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I . Mémoire 4ur la tératologie exp^mentale, c. h

126 tIVRE I. CHAP. V

On demandera s'il y a quelque chose que l'on peut appeler rigoureusement Vétat normal^ s'il y a une classe qui embrasse» rait les êtres nés viables, et que l'on appuierait natureUe» et une autre dasse qui serait contre nature et qui embrasserait les monstres. Aristote a dit avec raison que c les monstres ne sont pas contre la nature en gâiéral» mais contre celle qui a lieu le plus souvent. » Montaigne exprime la même idée en ter* mes magnifiques : c Ge que nous appelons m(mstres ne le sont point à Dieu... De sa toute sagestô, il ne part rien que de bon et de réglé; mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation... Nous appelons contre-nature ce qui advient c<mtre la coutume : rien n'est que selon elle, quel qu'il soit i. > Ge n'est donc qu'en apparence que les monstres sont coiiti%ires à la nature ; et rien n^existe qui ne soit naturel rigourensement pariant.

Texamen approfondi de cette difScfulté nouvelle nous éloi^* gnerait beaucoup de notre sujet, et nous entraînerait à des re<> cherches qui nous paraissent inutiles : en effet, nous touchons

1. BssaiSt 1. II| c. 30. Le eavant tératologiste» M. Camille Dareste, nons écrit dans le mèoQe i^eiis : « Es réttUté, U n'y «pat êe mimuirm. C'est «e ^ tésnlle pour moi de tous les travaux des tératologistes, et particulièrement des deux Geoffroy Saint- Hilaire, puis de tontes les èttides que j'ai faites monnSme. j'ai ttt se former presque tous les types monstrueux décrits par la tératologie, et je ne puis voir dans la monstruodlé autre chose qu'une mo^flectioii an dévrioppeneat, le ^lus souvent un arrêt, provoqué par une cause acoidcutelle. Dans ces conditions nouvelles, le développement continue, tarit que Tanomalie est compatible avec la vie ; qnand il anâve une époque, où elle cesse d'être compatible avec la vie, le monstre meurt, mais seulement pour cette cause. » Ces vues sont très-belles, el nous paraissent parfaitement solides. Nous nous permettrons seulement de demander : Que faudrait-il donc pour qu'il y eût des monstres? Et quelle idée pouiw rait-on se faire de la monstruosité autre que celle d'une anomalie généralement Incompatible avec la vie?

ici à la grande question du moyen Age, qui est aussi la grande q«e$tion de la philosophie soologique eontemporainei à savoir la réalité des genres et des espèces. ¥ a-t-il réeUement des Ifpes absolue qoi constituent poui^ chaque espèce ce que Ton peut appeler ia nature, et en dehors desquels tout se qui •e produirait pourrait s'appeler contre nature f ou bien n'y a*t-il que des groupes plus ou moins stables de phénomènes, dont aucun m particulier ne peut être appelé plus naturel que tout autre, puisque tout ce qui est, est dans la nature? la seule différence serait que les uns se produisent plus fréquemment éi ont «ne plus grande vitalité; les autres plus rarement, et sont plus fadlement dissdubles, c'est-à-dire sujets àjpérir : mais il n'y aurait point de séparaticm absolue entre les uns les et autres. Nous n'avims pas à nous engager dans ce débat. Ce que nous appelons la nature, en pariant des êtres vivants, ce qui constitue pour nous l'état normal ou l'état naturel, c'est la moyenne des phénomènes qui tendent à la plus grande conservation de fespèce et de l'individu. Tout ce qui s'éloignera peu de cette moyenne, en deçà ou au delà, sera considéré comme conforme & la nature : tout ce qui s'en écarte beaucoup sera dit con-* traire non pas à la nature en général, puisque rien ne peut arriver contrairement à ses lois, mais à la nature de telle espèce vivante, qui, pour subsister, a besoin d'un certain ensemble de conditions. Tout ce qui sort de 4^ ccHidltioos 4St à certaJA 4e^ ^e monstrueux ; et c'^ le nom qu'on donne, lorsque l'écart est très^graadi Aûisi^ ,q.ue Jles genres et les espèces soient des types

absolus et fixes» dont les monstres sont la contradiction et l'égarement; ou que ce soient de simples moyennes, des constantes prises entre des phénomènes souples et flexibles » et que les monstres ne soient alors autre chose que des cas particuliers, des combinaisons plus rares et moins solides, peu nous importe < ; dans les deux cas, la règle, c'est l'accord des phénomènes avec la conservation de l'animal; dans les deux cas, la monstruosité est un accident causé par la prédominance des lois de la nature en général sur les intérêts de la nature vivante ou de la nature de tel être en particulier: la c^use quelconque qui amène d'ordinaire l'accord des phénomènes n'a pas pu, dans un cas donné, produire tout son effet, et s'est trouvée limitée dans son action par l'action des causes externes ; la forme n'a pas entièrement triomphé de la matière : c'est en ce sens , que les monstres peuvent être appelés des erreurs de la nature.

Ce point éclairci, ce que nous maintenons, c'est que les formes accidentelles et dégénérées ne peuvent être considérées comme les causes primordiales des formes régulières et constantes : sans doute, les types étant donnés, dans le sens plus ou moins large attribué à ce mot, on comprend que, par suite du conflit avec les lois générales de la nature, des déviations accidentelles puissent se produire ; mais on ne comprend pas que

1. Qne la théorie de la finalité ne soit pas subordonnée à celle de la réalité des genres et des espèces, c'est ce qui ressort manifestement des produits de Tactivité humaine, qui sont évidemment des œuvres où la finalité domine, et qui cependant ne constituent des genres et des espèces qu'artificiellement : par exemple des lits, des tables, etc.; personne, malgré Platon, ne soutiendra qu'il existe des idées absolues da ces sortes d'objets, et cependant ils impliquent évidemment des moyens et des buts.

LES FAITS CONTRAIRES 22x

ce soit par la reproduction multipliée de tels accidents, et par la concurrence établie entre ces jeux de la nature, que l'accord et l'uniformité des phénomènes se soient établis. L'ordre peut bien supporter par accident quelque désordre; mais le désordre ne peut être le principe de l'ordre. Encore, dans ce que nous appelons aujourd'hui des monstres, y a-il quelque reste de l'accord et de Tordre qui président à la conservation des êtres normaux dont ils sont sortis : mais ce principe d'ordre supprimé, puisqu'il est encore dû à Thérédité, il ne resterait que le pur conflit des forces aveugles.

Ce principe du conflit des causes finales et des causes efficientes a été reconnu par beaucoup de grands philosophes. Platon en avait déjà conscience, lorsqu'il faisait concourir deux sortes de causes dans la création, d'une part l'idée du bien, principe d'ordre , d'harmonie et de sagesse, et de l'autre les causes n^ce^mre^, conditions de la production des phénomènes ^ ; Aristote expliquait le mal de la mêbie manière, Leibniz approuve aussi cette doctrine. Il reconnaît une sorte de nécessité idéale qui réside dans la matière et qui est la cause du désordre et de ce que nous appelons le mal. A la vérité, dans la pensée de Platon et d'Aristote, cette opinion impliquait un véritable dualisme et une puissance aveugle faisant contre-poids et obstacle à la puissance divine. Mais cela peut s'entendre aussi dans un bon sens, même sans admettre une matière éternelle.

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