Timée
m LIVRE ï^ CHAP. V
C'est la nécessité inhérente à la création même, et aux causes subordonnées^ qui ne se plient que dans une certaine mesure k la réalisation d'un dessein. Même si Ton admet l'unité absolue de la cause suprême, cette cause ne pourrait réaliser ses desseins qu'au moyen de lois ou de propriétés de la nature ; et de ces propriétés naturelles pourrait toiyours sortir accidentellement quelque effet nuisible comme conséquence nécessaire.
En outre, la rencontre et la complication des fins, et leur subordination nécessaire peut amener aussi accidentellement des effets en apparence nuisibles, et qui ne sont» comme on dit, que la condition du bien. Les stoïciens avaient bien vu rorigine de tels désordres, qui ne sont que consécutifs^ et non essentiels : ils les appelaient rè xarè icapaxoXoudTjdtv, per sequelas; Chrysippe en donnait un exemple ingénieux : « L'utilité générale du corps, disait-il, a voulu que la tête fût composée d'os très-légers et très-fins; mais par là même la tête s'est trouvée faiblement protégée, et exposée aux coups. » De même la membrane des yeux, pour être transparente, devait être très-lé|gère, et par là même facile à crever. Mais il suffisait & la nature d'aller aux précautions les plus générales.;
A ceux qui disent que la nature ayant pris c^taines précautions, elle aurait dû encore en prendre davantage, je répondrai : jusqu'où poussera-t-on ce raisonnement? Faudrait-il donc que la nature ait pris tant de précautions que la «nacbine organisée ne fût pas sujette à la mort, et ne périt jamais? Mais de quel droit exigerait- on qu'un être organisé durât éternel-
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lement? £t pourquoi n'entrerait-il pas dans le plan d'un être ^ge que les un% cédassent la place aux autres ? cela étants U suffit qu'il y ait assez de précautions pour garantir la persis* tance générale de la vie dans l'univers, sans qu'il fût nécessaire de garantir chaque individu contre tous les accidents possi* blés qui naissent de la rencontre des causes.
On nous dit ; vous ne voyez qu'un côté des choses, qu'un revers de la médaille. Vous voyez la nature bienfaisante; vous refuse? de voir la nature malfaisante et contraire ; enfin, vou9 expliquez le bien, mais vous n'expliquez pas le mal. A quoi nous pouvons répondre è notre tour aux adversaires des causes finales ; vous expliquez le mal, mais vous n'expliquez pas le bien. Il y aurait donc au moins parité de part et d'autre. Mais si l'on veut bien considérer les choses avec impartialité, on verra que cette parité n'existe pas.
En effet, celui qui admet à la fois les causes finales et les causes efficientes a plus de chances d'expliquer les choses que celui qui n'admet que les causes efficientes sans les causes finales. L'idée de but ne contredit nullement l'idée à^effet et de résultat : il peut très bien y avoir dans la nature à la fois des buts et des résultats; il n'est pas même nécessaire que tout résultat soit un but ni même un moyen ; il peut être tout simplement une conséquence inévitable de l'emploi de certains moyens relativement à certains buts. Finalité et nécessité ne s'excluent pas; l'ordre des choses peut être à la fois un ordre intentionnel et un ordre logique, sans qu'il soit possible
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de dire d'âne manière absolue lequel de ces ordres est subordoimé à Fautre ; et nous ne sommes nullement tenus de les concilier dans le dernier détail ; ce qni exigerait la science absolue. Il nous suffit de concevoir à priori une explication du mal qui n'exclut nullement la prévoyance qui a produit le bien.
La ^nation est-eUe aussi fiiYorable à ceux qui se contentent d'affirmer les causes efficientes et qui nient les causes finales Y Non, sans doute ; car ils sont obligés de prétendre que le conflit des causes efficientes suffit pour produire une apparente coordination à une fin; or c'est ce que nous ne voyons jamais par l'expérience. Jamais nous ne voyons les causes efficientes abandonnées à elles-mêmes, et livrées au libre jeu d'un aveugle tâtonnement, produire quelque effet semblable à un but prévu : jamais nous ne les voyons coordonner leurs actions par rapport à un effet futur déterminé. Cest donc tout à fidt arbitrairement que nous prétons à Taveugle nécessité le pouvoir d'atteindre le mieux. Notre esprit ne conçoit pas comment des vents déchaînés, des flots en courroux, un volcan en éruption, comment un tel conflit des forces naturelles produirait un effet raisonnable. G*est cependant ce qu'il nous faut supposer dans l'hypothèse d'un mécanisme aveugle, à moins toutefois de prêter à la .nature une certaine intentionnalité instinctive et aveugle, ce qui serait déjà reconnaître à quelque degré l'hypothèse des causes finales.
Le mal n'est donc» comme toutes les imperfections que nous
avons signalées plus haut, que la conséquence accidentelle du conflit des causes efficientes et des causes finales, et du conflit des causes finales entre elles. Ces imperfections ont donné occasion à certains philosophes de supposer que Dieu n'a pas mis directement la main à Toeuvre en créant l'univers, mais qu'il en a chargé quelque intermédiaire, qui étant lui-même une créature imparfaite, a dû commettre des erreurs, et se tromper souvent. C'est ainsi que Platon dans le Timée nous montre Dieu appelant les dieux à travailler en sous-ordre, et leur donnant le plan général de son œuvre, qu'ils sont chargés ensuite d'exécuter. DemêmeGudworth, philosophe platonicien, imagine une certaine nature plastique^ qui instinctivement et à l'aveugle produit et organise l'univers, d'après l'ordre de Dieu, et qui est seule responsable des désordres et des lacunes de l'œuvre. Cette singulière théorie qui semble appliquer au gouvernement divin les principes du gouvernement parlementaire, qui invente des ministres responsables, pour couvrir un souverain infaillible et impeccable, est évidemment un palliatif insuffisant : car Dieu serait tout aussi répréhensible de s'être choisi des ministres insuffisants que s'il eût lui-même commis les fautes qu'on leur reproche ; et si ces fautes eussent pu être évitées en mettant lui-même la main à l'œuvre, on ne voit pas pourquoi il ne Ta pas fait. Il y a quelque chose de peu généreux à jeter sur les subalternes les fautes des grands, et à disculper le souverain aux dépens des ministres : c'est là une combinaison qui peut être sage au point de vue politique, dans le gouver-'
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nasnent de r£tat, çt que tout le monde mt n'être qu'une eon* veution ; mais pour le gouvernement de lu providence, il n'en est pas de même ; et comme elle est la seule cause absolue, c'est d'elle que dérive toute action, et c'est & elle que remonte touta responsabilité.
Il n'y a pas d'autre issue au problème du mal que celle que nous indiquons : c'est que, quel que soit le monde que Dieo crée, le monde se composera toujours de substances et de causes ayant une certaine nature déterminée, qui ne pourront p^r coa« séquent entrer que dans une combinaison donnée : or, cetlf combinaison, quelle qu'elle soit, en vertu des nécessités mêmes impliquées dans la nature des choses, contiendra foroément des lacunes et des désordres anabgues à ce que nous observons dans notre monde. Tant qu'il y anra des êtres dans le temps et dans l'espace» qui seront distincts les uns des autres, limités les uns par les autres, ils seront nécessairement subordonnés les uns aux autres : les uns serviront aux autres de condi<« tiens et de limites; nul ne pourra être considéré séparément comme un tout ; il devra toujours compter avec les autres, et tous avec le tout. De U des rapports à l'infini qu'il est impos» sible à aucune intelligence finie de suivre dans tous leurs détails : de là des anomalies apparentes ou réelles, exigées par les conditions générales du tout ; de 1& l'impuissance pour chaque chose en particulier d'atteindre à toute la psrfection idéale dont elle est susceptible. De là vient enfin que l'idée de perfection est incompatible avec Tidâ* de chose finie : car une
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chose finie n'est telle que parce qu'elle a besoin d'autres choses pour exister : elle est donc conditionnée par ces choses, ety tout en s'en servant, elle en dépend : car ces choses ayant ellesmêmes leur nature propre, et leur fin particulière, ne peuvent être absolument sacrifiées à des fins même supérieures : c'est ainsi que les maîtres profitent des services de leurs dômes* tiques, mais doivent supporter leurs défauts et leur laisser une part de personnalité : car l'expérience nous apprend que celui qui veut trop n'obtient pas assez. Le travail libre produit plus que le travail esclave : de même dans l'univers, il y aura un^ plus grande somme de travail efiectué, si chaque être sait se limiter, et accepte ces limites, que si les êtres supérieurs eussent obtenu que tout le reste leur fût sacrifié : ce qui du reste n% aucun sens : car tant qu'il y aura des conditions, ces conditions seront une limite et par conséquent une cause d'imperfection. C'est là ce qu'on peut appeler avec Leibniz, la maUèrs ou n^ cêssUé, inhérente à lessence de la chose finie, et c*est U qu'il &at placer avec lui la cause du mal. De là cette profonde conception suivant laquelle le monde n'aurait été pour le O'éateujr qM'uv problèiiie de mtudma et de minima : trouver la plus graiide somme possible de bien produit, avec la moiodre perte poi^ sibie : proUëme juialogue à celui du mécanicien qui s'efforce en construisant une machine d'obtenir la plus grande somme de travail utile avec la moindre somme de travail perdu ; mais il y aura toujours une partie du travail employé pour le mouvement de la machine elle-même; et par conséquent le mouve*
ment perpétuel est Impossible : de môme dans Ton ivers, il y aura toujours une part d'action ou de bien qui se perdra par le conflit et le frottement des choses les unes sur les autres : par conséquent le bien absolu n'est pas possible. Ce qui est possible de part et d'autre, c'est un maximum ou un optimum ; or pour savoir si cet optimum a été réellement obtenu, il faudrait d'une part connaître le calcul intégral divin, et les théorèmes en vertu desquels l'opération a été faite, et de l'autre les données et la condition de l'opération elle-même : or Tun et l'autre sont d'une impossibilité absolue*
C'est d'ailleurs nous avancer beaucoup plus qu'il n'est nécessaire ici sur le terrain de la théodicée. Notre problème ne s'étendait pas jusque-là ; et notre méthode même devait nous interdire ces téméraires excursions. Nous n'avons encore rien Ik affirmer sur la cause première de la finalité naturelle, et l'existence seule de cette finalité était jusqu'ici notre objet d'études. Nous n'avions d'autre but dans ce chapitre que de donner l'explication des démentis que dans certains cas l'expérience paraît donner à la théorie des causes finales, sans être engagé à justifier la cause première de ces apparents démentis. Il suffit à notre point de vue que les exceptions signalées n'aient rien d'inexplicable; quant à la justification de la Providence, elle appartient à un autre domaine.
1« Sur la qùeslioQ du ma) et de roptimisme, voir VAppendio€m