CHAPITRE VI
Le domaine des êtres vivants est comme un champ clos où Tiennent combattre, d'un côté les physiciens habitués à tout expliquer par les causes efficientes, et de Fautre les psychologues habitués à l'explication des phénomènes par la cause finale. Ceux-ci, partant de l'homme, sont surtout frappés des analogies que présente l'industrie de la nature avec l'industrie humaine. Ceux-là, partant de la matière, sont frappés des analogies que présentent les propriétés de la matière vivante avec les propriétés de la matière en général. D*un côté, on expliquera la vie par des vues psychologiques; de l'autre par des considérations physiques et mécaniques. Nous avons suivi le fil des analogies en partant de l'un de ces deux principes. II n'est que juste d'essayer actuellement la méthode oppo^
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sée, afin de mesurer avec équité TaTantage des deux parties ^ L'un des exemples les plus frappants de l'explication purement physique d'une merveilleuse concordance de phéno*mènes, c'est l'exemple déjà cité de l'hypothèse cosmogonique de Laplace. Si l'on considère le problème posé, il semble que Ton ne puisse expliquer par aucune cause physique tant de coïncidences présentées par le système solaire : i<» la coïncidence de quaranie-trois mouvements dirigés dans le même sens : ^ la dispositiop semblabk de tous les astres dans un même plan : Z^ la position centrale du soleil, d'où partent in« cessamment pour tous les astres qui l'entourent des rayons de chaleur et de lumière. Cependant toutes ces coïncidences, toutes ces concordances si merveilleuses, s'expliquent sans peine dans rhypothèse d'une nébuleuse primitive tournant sur elle-même dans un sens quelconque, et progressivement transformée. Or l'existence de nébuleuses tournant sur elles-mêmes est donnée dans l'expérience. L'existence des nébuleuses à noyaux diversement condensés est également donnée par ^'c\bservation. De plus, rexpérience démontre qu'une masse fluide tournant sur elle-même donne naissance 4 un noyau central entouré d'im anneau ; disoosition semblable à celle que présente aujourd'hui
I. Pour ne pas compliquer et ralentir la dlscuaslon, nous renvojroDs à TAppcndice la discussion des objections particulières sous leur ferme historiquei exposées par Lucrèce, BacoQi Deajcartes, Spinoxa contre les causes Onales. Mais Tesprit et le sens de ces objections viennent se concentrer dans la doctrine mécaniste. Noos les résumons donc ici dans leur ensemble, et nous leur donaoos une forme systématique, en présentant, avec tous ses avantages, rhypolhèse da mécanisme. Pour le détaii, voir l'Appeadice^ Obj^iom et êiffiouUéê.
Satarne ; enfin la théorie nous apprend que cet anneau doit se Mser et donner naissance à des astres secondaires, toujours mtrainés dans le mouvement de l'astre central. Ainsi, rien ée flm vraisemblable, rien de plus rationnel que cette hypothèse, dans laquelle ne vient intervenir aucune considération de finalité;
Dira-t-on qu'ici les fiiits à expliquer présentent bien une remarquable concordance et coordination de phénomènes, un système; mats que ce système ne présente pas le caractère essentiel auquel nous avons ramené la finalité, à savoir Taccord avec un phénomène futur déterminé? On ne pourrai pafii même se donner l'avantage de cette échappatoire. Car toute cette évolution aboutit & un phénomène final d'une haute impOTtance^ à savoir la dKpositimi centrale du soleil, laquelle est la condition de la vie dans les diverses planètes. Or, on a pu soutenir, et on a soutenu que c^te disposition centrale d'un ai^re chsTud et lumineux était la meilleure possible pour l'ensemble du système : « Il (isiudrait plus de connaissances astronomiques que je ne puis en développer ici, dit le judicieux Paley, pour faire comprendre en détail quels seraient les effets d^un système dans lequel le corps central serait opaque et froid, tandis qu'une des planètes serait lumineuse et chaude. Je crois pourtant qu'on sentira aisément : !• qtf étant supposée la proportion nécessaire dans les masses respectives des corps en repos et des corps en mouvement, la planète brûlante ne suffirait pas à éclairer et à réchauffer toirt le «yrtème; 2* que la
chaleur et la lumière seraient réparties aux autres planètes d'une manière beaucoup moins régulière qu'elles ne le sont par le soleiU. » Ainsi, selon Paley, la disposition centrale du soleil est la meilleure possible, quant à la distribution de la chaleur et de la lumière. On peut donc dire que le système planétaire est coordonné par rapport à cette meilleure distribution possible; et il y aurait lieu d'appliquer même ici le critérium que nous avons donné de la finalité. Et cependant nous venons de voir que cette remarquable concordance et composition de phénomènes s'explique mécaniquement de la manière la plus simple. Pourquoi ce mode d'explication, qui trouve ici une si heureuse application, ne s'appliquerait-il pas également aux combinaisons plus complexes sans doute, mais non essentiellement différentes que présentent les êtres organisés î
Les phénomènes de cristallisation sont encore des phéno* mènes, où se manifestent un ordre et une composition systématique incontestable, sans qu'il paraisse nécessaire d'invoquer aucune finalité. Sans doute, la chimie n'a encore que des hypothèses pour expliquer ces diverses formes géométriques que prennent les divers corps en se cristallisant ; mais ces hypothèses, quelles qu'elles soient, n'invoquent que les propriétés de la matière, soumise aux lois géométriques. Personne ne dira que les molécules des différents corps se rapprochent les unes
1* Paley, Théologie naturelUf cb. xviii*
des antres dans le but de former des prismes, des cônes, des pyramides ; et cependant elles prennent de telles formes. Pourquoi en vertu de propriétés semblables , ne dirait-on pas que les molécules vivantes se coordonnent suivant le type des vertébrés, de l'articulé, du rayonné ? Quelle difiérence en effet entre les types zoologiques et les types chimiques, si ce n'est que ceux-là sont plus compliqués ? Et si l'on admet que les molécules, en vertu de causes qui nous sont inconnues, ont pu prendre telle ou telle forme, pourquoi n'admettrait-on pas qu'elles ont pu rencontrer des formes plus ou moins semblables à celles que l'art humain donne & ses inventions, ici la forme d'un sac, là d'une pompe, ici d'une tenaille, là d'une meule, ailleurs d'un canal, d'une soupape, d'une lentille, d'un cornet acoustique, de cordes» de leviers, etc. Ces innombrables formes ne seraient que le résultat de la disposition des molécules, suivant certaines lois ; or ces formes une fois produites, dans la matière vivante, quoi d'étonnant qu'elles agissent conformément à leur structure f Quoi d'étonnant que les os étant durs soutiennent le corps, que les muscles, doués de la propriété de se raccourcir, soient capables de mettre les os en mouvement, que les canaux des veines et des artères étant creux, le sang puisse y couler, que le cœur étant un muscle soit doué d'une puissance impulsive, que les dents étant plates ou pointues, ou aiguisées, soient aptes à broyer, à déchirer, à couper, que les griffes étant recourbées soient propres à s'enfoncer dans la chair de l'animal, que l'œil étant composé d'humeurs de densités différentes, réfracte la
Iuniière7 et en £isse converger les rayons vers un point een* tral^ que les cordes sonores soient aptes & vibfsr, que les organes m&le et femdle ayant rencontré éoà formes, à la fois analogues et opposées» soient iMroprss 4 s'adapter i*iui à Tantre, et ainsi de tous les oiganesî
Sn un mot» radiq[rtation des organes «u ùmttàom «st vm métaphore : il n'y a pas appri^riation» mais simplement manifestation de propriétés inbérentes à Toiigane nème« ttaiH donnée une «ibstance vivante* il est naturri qu'elle agisse, et qu'elle agisse selon sa structure : la fenelien n'esl antre elMse que l'organe agissant ; quoi d'étonnant qu'il sott iqpte à la pM* attire 7 Autant s'étonner que la snrbee eoneave soit si metn^ sèment adaptée h la surbee convexe : comme si la eimeave et la convexe n'étaient pas k même otMisa considérée à deux points de vue diffi^ents* Ainsi de Toigane et dn la Émotion t ce mat deux points de vue d'une seule et même ^^se, la matière vivante. £Ue est à k fsts active et organisée; et s(m ac^vité est évideoMnent modifiée par son miganisation : tel organe^ tdie action ; sî rougme s» modyifie, l'action se modifie également : sdHt tel organe^ par exen^de, te quatrième tronçon éa membre anbkieor : chez rhommn il sera un agent de pr^Moskm; ^ee le Cheval» un igmit de enstenlaltOB ; ebez l*oisean) im agent de vol; ehec le powon nn agent de natation, ete. Ainsi ta forme détermine Taction ; mais rien n'autorise à idOrmer que c'est raetfton qni prédétennine la forme« €ar ponr^^ y «ih nlt-il néeessaitfeniHit dans k nntwe dm êtres appeMi à volsTi
à ntgfir, à ramper 9 et qoaat aux formes organiques doot Faetien serait 09 nuisible ou inutile à PaRimal, ou Mai elles en amèneraieiU la destraeties, et il n'est pas étonnant que nous n'en ranisontrioiis pas de telles, ou bien elles disparaîtraient par le dé&ut d'usage, &k vertu de cette loi bien constatée, que les organes se développent par l'exercice, et, s'atrophient par l'inaction.
Ainsi la fonction n'est qu'un résultat de l'organe une fois formé. Reste maintenant k expliquer la formation de Torgane : mais si le interne planétaire qui nous préseirte la disposi« tion régulière d'une multitude d'astres tournant tous dans le même Mns suivant une courbe ell^tique, et à peu près dans un même plan autour d*un astre central , si les divers systèmes de cristallisation chimique qui nous font assister à des groupements variés de molécules selon des lois géométriques, A ces divers systèmes peuvent s'expliquer par le seul principe des propriétés de la matière, sans y mMer en aucune façon ridée du but, pourquoi n'en serait-il pas de même des sys« tèmes organiques, qui ne diffèrent des précédents que par la complicatîMi des fermes «t l'étonnante diversité des structures? Mais qui peut mesurer la fécondité productive de la naturel Ls plus w te moifid d« CMipie^ité dane ses œuvres nlmpUque d(me (as rintervention néeessaire d'une cause nwiv^e, dont (m aurait pu se passer jusqu&o-là.
Ainsi, tout en kissani de côté la que^ion de la nature de la Be, et sans tien pr^uger de Te^istence ou de la s«i-Mistence
d'ua agent vital, on peut dire que la finalité des êtres vivants est une pure apparence et se ramène aux lois générales du mécanisme, c'est-à-dire à l'enchaînement des phénomènes suivant des lois. En d'autres termes, la série des phénomènes est unilatérale : il n'y a qu'une série descendante, celle qui va des causes aux effets, des antécédents aux conséquents : il n'y a pas de série inverse, ceUe qui va des moyens aux buts, et qui par conséquent place la cause dans Tefiet, et détermine l'antécédent par le conséquent. Cette interversion déjà signalée par Aristote, puis par Lucrèce, puis par Spinosa, puis par G. St. Hilaire, et par les naturalistes modernes, cette interversion qui change l'effet en cause, et la cause en effet, est contraire à la méthode scientifique, et n'est en aucune façon justifiée, ni nécessitée par les faits, si merveilleux^ qu'ils paraissent, du règne végétal ou animal. On s'appuie sur4es analogies pour découvrir dans la nature vivante des desseins et des buts : mais d*au« très analogies peuvent servir à expliquer ces faits merveilleux sans dessein et sans but. Les causes aussi bien que les êtres, ne doivent pas être multipliées sans nécessité : quel besoin de recourir à la cause finale quand on peut se satisfaire par la cause efficiente!
Ainsi, tandis que d'un côté, par une dégradation continue, nous avons pu descendre, d'analogie en analogie, de la prévision expresse manifestée dans l'intelligence humaine à une prévision inconsciente manifestée dans l'organisation vivante, -^ réciproquement, en remontant par une complication continue
LE MÉCANISME ET LA FINALITÉ Ikh
des formes géométriques les plus simples aux formes organiques les plus savantes, on a pu expliquer par une rencontre de causes mécaniques, les mêmes phénomènes que nous avons rapportés à la cause finale.
Que l'on comprenne bien le problème : d'un côté, la cause finale se manifeste incontestable dans Tordre psychologique : c'est une question de savoir si elle se manifeste plus bas. D'un autre côté, la cause mécanique se manifeste évidemment el règne seule (au moins à ce qu'il semble), dans l'ordre inorganique : c'est une question de savoir si ce genre de causes suffit plus haut.
Entre le domaine psychologique et le domaine inorganique s'étend le domaine de l'organisation vivante : c'est là, encore une fois, le champ-clos des deux causalités, des deux modes d'explication. Tout ce qui est au-dessous et au dehors du domaine subjectif et psychologique, peut-il s'ouvrir à des explications téléologiques? Réciproquement, tout ce qui est au-dessus des formes et des lois géométriques peut-il s'expliquer par le mécanisme tout seul ?
Admettons, avec l'hypothèse précédente, que le mécanisme suffise à expliquer la production des organes, c'est-à-dire considérons les fonctions comme les résultats des organes, et la formation des organes comme le résultat des lois de la nature vivante, modifiée par des causes externes. Supposons, en un mot, qu'il n'y a aucun but, ni général, ni partiel dans l'organisation. Si ce mode d'explication est suffisant, il doit
pouvoir remoiiter plos haut. Or, nous ayons fût im^ ne l'onblioDs pas, l'analogie oontinne et graduelle qui existe entre la formation des organes et la fonction en général, entre la fonction et l'instinct^ entre l'instinct et l'intdligence, entre Tintelligrace animale et l'intelligence humaine, enfin entre l'intelligence des antres hommes et celle de chacun de nous. En vertu de cette série d'analogies, le même genre de causes expliquant la formation des organes doit pouvoir expliquer tous les autres phénomènes subséquents, jusques et y compris l'intelli* gence humaine. Si l'on nous conteste ce raisonnement analo* gique, n'oublions pas que le mécanisme lui*même n'a pas d'autre mode de raisonnement ; car entre la cristallisation et l'organisation » il n'y a après tout qu'une IcMntaine anal<^e. Nous dirons donc et nous devrons dire que l'instinct, pas plus qu'aucune autre fonction, n'a de but, que l'industrie ins» tinctive, tout aussi bien que l'industrie oi^anique, n'est qu'un enchaînement de phénomènes issus les uns des autres, par voie de conséquence , sans qu'aucun ût jamais été prévu ni par l'animal, ni par la cause quelle qu'elle soit, qui ait formé l'animal* Nous dirons que l'instinct, aussi bien que toutai les autires fonctions, est un ample résultat de l'oiganisation, et que Toiganisation elle-même, qui a am»é tA ou tel instinct, n'est que l'effet de la rencontre de certaines causes et de la réai^ioa inconsciente des agents physiques. Et en effet, si Ton peut admettre que des agents non dirigés, non coordonnés, ont pu, en obéissant à des lois physiques et chimiques,^ rencontrer d'une
LE MËGÂNI8MB ET LÀ FINALITÉ ^7
façon assez heureiue pour produire le syatèiM drculatofare des animaux Tcrtébrës, pourquoi n'admettrait^ou pas qu'une ren<» contre semblable, ou une suite de eolncidenoes heureuses, ait pu produire certaines combinaisons automatiques, d'où résulteraient les actions instinctives qui nous émenreiUent Y Car il n'est pas plus diiScile à une nature aveugle de produire des organes d'où résulte l'action de tisser, ou de bfttir, que d'en construire, d'où résulte l'action de voler, de nager oo de cou* rir, ou d'autres enfin d'où résulte l'action de respirer et de dl< gérer.
Ainsi toute finalité même inconsciente devra être exclue par l)ypothèse de l'instinct aussi bien que de toute autre fonction organique. Entendons^^nous bien. Il s'agit ici d'une exclusion absolue^ et non d'une exclusion apparente, comme il arrive trop souvent. Souvent en effet, après avoir exclu les causes finales nominalement, on les reprend sans s'en apercevoir, en prêtant à la nature vivante une propriété spontanée d'accommodation, d'appropriation, qui n*est autre chose, sous un autre nom, que la finalité elle-même. Car dire que c'est une loi de la matière organisée de trouver spontanément la meilleure eomlnnaison propre à sa conservation et à son accroissement, c'est lui prêter précisément un instinct essentiel, inné, qui implique une prévirion obscure du but, et un choix inconscient, mais précis des moyens. Que ce soit là une hypothèse incompréhensible, je ne le nie pas; c'est l'hypothèse de ceux qui, soit expressément, soit implicitement, conservent la
finalité, en supprimant toute cause intelligente. Mais, incompréhensible ou non, cette hypothèse conserve et reconnaît la seule chose que nous ayons à défendre en ce moment, à savoir Teûstence des fins dans la nature. Encore une fois, il faut que Ton s'entende soi-même; l'hypothèse du mécanisme pur, si elle sait ce qu'elle veut dire, exclut toute espèce de finalité, et cela tout aussi bien dans l'explication des instincts, que dans Texplication des fonctions. Il faut que l'on soit prêt à dire qu'une cause physique inconnue a amené cette heureuse combinaison , d'où résulte l'art de l'abeille , ou le chant de Poiseau.
Que si l'on croit éluder la difficult en expliquant l'ipstinct par l'habitude, héréditaire ou non, hypothèse que nous retrouverons ailleurs, on s'expose à cette question : l'habitude ellemême est-^Ue autre chose qu'un instinct? L'habitude en effet, est une fisiculté propre à la nature organisée; on ne la rencontre pas dans les êtres inorganiques. < On a beau lancer une pierre, dit Aristote, elle ne prend pas l'habitude de rester suspendue. » Si enfin, l'habitude à son tour trouve à s'expliquer mécaniquement, on revient précisément à ce que nous disons, à savoir, qu'il peut y avmr telle cause mécanique heureuse, qui, soit immédiatement, soit de proche en proche, et par une série de modifications favorables, produit à la fin ce qui ressemble à s'y méprendre à un art, à une industrie, mais qui n'est en réalité qu'une pure combinaison automatique.
Si maintenant une telle combinaison automatique peut suf-
fire à expliquer les actions instinctives des animaux, pourquoi ne suffirait-elle pas à expliquer leurs actions intellectuelles ou passionnées? Et de quel droit supposerions-nous par analogie avec nous-mêmes que les animaux sont doués d'intelligence et de passion? Si l'on conteste l'analogie que nous.avons signalée entre l'industrie de la nature dans la construction des organes vivants et l'industrie humaine dans la construction des machines inertes, de quel droit invoquerait-on l'analogie très-éloignées qui existe entre les actions animales et les actions humaines? En définitive, il y a plus de différence entre l'intelligence présumée d'un chien, et celle de Nevf^ton, qu'il n'y en a entre une lentille et un cristallin, une chambre noire et un œil, une pompe et le cœur des vertébrés. Car ici, s'il y a une différence au point de vue de l'art, elle est à l'avantage de la machine vivante, et cependant on ne veut y voir aucun art; et au contraire quand un chien aboie, on veut que cet aboiement soit l'analogue de la voix articulée, et corresponde comme celle-ci à quelque sens intérieur; comme si la nature, dans les jeux heureux que Ton invoque sans cesse, n'aurait pas pu créer par hasard une machine aboyante, un joujou surprenant, comme le pensait Descartes, n'ayant qu'une ressemblance très-superâcielle avec une créature sentante et intelligente.
On signale, pour combattre Fautomatisme cartésien, les actions des animaux, si semblables, dit-on, aux actions humaines ; et Ton conclut à Fintelligence des animaux. Mais c'est ne voir qu'un côté des choses. Les actions intelligentes des ani-
maux ressemblent de très-loin anx actions intelligentes te Thomme; mais elles ressemblent bien plus aux actions ins* tinctives de ces mêmes animaux; et rien n'est plus difficile que de séparer rigoureusement ces deux domaines, celui de Tin» telligence et celui de l'instinct; or les opérations de l'instinct elles-mêmes, nous l'avons vu, ne diffèrent en rien d'essentiel des opérations fonctionnelles de la machine vivante, et en particu* lier de cette opération essentielle de l'être vivant qui consiste dans la construction de ses organes* Si donc un simple agence* ment de causes physiques, sans aucune prévision ni expresse, ni implicite, peut expliquer comment la nature vivante réussit & accomplir la série d'opérations délicates et compliquées qui aboutissent à la structure d'un organe, pourquoi les mêmes agencements mécaniques ne produiraient41s pas un jeu plus compliqué sans doute, mais non essentiellement différent, celui d'un animal qui a l'air de sentir, de penser et de vouloir, sans posséder aucune de ces facultés. Et si l'on est autorisé contre rhypotbèse de Descartes^ à faire valoir que ce serait là un jeu bien étrange de la part d'un créateur souverainement sage, qui semblerait vouloir s'amuser ainsi à nos dépens, ce n'est pas une objection contre une nature aveugle qui ne sait ce qu'elle fait, et qui peut produire par hasard, tout aussi bien des Joujoux que des volcans et des rochers. Et que si, protestant contre cet automatisme matérialiste on Invoque un agent vital, des propriétés vitales, et Je ne sais quoi encore de plus ou moins vital, je réplique que Ton ne sait ce qu'on dit, ou Ton doit oom«>
LE MËGÂNISMB BT LA FINALITÉ ^5!
prendre que ce qui distinguerait précisément un agent Tital quelconque de tout agent inerte, ce serait précisément d'être apte à coordonner les matériaux organiques suivant un plan ; ce qui serait retomber dans Thypolbèse même que Ton veut écarter.
Je dis donc que le mécanisme ne peut invoquer aucune ob* jection sérieuse contre l'automatisme des bêtes ; mais le même mécanisme doit aller plus loin encore, et ne doit pas reculer même devant l'automatisme des hommes : j'entends auuma* tisme dans le sens strict, à savoir un mécanisme purement matériel, sans intelligencoi sans passion, sans volonté. Si l'ani* mal n'est qu'une machine, pourquoi les autres hommes se* raient-ils autre chose pour nous que des machines ? fit il ne s'agit pas ici de Vhomfiwmaehme de Lamettrie, qui pense et sent comme nous, mais d'un homme-machine qui semblabla & l'automate de Yaucauson, ne penserait ni ne sentirait en aucune manière. Après tout, quelle preuve avons-nous que les autres hommes sont intelligents comme nous-mêmes? Au» cune véritablement rigoureuse. Car nous ne connaissons que nous-mêmes immédiatement; jamais nous n'avons surpris dt^ rectement Tintdligence dans les autres hommes. Ce n'est doue que par induction, et sans aucune expérienoe directe, que nmis supposons chez les autres hommes un esprit et une intelligeoeci aussi bien qu'en chacun ée nous. Il y a. sans doute une éton«> nante ressemblance entre les autres hommes et nous-mêmes : mais il y a aussi une étonjBanla ressemtJaf entre l'iadiiiii
trie de la nature, et l'indastrie humaine. Que si une combinaison de causes a pu produire, sans aucun art, ce qui ressemble tant à de l'art, pourquoi n'aurait-elle pas pu produire également sans aucune intelligence ce qui ressemblerait tant à l'intelligence. L'hypothèse n'est pas si absurde puisqu'il y a réellement des cas où les hommes agissent automatiquement et sans conscience , comme s'ils étaient réellement intelligents : par exemple les cas de somnambulisme ou de démence. La théorie des actions réflexes nous montre aussi que les mêmes faits peuvent se produire soit sous l'influence de la volonté., soit sous l'influence des actions purement mécaniques. Par conséquent, il n'est ^as absurde de généraliser l'hypothèse ; et l'on ne voit pas pourquoi la théorie des chances heureuses s'arrêterait en si beau chemin. Dans cette théorie, le hasard, c'est-àdire la résultante de toutes les chances favorables, a bien pu produire un organe propre au chant ; pourquoi ne produiraitelle pas un organe propre à la parole ? pourquoi cet organe ne pourrait-il pas être modifié par l'exercice et l'imitation comme celui des perroquets ? Pourquoi ne deviendrait-il pas propre à varier la reproduction des sons? Pourquoi cette reproduction des sons déterminée par des circtmstances externes n'arriverait-elle pas à simuler telles ou telles combinaisons intelligentes, comme il arrive, par exemple, que l'on peut apprendre à un idiot à répéter dans telle ou telle circonstance une phrase dont il ne comprend pas le sens ? Multipliez les circonstances heurettses, et les chances de combinaison, et voyez s'il est irn*
possible de rapporter au hasard la forination d'un organisme ressemblant, à s'y méprendre, au nôtre, manifestant des actes tout-à-fait semblables, mais qui ne serait qu'un fantôme, un automate, dans lequel on ne surprendrait pas un seul phénomène ayant un but, et qui serait par conséquent destitué de totate intelligence T Que Ton Qxe un point où théoriquement l'hypothèse du pur automatisme deviendrait rigoureusement impossible 1. Sans doute une telle hypothèse révolte le sens commun ; mais on proteste contre la compétence du sens commun en ces matières ! on lui refuse le droit d'intervenir dans la philosophie naturelle : on trouve ridicules les analogies que le sens commun a reconnues de tout temps entre l'art humain et l'art de la nature. Et cependant, que l'on essaie de trouver en faveur de rintelligence de nos semblables, d'autres raisons que celles du sens commun. On convient qu'il vient un moment où les combinaisons deviennent si compliquées qu'il est impossible, sans absurdité par trop révoltante, de ne pas supposer une coordination vers un but. Combien faut-il donc de combinaisons de ce genre pour qu'une telle induction soit valable ?
^1. Nous pouvons nous autoriser, pour celle hypothèse qui parait excessive, iu témoignage de Leibniz. {Réplique aux reflexions de Bayle, — Opéra phi" loiophieay p. 183, 184, éd. Ërdmann.) « Il n'y a point de doute qu'un homme pourrait faii'e une machine, capable de se promener durant quelque temps par une ville et de se tourner Justement aux coins de certaines rues.... Il n'y a que du plus ou du moins qui ne changent rien dans le pays des possibilités.... ceux qui montrent aux cart^iens que leur manière de prouver que les hôtes sont des automates va jusqu'à jusliRer celui qui dirait que tous les autres hommes, hormis lui, sont de simples automates aussi, ont dit justement et précisément ce qu'il me faut. » Descnrtes a prévu Tol^ection dans le Discours de la méthode (part. V); mais sa réponse prouve précisément qu^il n'y a qu'une différence du moins au plus. — Voir aussi Diderot, Pensées philosophiques, XX, et Reid, Œuvres, t. IV, trad. franc., p. 177.
Si ftu contraire, invoquant l'extrême ressemblance de Thomme avec riiomme, on se croit le droit de conclure de sa propre intelligence à rintelligence dans les autres hommes , et de Tinteliigence humaine à Tintelligencc des animaux, que Ton nous dise à quel moment précis cet argument tiré de Tanaiogle deviendra inefQcace et impuissant. Si j'ai le droit de supposer que l'animal poursuit un but quand il combine les moyens de se conserver et de se défendre, pourquoi ne supposerais-je pas avec le même droit, que la nature vivante a aussi poursuivi un but, lorsqu*aussi savante que Tanimal, elle lui a préparé les organes qui loi sont les moyens les plus propres à atteindre ce but?
J'ajoute que lors même qu'on contesterait cette saisissante analogie et que Ton nierait toute finalité dans la nature vivante, on ne serait pas par là beaucoup plus avancé, du mo^ ment que l'on aurait admis Texistence des êtres intelligents ; et on est bien forcé d'en admettre au moins un, à savoir le moi ; car chacun, comme l'a dit Descartes, ne se sait exister que parce qu'il se sait penser. Or, nul doute que l'être intelligent, au moins, est capable d'agir suivant des buts, de se proposer un but, par crnséquent de se déterminer par la cause &ial6. La questûm est donc celle-ci : comment, dans une nature sans bttt, apparatt^l tout à coup un être qui est capable de poursuivre ua but? Cette capacité, dit-on> est le produit de son orgaïus^ton^* iim çofoment une organisation qui, par hypothèse, ne serait qu'une résultante de causes physiques
heureosraient entrelacées, donnerait-elle naissance à on produit tel que l'être ainsi formé pourrait deviner, prévoir, cal* cuter, préparer des moyens pour des finst Ju$qu*id la série des phénomènes n'a suivi que la marche descendante, celle qui vit de la cause & l'effet t tout ce qui se produit est produit par le passé sans être en aucune façon déterminé, modifié, réglé par les nécessités de t^venir. Tout à coup, dans cette série mécanique se produit un être qui change tout, qui transporte dans l'avenir la cause du présent, qui est capable, par exemple, ayant d'avance lidée d'une ville, de rassembler les pierres, conformément anx lois mécaniques, de manière cependant qu^à «n moment donné, elles finissent une ville. Il est capable de creuser la terre pour y faire couler des fleuves, de remplacer les forêts par des moissons, de plier le fer à ses usages, en un mot, de régler l'évolution des phénomènes naturels, de telle manière que ta série de ces phénomènes soit commandée par un phénomène futur prédéterminé. Voilà bien, il faut f avouer, une cause finale. Eh bieal peut-on concevoir que Tagent, ainsi doué de la puissance de coordonner la nature suivant des buts, soit lui-même une simple ré« suitante que la nature a réalisée sans se proposer de but? N'est-ce pas une sorte de miracle, que d'admettre dans la série
mécanique des phénomènes ^ un anneau qui tout à coup aurait le pouvoir de retourner en quelque sorte l'ordre de la série, et qui n'étant lui-même qu'un conséquent résultant d'un nombre infinir d'antécédents i imposerait dorénavant à la série
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continuée cette loi nouvelle et imprévue, qui fait du conséquent la loi et la règle de Tantécédent?
C'est ici le Ueu de dire avec Bossuet : c On ne pourrait comprendre dans ce tout qui n'entend pas, cette partie qui entend, Vintelligenee ne pouvant pas naître dCune ehaee brute et imen- $éeK »
Je ne sais si la philosophie mécanique s'est jamais rendu compte de la difficulté de ce problème. Elle trouve tout naturel que le cerveau pense, parce que l'expérience lui montre partout la pensée associée à un cerveau. Hais en laissant de côté la question spéculative de savoir si la matière peut penser (problème qui n'est pas de notre sujet), ne voit-on pas que pour qu'un cerveau pense, il doit être organisé de la manière la plus savante? et que plus cette organisation est compliquée, plus il est vraisemblable que le résultat des combinaisons de la matière sera désordonné, et par conséquent impropre à la pensée?
La pensée, de quelque manière qu'on l'explique, est un ordre, un système, un ensemble régulier et harmonieux, c'est un système dont tous les éléments doivent être coordonnés pour former un tout. Sans cette coordination, l'accumulation des idées ou des sensations ne forme aucune pensée. Là où il n'y a pas un sujet et un attribut ; là où les conclusions ne sont pas contenues dans les prémisses : là où Tinduction ne se fonde pas
i. Connaiuance de Dieu et de soi-même, ch. it*
sur des faits semblables bien observés ; là où la prévision de l'avenir n'est pas liée à une solide expérience du passé, il n'y a que Touibre de la pensée : mais la pensée elle-même est absente. C'est ce qui a lieu dans la folie, dans le rêve, dans le délire, dans tous les états semblables. Ainsi même en admettant le cerveau comme suhstratum de la pensée» on n'a pas diminué la difficulté du problème : car il s'agit toujours de savoir comment une matière aveugle, sans plan et sans but, a pu coordonner ses diverses parties de manière à former un organe si délicat que le moindre désordre suffit à en interrompre les fonctions. Si la matière, soumise aux seules lois de la physique^ avait formé l'organe de la pensée, il semble que la folie devrait être la règle, et la raison l'exception : car quel miracle que toutes ces cellules sentantes et vibrantes dont se compose, dit-on, l'organe cérébral, soient si d'accord entre elles, et si d'accord avec le monde extérieur, que la résultante de tous ces mouvements soit une pensée d'accord avec ellemême et d'accord avec le monde extérieur?
On considère comme frivole et populaire le vieil argument antique sur le jet fortuit des vingt-quatre lettres de l'alphabet qui n'auraient jamais pu produire l'Iliade ^ : mais on ne peut dissimuler que cette hypothèse est rigoureusement celle que doivent accepter et défendre les matérialistes dogmatiques. En effet, l'Iliade n'est autre chose qu'un acte particulier de l'intelli-
1. Sar la valeur de cet argument, voir plus loin, liv. II, ch. I ; et Charpentier, Mémoire sur la logique du ^obabU. (Comptes-rendns de TAcad. des so. morales, avril-mai 1875.)
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gBnce humaine, qui en a accompli des milliers d'autres non moins étonnants, n« fût»ce qua la décourerte du système du monda at da ses lois. Ainsi, l'art, la science, l'industrie, toutes les œuvres humaines na sont en définitiYe que les applications de l'inteUigefice. Pottr que ces innombrables applications soient devenues possibles^ il a fallu que des millions de cellules vivantes et sentantes, n'obéissant, comme les caractères de rimprimerie) qu'à des lois physiques et chimiques, sans aucun rapport ni ressemblance avec ce que nous appelons intelii*^ ganca, se soient rassemblées dans un ordre tel que non-seule^ ment l'Iliade, mais tous les miracles de l'intelligence humaine soient devenus possibles. Car, si ces cellules, dans leur danse aveugUi avaient pris telle autre direction, tel autre mouve* menti si» au lieu de se mouvoir à l'unisSôn, leur rhythmè sa fût trouvée contre-temps, si le moindre déranpment eût eu lieu dans leurs situations ou réactions respectives, ce n'est paâ la raison, a'ast lafoliaf comme le montra l'eipérience, qui en eût été le résultat : car On sait que le moindre ooup porté à l'équi* libre du cerveau auffît pour en démonter les ressorts» at an arrêter la jau»
Nous aa savons rteni absolument rien te mécanisme céré* bral qui préside au développement da la pensée, ni du jeu de ce mécanisme. Mais ce que nous savons certainement, c'est qua ce mécanistna doit Mre aitrémement compliqué, ou du moini que s'il est simple^ ce ne peut être qu'une simplicité savante^ résultat d'un art profotid. Cet art lui-hième est-il l'acta
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d'ttâe intelligence semblable i celle dont noaft scratonl te mystère» c'est ce que nous ne chercherons pas meore ici* Tout ce que nous voulons établir > c'est que sans une prédestina» tion (quelle qu'en soit la eause)i san» une sorte de préTi«> sion, instinctitè ou réfléchie, immanente ou tranécendante , sans une certaine cause occulte (que fiôus laissons h dessein, quant à présent, indéterminée), niais dont le caractère essentiel est d*ètrè sollicitée à agir par l'effet à atteindre, et non pas seu<> lement par deâ causeii prédëteriblnantes ; -^ sans nfle telle cause en un mot, la structure du cerveau, dont on peut dire ce qu'Aristote {De animd, L III, c» 8) dit de la main $ qu'elle est Hn^ tfutnmt dès inêtrmimhiè^ serait absolument inôomprëhensible. U e6t impoiiible de dissimuler l'inierventioa brusque da hasard dans cette évolution des phénoolènes natureU) qui joe» que 1& gouvernée par les lois sourdes de la physique et de la chimie > par les lois de la pesanteur, de réieotrieité) des affi» nitési toutes lois qui sont ou paraissent réductibles aux lois du mouvement» ae coordonne tout à coup en pensées^ en raison^ nements, en poèmes^ en systëmesi en inventions^ en déoouvertee scientifiques. Si Ton se représente les éléments des chosee comme des atomes mobiles» s'agitant dans toutes les directions possibles, et finissant par rencontrer tellecombinaison houreuseï d*où résulte un çlobè planétaire, tin système solaire^ un corps organisé) il faudra dire également que c'est en vertu d'une combinaison heureuse, que les atomes ont fini par prendre la forme d'an oerveau humain i lequel par le fait seul de celte
combinaison devient propre à la pensée. Or, qtfest-ce dire autre chose, si ce n'est que des lettres jetées au hasard, pourraient former Flliade dans leurs jets successifs, puisque l'Iliade elle-même n'est qu'un des phénomènes produits par l'activité pensante? Or Tesprit humain, soit dans les arts, soit dans les sciences, a produit et produira de semblables phénomènes à Tinfini : ce ne serait donc pas un seul vers, un seul poème, ce serait la pensée tout entière, avec tous ses poèmes et toutes ses inventions, qui serait le résultat d'un jet heureux I
Si, pour échapper à cette brutale divinité du hasard et aux conséquences exorbitantes du mécanisme aveugle, on invoquait Yaetivité vitale, ou chimiquet les forces de la nature, les lais de la nature, on ne ferait autre chose qu'accorder sous une forme vague et inconsciente, c'est-à-dire peu philosophique, précisément ce que nous demandons. Car, ou ces activités, ces forces, ces lois ne sont autre chose que le mécanisme brutal, ou elles s'en distinguent. Dans le premier cas, on n'a fait que couvrir par des mots équivoques la pure doctrine du hasard que nous combattons. Dans le second cas, ces causes, quelles qu'elles soient, quelle qu'en soit l'essence, ne se distinguent précisément du mécanisme brutal^ que par une sorte d'instinct aveugle, semblable à un art, qui leur fait trouver, d'emblée et sans tâtonnement, la combinaison la plus favorable pour produire un effet donné. Si l'on ne met dans la balance quelque chose de semblable, pour aider à l'action des forces naturelles, si on ne leur prête, comme on a dit, une tendance^ un ressort interne, on
sera toujours en présence du môme abîme : à savoir, des forces aveugles qui se combinant sous l'empire de lois aveugles donnent naissance à une action intelligente, comme si par exemple, des fous et des idiots mis en contact, et surexcités ou calmés par cette rencontre, se trouvaient tout à coup produire, par cette rencontre même, un ensemble harmonieux et raisonnable. Et encore , au fond de ces fous et de ces idiots, y a-t-il une raison secrète que le contact ou la sympathie pourrait, on le comprend, réveiller un instant : mais entre des molécules chimiques il n'y a par hypothèse nulle raison cachée; et ce serait encore une fois un vrai miracle, et un miracle sans auteur, que la pensée naissant subitement de ce qui n'est pas elle.
Pour diminuer l'horreur d'un tel prodige, supposera- t-on que les molécules dont se composent les êtres organisés, sont peut-être elles-mêmes, douées d'une sensibilité sourde, et sont capables, comme le croyait Leibniz, de certaines perceptions obscures dont la sensibilité des êtres vivants n'est que Tépanouissement et le développement ; je répondrai que cette hypothèse , outre qu'elle est toute gratuite et conjecturale, accorde après tout plus que nous ne demandons : car la sensibilité n'étant que le premier degré de la pensée, dire que toutes choses sont douées de sensation, c'est dire que tout est doué de pensée à un certain degré, a Tout est plein de Dieu, » disait Thaïes. La nature entière devient vivante et sensible. Ni sensation, ni pensée ne sont plus le résultat du mécanisme. La sen-
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iation étant inséparable du désir^ le désir impliquant lai-œéaie une certaine conscience vague de son but, on prête par 1& même aux éléments de la matière une certaine tendance vers un but, et un certain discernement des moyens qui y conduisent. En un motrbypotbèse d'une sensibilité originale et innée, inhérente & la matière, n'est autre cbose que Fbypotbèse môme de la finalité. Et encore, dans cette hypothèse, faudrait-il expli* quer la rencontre et la combinaison de ces molécules sentantes, Tbarmonie qui en résulte, l'accord de ces diverses sensibilités : car il ne suffit pas que deux instruments soient sonores pour pro* duire un concert : abandonnés & eux- mêmes et sollicités par une main inexpérimentée, ils ne donneront jamais qu'un charivari.
Pour nous résumer, il suit de la discussion précédente que l'bypothèse mécanique poussée h la rigueur conduit : i<» à la violation de toutes les lois du raisonnement analogique, en nous forçant à mettre en doute jusqu'à l'intelligence dans les autres hommes; H" h une violation de toutes les lois de la science, en nous forçant de confesser un hiatus absolu entre tous les phénomènes de la nature et l'intelligence de l'homme ; S"" à la contradiction, car elle s'arrête forcément devant un dernier cas» l'intelligence humaine ; et par conséquent au moins en ce cas, elle est contrainte à reconnaître la finalité : ce qui suffirait à la démonstration. Tels sont les désavantages de l'hypothèse mécaniste^ quand elle veut s'élever au-dessus des phénomènes pure* ment physiques.
Voyons maintenant si l'hypothèse téléologique aurait les
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mêmes dé^avantai^s^ quand elle voudra redescendra aa^desaoas de sa limite naturelle.
Nous avons dit que le champ de bataille dea deux théories est le domaine de Torganisation. Tout ce qui est au-dessus, c*est-à-dire le monde de l'intelligence, appartient de droit k la téléologie ; ce qui est au-dessous, à savoir le monde de la matière brute* appartient à ce qu'il semble naturellement au m6^ canisme; Tentre-deux est l'objet du débat. Cet eQtre*dettX mis k parti demandons«nous quelle est la situation de Tune ou de l'autre hypothèse, lorsque franchissant ce territoire oon^ testé, elles e*^>>^ient d'envahir leurs domaines respectifs.
Au-dessous des phénomènes organiques l'explication par la cause finale cesse peut- être d'être nécessaire. û'est«à*dire exii^ gée par les habitudes de l'esprit; mais en reyanche, elle n'est Jamais absurde , jamais contraire aux lois du raisonnementi soit logique^ soit analogique. Je ne suis peut-être poipt obligé
d'expliquer les mouvements des astreapai; la cause finale; no^îs il n'y a rien d'irrationnel h le faire ; car quoique l'ordre n'ioi' plique peut-être pas toujours la finalité, toujours est^U qu'il ne l'exclut jamais»
Au contraire, à quelque étage de l'univers que Ton se place^ on peut dire que l'explication mécanique est toujours néces* saire, en ce sens que le lien des causes efficientes n'est jamais interrompu (le problème de la liberté mis k part) ; mèïM dans l'intelligence, il y a toujours des causes eLdes effets» Sa revanche^ si cette hypothèse est toujours néçessairCi elle est
insuffisante au delà de ses propres limites ; et cette insuffisance va jusqu'à l'absurdité, lorsqu'elle prétend régner seule, à Texclusion de Thypothèse rivale, dans le domaine propre de celle ci.
Ainsi voilà une hypothèse qui reste nécessaire à tous les degrés, mais qui, au delà d'une certaine limite, devient absurde quand elle est exclusive : de l'autre, une hypothèse qui, audessous d'une certaine limite, n'est peut-être point nécessaire, mais qui n'est jamais absurde.
Si, maintenant, vous considérez que la première exclut la seconde, tandis que la seconde n'exclut pas la première, il est évident que la seconde aura un très-grand avantage.
Ainsi » tandis qu'il est vraiment absurde de dire que les autres hommes n'ont pas d'intelligence, conséquence rigoureuse du pur mécanisme, — il n'est au contraire nullement absurde de dire que le monde physique et inorganique a été soumis aux lois qui le gouvernent pour rendre possible la présence de la vie, et la vie elle-même pour rendre possible la présence de l'humanité, de se représenter enfin l'univers entier comme un vaste système soumis à un plan.
Reprenons donc maintenant, à ce point de vue, l'ordre physique et mécanique que nous avon$ laissé jusqu'ici en dehors de nos études.
La raison pour laquelle on cherchera toujours les causes finales de préférence dans l'ordre des êtres vivants, c'est que là seulement on rencontre un fait qui peut être considéré comme ayant un véritable intérêt^ et qui peut par conséquent être un
but : c'est la sensibilité. Là seulement où la possession , la conservation de l'être est sentie, rexistenee peut être considérée comme un bien, et par conséquent comme un but au^ quel un système de moyens est subordonné. Qu'importe en effet au cristal d'être ou de ne pas être ? Que lui importe d'avoir huit angles au lieu de douze, d'être organisé géométriquement plutôt que d'une façon quelconque? L'existence n'ayant aucun prix pour lui, pourquoi la nature aurait-elle pris des moyens pour la garantir? Pourquoi aurait-elle fait les frais d'un plan et d'un système de combinaisons pour produire un résultat sans valeur pour personne, au moins en l'absence des êtres vivants ? De même, quelque beau que puisse être l'ordre sidéral et planétaire, qu'importe cet ordre, cette beauté aux astres eux-mêmes qui n'en savent rien? Et si vous dites que ce bel ordre fut construit pour être admiré par les hommes, ou pour que Dieu y contemple sa gloire, on voit qu'on ne peut donner à ces objets un but qu'en sortant d'eux-mêmes, en les dépassant, en s'élevant au-dessus de leur propre système. Sans doute, il en est de même pour les êtres vivants, si Ton veut s'élever jusqu'au but absolu, jusqu'au but final et dernier; mais en eux-mêmes et pour eux-mêmes, ils ont déjà un but suffisant, quoique relatif, c'est d'existeç^ de le sentir : c'est pour eux un bien, et on comprend que la nature ait pris des précautions pour le leur assurer. Il n'en est pas de même des êtres inorganiques.
Mais si les êtres inorganiques n'ont pas un but en eux-
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mêmes, ils n'est nnllemeiit inTraisemblable qu'ils en aient un en dehors d'eax : c Pourquoi les corps existent-ils? disait Am* père, ^ Pour fournir des pensées aux esprits ^ » Les philosophes indiens exprimaient la même pensée sous une forme charmante et originale : « La nature, disaient*ils, est semblable à une danseuse qui ne demande qu'à être vue, et qui disparait aussi** tôt après les applaudissements >• » Enfin, les êtres vivants sont des corps : et ces corps ont besoin d'autres corps pour subsis« ter. La nature mécanique et physique, qui n'a pas sou but en elle-même, peut donc être suspendue à la nature vivante comme à un but. Nous sommes ainsi conduits à la notion de finalité exUrieure OU relaftvf, trop sacrifiée par. Kant à la finalité interne K
Il est étrange que Kant n*ait pas été frappé de ce point de vue, que la finalité interne est inséparable en réalité de la finalité externe, et ne peut pas se comprendre sans elle. L'être organisé, en effet, ne se suffit pas à lui-même; et il n'existe que par le moyen du milieu dans lequel il vit. La nature aurait donc fait une chose absurde, si en préparant une organisation, elle n'avait pas en même temps préparé au dehors les moyens nécessaires h cette organisation pour subsister. Kant