Laplace, Exposition de la mécanique céleste, t. V, o. IV
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reconnaît qne les lois les pins simples ont le pins de chances d'être vraies. Mais je ne vois pas pourquoi il en serait ainsi en supposant une cause absolument aveugle : car^ après tout, l'inconcevable vitesse que le système de Ptolémée supposait dans le système céleste n'a rien d'impossible physiquement; et la com* plication des mouvements n'a rien d'incompatible avec Tidée d'une cause mécanique. Pourquoi donc nous attendons-nous & trouver dans la nature des mouvements simples, et des vitesses proportionnées, si ce n'est parce que nous prêtons instinctive^^ ment une sorte d'intelligence et de choix à la cause première? Or l'expérience justifie cette hypothèse : au moins Ta-t-elle jus* tifiée pour Gupct nie et Galilée. Elle l'a encore été, suivant Laplace, dans le débat entre Giairaut et Buffon, celui-ci soutenant contre celui-là que la loi de l'attraction restait la même à toutes les distances : c Ce fut, dit Laplace, le métaphysicien qui eut
cette fois raison contre le géomètre ^ »
C'est surtout quand on considère la stabilité du monde so«laire que l'on est étonné de voir à combien peu tiendrait^il que cette stabilité eûtété à tout jamais impossible, et surtout qu'elle fût constamment menacée, c Au milieu du dédale d'augmen* tations et de diminutions de vitesse, dit Arago, de variations
1. Lapiftce, ibid. , {b. « Clairant soutenait que la loi do Newton, récïproqne oa carré des distances, n'est sensible qu'aux grandes distancett, mais que l'attraction croît dans un plus grand, rapport quand la distMoce diminue. ButToo attaquait cette conséquence en se fondant sur ce que les lois de la nature doivent être simples, qu'elles ne peuvent dépendre que d'un seul module, et que leur expression ne peut renfermer qu'un seul terme. Or Clairaut reconnut qu'en poussant plus ioia Je calcul, la loi exprimait rigouieusemoat le résullat^de» observatiooa* •
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de formes dans les orbites, de changements de distances et dHnclinaisons que ces forces devaient évidemment produire, la plus savante géométrie elle-même ne serait pas parvenue h trouver un fil conducteur solide et fidèle. Cette complication extrême donna naissance & une pensée décourageante. Des forces si nombreuses, si variables de position, si différentes d'intensité, ne semblaient pouvoir se maintenir perpétuelle* ment en balance que par une sorte de miracle. Newton alla jusqu'à supposer que le système planétaire ne renfermait pas en lui-^mème des éléments de conservation indéfinie, il croyait qu'une main puissante devait intervenir de temps en temps pour réparer le désordre. Euler, quoique plus avancé que Nevrton dans la connaissance des perturbations planétaires, n^admettait pas non plus que le système solaire fût constitué de manière à durer éternellement ^ >
Et cependant, « la pesanteur universelle suffit à la conserva* tion du système solaire : elle maintient les formes et les inclinaisons des orbites dans un état moyen autour duquel les va* riations sont légères; la variété n'entraîne pas le désordre; le monde offre des harmonies , des perfections dont Newton luimême doutait. Gela dépend de circonstances que le calcul a dévoilées à Laplace, et qui, sur de vagues aperçus, ne semblaient pas exercer une si grande influence. À des planètes se mouvant toutes dans le même sens , dans des orbites d'une faible
i. Ârago, Nùticei $eimtifiqu$i, t. III, Laplace, p. 478t
ellipticité et dans des plans peu inclinés les uns sur les autres, substituez des conditions différentes, et la stabilité du monde sera de nouveau mise en question'; et, suivant toute probabilité, il en résultera un épouvantable chaos. L'auteur de la Mécani* que céleste fit surgir clairement les lois de ces grands phénomènes : les variations de vitesse de Jupiter, de Saturne, de la Lune eurent alors des causes physiques évidentes et rentrèrent dans la catégorie des perturbations communes , périodiques, dépendantes de la pesanteur ; les changements si redoutés dans les dimensions des orbites, devinrent une simple oscillation renfermée dans d'étroites limites; enfin, par la toute-puissance d'une force mathématique, le monde matériel se trouve raffermi sur ses fondements ^ »
Ainsi c'est en vertu d'une loi mathématique que le monde subsiste : mais une loi mathématique est absolument indifférente à tel ou tel résultat. Qu'importe à Tattraction universelle que le monde subsiste ou ne subsiste pas ? or, il se trouve que cette force qui engendre le système solaire a en elle-même de quoi le conserver. Il se trouve que des particules de matière, indifférentes en elles-mêmes à former tel ou tel ordre, et obéissant à une loi sourde et muette comme elles, ont rencontré un équilibre et un état de stabilité qui semble, suivant Arago, l'effet d'un miracle. Admettre qu'une telle stabilité, un tel ordre est le résultat d'un accident heureux, qui, à un mo«
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ment reculé, a fait sortir Tordre du chaos, et a trouvé ce point d'équilibre entre tant de forces diverses et divergentes, ce n'est ni plus ni moins que la doctrine du pur hasard. \j
Je sais que l'on invoque sans cesse les lois de la nature, les \ forces de la nature, et qu'on prête à la nature elle-même une sorte de divinité, soit ; mais alors c'est supposer que ces lois, ces forces, cette nature, quoique destituées de conscience et de ré* flexion , ont cependant une sorte de prévision obscure et ins- /tinctive, et sont guidées sans le savoir, dans leur action, par l'intérêt général du tout. Or c'est encore là de la finalité. Tout aussitôt qu'on admet que Teffet à produire a été un des facteurs, un des éléments coopérateurs d'un système, on admet par là des causes finales. Au contraire, dépouillez la nature, ses forces et ses lois de toute prévision claire ou obscure de l'avenir, de tout instinct, de tout intérêt; ramenez ces mots à des notions précises, à savoir : la nature, à l'ensemble des choses, c'est-à-dire des corps; les forces de la nature, aux propriétés de ces corps ; les lois de la nature, aux rapports dérivants de ces propriétés ; dès lors, ce n'est plus que par des rencontres fortuites et des relations extérieures que le monde a pu se former* En un mot, ou l'ordre du monde est une résultante, c'est-àdire un accident, et il est l'effet du hasard ; ou il est essentiel, dès lors, il y a dans la nature un principe d'ordre, c'est-à-dire un principe qui ramène la multiplicité à l'unité, qui dirige le I présent vers l'avenir, et qui. par conséquent obéit (qu'il le sache ou qu'il l'ignore) à la loi de la finalité.
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On peat encore pousser plus loin la série des inductions précédentes» et se demander si Fexistence même des loU dans la nature n'est pas encore un fiût de finalité. Sans doute, on ne peut se représenter la nature sans cause; mais on peut se la représenter sans lois. C'est la confusion que commettait J. SU MilU lorsqu'il affirmait, dans sàLogiqw induetive^ qu'on peut conceToir un monde affranchi de la loi de causalité : c'était mal s'ei^primer; car aucun effort de notre esprit ne nous permet de concevoir un phénomène naissant spontanément du néant, sans être provoqué par quelque chose d'antérieur; mais ce que nous pouvons concevoir, ce sont des phénomènes, sans ordre, sans lien, sans aucune régularité, dont toutes les corn** binaisons paraîtraient fortuites, et qui ne permettraient au* cune prévision certaine pour Tavenir. Ainsi en est-il, en apparence du moins, des divagations de la folie : les mots n'exprimant plus d'idées, se lient les uns aux autres d'une manière purement fortuite, sans aucun mode constant et r6gulier, et comme si on les prenait au hasard dans un diction** naire. Il n'y a aucune raison pour que les phénomènes de Tuoivers ne se produisissent pas de la même manière, si Ton suppose & l'origine des éléments purement matériels, dans leih quels ne préexisterait aucun principe d'ordre et d'harmonie*
c A ne considérer que les lois du mouvement, dit un philosophe, il n'y a aucune raison pour que les petits corps (ou corps élémentaires) continuent à se grouper dans le même ordrOf
i. su Mill, 8y$Um0 éê Logique, l III, eh. XXI, | 4.
platôt que de former des combinaisons nouvelles, ou même de n'en plus former aucune. Enfin Texistence même de ces petits corps serait aussi précaire que celle des grands : car ils ont sans doute des parties puisqu'ils sont étendus, et la cohésion de ces parties ne peut s'expliquer que par un concours de mouvements qui les poussent incessamment les uns vers les autres : ils ne sont donc à leur tour que des systèmes de mouvements, que les lois mécaniques sont par elles-mêmes indifférentes à conserver ou à détruire. Le monde d'Epicure, avant la rencontre des atomes, ne nous offre qu^une faible idée du degré de dissolution où l'univers, en vertu de son propre mécanisme, pourrait être réduit d'un instant à l'autre ; on se représente encore des cubes ou des sphères tombant dans le tide; mais on ne se représente pas cette sorte de poussière infinitésimale sans figure, sans couleur, sans propriété appréciable par une sensation quelconque. Une telle hypothèse nous parât t monstrueuse et nous sommes persuadés que lors même que telle ou telle loi viendrait à se démentir, il subsisterait toujours une certaine harmonie entre les éléments de l'univers; mais d'où le saurions-nous, si nous n'admettions pas à priori que cette harmonie est en quelque sorte l'intérêt suprême de la nature, et que les causes dont elle semble le résultat nécessaire ne sont que les moyens sagement concertés pour rétablir ^ »