rapports normaux. . . . Vous transplantez un lambeau de périoste i
m LIVRE I, CHAP. V
à s'appliquer, lorsque ces organes sont transplantés snr le corps d*an autre animal : c'est ce qu'on appelle la greffe animale. Mais fallait-il donc que Dieu piit des précautions pour le cas où il plairait à un physiologiste ingénieux de transplanter la queue d*nn ràt sous la peau d*un autre?
L'existence des monstres paraît un des plus grares démentis donnés par la nature à la théorie des causes finales. Ces êtres construits d'une manière extravagante, en opposition avec leur but, et qui sont ou impropres à vivre, ou appelés à la vie la plus incomplète, la plus anormale, la plus opposée i l'essence de leur espèce, ne semblent-ils pas le produit d'une nature aveugle, qui agit au hasard, et pour qui le désordre est aussi naturel que Tordre ? Ces êtres d'une structure si peu rais<H)nable, ne 8ont-ils pas cependant, tout comme les êtres réguliers, rangés en classes, en genres, en espèces, formant une sorte d'ordre
tt t'y f»U« coœne Va montré M. OlUer, ooa paft.uoe simple caloincation, aiais ODe ossiQcatioD véritable avec tous ses caractères. Où est le but utile de cette QfviSeatioo? N'eii-ti pas miei» valu pow te bien da rûdivida que ee lambewi transplanté disparût par résorption moléculaiie? Vous transplantez un nerf; il se féfédère aprèt» a'Mr« iltérè. A quoi p«ut tmxkt e« tfonçoa de nerf, éÊsormii privé de toutes relations avec le centre nerveux? Pourquoi acquiert-il de nouveau «ne exettabiliké qui aa v^ V^^ ^^^e laise eo Jeu?. . . La gteffb de V»gok d'op coq dans la crête de cet animal ou d'un animal de la même espèce, la greiTe de la qHetie 00 de la patte eh» rai soi» la peao d^iii autFe rat, pourquoi ces greffes réussissent-elles? pourquoi l'accroissement de celle patte ou de cette queue se ftiit-elle d*QBe ftçon s! régtilière, et s'^arrèle-t-elle à «ne époque préfixée? Qui ne voit qu'il n'y a là aucune prévision de but à atteindre et que les phénomènes oe demandent pour se manifester et se manifester fatalement eo suivant une marche nécessaire que les conditions qui rendent la vie possible? Ces conditions, la greffe les rétablit dans certains cas ; et dans d'autres cas, ceux des nerfs restaurés sur place, elles n'ont été que momeutaoément troublées, b Ces objections de M* Yulplan sont plutôt dirigées contre la doctrine du principe vital que contre les causeï finales. Jusqu'à quel point valent-elles daos le premier cas ? nous ne l'eiaiDiDoiii pas i il nous sufOt qu'elles n'atteignent pas le principe de finalité*
LES FAITS CONTRAIRES m
tératolûgique à côté de Tordre normal^ et au même titre? Ne iemble4-'il pa&, comme le disait Empédocle, que la nature avait fait toutea aortes d'êtres, « des bœufs à tète humaine, et des hommes à tète de bœufs, pouytvii âva^oitpoopa, àv^pof ui^ |iodKp«v«i, » et que les êtres seuls qui aient subsisté, ee sont eeux qui se aont trouvés capables de vivre !
Quelque frappantes et saisissantes que soient pour l'imagina'* tiOQ les naissances monstrueuses , nous ne croyons pas qu41 y ait là un fait d'une autre nature que le sont toutes les déviations accidentelles que peuvent produire les causes extérieures dans leur conflit avec les loia vitales. Etant donné que les êtres organisés sont appelés à vivre dans un milieu constitué par des agents purement physiques, on ne peut exiger que ces agents physiques suspendent à chaque instant l'action des lois qui les régisse! pour se prêter à l'intérêt particulier de chaque moment des êtres organisés de l'univers. Ce serait demander qu'il n^ eût point de lois de la nature; et aucune théorie de finalité n'est engagée à cela* Gela posé, tout s^en suit ; et les difforçiités eongéniales ne sont pas plus extraordinaires que les difformités acquises. Personne ne s'étonne qu'un homme en tombant se casse la jambe ; et que cette jambe mal remise devenant plus courte que l'autre, cet homme soit boiteux. Pourquoi n'en serait^il pas de même dans le sein maternel? Pourquoi telle action physique ou physiologique inconnue ne produirait^ èUepasaeeidenteltement des désordres innés, par exemple, tellô interversion des parties^ telle suppression d'organes qui ren*'
22* LIVRE I, GHAP. V
dront la vie impossiûle ou incomplète. Le phénomène ne nous paraît extraordinaire que parce que l'être ne commence à vivre pour nous qu'après Téclosion : mais il vivait déjà auparavant ; et il pouvait être dès lors infirme ou malade avant sa naissance. Si un enfanty à peine né, peut avoir des convulsions, pourquoi n'en aurait -il pas avant de naître? et s'il peut naître mort, pourquoi ne naîtrait-il pas malade ou difforme ? A ce titre, les monstres n'offrent pas une objection de plus contre les causes anales que toutes les autres anomalies que nous avons discutées. Toutes se résolvent par un principe général, à savoir que : la finalité n'est qu'une moyenne ou un compromis entre l'intérêt propre de chaque être vivant, et les conditions générales de stabilité qu'exige la conservation de l'univers.
Quant à la prétendue parité qui existerait entre les monstres et les êtres normaux, comme si la nature jetait au hasard les uns et les autres sur la surface du globe^ elle a déjà été réfutée
plus haut, et elle est contredite par tous les faits. Les monstres
en effet sont d'une rareté qui ne s'expliquerait pas dans l'hypothèse d'une nature absolument désintéressée entre Tordre et le désordre. D'ailleurs l'égalité même des cas, si elle avait lieu, serait inexplicable : car dans le domaine du hasard, c'est Tordre qui doit être un accident et une rareté, et le désordre la loi. Ce qui prouve que la production des monstruosités tient en grande partie à Taction du milieu, ce sont les moyens mêmes employés pour les faire naître artificiellement. Pour
obtenir des anomalies, et souvent des monstruosités, dit lesavant tératologiste, M. Camille DaresteSon peut employer quatre procédés : c la position verticale des œufs, la diminution de la porosité de la coquille par des enduits plus ou moins imper* méables à l'air, le contact de Tœuf avec une source de chaleur dans un point voisin de la cicatricule, mais ne coïncidant pas avec elle, enfin l'emploi de températures un peu inférieures ou supérieures à celle de l'incubation normale. A Taide des deux premiers procédés, révolution est souvent modifiée; par les deux derniers elle l'est toujours. On voit par là combien peu de chose suffit pour troubler révolution régulière du germe, et combien il faut que la force organisatrice et conservatrice l'emporte sur la force contraire, pour triompher dans la plupart des cas de tant de causes perturbatrices.
Enfin, quant aux classifications tératologiques, qui semblent établir un certain ordre dans le règne du désordre, elles ne prouvent nullement que les monstres existent au même titre que les êtres normaux, et qu'ils pourraient être considérés comme formant un monde coordonné à celui-là. Us ne sont en réalité que des individus déviés, et non un règne à part ; et s'ils donnent lieu à des classifications, c'est encore l'état normal qui sert ici de critérium et de type : car c'est en partant des organes normaux de l'espèce et de leur situation naturelle que Ton arrive à classer toutes les espèces de désordjres qui peuvent se produire.